Un livre sur un sujet à propos duquel j’ai beaucoup lu. Mais je pense qu’on ne lit jamais assez pour comprendre tous les aspects de la Shoah. J’ai été très intéressée par le point de vue de cette écrivaine tchèque qui vit en France et écrit en français.
Le roman commence par deux scènes fortes : à Prague, en 1953 Vladimir Vochoc fait face à un tribunal populaire, puis à l’époque contemporaine, toujours à Prague, lors d’une inondation une femme âgée ne veut pas quitter son appartement et impose d’autre part à sa fille que son enfant apprenne le français. Ces deux volontés apparaissent comme des ordres auxquels il est impossible de ne pas de soumettre. Puis nous repartons dans le passé à Strasbourg en 1938, deux femmes juives réfugiées accouchent, l’une perd son bébé, l’autre meurt en couches d’une petite fille bien vivante. La femme qui a perdu son bébé, s’empare de cette petite fille qui deviendra Josépha. Le père de cette enfant confie une poupée qui avait été préparée par son épouse pour l’enfant à naître.
L’originalité du récit vient de cette poupée de chiffon aux yeux de nacre qui suit toute l’histoire de Josépha à travers les fuites successives de la famille qui échappe de si peu à la mort. Mais le récit prend aussi une tournure plus historique grâce à un personnage qui a existé le consul à Marseille de la Tchécoslovaquie Valdimir Vochoc.
Celui-ci grâce à l’aide du journaliste américain Varian Fry a sauvé plusieurs milliers de juifs et de réfugiés allemands opposants au nazisme.
J’ai lu et découvert les fondements de la république tchécoslovaque qui voulait faire la place à toutes les minorités et toutes les langues qui se croisaient sur ce nouveau territoire. Si les démocraties avaient défendu cet état, le yiddish n’aurait donc pas disparu de l’Europe. Que d’occasions ratées ! Est ce que cela aurait permis à ne pas avoir à rechercher pourquoi il a fallu sacrifier environ 6 millions de juifs pour qu’enfin chacun se pose les bonnes questions face à l’antisémitisme. Le parcours de la poupée de Josépha raconte à la fois combien le filet qui se resserre un peu plus à chaque fuite est totalement angoissant pour ces pauvres juifs chassés de toute part, et combien seulement un tout petit nombre d’entre eux n’ont dû leur survie qu’à la chance et aux quelques « justes » croisés sur leur chemin. On connait cette fuite et ces angoisses, c’est bien raconté et tout est plausible mais pour moi le plus novateur dans ce récit est la rencontre avec cet ambassadeur Tchécoslovaque et son amour pour son pays.
Citations
Les juifs chassés de partout
Pour lui, il n’y avait pas d’endroit où aller. « Aller », c’était tout ce qui comptait. Ces différents lieux provisoires, tous ces « ici », n’étaient que des haltes de passage, plus ou moins longues, le temps de quelques générations, parfois de quelques années, le temps d’apprendre les lois du pays qui régissaient leur vie, le temps apprendre la langue, parfois le temps d’absorber et de restituer dans sa propre langue les mots et expressions d' »ici », le temps de se bercer de l’illusion d’une durée possible. Puis il fallait déjà repartir, parfois sans avoir le temps de refaire ses valises. « Avec les siècles, se disait Gustav, on a appris à flairer le roussi. Bien avant les autres. »
Conséquences de ces exils successifs
On devait être souple. Une souplesse inscrite jusque dans l’expression populaire : « prenez votre crincrin et tirez-vous. » Voilà pourquoi tous les Juifs de l’Est qui se respectent jouent du violon. C’est facile à transporter. On n’a jamais vu quelqu’un avec son piano sur le dos.
Édition Acte Sud Babel traduit de l’allemand par Pierre Foucher
la dernière phrase du livre sonne très juste :
Et je me dis que ce Hitler, nous n’en seront jamais quittes : nous y sommes condamnés, à perpétuité.
Au mois de novembre 2019, Eva a lancé le mois de littérature allemande. Et j’y ai découvert deux essais. Le premier, « Un Allemand de l’Est » de Maxim Leo, a été un coup de cœur. J’ai plus de réserves pour celui-ci, dont comme Patrice , je recommande quand même la lecture. Il a fallu que j’attende le dernier chapitre pour en comprendre toute la portée. En février 1964, Horst Krüger se rend à Francfort en tant que journaliste pour couvrir le procès des Allemands qui avaient travaillé à Auschwitz. Il est sidéré de découvrir que des hommes qui, pendant la guerre, ont commis les pires atrocités sont redevenus des Allemands ordinaires. Et c’est sans doute à partir de cette confrontation qu’il s’est efforcé de retrouver qui il était pendant cette période : « un bon allemand, qui a permis le nazisme sans adhérer complètement à cette idéologie ».
La première partie relate son enfance. Son père est un fonctionnaire qui s’élève peu à peu dans la hiérarchie de son ministère. L’ennuie, la routine, la peur du regard des autres caractérisent son enfance. On pourrait même penser que le nazisme a gagné en Allemagne car c’était un pays où les gens s’ennuyaient et n’avaient rien d’intéressant à faire. Il décrit aussi la domination de la noblesse prussienne qui méprise les gens de basses extractions comme son père. Un ami d’origine juive et russe donne un peu de piquant à sa vie de lycéen. Et puis, il raconte aussi l’horrible suicide de sa sœur qui, ayant avalé des produits toxiques, mourra à petit feu à l’hôpital, ses parents n’ayant qu’un souci maquiller le suicide en mort accidentelle.
La deuxième partie du livre raconte sa guerre et sa prise de conscience si tardive qui le fera quitter le front et se rendre aux troupes alliées. On voit alors, ce qui a souvent été décrit, à quel point, jusqu’au bout, certains Allemands étaient fanatisés et voulaient se battre à tout prix et surtout punir tous ceux qui essayaient de fuir le système.
Puis enfin cette troisième partie sur ce procès des bourreaux ordinaires qui est vraiment passionnante et sonne très juste. Rien que pour ce moment il faut lire Hörst Krüger et espérer que jamais un tel régime ne revoie le jour .
