Éditions Gallimard, 234 pages, juin 2023.

 

 Aucun des évènements du 17 novembre 2049 ne peut être compris si l’on ignore ce qui s’est produit ici vingt ans auparavant 

 quand nos villes qui furent des jungles, sont devenues des zoos.

Quand j’ai chroniqué « Soleil Amer » vous aviez été plusieurs, dans vos commentaires, à me dire à quel point vous aviez apprécié ce roman-ci. Non seulement je suis bien d’accord avec vous, mais en plus je comprends beaucoup mieux les partis pris de Lilia Hassaine. Elle s’adresse à un public, jeune et vise avant tout à l’efficacité de son propos et ne s’encombre pas trop de nuances. Dans ce roman, elle souhaite leur faire comprendre les dangers d’exposer leur vie dans les réseaux sociaux, elle pousse le curseur un peu plus loin, et créée une société qui vise à la totale transparence. Puisque les gens « biens » n’ont rien à cacher, l’habitat sera construit en verre, et chacun peu surveiller ce qu’il se passe chez son voisin. La politique se fera par sondage sur les réseaux sociaux ; donc « le peuple » aura l’impression d’être toujours au pouvoir. Et la justice sera rendue de la même façon.

Elle aborde encore de façon très rapide mais « efficace » tous les dangers de cette volonté de « transparence » qui hante la société aujourd’hui et elle veut convaincre la jeunesse qu’elle se trompe en s’exposant ainsi au public à travers leurs pratiques sur les réseaux sociaux. Elle se sert pour cela d’une enquête policière qu’elle mène très bien : dans le quartier chic de cette ville une famille disparaît, cela est totalement impossible, il y a forcément quelqu’un qui a vu quelque chose. Cette enquête va permettre à l’ex commissaire, Hélène de souligner toutes les failles de ce système et de dévoiler peu à peu l’horreur qui arrive à se cacher, alors que même, on croit tout voir et tout savoir. Elle réfléchit aussi sur ce que cachait les murs autrefois, et il est vrai qu’à l’époque du dévoilement de l’affaire Epstein, on peut se dire que si les pratiques sexuelles de ce triste sire avait été dévoilée plus tôt, il y aurait eu moins de victimes. Mais ce n’est qu’une illusion, car finalement, dans ce roman, le plus grand défenseur de la transparence avait réussi à se construire un sous sol secret. La confiance que nous apportons aux films ou aux images est mise à mal aujourd’hui par tous ceux qui savent fabriquer de fausses informations.

Je suis peu sensible aux enquêtes policières, mais j’ai eu très envie de connaître le dénouement, (c’est un sacré compliment de ma part). Si je n’ai attribué que quatre coquillages, c’est que les personnages restent pour la plupart des caricatures, surtout les « méchants » , par exemple le cas de Jules est intéressant dans le principe mais trop évident dans la démonstration.

Géraldine en avait fait un « grand » coup de cœur en 2023

Je vais offrir ce livre à des adolescents autour de moi, et voir si cela les fait réfléchir sur leurs pratiques.

Extraits.

Début du prologue 2049

 Derrière la baie vitrée, une femme est assoupie. Sa poitrine se gonfle et s’affaisse comme la houle matinale. Nico se colle contre son dos et embrasse ses cheveux défaits. Je n’avais encore jamais vu de blonde dans son lit.

Début du roman 2029

 La scène se passe dans l’auditorium de radio France. Gabriel Boca, jeune femme à la détermination tenace s’avance à la tribune et d’un geste solennel retire sa toge. L’assemblée applaudit les centaines de citoyens dont je fais partie ont été tirées au sort pour assister à son discours retransmis en direct à la télévision et sur Internet. C’est un jour historique ce 26 octobre 2029, on fait le procès de la justice.

La transparence.

 Le baron Haussmann avait transformé Paris au XIX° siècle pour plus de salubrité et de sécurité. Les grands travaux de Victor Jouanet viseront un « assainissement moral » et à une « sécurité optimale ». Les constructions modernes seront transparentes. On rénovera les lieux de culte et monument du patrimoine qui peuvent l’être, les murs de pierre seront remplacés par des vitres. On détruira les logements, les écoles, les prisons, les hôpitaux, les commerces pour construire des maisons-vivariums, où chacun sera garant de la sécurité et du bonheur de ses voisins.
 » Au fond qu’avons-nous à cacher si nous n’avons rien à nous reprocher ? Pourquoi ne pas accepter de tout montrer. »

Le début de la transparence.

