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Notation

 


Édition Albin Michel, 332 pages, août 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Comme vous lisez plus de « thrillers » que moi, (ce n’est pas très difficile : je n’en lis aucun) vous connaissez sans doute cet auteur dont c’est le genre qui l’a fait connaître et il en a écrit beaucoup. Visiblement, il est bon dans l’horreur, puisque (c’est lui qui le dit) on lui demandait souvent :  » mais où trouvez vous des personnages aussi horribles ? »

Cette question le taraudait, et puis après avoir connu des épisodes dépressifs sévères, tout le poussait à aller voir du côté de son père dont personne ne lui parlait. Il a, en effet, été élevé par deux femmes aimantes, sa mère et sa grand-mère, qui ont su le protéger du personnage diabolique qu’était son père. Ce témoignage il l’écrit comme un thriller et, il s’en est fallu de vraiment peu pour que cela en soit un.

Le récit commence par une scène d’une violence inimaginable mais hélas bien réelle, sa mère a failli être enterrée vivante dans un cimetière par son père et des acolytes qui venaient de l’enlever sur un trottoir parisien. Elle ne devra sa survie qu’à son énergie et à des passants qui étaient devant la grille du cimetière. Jean-Christophe a deux ans . Il ne saura rien de ce drame, quand il interrogera sa mère sur son père, elle sera incapable de lui dire quoi que ce soit mais lui donne à lire les papiers du divorce où tout cela est raconté.

Dans ce récit, l’écrivain cherche à comprendre ce père et en soulevant toutes les couches de la perversité de cet homme aimerait lui trouver le début d’une explication. Il y en a si peu ; il était le mal incarné et ni sa femme ni son fils n’auraient dû survivre à ce Diable manipulateur. Son milieu familial, ne l’a certainement pas aidé , en tout cas ni son père ni sa mère n’ont voulu voir à quel point il était malfaisant et fou. Cette famille bourgeoise avait le paraître comme seule valeur familiale, et a couvert toutes les frasques de leur fils aîné.

Son épouse après le divorce vivra chichement dans une banlieue triste, et ne recevra pas un sou de la famille de son ex-mari qui était incapable de lui verser le moindre argent pour élever leur enfant. Cet enfant fera des études de lettres et deviendra donc écrivain, mais c’est la révélation des auteurs de thrillers américains qui lui donneront le goût d’écrire des romans qui ont connu un grand succès et lui apporteront une réelle aisance financière .

Voilà pour le récit, tous les détails de l’horreur des deux ans où sa mère a vécu auprès du Diable qu’était son mari, je vous les laisse découvrir : accrochez vous bien ! !

C’est un livre qui se lit très facilement et qu’on peut difficilement lâcher avant la dernière page, car cet homme sait écrire de façon très efficace. Encore un caillou de plus dans la mare de la domination masculine de la pire espèce.

Extraits.

Début météorologique.

 Juillet 1963, Paris. Un de ces après-midi, le soleil et la ville, se livrent un combat sans merci. Lumière contre terre. Blancheur contre bitume. Point d’impact insoutenable. Ça cogne, ça flambe ça brûle… Nous sommes boulevard Soult dans le XII° arrondissement, large ruban de pavés d’argent, cerné par des forteresses de briques, les fameuses immeubles de la régie -ces murailles rouge sang qui m’obsèdent depuis l’enfance (j’y ai vécu jusqu’à l’âge de neuf ans).

Scène initiale.

 La victime balbutie s’explique, raconte l’horreur qui vient d’advenir. Un car de police arrive. À quelques mètres, l’homme aux yeux fous recule dans l’éclatante blancheur du soleil. Il s’y dissout, façon héros de film muet.
 Ah, j’oubliais !
 La jeune femme a bout de souffle, c’est ma mère.
 Le diable à cagoule, c’est mon père.

Méfiance de l’intelligence.