Citations
Le quartier de ses parents
Les journaux parlaient de combats de rues dans le Wedding et de barricades devant la maison des Syndicats : c’était bien loin de nous, comme à des siècles de distance, de détestables et incompréhensibles cas de désordre. À Eichkamp, j’ai appris très tôt qu’un bon Allemand est toujours apolitique.
La clé du livre
Je suis un fils typique de ces Allemands inoffensifs qui n’ont jamais été nazis mais sans qui jamais les nazis ne seraient parvenus à leur fin. Voilà tout le problème.
Je ne connaissais pas le mot avers
Ivresse et extase sont les mots clés du fascisme, l’avers de sa médaille, terreur et mort son envers, je crois que les gens d’Eickamp aimaient bien, eux aussi, qu’on leur procurât cette ivresse et cette extase. Là était la faille leur site, leur talon d’Achille. Subitement on était quelqu’un. On vallait mieux, on était d’une autre espèce que le reste du monde, on était allemand. Il y avait une grande solennité dans l’air, en ce temps-là, au-dessus de la terre d’Allemagne.
Humour
On ne m’a jamais expliqué, chez moi, d’où viennent les enfants. Mes parents étaient non seulement a-politiques, mais encore a-érotiques et a-sexués. Peut-être cela va-t-il de va t-il de pair.
L’éducation sexuelle
Un soir, sur ma table de nuit, je trouvais un opuscule. J’en fus très étonné car jusqu’ici l’imprimé n’avait joué aucun rôle dans nos rapports. Je compris tout de suite qu’il fallait que quelque chose d’exceptionnel fût en jeu. Je me mis à lire : c’était une brochure d’informations sexuelles rédigée avec précaution, onction, bienveillance. Elle commençait par les graminées et les bourdons, elle passait au soleil pour parler ensuite des merveilles de la force divine avant d’en arriver, enfin, à la force virile et à l’éducation de terrifiant péché mortel de consomption : ça nuisait soi-disant, à la moelle épinière. Mais manifestement je ne voyais pas le rapport : sans doute était-ce un peu trop dévot pour moi, à cette époque-là. Ma mère, dans son désarroi, avait acheté cette brochure catholique chez les Ursulines. Elle ne m’en a jamais parlé, ni moi non plus. D’ailleurs, nous n’abordions pas ce sujet à la maison et si, en ce temps-là, la chose ne m’avait pas travaillé dans mon propre corps, à vingt ans j’aurais pu croire encore à la fécondité de la sueur de nos bonnes. Voilà comment c’était chez nous. La maison du petit-bourgeois allemand boute hors ses murs non seulement l’État, mais encore l’amour. Question – d’ordre purement sociologie : que reste-t-il alors, pour vivre, sans politique et sans sexualité ?
Enfin un réveil
Je ne veux plus être allemand. Je veux quitter ce peuple. Je passe en face.
Je sais, il n’y a pas il n’y a pas de quoi se vanter : il est moins cinq et le Reich est en train de se disloquer comme une vieille armoire. Il n’aura tenu que soixante-dix ans. Il y a belle lurette qu’à Yalta on se l’est partagé. Depuis des semaines, à Berlin, les puissants du régime ont sur eux les petites ampoules qu’ils croqueront quand ils auront touché au terme de leur cavalcade infernale à travers l’Histoire : encore quatre semaines.
Prisonnier
Commença alors la merveilleuse et inconcevable liberté de l’état de prisonnier, commença une période de souffrance riche d’espoir. Désormais je ne vivais plus qu’au sein de masses, de foules fatiguées, hébétées, affamées, qu’on poussait de camp en camp, de cage en cage, et pourtant, au milieu de cette grande armée grisâtre de prisonniers, pour la première fois depuis longtemps, je reprenais vie. J’avais le sentiment que les temps à venir seraient les miens, que j’étais en train de me réveiller, de revenir à moi. Hitler vainqueur, jamais ce n’aurait été possible. Maintenant, nous touchons ce fond est riche d’espoir, d’avenir, de chance qui s’offrent. Je vais mal mais je sais que maintenant j’ai des chances d’aller mieux. Ça ira mieux. Pour la première fois de ma vie, je faisais l’expérience de l’avenir : l’avenir, c’est l’espoir que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. L’avenir : jamais, sous Hitler, je n’aurais su ce que c’était.
Auschwitz
On dit qu’à notre époque de lumière il n’y aurait plus de mythe mais chaque fois que j’entends ce nom d’Auschwitz, j’ai la sensation que m’effleure un cryptogramme mythique de la mort en notre temps : danse macabre à l’ère industrielle. C’est ici, à Auschwitz, qu’a pris naissance ce mythe nouveau de la mort bureaucratisée. L’histoire n’accouche-t-elle pas de temps en temps de mythes nouveaux ? Est-ce qu’Auschwitz, ce n’est pas très exactement la vision de Rosenberg : le mythe du 20e siècle
Des hommes ordinaires
Mais je réalise alors que ces bons pépés ne sont pas des assassins ordinaires, des gens qui tuent dans un coup de folie, par dépit amoureux, par plaisir ou désespoir. Tout ça, c’est humain, ça existe. Les gens qui sont ici, ce sont les assassins moderne, d’une espèce jusqu’alors inconnue, les bureaucrates et les ronds-de-cuir de la mort de masse, les comptables et les scribouillards de cette machinerie, ceux qui appuient sur les boutons. Techniciens opérant sans haine ni sentiment, petit rond de cuir du grand Reich rêvé par Eichmann, assassins en col blanc. Ici se manifeste une criminalité d’un genre nouveau ou la mort est acte bureaucratique et où les assassins sont de sympathiques fonctionnaires agissant en toute correction.
Un livre bien écrit et une intrigue bien ficelée. Ce roman se lit vite et agréablement. J’avais un peu oublié son roman « Par amour » pour lequel j’avais eu plus de réserves. Un matin Pax Monnier nom de scène pour Émile Moreau entend des bruits d’une violence extrême dans l’appartement au-dessus du sien. Il sort et voit dans l’escalier brièvement le dos d’un homme. Il ne prévient pas la police, il ne cherche pas à en savoir plus car il a un rendez-vous très important avec un réalisateur américain pour un petit rôle qui pourrait décider du lancement de sa carrière d’acteur. Seulement,le lendemain il apprend que le jeune étudiant du studio au-dessus a été sauvagement agressé . Il préfère mentir à la police plutôt qu’avouer qu’il aurait pu intervenir .