 Ma fille est une professionnelle du spectacle et le spectacle, c’est elle. Si elle le pouvait, elle se promènerait avec un lampadaire au-dessus de la tête pour être toujours éclairée à son avantage. Je dois vous paraître rétrograde mais je suis consciente que ce mouvement a démarré il y a longtemps déjà, quand chaque photo Instagram était une fenêtre sur nos vies. On dévoilait nos intérieurs, nos corps et nos opinions. Très vite, la discrétion a eu l’air d’une affreuse prétention. Refusez de montrer c’était dissimuler…
 Dans la sphère professionnelle, beaucoup d’entreprises avaient déjà abolli les murs. Un être humain isolé dans un bureau représentait un risque : et s’il ne travaillait plus, et s’il passait son temps à gérer ses affaires personnelles ou à jouer à des jeux en ligne. En abattant les cloisons, les patrons faisaient des économies de surface, mais ils pouvaient surtout savoir qui arrivait à quelle heure, s’assurer tout le monde était bien occupé à sa tâche, et s’éviter deux ou trous affaires de mœurs au passage. Tout cela a été présenté comme un gain de convivialité. « On est tous ensemble, on est une équipe ». La convivialité consistait donc à entendre des conversations téléphoniques de Clara, à subir les bruits de bouche de Michel, et à voir Sylvain s’éclipser tous les jours à 11 heures au toilette. La société a pris le même chemin. Elle s’est muée en un gigantesque open space..

L’opinion publique et la justice.

(Jules a 12 ans)

 Un ancien magistrat invité ce jour-là a quand même essayé de défendre la cause de Jules. Pour lui, il fallait préférer les sanctions éducatives à l’enfermement : « J’aimerais quand même qu’il comprenne la portée de son acte, à son âge, on peut s’améliorer, on peut encore changer. A-t-on vraiment envie de vivre dans une société qui rejette toute possibilité de pardon et de rédemption ? » La chroniqueuse peinturlurée l’a alors accusé d’être hors-sol. « Vous êtes déconnecté des préoccupations des français vous parlez comme un prêtre.  » Le public a applaudi l’animateur satisfait a alors sifflé la fin de la partie et présenté l’intitulé du sondage au téléspectateur :  » Pour ou contre l’abaissement de la responsabilité pénale à sept ans ? Vous pouvez voter directement sur les réseaux sociaux les chéris.  » 
 Les français ont tranché les enfants sont désormais susceptibles d’être incarcérés dans les quartiers réservés aux mineurs dès l’âge de sept ans. 

 


Éditions j’ai lu, 473 pages, décembre 2024

Traduit de l’anglais (Nouvelle Zélande) par Frédéric Brument.

 

J’ai suivi les conseils de Ingannmic, Cath.L, Violette, Dasola … et j’ai acheté ce livre, qui m’a passionnée. On sent que cet auteur écrit des films et des séries, car son roman est composé de courts chapitres qui pourraient être des épisodes, ou des moments forts d’un film d’action. Le suspens n’est jamais ce que je préfère, mais celui-ci m’a intriguée : je voulais savoir comment on pouvait ; aujourd’hui, échapper aux connexions diverses et variées. Comment ne laisser aucune trace pendant un mois ? C’est le challenge qui attend les dix candidats qui ont accepté cette épreuve. La seule personne qui résiste est une bibliothécaire, et cela aussi me tentait car je fréquente beaucoup les bibliothèques. Je pensais qu’il y aurait des cas plus intéressants et des idées plus originales pour se cacher parmi les dix personnes choisies pour faire le test, mais pas trop. L’auteur, en fait, ne se concentre que sur « Zéro 10 » la bibliothécaire qui a une imagination extraordinaire et pourtant est bien une femme de la vie de tous les jours, que rien ne semblait prédisposer à avoir ce genre de capacités. Dans la première partie du roman, on la suit donc sans bien comprendre pourquoi elle s’en sort aussi bien mais c’est réjouissant de la voir semer ces prétentieux poursuivants, qui jouent avec leurs merveilleux joujoux à la pointe de la technologie pour dénicher toutes les cachettes de leurs proies. On aura les clés dans la deuxième partie, j’ai cru alors que le roman me plairait moins, mais non, car pour moi, l’intérêt vient surtout du pouvoir incroyable des plateformes numériques, pour surveiller les citoyens d’un pays.