 Durant mon adolescence, puis plus tard pendant mes études universitaires, j’ai ai été un fervent intellectuel. En vieillissant, j’ai pris mes distances avec ce monde-là. Pour de multiples raisons, mais en voici une en particulier : à force de se croire très brillant, les grands esprits finissent souvent par dire n’importe quoi. Une phrase que j’ai cueillie un jour par hasard et que j’ai cassé plusieurs fois dans mes livres :  » Il est très intelligent, mais je suis moins con que lui. »
 A cet égard, je veux rendre ici hommage à la scène d’ouverture d’un long métrage québécois,  » La chute de l’empire américain » de Denys Arcand, qui touche au sublime. Durant cette séquence. Un jeune chauffeur-livreur Pierre Paul, explique à sa petite amie à quel point les grands écrivains, les philosophes majeurs, les leaders politiques, bref, les membres des plus éminents de notre élite mondiale sont pour la plupart des parfaits imbéciles.
 La scène est hilarante, mais aussi d’une acuité frappante. Pierre Paul évoque pêle-mêle Tolstoï, qui interdisait à ces paysans de se faire vacciner, Dostoïevski, qui misait au jeu le manteau de fourrure de sa femme, Jean Paul Sartre, qui chantait les louanges de Pol Pot, Hemingway, qui se prenait pour un boxeur…

Les écrivains et la réussite.

 Tous les auteurs étudiés au lycée mènent le même combat contre l’étroitesse d’esprit, le matérialisme, la mesquinerie, la sottise où qu’on puisse les débusquer. Vous déduisez donc sur les bancs de l’école, que les bourgeois, les médiocres, les étriqués, sont les ennemis à abattre et qu’ils doivent être relégués dans notre société, tout en bas de l’échelle.
 Eh bien, c’est le contraire. Les imbéciles, les obtus, les heureux, avec leurs idées courtes et leur esprit en forme de tirelire, sont les maîtres du monde. Les écrivains, même et surtout ceux que vous avez étudiés, ont en réalité été les marginaux, les traîne-savates, les inadaptés. Et leurs écrits n’ont pas changé d’un pouce notre société. Leurs œuvre ont été, de ce point de vue totalement vaines.

 

 

 

 

 


Éditions de l’Olivier, 142 pages, Août 2025

Je connaissais cet auteur pour ses nouvelles en particulier « la patience des buffles sous la pluie« , le sujet de ce livre, la vie de son frère schizophrène, me touche et j’ai voulu savoir comment il allait raconter cette terrible maladie. Un peu comme pour ses nouvelles en chapitres souvent très courts, l’auteur remonte le temps de vie partagée avec son frère aîné. Lui, il est le troisième garçon d’une famille aimante, mais depuis quarante ans il vit dans l’angoisse des coups de fil qui peuvent annoncer les mauvaises nouvelle d’Édouard . Le récit commence par le dernier coup de fil, celui de la responsable de la clinique où le malade aurait dû être depuis deux jours. C’est l’auteur qui rentrera chez lui pour découvrir son frère mort. Ensuite il faudra l’enterrer, puis se souvenir des moments tragiques où la maladie ne laissait aucun répit à cet homme qui pourtant se battait de toutes ses forces contre elle . On remonte ainsi les années jusqu’aux jours lumineux de l’enfance où les deux frangins avaient tissé des liens affectueux. On peut donc refermer ce petit récit sur un personnage plein de promesses, qui avait toujours des idées pour rire et s’amuser et qui, surtout, a su aimer sa famille et ses amis. On en oublierait presque les scènes de violence où le même Édouard vomissait sa haine contre ses parents, ses frères et tous ceux qui voulaient l’aider.

C’est une peinture tellement exacte de la maladie mentale, on est loin de la présentation romantique que l’on trouve parfois dans les romans, je me souviens de mes réserves sur ce roman qui a connu un grand succès « En attendant Bojangles« , une femme bipolaire, l’imaginer heureuse c’était impossible pour moi. J’ai trouvé beaucoup plus juste le point de vue de Jean-François Beauchemin  » Le Roitelet » à propos d’un frère schizophrène. Mais David Thomas va plus loin encore, au plus près de la souffrance absolue des malades mentaux  : son frère a souffert le martyre et son addiction aux drogues, cannabis , cocaïne et alcool ont sans doute aggravé ses délires paranoïaques. C’est écrit dans un style précis et parfois, quand c’est possible, poétique, pour moi il n’y a pas de doute si ce sujet vous touche ou touche un de vos proche la lecture de ce roman vous aidera à mieux supporter votre douleur et celle de la personne malade.

 

Extraits.