Il vit maintenant avec un sentiment de culpabilité qui va devenir obsessionnel jusqu’au jour où il rencontrera et tombera amoureux de la mère de la victime. Il apprend alors, que si la police avait pu intervenir tout de suite l’œil d’Alexis aurait pu être sauvé. Emi Shimuzu, la mère d’Alexis, est une directrice du personnel très compétente et très belle mi-japonaise mi-française. Elle est minée par la souffrance de son fils, et se sent coupable du suicide de l’un de ses employés. Tous ces personnages sont torturés par la culpabilité et cela m’a fait penser plus d’une fois à « La Chute » d’Albert Camus. Comme Camus Valérie Tong Cuong aurait pu écrire :
Du reste, nous ne pouvons affirmer l’innocence de personne, tandis que nous pouvons à coup sûr affirmer la culpabilité de tous. Chaque homme témoigne du crime de tous les autres, voilà ma foi, et mon espérance.
Et comme Jean-Baptiste Clamence qui se demande si nous lecteur nous aurions essayé de sauver la personne qui s’était jetée d’un pont, en lisant le livre de Valérie Tong Cuong, on se se demande si nous saurions réagir en cas d’agression dont nous sommes témoin ; ou plutôt comme Pax nous aurions fait comme si nous n’avions rien entendu.
Une petite note d’espoir à la fin mais bien faible pour un roman tout en nuance qui met le lecteur mal à l’aise car nous aimerions croire à un happy-end alors qu’il ne reste qu’une toute petite flamme bien vacillante beaucoup plus proche de la réalité que du romanesque.
Citations
Les difficultés des mariages interculturels
Émi est âgée de quarante quatre-ans. Il y a longtemps qu’elle a analysé la logique inexorable qui a pesé sur sa famille et engendré ce sentiment épuisant d’un monde dysharmonique. Le mécanisme s’est enclenché très en amont de sa naissance, lors de la fracture brutale survenue entre son père et ses propres parents, après qu’Izuru a choisi de quitter les bureaux de Honda à Hamamatsu pour rejoindre l’usine de Belgique, puis d’épouser Sonia. Le brillant ingénieur destiné aux plus hautes responsabilités était tombé amoureux de la fille d’un concessionnaire de deux roues français en visite commerciale à Alost. Tombé c’était le mot qui convenait selon Issey et Akiko Shimizu, l’un fonctionnaire à l’hôpital public l’autre fonctionnaire à la bibliothèque municipale de Toyooka. Ils refusèrent d’assister aux noces et même de recevoir leur belle fille. Ils écrivirent à Izuru « tu es le poignard qui déchire le rêve », faisant allusion à une devise de Soichiro Honda – « évoquer le le rêve »- qu’Izuru avait peinte sur le mur de sa chambre lorsqu’il était encore un étudiant studieux aux résultats remarquables.
La carrière d’acteur
Il est apparu dans des productions complaisantes et s’est gâché, oubliant que c’est le rôle qui révèle le talent et non le talent qui fait la force du rôle. Il a négligé l’importance du désir, qui requiert une combinaison fragile de rareté, de qualités et d’exigence. En conséquence, le milieu l’a étiqueté comme un comédien sans consistance et les responsables des castings prestigieux ont écarté sa fiche avec un sourire blasé : Pax Monnier, non merci.
Je note souvent quand il s’agit de Dinard (même si ce n’est pas flatteur)
Ses parents, courtiers en prêt immobilier, vie va être tranquille entre leur quatre pièces du dix-septième arrondissement, le beau dix-septième aimaient-ils souligner, comme s’il eût existé une frontière ouvrant sur une seconde zone infamante, et une petite maison à Dinard face à la mer, deux biens négociés fièrement à un prix en dessous du marché.
24 ans et la jeunesse
Elle n’a que vingt-quatre ans, cet âge où l’on est persuadé d’avoir tout compris, où l’on se fiche de commettre des erreurs parce que l’on est convaincu qu’il y a toujours un moyen de recommencer à zéro.
J’ai un faible pour cet auteur qui raconte si bien le milieu dont je suis originaire. Je ne sais absolument pas si ce roman peut plaire à un large public, car il se situe dans un microcosme que peu de gens ont connu : les logements de fonction pour les institutrices et instituteurs des écoles primaires. J’ai envié celles et ceux de mes amis filles et fils d’instit, comme moi, qui pouvaien,t en dehors des heures d’ouverture scolaires, faire de la cour de récréation leur aire de jeux. Le roman se situe en 1975, année où s’impose un peu partout la mixité ce qui n’est pas du goût de tout le monde. Le roman commence par une tragédie évitée de peu : la chute de Philippe 11 ans du toit de l’école. En effet, si les enfants du roman jouent assez peu dans la cour, ils investissent le grenier qui donne sur le toit. Bien sûr après l’intervention des pompiers pour sauver l’enfant, ils seront interdits de grenier et se réfugieront sur un terrain vague. Ce qui me frappe dans ce roman, c’est l’incroyable liberté dont profite ces enfants. Ils sont laissés à eux même beaucoup plus que ce que je connais des enfants de cette époque. Leur terrain vague est mitoyen d’une ligne de chemin de fer, ils ont, évidemment, interdiction de la traverser , ce qu’ils font, évidemment !