Le jour où j’écris ce billet, j’apprends qu’une entreprise française, « Capgemini » aide la police fédérale américaine ICE (celle qui a tué deux manifestants à Mineapolis) à localiser les étrangers sans papier sur le sol américain. Tout l’intérêt du roman est de montrer ce que peuvent faire les algorithmes pour trouver quelqu’un en très peu de temps.
Il y a d’abord toutes les traces que nous laissons, le téléphone portable, l’ordinateur, les tablettes, les cartes bancaires, les caméras à reconnaissance faciale, et tous les appareils qui utilisent le wifi, et bien sur nos voitures connectées. Mais tout cela ne suffit pas pour des gens qui veulent disparaître et ne pas être retrouvés. Une fouille systématique de votre appartement, mettra le moindre détail dans des algorithmes qui permettront à des fins limiers de retrouver la façon de vous cacher. Des entreprises privées s’emparent donc, de la sécurité d’un pays, et cela m’a tenue en haleine jusqu’à la fin du récit, sans doute, nous sommes dans un roman mais la réalité n’est pas très loin de cela. Que serait la surveillance par satellites sans Elon Musk ?
Les accords entre la CIA et l’entreprise de Cy Baxter à la tête de l’entreprise WordlShare, dans ce programme « Fusion » sont effrayants mais réalistes.
Cette startup a été créée par deux amis Cy et Erika, parce que le frère d’Erika a été assassiné par un sniper lors d’une tuerie de masse. L’idée de mieux surveiller tout le monde vient de là : en faisant un monde pour les gentils on pourrait empêcher les méchants de sévir. Orwell avait tellement bien décrit que vouloir faire le « bien du peuple » en rognant sur ses libertés cela conduit toujours les sociétés vers la dictature, or ce roman s’appuie sur des faits que nous connaissons et cela fait peur.

Je ne peux que vous conseiller sa lecture pas tant pour l’enquête, encore que j’ai passé du bon temps avec la bibliothécaire pas si naïve que cela mais pour réfléchir avec cet auteur sur les dérives des algorithmes à qui nous confions nos vies. Et ce n’est sans doute qu’un début.

Extraits.

Début .

7 jours avant « Objectif Zéro « 
Boston, Massachusetts
 Le miroir en pied du hall, destiné à donner une impression d’espace et de lumière dans l’entrée exiguë, est piqué par le temps, la corrosion s’attaque à l’argenture comme la gale. Il fait tout de même encore l’affaire pour les résidents de l’immeuble à loyer modéré – des enseignants, des fonctionnaires, le propriétaire d’une boulangerie, ainsi qu’une demi douzaine de retraités qui se satisfont que l’ascenseur fonctionne la plupart du temps.

La ruse de la femme célibataire.

K.Day
Appartement 10
 Le choix de n’indiquer que l’initial au lieu du prénom complet – Kaitlyn- est suffisant pour l’identifier : appelons ça, la ruse n° 273 de la femme célibataire. Qui vient juste après celle qui consiste à rentrer chez soi armée de ses clés. Préciser « Kaitlyn » Day sur la boîte aux lettres ou dans l’annuaire, c’est s’attirer des ennuis ; le moindre sale type qui passe saura qu’une femme célibataire habite l’immeuble et pourrait se mettre à rôder alentour, juste pour voir si elle a besoin d’être sauvée., conspuée, suivie, violée, tuée.

Les Impôts

 La demeure est si vaste que la salle de réception est une surprise. Cy il ne se souvient même pas y avoir mis les pieds. Et puis loue-t-il vraiment cet endroit ou l’a-t-il acheté pour bénéficier d’une énième déduction d’impôts ? Ses comptables ont tellement compliqué les choses que même lui a du mal à savoir ce qu’il possède et ce qu’il ne fait que contrôler. Dans les deux cas il s’en fiche un peu, tant qu’ils maintiennent la facture fiscale de WorldShare proche de Zéro. 

L’optimisation fiscale.