Début.

Le masque

 C’était à un mariage. Le dernier où nous sommes allés ensemble, quelques mois avant sa mort. Il était là, assis au milieu de tout le monde, entouré de gens qui allaient et venaient, une coupe de champagne et élégamment maintenue au bout d’un poignet souple, de gens qui presque glissait dans un ballet fluide et élégant. C’est ça le bonheur (ou son image) glisser. Le malheur, lui, fige les êtres. Il était assis au milieu du mouvement, immobile, courbé, les épaules rondes en carapace, les mains jointes entre les genoux, avec un masque sur le visage, le masque de la souffrance.

Je suis tellement d’accord avec cet auteur.

Alors quand je vis dans un article sur Silvia Plath d’un écrivain critique qui ne semble pas avoir approché beaucoup d’aliénés : « Les malades mentaux font d’extraordinaires narrateurs car tout ce qu’ils disent est original, décalé, comique. Ce que l’on cherche dans un roman, c’est fuir la banalité. Beaucoup d’auteurs devraient faire un séjour en HP pour voir l’existence sous un angle différent » , j’ai envie d’emmener son auteur à Sainte-Anne, pas pour un reportage d’une semaine, non mais pour un mois ou deux, afin qu’ils voient de près la texture du supplice, qu’il la touche qui la sente ( l’haleine provoquée par certains médicaments) qu’il vive l’ennui, le vide, la peur, l’angoisse, la solitude, l’exclusion, l’épuisement, l’infantilisation, les dysfonctions du corps et les courts-circuits de l’esprit. Je voudrais qu’il prenne quarante kilos, qu’il transpire à tremper ses vêtements, qu’il perde ses dents que ses mains tremblent comme celle d’un parkinsonien, qu’il ait du mal à chier, à bander, à parler, à voir, à marcher sans trébucher et à comprendre où il est. Les hôpitaux psychiatriques ne sont pas des savanes peuplées d’animaux magnifiques, ils sont des enfers où errent des êtres liquidés de tout ce qui nous rend libres.

On ne le dit pas assez.

 Toutes les études et les écritures sont formelles sur la forte conséquence de la toxicomanie sur les sujets souffrants de cette pathologie. L’alcool, mais surtout le cannabis et la cocaïne sont dévastateurs pour les psychotiques.

Les soins.

Le cerveau est un organe peu connu comparé à d’autres. Ce qui apparaît certain, c’est qu’il faut poursuivre vers la neurologie, intensifier les recherches et abandonner les pistes psychanalytiques. C’est déjà ça. De réels progrès ont été faits sur les effets secondaires des traitements, les diagnostics sont plus précis, les malades mieux suivis, mais les médecins manquent d’outils et de savoir pour réparer une mécanique extraordinairement complexe. Ce n’est pas la psychiatrie qui enferme le malade, c’est la maladie qui, aujourd’hui encore, est opaque.

La souffrance d’un fils et de sa mère.

 Qui aurait pu croire que cette femme avait un fils schizophrène ? Qui aurait pu imaginer ce que son fils lui a reproché, les insultes, les hurlements qu’elle a reçus ? Qui aurait pu imaginer ce qu’elle a ressenti dans son corps, dans son ventre, lorsqu’elle l’entendait pleurer au téléphone ou qu’elle le voyait s’effondrer devant elle, incapable qu’il était de voir la moindre lumière, la moindre lueur dans sa vie, faisant l’inventaire de ses échecs, de ses impasses ? Et elle, face à la tristesse abyssale de son fils, devant trouver les mots, être à l’écoute, être présente, être là alors qu’il lui demande de ne pas l’être, enfin si, mais non, casse-toi mais ne m’abandonne pas, écoute-moi, mais ne m’appelle pas, je ne peux plus te supporter mais je ne peux pas vivre sans toi, salope, je t’aime. Et elle qui a tout encaissé, qui a tout pardonné tout. Elle l’a défendu. Toujours. Elle a acceptée. Tout. Elle a été, inlassablement la voix qui ramenait à une réalité que nous n’avions pas le choix d’accepter : « Vous ne ferez jamais marcher un paralytique. » Elle fut la première savoir ce qui se passait, la première à comprendre dès la fin de l’adolescence, quand il aura des comportements un peu … bizarres, excessifs, inappropriés, fantasques, elle saura. En quarante de maladie je ne l’ai jamais entendue prononcer le moindre mot désobligeant sur son fils. Elle s’est toujours interposée pour le défendre.