Le livre se divise en quatre chapitre, la présentation des résidents du groupe scolaire Denis Diderot, le second s’appelle « Automne », puis « Printemps » et enfin « Été ». Cela permet de suivre tout ce petit monde une année scolaire, l’auteur raconte avec précision toutes les tensions et des relations plus ou moins réussies entre les enseignants. Il y a donc quelques intrigues qui, à mes yeux, sont secondaires par rapport à l’intérêt principal du livre : je n’avais pas idée à quel point les mœurs de l’école ont évolué : entre la paire de claque (« bien méritée, celle-là ! ») que les instituteurs et institutrices n’hésitent pas à distribuer, les cheveux sur lesquels ils tirent au point d’en arracher des touffes (« ça t’apprendra à faire attention ! »), les oreilles qui gardent les traces d’avoir été largement décollées à chaque mauvaise réponse ou manquement à la discipline (« ça va finir par entrer, oui ou non ! »), aucun enfant d’aujourd’hui ne reconnaîtrait son école ! J’ai aimé tous les petits changement de la vie en société, nous sommes bien sûr après 1968, une référence pour l’évolution des mœurs mais en réalité, comme souvent, il a fallu bien des années pour que cela soit vrai et que les enfants ne soient plus jamais battus à l’école même si chez eux ce n’est pas encore acquis en 2020…
Citations
Les gauchers
Michèle soupire car Dieu sait à quel point Philippe est empoté. Ce n’est pas de sa faute, à expliquer le rééducateur, c’est à cause de sa patte gauche, c’est un gaucher franc (parce qu’apparemment il y en a des hypocrites, des qui se font passer pour gaucher alors qu’en fait ils sont droitier, heureusement qu’on ne compte pas Philippe parmi ces fourbes-là) et, à partir de là, on ne peut pas remédier à son handicap.
Autre temps autres mœurs
Tous les parents s’accordent à dire que c’est un excellent maître parce qu’avec lui, au moins, ça file droit et qu’on entendrait une mouche voler. On concède qu’il est un peu soupe au lait et qu’il monte facilement en mayonnaise, mais on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Du côté des parents, on aime les proverbes et les expressions consacrées. Et l’ordre, surtout. On ne cille pas devant les témoignages de touffes de cheveux arrachés ou de gifles retentissantes. On répète que c’est comme ça que ça rentre et tu verras plus tard au service militaire.
Un roman intéressant lu qui se lit très vite. Un homme part faire une course à vélo et en solitaire dans un endroit très escarpé sur l’île de Lanzarote, appartenant à l’archipel des Canaries.
Il est épuisé mais ressent une urgence à accomplir cet exploit. Très vite nous apprenons qu’il est sujet à des crises de panique incontrôlables qui lui rendent la vie très douloureuse alors qu’il a, comme on dit, « tout pour être heureux ». Une femme qu’il aime, deux enfants, un travail et un choix de vie de couple qui correspond à ses engagements. Les deux parents se sont mis à mi-temps pour élever les petits sans que cela nuise à la vie professionnelle de l’autre. Seulement, sans le prévenir « la chose » le saisit et il doit alors lutter de toutes ses forces pour revenir à la réalité. Evidemment comme moi, et tous les lecteurs je suppose vous avez compris que la solution se trouve en haut de la montagne. Je sais que beaucoup d’entre vous détestez que l’on vous divulgâche le suspens alors je n’en dirai pas plus.
J’ai bien aimé dans ce roman l’analyse des couples d’aujourd’hui. En réaction avec l’éducation de leurs parent sil essaient d’être impliqués à part égale dans l’éducation et les tâches ménagères. Et pourtant rien n’est simple , et cela n’évite pas certaines tensions. J’ai beaucoup aimé aussi que le drame principal soit raconté du point de vue d’un enfant de quatre ans, cela donne beaucoup de force au récit.
Alors pour quoi est ce que je manque d’enthousiasme à propos de ce roman , j’ai beaucoup aimé sans en faire un coup de cœur parce que l’histoire ne m’a pas passionnée ; malgré le talent certain de l’écrivaine.
Citations
Nouvelle organisation des couples d’aujourd’hui
Theresa et lui travaillent à mi-temps. Ils se répartissent les enfants et le travail. C’est important pour eux. Ils ont pris sur eux pour imposer leur modèle à leur employeur, et le cabinet d’expert-comptable de Theresa s’est même montré plus coopératif que la maison d’édition de livres pratiques orientée à gauche où travaille Henning. L’éditeur a été jusqu’à le menacer à mots couverts de licenciement, il a fallu que Henning lui promette d’emporter du travail à la maison pour que son employeur mette de l’eau dans son vin. Teresa appelle ça « travailler à plein-temps, être payé à mi-temps ». Au moins comme ça, Henning peut faire sa part au quotidien. « Organisation » est le mot magique. Souvent, il travaille sur ses manuscrits tôt le matin ou tard le soir, ce qui ne l’empêche pas d’avoir le sentiment désagréable de ne plus s’occuper des livres aussi bien qu’avant. Par chance, aucun de ses auteurs ne s’est plaint jusque-là.
Le principal, c’est de ne pas faire comme leurs parents. La mère de Henning était célibataire et se tuait à la tâche. Et la mère de Theresa s’occupait des enfants seule pendant que son mari était au travail. Pour Henning et Theresa, c’était clair dès le départ, il voulait autre chose. Une solution moderne. Du 50/50 plutôt que du 24/7.
Traumatisme
Maintenant, il sait. Il souffre d’un traumatisme, et d’un grave, n’importe quel psychologue le confirmera. Pendant trente ans, il a vécu sur un réservoir souterrain, sur une grotte, en faisant tout pour ne pas voir le trou qui menaçait de l’engloutir.
La quatrième de couverture vous le dira, ce roman raconte la rencontre de Lucie Paugham, marionnettiste célèbre pour adultes qui a souffert dans son enfance du suicide de son père, qui avant de se pendre, avait lancé à la cantonade devant sa famille rassemblée devant le film, « Les tribulation d’un chinois en Chine » :
« Qu’est ce qui pourrait bien m’empêcher de me suicider ce soir ? »
Or trente ans plus tard son voisin au cinéma lui dit :
« Donnez-moi une bonne raison, un seule de ne pas me suicider cette nuit ».
Le roman est lancé, Lucie va faire entrer cet Alexandre Lannier dans sa vie et risquer de tout perdre. Mais au passage nous aurons découvert le drame de la famille Paugham, les aigreurs de la mère de Lucie, le déséquilibre affectueux de sa sœur, la difficulté du couple de Lucie et Philippe, leurs relations à leurs enfants et surtout, surtout l’incroyable métier de marionnettiste qui m’a vraiment donner envie d’aller voir des spectacles de marionnettes pour adultes ce que je n’ai encore jamais fait. Lorsque les déplacements et les spectacles recommenceront, je me fais la promesse d’aller voir le festival mondial de spectacles de marionnettes le problème c’est que cela se passe à Charleville-Mézières et que déjà ce n’est pas une ville qui m’attire et qu’en plus c’est la région la plus touchée par le Covid-19 ! ! ! Si cette lecture reçoit quatre coquillages, elle le doit à la découverte, pour moi, de la relation entre le marionnettiste et sa marionnette car sinon je reproche à cette romancière d’esquisser des personnages plus que de les traiter en profondeur ou en finesse.