 Elle parcourt en ce moment sur sa tablette tous les mails qu’elle a échangés avec Cy au sujet de Virginia Global Technologie. Ce n’est guère qu’une adresse destinée à minimiser les impôts sur les bénéfices des ventes européennes, rien de plus. Le procédé est relativement banal. Apple le fait. Google aussi. Et Amazon. Ils y ont tous recours. Aucun ne considère le paiement des impôts comme un devoir ni même une valeur.

Au départ de cette surveillance de tout le monde est partie d’une idée « dite » humaniste.

 Après le premier meurtre, ce jour-là, à Flagstaff, vingt-trois minutes s’étaient écoulées avant que Michael soit assassiné à son tour. Vingt-trois longues minutes – un temps, plus que suffisant pour stopper le massacre. Son assassin avait même filmé sa folie meurtrière au fur et à mesure, tuant, postant, tuant, postant. La police avait mis trente minutes pour arriver sur les lieux, et prendre à partie le tireur. Onze vies furent perdues au cours de cette demi heure, et celle de Michael aurait pu être épargnée si les forces de l’ordre avaient disposé de meilleurs moyens de détection et d’anticipation.
 Grâce à fusion avait promis Cy à Erika, ce genre de choses ne serait plus possible. Dans l’avenir qu’ils construiraient ensemble, ce tireur ne pourrait jamais acquérir légalement un semi- automatique, car il était sous le coup d’un mandat pour violences conjugales, donc la législation actuelle sur les armes aurait dû suffire à l’en empêcher. On aurait dû traquer chacun de ses déplacements et de ses achats, afin que cette acquisition illicite déclenche aussitôt l’alarme, comme auraient dû le faire ses ignobles posts les jours précédant le massacre. Si Fusion avait existé, la vie de Michael aurait pu être sauver -Cy en était certain- tout comme celle des autres victimes.

Le programme « Ange pleureur ».

 En infiltrant les fréquences de diffusion, on peut accéder à un téléviseur ciblé. Une fois qu’on a pris le contrôle, on le fait passer sur ce qu’on appelle un « faux mode off ». De sorte que le propriétaire pense qu’il est éteint alors qu’en réalité il est toujours allumé. Il a juste l’air éteint. Et le téléviseur opère maintenant comme un micro caché, qui capte le son extérieur et nous renvoie les données. (…)
– En fait, le timing est parfait, répond le Dr Cliffe Nous venons juste être mis au courant de vos essais sur ces nouveaux programmes, Ange pleureur et Clair-Voyant, et j’ai posé une question à laquelle Erika s’apprêtait à répondre ; à peu près, combien les téléviseurs à travers, les États-Unis avez vous infiltrés ?
.- Combien … de téléviseurs ? Oh des millions répond Cy sans hésitation.
(..)
 – Et toutes ces données audio que vous avez collectées ? Vous les avez ? 
– C’est exact. 
– Ou ça. 
-Dans un de nos centres de données, un site de stockage ultra sécurisé. 
-Elles ont donc été collectées passivement de manière continuelle, et toutes ces conversations sont maintenant entre les mains d’une société privée ? 
Cy et regarde les gens présents dans la pièce surpris de voir leur air inquiet. 
– Il y a un problème ? 
-Je pense que certaines personnes penseraient que oui, dit Justin, si elles venaient à l’apprendre. 

Privatisation de la défense d’un état.

Sandra a été la première à convaincre la CIA d’établir des partenariats avec le secteur privé. Elle a même personnellement mis au point un accord d’acquisition de technologies en phase de développement auprès des géants de la tèch. Ce qui lui a valu d’être honoré par le prix du directeur de la CIA, la médaille d’honneur du Renseignement, le prix de Reconnaissance nationale, comme officier pour services éminents, ainsi que la médaille d’honneur de la NSA.
(…)
 Le gros souci de Sandra Cliffe est le suivant : à l’époque où elle avait encouragé la CIA à signer des partenariats avec le privé, il était évident que les capitaux investis par l’agence devaient rester sa propriété et être géré par la CIA, le DIA, l’agence nationale du renseignement géospatial, voire plus largement la communauté gouvernementale. Ces actifs ne devaient en aucun cas être détenus en copropriété ou entièrement gérés par un entrepreneur non élu, qui n’avait prêté serment qu’à ces actionnaires. 