Éditions Actes Sud, 324 pages, septembre 2025

Traduit de l’anglais par Claro

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Me voilà bien ennuyée avec mes coquillages ! Quoi mettre pour vous dire de ne pas vous arrêter alors que je vais vous avouer que je n’ai pas réussi à lire entièrement ce roman, et pourtant je voudrais tant que vous, vous le lisiez. Je vais donc vous expliquer ce douloureux paradoxe.

L’auteur explique dans une langue d’une incroyable brutalité ce qu’il se passe pour les émigrés qui tentent de traverser la manche pour rejoindre la Grande-Bretagne. Et comme si cette horreur ne suffisait pas, l’auteur imagine une confrontation avec des milices issues de la police qui s’autoproclame défenseur de la Grande Bretagne et qui n’hésite pas à assassiner ces pauvres gens.

Et puis, il y a nous, il y a moi, qui savons cela, et qui voulons quand même continuer à vivre. Est ce que je ne contribue pas à ce que ces horreurs continuent ?

Alors voilà, si vous êtes plus courageux que moi lisez ce livre, moi je vais continuer à lutter de toutes mes forces pour que l’accueil des émigrés en France se fasse de façon la plus humaine possible et ne jamais accepter que ceux qui ne veulent que les voir disparaître prennent les commandes de mon pays. Ni, non plus, ceux qui pensent que notre pays peut accueillir tout le monde sans que cela ne pose aucun problème.

Trois coquillages finalement pour dire que je n’ai pas pu finir ce livre, mais que cela parle plus de mes limites que des qualités de ce roman. À notre club,où il a reçu un coup de cœur, les lectrices rejoignaient les avis totalement opposés au mien de Cath.L qui y a vu des situations « hilarantes » ! Et d’Alexandra.

Extraits.

 

Début

Omar
 Ils sont sept en tout sur le bateau.
 Un Afghan qui jure pouvoir les mener à bon port. Bizarre de la part d’un type venu d’un pays sans le moins débouché sur la mer, mais personne d’autre ne s’en sent capable, donc à lui de jouer. Trois Iraniens et un Sénégalais. Juste des vache à lait qui ont payé pour le passage. C’est Omar et Abdi Bile, qui ont tout planifié. Omar et Abdi Bile, qui ont choisi dans le camp des candidats les plus aptes. Qui sont allés voir les pêcheurs français et sont revenus avec tout ce qu’ils ont pu acheter. Un bateau à rame au moteur rouillé, qui n’a jamais été plus loin que l’enceinte du port. C’est Omar et Abdi Bile, qui ont le courage et la conviction qui font croire aux autres que c’est possible.

L’horreur.

 Au début tout est flou. Puis soudain, le gosse surgit des os comme une épée d’une roche. Haletant, suffoquant, épuisé, cherchant une prise, et cette fois Andy s’avance il tend une main, on le voit dans la vidéo, son autre main filmant automatiquement alors qu’il saisit la main du gamin et ensuite BOUM ! L’éclair d’une énorme godasse, qui s’écrase sur la tête du jeune et la caméra tremble légèrement. Une fraction de seconde et un autre, BOUM ! et la botte taille 48 de l’inspecteur de police Frédérick John Barratt percute le visage du gamin. Un craquement épouvantable et la tête part en arrière à un angle horrible et le gamin ne disparaît. Ne restent que les eaux noires et agitées.


Éditions l’iconoclaste, 347 pages, août 2025.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

J’ai souvent un a priori négatif à propos des premiers romans au moins pour celui-ci je peux souligner un aspect très positif : celui d’avoir donné vie à des femmes marseillaises, celles qu’on appelle de « cagoles » et donner des lettres de noblesse à la vulgarité féminine. Rien que pour cela ce roman vaut la peine d’être lu.