Citations
En période de confinement voici des bruits que l’on n’entend plus !
Faire la queue m’humilie et la liesse me dérange. Le consensus m’emmerde tout autant que le succès programmé, le bruit et les pop-corn.
Remarque intéressante
Un philosophe a dit que les autres nous sauvent de la répétition. C’est vrai, mais pas tout le temps et pas avec tout le monde. J’ajouterai que dans une rencontre, quelle qu’elle soit, tout nous est donné, d’emblée. Nous disposons dès les premiers instants d’indice troublants qui devraient nous alerter. Mais nous sommes éduqués pour que tout se passe bien avec les autres et sans même nous en apercevoir, nous modelons l’étrangeté à notre mesure pour la rendre familière et vivable.
C’est hélas vrai !
La phrase est pour le bègue une ascension interminable et douloureuse dont l’intérêt et le sens se perdent en route
Rapports avec sa mère
J’ai passé ma vie à ne pas vouloir ressembler à ma mère. Aujourd’hui encore, je reste vigilante même si mon existence est aux antipodes de la sienne. Pourtant, quand je lui rends visite, deux ou trois fois par an, notre ressemblance physique me brise le moral à la manière d’une mauvaise habitude qu’aucun effort ne pourra jamais corriger. Je me vois dans trente ans et ce que je constate me déplaît souverainement. J’imagine que mes rondeurs deviendront son embonpoint, que ma peau aura la tremblotante mollesse de ses bajoues de cocker et que mon cul plat s’évasera comme le sien. Ma mère nous a donné sa laideur en héritage. Je n’y peux pas grand-chose
Il m’a fallu cette période de confinement pour venir à bout de ce livre. Autant j’ai été conquise tout de suite et totalement emportée par la lecture « Sur les Ossements des morts« , autant je me suis contrainte pour lire ce roman au moins pour le premier tiers.( Pourtant je savais qu’Athalie avait beaucoup aimé, ce qui est pour moi une bonne référence.) Il faut dire que ce roman est étrange, constitué de courts chapitres qui sont consacrés à un seul personnage intitulés « au temps de … ». Ces chapitres finissent tel un puzzle à raconter l’histoire d’un village et au delà l’histoire de la Pologne. Dieu et les Anges sont aussi de la partie et ce mélange de métaphysique de nature et d’humain n’est pas si facile à accepter pour une rationaliste comme moi. Seulement voilà, cette écrivaine a un talent incroyable et quand peu à peu j’ai lâché mes réflexes habituels de cartésienne, j’ai aimé cette lecture. En touches successives, c’est bien l’histoire d’une famille polonaise jusqu’à aujourd’hui dont il s’agit et à travers leurs relations individuelles on comprend mieux que jamais l’histoire et les malheurs de la Pologne marquée à tout jamais par l’extermination des juifs. Cette nation a perdu à ce moment là une partie importante de son fondement culturel, une telle barbarie sur son propre sol devant les yeux de ses habitants ne pouvaient que laisser des traces. Ce livre est aussi un hymne à la nature qui est, et sera toujours, la grande gagnante surtout si les hommes ne veulent pas l’écouter. L’histoire actuelle d’un petit Virus si petit mais si malin que personne ne peut l’empêcher d’infecter l’humanité entière, n’est-il pas une preuve que la nature est plus forte que toutes les constructions humaine et que certains progrès même extraordinaires fragilisent l’humanité. Je pense donc que ce livre s’inscrit dans la réflexion que nous pouvons avoir à propos de la pandémie actuelle et en plus permet de passer un long moment avec une écrivaine remarquable qui a un sens de l’humour qui rend ses récits très attachants.
Au centre d’antan, Dieu à dressé une colline qu’envahissent chaque été des nuées d’hannetons. C’est pourquoi les gens l’ont appelée la montagne aux Hannetons. Car Dieu s’occupe de créer, et l’homme d’inventer des noms.
C’est bien dit et vrai
Elle se mettait au lit, où, malgré les coussins et les chaussettes de laine, elle ne parvenait pas à se réchauffer les pieds. Et puisque, de même que dans l’eau c’est par les pieds qu’on pénètre dans le sommeil, Geneviève demeurait longtemps sans pouvoir s’endormir.
Le genre d’affirmations qui sont belles sans être convaincantes.
À certains humains un ange pourrait paraître stupide. Mais l’ange, depuis l’origine des temps, porte en lui le fruit de l’arbre de la connaissance, le savoir pur : une raison affranchie de la pensée, et, du même coup, des erreurs – ainsi que de la peur qui les accompagne. Une raison libre des préjugés engendrés par la perception lacuneuse des humains.
Le soldat de retour chez lui au moulin
Il fit le tour du moulin, caressa la meule, ramassa de la farine au creux de sa paume et la goûta du bout de la langue. Il plongea ses mains dans l’eau, passa le doigt sur les planches de la clôture, huma les fleurs, actionna le tranchant du hache-paille. Celui-ci grinça, coupa une botte d’ortie.
Derrière le moulin, Michel pénétra au milieu de hautes herbes et il fit pipi.
l’alcool
Le noyeur était l’âme d’un paysan nommé Pluszk. Celui-ci avait péri dans un étang forestier par une nuit d’août, la vodka précédemment absorbée lui ayant excessivement dilué le sang.
Le genre de propos qui courent dans ce livre
Imaginer, c’est en somme créer, jeter un pont entre la matière et l’esprit. Surtout quand on pratique cet exercice aussi souvent qu’intensivement. L’image se transforme alors en gouttelettes de matière et s’intègre au courant de la vie. Parfois, en cours de route, elle se déforme quelque peu. En somme, tous les désirs humains se réalisent, s’ils sont suffisamment intenses, et pas toujours de la manière qu’on s’était imaginée.
Arrivée des antibiotiques
Un instant plus tard, il tenait au creux de sa main une petite boîte de carton. De ce qui était écrit dessus il ne comprit que les mots « made in the United States »….