Le terrible engrenage.

 En tant que scientifique, il peut prédire quelles nouvelles menaces font naître ces armes, mais pas les dommages qu’elles causeront à la vie privée. Ce débat désuet, typique du XX°siècle est juste un bruit de fond : notre droit à l’intimité a disparu, il est déjà perdu, ou du moins il est tellement compromis qu’en réalité il ne vaut plus rien. Non, la vraie menace présente et future, c’est la « manipulation », le fait d’inculquer des attitudes prescrites et des modes de comportement aux citoyens sans qu’ils en soient conscients, c’est ce basculement passé inaperçu de l’État de la surveillance au contrôle, dernier chapitre de la longue histoire de la démocratie ou le libre arbitre se voit aliéné en soumission volontaire.


Éditions Acte Sud, 412 pages, février 2025

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin.

Mais comme dirait l’autre, les neurones c’est comme l’amour, ça ne s’achète pas.

 

S’embarquer dans un roman de Richard Powers, c’est toujours un moment de lecture exigeant, je le savais depuis la lecture que je n’ai jamais oubliée  » Le temps où nous chantions » . L’auteur a besoin de temps pour installer son sujet mais aussi à l’image de la vie, de complexité , mais quand on se laisse prendre alors tout s’éclaire et on vogue avec lui sur tant de questions qui traversent notre actualité.

Ici, nous sommes avec trois voix, une est en italique , celle d’un homme immensément riche grâce aux nouvelles performances des technologies connectées, à chaque fois qu’il prend la parole le texte est en italique : Todd Keane est atteint d’une maladie dégénérative du cerveau et il raconte sa réussite dans le monde de l’intelligence artificielle, son enfance, son amitié avec Rafi un jeune noir surdoué et les ravages de sa maladie actuelle.

Rafi ce jeune noir a été élevé dans une famille qu’on dit aujourd’hui « dysfonctionnelle » : son père qui certainement était très intelligent pousse de façon violente son fils à dépasser tout le monde à l’école, ses parents se séparent et sa mère se remarie avec un homme qui la frappe et sera à l’origine de la mort de sa sœur. Rafi ne vivra que, par et pour, la littérature. Il rencontre Todd au lycée puis à l’université, leur amitié se renforce grâce à leur passion pour les jeux de stratégie, les échecs d’abord puis le jeu de Go. Il tombera amoureux d’une artiste extraordinaire polynésienne qui cherchera à l’aider à écrire sa thèse.

Je pense qu’un lecteur plus attentif que moi pourrait lire ce roman comme une illustration des différents coups du jeu de Go. Il se termine par un vote de pierres blanches et de pierres noires qui y fait beaucoup penser.

Il y a aussi une troisième voix très importante, celle de l’Océan, portée par une femme d’exception, Evie, plongeuse émérite qui est à la fois émerveillée par l’océan et effrayée par ce qui lui arrive aujourd’hui.

Tous se retrouvent à Makatea, île de la Polynésie française . Les compagnies minières française y ont exploité le phosphate sans se soucier du bien être de la population ni de la préservation de la nature.

Nous sommes donc au cœur de la littérature et de la poésie grâce à Rafi, au centre de la création de l’IA et toutes ses dérives avec Todd , bouleversés par les révélations sur le mal être de la planète, tout cela sur un petit rocher au milieu du Pacifique, avec une population qui a toujours accueilli les étrangers avec des colliers de fleurs, même ceux qui, comme les français en 1917 , ont exploité les hommes et les ressources naturelles de façon éhontées .

J’ai beaucoup aimé ce roman , mais j’ai vraiment eu du mal au début à m’immerger dans cette histoire : trop de personnages, trop de temporalités , comme je le disais au début, partir dans un roman de cet auteur c’est vraiment faire un effort de concentration que je n’ai pas réussi à faire au début. Mais le dernier tiers du roman, quand j’ai compris ou Richard Powers voulait m’embarquer, m’a complètement séduite.

Extraits.

Début.