Deux voix portent ce roman , la mère marseillaise, qui aime de façon inconditionnelle sa fille, et qui souffre de la voir s’éloigner de son milieu d’origine et de sa famille et Clara l’enfant qui a réussi un parcours scolaire sans faute et qui fréquente les milieux friqués et snob de Paris. Véro, sa mère est mariée à un chauffeur de taxi, qu’elle appelle le Napolitain., son mariage est compliqué son mari est violent et la trompe, heureusement elle a ses copines qui sont toujours là pour elle et qui permettent à l’écrivaine quelques passages haut en couleur.

Clara est une jeune angoissée qui n’a rien trouvé de mieux pour calmer ses angoisses que s’inscrire en thèse avec comme sujet « le suicide », et de tomber amoureuse d’un homme que sa mère appelle le « girafon » et qui vient d’une famille catholique traditionnelle, c’est à dire à l’exact opposé de son milieu d’origine ;

Là commence mes réticences, je ne comprends pas pourquoi l’écrivaine a eu besoin d’opposer deux milieux aussi différents, autant le premier (celui de Marseille) est riche et intéressant autant celui du ‘girafon » est un ramassis de lieux communs sur la catho-tradi, comme si ils étaient les seuls à réussir Science-Po à Paris. Il n’y a pas que sa mère qui ne peut pas comprendre son couple, la lectrice que je suis non plus, pourquoi est-elle allée vers le pire d’entre eux, etil y a même chez « ces gens là » des hommes capables d’amour et de tendresse.

C’est l’autre aspect que je n’ai pas aimé, aucun homme n’est positif dans ce roman, j’espère vraiment que les jeunes femmes actuelles ne rencontrent pas que des violeurs ou des hommes qui les frappent.

Bref une plongée chez les cagoles positive pour le reste .. j’aime mieux les propos plus nuancés, car la vie m’a appris le doute et me laisse peu de certitudes.

Extraits

Début .

 Je me doutais bien avec sa grande école et ses grands airs. Qu’elle allait nous ramener un petit Parisien. Elle me sort :
– Il est pas de Paris, maman, mais de « banlieue parisienne ».
 Censément, c’est important, comme distinction. Enfin, pas besoin de connaître son adresse, pour voir à des kilomètres que c’est un petit con. Je l’appelle le girafon. Dans son dos bien sûr. Un coup à égorger, vraiment. Pas que j’y pense, en tout cas, pas encore, mais c est pour dire la taille du coup. Et puis cet air. À croire qu’il est en safari partout où il bouge lentement sa grande tige. Comme s’il avait peur de marcher, sur une bombe ou sur une bouse de paysan.

Le couple de sa fille vu par sa mère.

 Il est pas affectueux avec elle. Alors, c’est sûr qu’il est pas non plus très à l’aise avec son corps en général. Sauf que c’est que c’est pas que le corps. C’est aussi la voix, le regard. Je vais le dire, voilà : Il a pas l’air amoureux.. Elle, par contre, je l’ai jamais vue comme ça. Elle te le regarde avec cet air, comme si c’était James Bond, alors qu’il a un vilain strabisme et un nez qui va qu’à Pierre Niney..Et puis cette bouche à manger des biscuits secs Une vraie bouche de mauvaise. Je parie qu’il a la même que sa mère. Mais ma fille, pendue à ses lèvres. Elle le bade comme elle a jamais badé personne. Puisque d’habitude elle est mieux que tout le monde. Hoche la tête pendant qu’il nous raconte ses théories à la con sur les gilets jaunes alors qu’il a jamais fait un plein. Je suis sûr qu’il a même pas le permis, comme un bon parisien.

Les amies de sa mère à la plage.

 Cinquante nuances de blondes en maillot bigarré. Blond californien, doré, peroxydé, blond cher et blond cheap, avec ou sans les mèches, parce que pour elles, ça voulait dire quelque chose, la blondeur, comme une marque de fabrique. D’ailleurs, elles t’appelaient « ma blonde » que tu sois brune comme Karine ou rouge comme Drine. Blonde, ça voulait surtout dire que tu étais des leurs. Calées dans les rochers qui encadrent la petite plage de Port-Pin, elles avaient une façon de tenir leur corps, ou de ne pas le tenir, justement, de se laisser couler dans la roche brûlante à l’aise comme dans leur chambre au point même de sortir une pince à épiler ou de se curer les ongles. Le tout, dans un grincement continuel, étonnamment proche de celui des cigales, à cela près qu’il était ponctué de quelques « couilles, putain ou niquer », assez fort pour réveiller la plage. Parmi les touristes, il y en avait toujours un pour faire les gros yeux. Ou crier : « Chut ! » Alors elles se levaient et se plantaient, sourcils remontés, déhanchées, débordantes de seins et d’insoumission :
 – Bonjour, monsieur y a un problème peut-être ?