Au soir, la fièvre des fillettes avait diminué. Le lendemain elle se guérit. À force de prière, Misia avait obtenu de la Sainte Vierge de Jeskotle -reine des antibiotiques- cette guérison miraculeuse.
Réflexion sur le temps
l’homme attelle le temps au char de sa souffrance. Il souffre à cause du passé et il projette sa souffrance dans l’avenir. De cette manière, il créé le désespoir. La chienne Lalja, elle, ne souffre qu’ici et maintenant.
Un vieil homme irlandais va, avant de mourir, porter un toast aux personnes qui ont le plus compté pour lui. Il le fait d’un bar du Rainsford House Hotel et en s’adressant à son fils Kevin qui est journaliste aux États-Unis. Ainsi, il va dérouler sa vie pour le plus grand plaisir des lecteurs et des lectrices des blogs comme Krol , Kathel et Jérôme,par exemple. Ce sera d’abord Tony, ce grand frère qui a soutenu et protégé le mieux qu’il pouvait ce petit frère qui n’aimait pas l’école. Puis Molly, sa première enfant qui n’a pas vécu mais qu’il aime de toutes ses forces et qui l’accompagne dans sa vie de tous les jours. Ah oui, j’ai oublié : Maurice Hannigan parle aux morts qui ont jalonné sa vie et qu’il a aimés. Il y a aussi Noreen, sa belle sœur une personne « différente » qui l’a touchée grâce à cette différence et puis finalement Sadie son épouse à qui il n’a pas assez dire combien il l’aimait.
Le fil de cette histoire, c’est une rivalité entre une famille riche et propriétaire, les Dollard, et la pauvre famille de fermiers, les Hannigan. On suit aussi une histoire de pièce d’or trouvée par Maurice quand il était enfant et qui contribuera à détruire la famille Dollar.
Je n’ai pas envie d’en révéler davantage, mais cette saga familiale permet de vivre soixante dix années de l’Irlande et une ascension sociale. Les début de la famille qui vit à la fois dans l’extrême pauvreté et le mépris de classe m’ont beaucoup touchée. Les difficultés scolaires de Maurice qui ne saura que bien plus tard pourquoi il ne pouvait pas apprendre à lire aussi vite que les autres mais qui est soutenu par l’amour de son grand frère qui ne doute jamais de ses capacités. Cela fait penser au livre de Pennac « Mon frére« . Mais ce que j’ai aimé par dessus tout c’est l’absence de manichéisme, d’habitude dans les romans qui décrivent une ascension sociale aux dépens d’une famille riche ayant écrasé de son pouvoir les pauvres autour d’elle, celui qui est sorti d’affaire est souvent (sinon toujours) montré comme un héros positif , et bien ici, ce n’est pas le cas. Il a beaucoup de défaut ce Maurice Hannigan, il s’est même montré bien inutilement cruel, il ne s’auto-justifie jamais et ne s’apitoie pas sur lui, c’est sans doute pour cela qu’on l’aime bien, ce sacré bonhomme.
Un très bon roman, aux multiples ressorts, comme on en rencontre assez peu et qui nous permet de comprendre un peu mieux l’Irlande et les Irlandais.
Citations
La vieillesse
Il est temps que j’aille au petit coin. Un des avantages d’avoir 84 ans, c’est qu’avec toutes ces expéditions aux toilettes, on fait de l’exercice.
Le deuil et la foi
C’est vrai que ma foi a été mise à rude épreuve quand on m’a pris Tony, mais lorsqu’il a décidé du même sort pour Molly, j’ai décrété que c’en était trop. Ta mère était encore croyante. Je l’accompagnais à la porte de l’église pour la messe et je traînais dehors ou je repartais m’asseoir dans la voiture. Je ne pouvais pas pénétrer à l’intérieur. Je voulais pas Lui accorder ce plaisir.
J’ai fait la paix avec Lui, si on peut dire, après ta naissance. Pour autant je lui ai pas encore accordé un pardon total. J’ai plus la foi que j’avais avant. Je la connais la théorie : ces souffrances sont destinées à nous éprouver, ce qu’Il donne d’une main, Il le reprend de l’autre, etc. Aucun verset de la Bible, aucune parole apaisante du père Forrester ne pouvait réparer l’injustice de la perte de Molly. J’ai franchi le seuil de Sa maison uniquement pour des funérailles, celle de Noreen, et celle de Sadie, mais cela n’avait rien à voir avec Lui, c’est pour elle que je l’ai fait. On a un accord tacite, Lui et moi, Il me laisse mener ma vie à ma guise, et, en échange, je récite de temps en temps une petite prière dans ma tête. C’est un arrangement qui fonctionne.
La bière
Il observait la « stout » reposer dans son verre, il la surveillait comme une génisse dont on craint les ruades.. Pour retarder la première gorgée, il sortait sa pipe de sa poche et la bourrait en tassant bien le tabac avec le pouce. Puis il goûtait sa bière et poussait un long soupir, on aurait dit qu’il se tenait devant une belle flambée après avoir bataillé tous les jours contre le vent d’hiver.
« Si un jour tu as de l’argent, n’abuse pas de cette drôle. Elle videra tes poches et fera de toi un ivrogne.«
Le couple et l’argent
Ta mère et moi, on était jamais d’accord à propos de l’argent. On avait tous les deux un point de vue tranché , j’aimais en avoir, elle le méprisait. Alors, pour le bien de notre mariage, on abordait rarement le sujet. J’avais des scrupules à l’empoisonner avec ça. Elle savait pas ce qu’on avait sur notre compte ni la superficie de nos terres. Si elle tombait sur un document détaillé, elle se contentait de me le tendre comme si c’était une chaussette sale que j’avais oublié sur la moquette.
Édition JC Lattès traduit de l’anglais(Royaume-Uni) par Dominique Edouard.