Ina Aroita un descendit à la plage un samedi matin enquête de jolis matériaux. Elle emmena avec elle Hariti, sa fille de sept ans
 Elles laissèrent à la maison Afa et Rafi qui jouaient à même le sol avec des robots transformables. La plage n’était pas loin à pied de leur bungalow voisin du hameau de Moummu, sur la petite colline coincée entre falaises et mer de la côte est de l’île de Makatea dans l’archipel des Tuamotu, en Polynésie française, aussi loin de tout continent qu’une terre habitable pouvait l’être -une poignée de confettis verts, comme les français qualifiaient ces atolls, perdus dans un champ de bleu sans fin.

Un couple parental peu sympathique !

 Mais c’est un jeu de guerre ininterrompu entre eux deux qui a dominé toute mon enfance. Un tournoi mû par le désir autant que la haine, où chacun engageait ses superpouvoirs respectifs. Mon père : la force du maniaque. Ma mère : la ruse de l’opprimée. Enfant précoce je n’avais que quatre ans quand j’ai compris que mes parents étaient pris dans une lutte pour se faire mutuellement autant de mal que possible sans franchir la ligne fatale : juste infliger assez de pures souffrances pour produire cette excitation que seule la rage peut engendrer. Une sorte d’étranglement de l’âme, réciproque et masturbatoire, où les deux parties donnaient généreusement et recevait bienheureusement.

Le sexe et la religion.

 Il y a cent ans, les Makatéens avaient envers le sexe l’attitude la plus saine qui soit. C’était comme l’escalade, la course ou le bodysurf, mais pimenté d’amour. La possession n’était pas un enjeu. On ne pouvait pas plus posséder une personne qu’on ne pouvait posséder la terre, ou le ciel au-dessus de la terre, ou l’océan au-delà du rivage.
Et puis les « Popa’ā » étaient arrivés. Et à présent Didier se signait et s’agenouillait sur le prie-Dieu d’une des deux églises de l’île. Deux églises pour quatrz-vingt-deux habitants ! Une catholique, une mormone, et c’est dans la première que se trouvait le maire, la tête inclinée, priant les anges (parce qu’il n’osait pas croiser le regard de la Vierge Marie dont la perfection l’embarrassait) en disant  : » Ça reste de l’adultère n’est-ce pas ? même si ma femme est d’accord ? »
À sa grande stupéfaction, les anges répondirent :  » C’est de l’adultère de survie ».

Une femme dans un univers d’hommes.

 Evelyne Beaulieu entra à Duke en 1953 , première femme jamais admise en études océanographiques. Elle survécut à quatre ans de cours à Durham et à trois étés de travail de terrain en déployant des trésors de camouflage toujours plus inventifs. Elle dissimulait l’étendue de son expérience de plongeuse, s’abstenait de corriger de nombreuses erreurs de ses professeurs, et riait aux blagues de soudard de ses condisciples mâles. Ce n’était pas si difficile de se faire passer pour ce que les américains appelaient une « bonne camarade ».

En 1957 !

On était en l’an 1957. Pepsi proposait d’aider la ménagère moderne dans la lourde tâche de rester mince. Alcoa lançait un bouchon de bouteille que même une femme pouvait ouvrir « – sans couteau, sans tire-bouchon, sans même un mari ! »

Jusqu’à quand ?

Mais comme dirait l’autre, les neurones c’est comme l’amour, ça ne s’achète pas.

La révolution internet.

 On n’a rien vu venir. Ni Rafi, ni moi, ni personne. Prédire que les ordinateurs allaient envahir nos vies ? OK. Mais prévoir qu’ils allaient faire de nous des êtres différents ? Saisir dans toute son ampleur la conversion de nos cœurs et de nos âmes ? Même les plus éclairés de mes collègues programmant « RESI » ne pouvaient s’en douter. Bien sûr, ils prophétisaient les versions portatives de l’Encyclopédia Britannica, les téléconférences en temps réel, les assistants personnels qui pourraient vous apprendre à écrire mieux. Mais imaginer, Facebook, WhatsApp, TikTok, le bitcoin, QAnon, Alexa, Google Maps, Les publicités ciblées fondées sur des mots-clés espionné dans vos mails, les likes qu’on vérifie même aux toilettes publiques, le shopping qu’on peut faire tout nu, les jeux de farming abrutissants mais addictif qui bousillent tant de carrières, et tous les autres parasites neuronaux qui aujourd’hui m’empêchent de me rappeler comment c’était de réfléchir, de ressentir, d’exister à l’époque ? On était loin du compte.