Caricature .

La fille d’une amie de sa mère de la vieille noblesse. Désargentée, il précise pour la noblesse. Enfin Diane l’aime et Diane n’est pas trop moche, mais elle n’a aucun second degré. Aucune des filles ici, d’ailleurs, j’ai sûrement remarqué. C’est une question d’éducation, d’écoles privées, hors contrat, où on ne salit pas les esprits avec des matières triviales comme les mathématiques, et l’absence quasi totale, d’accès à la culture populaire. Elles vivent dans une bulle, ces meufs. J’ai bien vu hier soir, non, après dîner ? « Single ladies » et Diane, qui demande de qui c’est. ? Elle connaissait pas Beyoncé.

Le titre et les mots de la fin.

 Cette vue. Le ciel bleu quand je frotte mes assiettes, et puis elle, en plein dans ma face, perchée sur sa basilique, en haut de sa falaise. Le regard au loin de celle qui sait. De celle qui protège. Sur la photo, on la devine par la fenêtre. On voit par ses yeux, mais elle et moi on se connaît. Elle tient son mioche, tranquille, même si le Petit Jésus avec ses deux mains en l’air, il a une tronche à vouloir sauter dans le vide. À part être là et se tenir par les fesses, qu’est-ce qu’elle peut bien faire ? Alors d’accord, le sien de minot finira crucifié. J’ai pas dit qu’il fallait tout faire comme elle. Y en a pas une qui le sait de toute façon. Comment être une bonne mère.


Éditions Le Tripode, 172 pages et 65 chapitres, mars 2025

C’est encore Keisha qui m’a signalé ce roman après m’avoir fait découvert « Parfois l’homme« . Surtout, laissez vous tenter à votre tour, et si vos bibliothèques ou autres médiathèques ne l’ont pas encore, expliquez à quel point ce livre plaira à un public très large. Je suis ravie de commencer l’année 2026 avec ce coup de cœur.

Une personne a tout quitté pour en retrouver une autre dans 11 heures et 37 minutes. C’est l’espoir d’une très forte histoire d’amour avec une fin comme dans les films, un baiser final annonçant une scène plus érotique. Oui, mais … Vous aimeriez, sans doute, savoir si la personne qui est dans sa voiture est un homme ou une femme, mais je ne peux pas car l’auteur a décidé de ne vous laisser aucune indication. Cela permet parfois de penser que c’est une femme, celle qui a une bombe lacrymogène dans son sac, et puis un homme qui choisit si mal sa nourriture au restaurant de l’autoroute.

Pendant ce trajet si long, l’auteur observe tous les petits détails de nos trajets sur les autoroutes, sur nos voitures, sur la conduite la nôtre et celle des autres : lisez le chapitre 19 « Accélérer ». Mais nous avançons aussi sur l’histoire personnelle de la personne qui conduit , il nous fait partager ses digressions qui parfois, quand elle est fatiguée, sont quelque peu délirantes. Dans les 65 courts chapitres, Sébastien Bailly, passe de l’humour, à des observations très justes à des moments plus profonds.

J’ai recopié beaucoup de passages, car cela m’aide à mieux me souvenir du talent de cet auteur, mais je ne voudrais pas gâcher votre rencontre personnelle avec ce roman, donc vous pouvez ne les lire qu’après votre propre lecture.

 

Extraits.

Début

1 Partir
 Tu as dû partir. La route est longue : douze heures au moins. Une journée classée noire ? Il a fallu que tu te lèves, tôt. Devant toi un parcours que tu n’as pas eu besoin de planifier. Parce que, parfois l’autre est une machine. Tu lui as indiqué l’adresse de destination, la voix t’a répondu : vous arriverez dans 11 heures et 37 minutes. Plus qu’à te laisser guider.

Sortie de ville.