En période de confinement, la lecture reste une bon dérivatif. Je ne sais pas trop l’expliquer mais j’ai eu besoin de trouver un roman plus « agréable » pour ne pas dire « facile », pour retrouver ce plaisir qui, chez moi, est une seconde nature. C’est pour cela que je vous propose ce roman que vous pouvez classer dans la rubrique « pour le sourire » et « so british » . J’ai déjà lu de cet auteur « Passé Imparfait » qui était plus réussi sur le plan de l’intrigue romanesque. Comme je n’arrivais absolument plus à lire depuis que tous les soirs, j’entends le nombre de morts augmenter et l’épidémie frapper à nos portes sans pouvoir me réfugier auprès de mes enfants et petits enfants ce qui est, pour moi, le viatique le plus sûr, j’ai pris ce roman sur ma pile, il m’a fait sourire et je l’ai lu jusqu’au bout avec attention. Certes ce n’est pas le roman du siècle et en d’autre temps, j’aurais été plus critique et sans doute je l’aurais lu plus rapidement mais les circonstances étaient telles, que cette vie d’Anglais de la haute société a été un très bon dérivatif. (Comme vous le savez sans doute Julian Felowes est le créateur de « Downton Abbey ») . Il a choisi pour ce roman deux univers qu’il connaît bien, celui de la noblesse anglaise et le monde des acteurs. Le snobisme est partout mais celui qui me ravit est celui des grandes familles anglaises. L’intrigue est simplissime trop sans doute, une jeune femme très belle réussit à épouser un noble anglais fortuné, cela veut dire pour elle un enfermement dans la campagne anglaise avec un mari qu’elle va vite trouver ennuyeux. (une Emma Bovary en puissance ?) Un trop bel acteur vient troubler son mariage et lui apporte la satisfaction sexuelle et une vie qu’elle croit plus trépidante, mais… Je ne divulgâche pas plus surtout que ce n’est vraiment pas le plus intéressant. Julian Fellowes est un excellent analyste de l’âme humaine et un observateur de ces deux mondes qu’il connaît bien. Il y a en lui une grande bienveillance pour les faiblesses humaines ce qui enlève du mordant à son récit mais en fait un roman agréable à lire. Personne n’est à l’abri du snobisme sauf, peut-être, la reine d’Angleterre puisqu’elle remplit toutes les cases ! Les autres, tous les autres ont toujours au dessus de leur catégorie sociale quelqu’un qu’ils aimeraient fréquenter pour « faire bien » et montrer qu’ils sont, grâce à cette fréquentation, une personne importante. Les amis du narrateur, David et Iabelle Easton, obsédés par la maison Broughton (les riches châtelain du coin) m’ont fait penser à ce passage de Proust qui décrit si bien lui aussi le snobisme :
l’absence de relations avec les Guermantes,—pourrait bien avoir été non pas subie, mais voulue par lui, résulter de quelque tradition de famille, principe de morale ou vœu mystique lui interdisant nommément la fréquentation des Guermantes. « Non, reprit-il, expliquant par ses paroles sa propre intonation, non, je ne les connais pas, je n’ai jamais voulu, j’ai toujours tenu à sauvegarder ma pleine indépendance ; au fond je suis une tête jacobine, vous le savez. Beaucoup de gens sont venus à la rescousse, on me disait que j’avais tort de ne pas aller à Guermantes, que je me donnais l’air d’un malotru, d’un vieil ours. Mais voilà une réputation qui n’est pas pour m’effrayer, elle est si vraie ! Au fond, je n’aime plus au monde que quelques églises, deux ou trois livres, à peine davantage de tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre jeunesse apporte jusqu’à moi l’odeur des parterres que mes vieilles prunelles ne distinguent plus. » Je ne comprenais pas bien que pour ne pas aller chez des gens qu’on ne connaît pas, il fût nécessaire de tenir à son indépendance, et en quoi cela pouvait vous donner l’air d’un sauvage ou d’un ours. Mais ce que je comprenais c’est que Legrandin n’était pas tout à fait véridique quand il disait n’aimer que les églises, le clair de lune et la jeunesse ; il aimait beaucoup les gens des châteaux et se trouvait pris devant eux d’une si grande peur de leur déplaire qu’il n’osait pas leur laisser voir qu’il avait pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d’agents de change, préférant, si la vérité devait se découvrir, que ce fût en son absence, loin de lui et « par défaut » ; il était snob.
Oui des snobs, il y en a partout et dans tous les pays mais ils sont rarement aussi drôle que les Britanniques qui en plus le font souvent avec humour. et c’est peut être le bon moment de réécouter la chanson de Boris Vian
Citations
Le couple
Vu de l’extérieur, il semble essentiel à la survie de nombreux mariages que chaque conjoint devienne le fidèle complice des tricheries de l’autre.
Portrait d Édith
Édith avait une de ces bouches ciselées, aux lèvres admirablement dessinées, rappelant celle des actrices de cinéma des années 40. Et puis, il y avait sa peau. Pour les Anglais , vanter le teint d’une femme est l’ultime ressource lorsqu’on est en panne de compliments. L’on évoque généralement un joli teint quand on parle des membres les moins flamboyants de la famille royale.
Particularisme anglais (mais je connais bien des français qui adorent cela aussi)
Les Anglais, quelle que soit la classe à laquelle ils appartiennent, adorent l’exclusivité. Mettez trois anglais dans une pièce et il inventeront une règle pour empêcher un quatrième de se joindre à eux. Ce qui rendait Édith différentes, c’est que la plupart des gens, en tout cas les membres de la noblesse, feignent de n’attacher aucune importance à leurs privilèges. Reconnaître le plaisir que l’on éprouve d’être invité alors que le public doit payer son billet, de franchir une barrière, ou pénétrer dans une pièce dont les autres sont exclus, ne vous attirera que des regards d’incompréhension des aristocrates (vrais ou faux. Les douairières chevronnées se contenteront sans doute d’un haussement de sourcil désapprobateur pour indiquer que l’idée même dénote d’un manque de savoir-vivre navrant. Si stupéfiante que soit la malhonnêteté de tout cela, la discipline avec laquelle ces gens-là respectent leurs inébranlables règles force le respect.