 Du centre-ville à la périphérie, tu es toujours dans la ville. Les immeubles cossus font place aux HLM, les HLM aux pavillons, les pavillons aux hangars des zones commerciales, aux restaurants de spécialités improbables, aux vendeurs de moquettes et de canapés, aux entrepôts de carrelage, aux ateliers et aux usines, les panneaux publicitaires continuent de boucher le paysage et quand tu vois un bout de forêt, ce sont d’abord trois arbres au milieu d’un rond-point, puis un bosquet qui cache une excroissance de zone d’activité, une pépinière de startup, une usine pétrochimique, une friche mi-béton mi-ronce.. 
La ville s’efface, elle ne disparaît pas d’un coup.

Il m’a fait rire : les autocollants sur les voiture.

 Les plus expansifs ont collé en haut de leur vitre arrière, un parasoleil dont l’efficacité reste à prouver, mais qui permet deux ou trois mots explicites en l’honneur d’une équipe de football, d’un club de karaté, ou de philatélie. C’est vert bouteille, ou d’une transparence bleutée un peu sale.

Les propriétaires ont donc cru un jour que leur opinion importait qu’ils feraient ainsi progresser leurs idées. Et ils t’expliqueraient qu’ils ont bien raison, puisque c’est ainsi qu’ils ont sympathisé avec leurs voisins de camping, il y a quinze ans. Lui aussi, était outré par la chasse à la baleine. Ils se retrouvent depuis chaque mois d’août, côte à côte, vieillissants mais fidèles, leurs tentes dernier cri tournées l’une vers l’autre. 
Et les baleines ? Décimées.
 On ne peut pas gagner sur tous les tableaux.

Les veilles de rentrée.

 Tu te souviens de la veille de la rentrée des classes, il t’était souvent impossible de trouver le sommeil. Tu te répétais en boucle les évènements probables du lendemain une centaine de fois explorant toutes les options mêmes les plus improbables, et tu t’endormais sur l’hypothèse d’un tremblement de terre qui empêcherait l’ouverture de l’école.

Tellement vrai.

 L’habitacle a abrité des débats politiques et des enfants ont demandé si c’était encore, loin. On va toujours trop loin. Et c’est toujours trop long.
 Il avait fallu s’arrêter en urgence pour les pauses pipi qui ne pouvaient attendre, et se ranger trop tard, sur le bas-côté, pour des envies de vomir arrivées trop vite.

Humour.

 Sur l’autoroute uniforme, ces spécialités marquent l’appartenance locale. On apprend d’une région qu’elle est productrice de moutarde, de bonbons acidulés, de saucisson de cheval, mais c’est plus rare.

Cela aussi, c’est vrai.

 Les voitures sont si sophistiquées maintenant qu’un voyant s’allume à la moindre défaillance. À quand le voyant qui clignote pour dénoncer les voyants qui ne s’allument pas ? Et le voyant qui s’allume pour dénoncer le voyant qui ne clignote pas pour dénoncer les voyants qui ne s’allument pas alors qu’ils le devraient ? Et celui qui …

La boîte à gants.

La boîte à gants… C’est bien un endroit où tu as stocké tous les objets inimaginables sauf des gants. 

Bon à savoir…

 Rien n’interdit à une personne majeure de quitter le domicile conjugal sans explication. Rien n’interdit de disparaître.
 Je cite pour que tu suives, et que tu saches ce qui t’attend : sur décision d’un juge, il est possible d’obtenir une présomption d’absence et dix ans plus tard, une déclaration d’absence. Elle importe les mêmes effets qu’un décès : le patrimoine est légué. Le conjoint de l’absent peut contracter un nouveau mariage. 
En d’autres termes, tu as dix ans devant toi pour changer d’avis. Comme quoi, on a toujours le choix de ce qu’on vit.

Le chapitre 50 m’a beaucoup touchée.