Très bonne analyse
Dans l’ensemble, les gens privilégié ne sont pas du genre à geindre. On ne parle pas de ces ennuis, ça ne se fait pas. Une promenade d’un pas vif ou un bon cordial sont leur façon de réagir lorsqu’ils ont des peines de cœur ou d’argent. La presse populaire décrit souvent leurs froideur or ce n’est pas le manque de sentiments qui les rend différents, plutôt leur habitude de ne pas les exprimer. Élevés dans cette discipline de pudeur, ils n’apprécient évidemment pas les débordements d’émotion chez les autres, et sont sincèrement désorientés par le chagrin des classes laborieuses, ces mère en sanglots que l’on traîne et soutient jusqu’à l’église pour l’enterrement de leur enfant, ces veuves de soldat photographiées en larmes, lisant sa dernière lettre. Le mot même de « conseiller » les révulse. Sans doute ne comprennent-ils pas que toute tragédie nationale ou personnelle -guerre meurtrière, attentat, accident de la route, offre aux gens plus simples l’occasion de connaître une célébrité éphémère. Pour une fois dans leur vie, ils peuvent apaiser le désir obsédant, et tellement humain, de vedettariat , de reconnaissance publique de leur condition. Un besoin que les privilégiés ne s’expliquent pas parce qu’ils ne le ressentent pas. Eux sont nés sur le devant de la scène.
Discussion politique
L’issue de la discussion n’avait aucune importance pour aucun d’entre nous, il n’empêche que l’appuie que m’apportait Tommy agaçait Henri. Comme tous les représentants les moins intelligents de sa classe, il s’imaginait que sur chaque sujet, du choix d’un porto à l’euthanasie, il existe une façon correcte de penser et qu’il suffit de la formuler pour emporter la position. Vu qu’il ne s’adresse généralement qu’à des gens de leur bord, la partie est souvent facile à gagner.
La lady la plus aboutie
Lady Uckfield parlait de lui comme on parle d’un vieil ami mais comme elle cachait toujours ses sentiments, y compris à elle-même, j’étais incapable d’évaluer leur degré d’intimité.
Le personnage principal tombe amoureux
Elle s’appelait Adela Fitzgerald, son père était un baronnet Irlandais, un des plus anciens, précisa-t-elle parfois d’un ton tranchant. Elle était grande, jolie, sérieuse et je perçus aussitôt que j’avais toutes les chances d’être heureux auprès d’elle pour le restant de mes jours. Aussi fus-je très occupé dans les mois qui suivirent à la convaincre de cette évidence qui, je dois l’admettre, lui paraissait moins criante qu’à moi.
Comparaison : femme d’aristocrate et femme de star
La femme d’un comte est une authentique comtesse. Les gens ne voient pas simplement en elle le moyen d’accéder à son mari. De plus, si la famille qu’elle a épousée à conserver ses biens, ce qui était le cas des Broughton, elle peut régner en souveraine sur le micro-royaume de son mari. En revanche, la femme d’une star n’est… que sa femme. Rien de plus. Les gens ne la courtisent que pour s’insinuer dans les bonnes grâces de la vedette. Il n’y a aucun domaine sur lequel régner. Le royaume de son mari, ce sont les studios et la scène où elle n’a pas sa place. Lorsqu’elle y fait de rares apparitions, elle dérange même plutôt, inactive parmi des gens en train de travailler.
Petit livre rapidement lu mais tellement édifiant à propos de l’intolérance religieuse ! Nous sommes en Hollande et nous suivons un peintre surnommé Torrentius de son vrai nom Johannes Symonsz Jan Van der Beeck, il n’est connu que pour une seule oeuvre :
On sait aussi qu’il faisait partie des « Roses Croix » et qu’il a été jugé pour hérésie à Amsterdam et que toute son oeuvre a été brûlée sauf ce tableau. Le roi d’Angleterre qui admirait son oeuvre le fait venir dans son pays après son procès. Mais ce peintre brisé par la torture n’a plus rien produit. Il n’en suffisait pas plus à Colin Thibert pour nous faire revivre, dans un livre très court, ce qu’a pu être la destinée d’un peintre qui aimait trop la vie sous toute ses formes face à l’intolérance protestante qui n’aimait rien tant que la rigueur et la sécheresse de cœur. Vraiment les intolérances religieuses sont détestables et me révoltent au plus profond de moi. Ce petit roman le raconte très bien et fait donc revivre en quelques pages un grand artiste dont aujourd’hui la Hollande serait si fière si elle avait su museler au XVII° siècle les crétins qui ne voulaient pas reconnaître le génie si celui-ci ne respectait pas leurs codes complètement dépassés maintenant.
Citations
La Hollande
Dans ce curieux pays qui parvient à se gouverner sans le secours des Princes, il suffit de se rendre au marché, on peut s’y procurer de la peinture aussi aisément un quartier de bœuf ou un turbo pêché du jour, souvent moins cher. Brigby, en revanche, a dû débourser une somme plus conséquente pour une huile sur panneau dudit Rembrandt qui, en dépit de son jeune âge, s’entend à faire grimper sa cote ; mais son interprétation du sacrifice d’Isaac, par sa vigueur et son foudroiement de lumière dorée, éclipse le travail de tous ses concurrents. Si se Rembrandt survit aux excès de table, de boissons et de luxure qui sont le lot des Flamands, on peut gager qu’il laissera derrière lui une œuvre considérable.
Un bon repas chez les Flamands
Repus et satisfaits, il s’en faut de peu qu’ils ne lui tapent sur le ventre ou sur les cuisses. Les trognes luisent, les dents brillent entre les lèvres grasses, on allume les pipes, on claque les fesses de la servante venue débarrasser.
Torrentius et son persécuteur
Torrentius n’a jamais rencontré Velsaert et Velsaert ne le connaît que de réputation. L’antipathie entre les deux hommes est immédiate et rédhibitoire. C’est la rencontre du sanguin et du bilieux, de l’expansif et du constipé, du lion et du rat d’égout…
Déclaration après son procès
J’écris , monsieur sur l’art et la manière dont ces mêmes hommes s’acharnent à détruire, à étouffer ou à museler ce qui dépasse les étroites limites de leur compréhension. Ceux qui m’ont condamné, messieurs, ne craignent rien tant que la vie, ses débordements, ses jaillissements et ses couleurs. Aussi vont-ils la tête basse et le teint bilieux, tristement habillé de noir, rongé par l’envie et la frustration. Savez-vous pourquoi ils me détestent ? Parce que j’ai tout ce qu’ils n’auront jamais, du panache, du talent et toutes les femmes que je puis désirer !