Comme tout le monde. On espère. On a entendu dire qu’il était possible que tout se passe bien, que tout se passe au mieux, jusqu’à ce que la mort nous sépare. Tu parles. Quand la mort nous sépare elle n’a généralement pas un grand effort a fournir. Voilà un moment que le travail a été fait : le temps, le temps est bien plus efficace que la mort.
 Gratte un peu le vernis des couples irréprochables. Tu verras ce qu’il reste de brillant. Pas grand-chose, et les crevasses de la peinture séchée trop vite, les pigments effacés par la lumière, les coulures des bleus qui se dissolvent révèlent une autre version que la façade, longtemps présentée sans défaut. Et si tout semble avoir gardé l’éclat du premier jour le châssis joue, la toile est voilée, comme une roue de bicyclette après l’ornière. On ne sauve que les apparences de loin.
 L’autre à qui l’on a donné les clés de sa vie a tellement changé que la personne que l’on quitte, n’est pas celle qu’on a aimée, non. On ne trahit rien à bien y réfléchir. On tire une leçon, et c’est ainsi qu’on part.

La vie et le roman.

La différence entre la vie et un roman : dans le roman, tu finis toujours par te servir de ta bombe lacrymogène, sinon, pourquoi l’auteur se serait-il donné la peine d’en parler ? Dans la vie, tu finis par t’apercevoir, un jour, en nettoyant ton sac, qu’il y avait une date limite d’utilisation de la bombe, si bien que l’achat n’aura servi à rien. Et tant mieux. 

 

 

 


Éditions Gallimard, 250 pages, juin 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

« Juif, ce n’est pas une religion c’est une façon d’avoir peur, tu ne peux pas l’apprendre dans un cours du soir »

Une heureuse surprise avec un premier roman ce qui, pour moi, le plus souvent, n’est pas un gage de qualité. Cette auteure avec beaucoup de délicatesse raconte les difficultés d’un mariage « mixte ». C’est à dire entre une femme, Lucie, qui vient d’un milieu populaire de Lorraine (à côté de Nancy), une famille d’ouvriers qui connaît les graves difficultés de la désindustrialisation de la France. Sa famille est originaire d’Italie et est donc très « naturellement « catholique. Son mari, Jonas, est d’origine juive et sa famille a été décimée par la shoah.

Tous les deux ont de vagues attaches avec leur religion d’origine mais se pensent très au delà de ces histoires de religion, à l’opposé du père de Jonas qui porte sur ses épaules toute la tragédie de sa famille et s’est réfugiée dans la religion par fidélité aux siens. En revanche, le grand-père qui, lui, est un rescapé de la shoah est beaucoup moins attaché à la religion juive et fait un très bon accueil à Lucie qui rend son petit fils heureux et c’est bien là, pour lui, l’essentiel.

Ceci représente la toile de fond du roman, mais sur le devant de la scène il y a Ariel, un petit garçon que l’on va suivre de 2 ans à 6 ans. C’est lui qui fait « pleuvoir sur la parade », expression que je ne connaissais pas, mais qui, ici, veut montrer que derrière les apparences, il y a des failles et des souffrances que l’on aimerait tant cacher. Le couple de Lucie et de Jonas, est si heureux avec leur petit garçon Ariel, un adorable petit bonhomme. Seulement, voilà, à l’extérieur de la famille et en collectivité, il est d’une violence à peine imaginable, il frappe, il casse les jouets et déchire les dessins des autres enfants.

On chemine avec la souffrance des parents, et j’ai pensé au début que le poids de la shoah, et des différences d’origine entre les parents seraient l’explication du comportement de l’enfant, et j’étais mal à l’aise avec cette idée que je trouvais trop simpliste. Les rencontres avec la psychologue vont montrer aux parents que l’éducation dans laquelle on ne dit jamais « non » à un enfant peut complètement le déstabiliser, il reste alors dans la toute puissance du tout petit et ne supporte donc pas la compétition ni surtout la frustration. Et pour se protéger de ce qu’il ressent comme un danger, il attaque de toutes ses forces les autres. J’ai connu chez des amis ce genre d’éducation, tant que les parents ne changent pas de comportement leur enfant est absolument insupportable en société. Elle décrit bien aussi combien les conseils des parents peuvent s’avérer complètement inutiles : « ce n’est qu’un enfant » , « il va grandir », « les petits garçons c’est comme ça ! ».

Les deux thèmes se mêlent, le premier : la vie dans le couple où Jonas doit accepter et comprendre l’origine ouvrière et catholique de sa femme, et pour Lucie ce que cela veut dire d’être juif dans un pays où l’antisémitisme est toujours prêt à renaître (la scène chez une amie de la mère de Lucie est vraisemblable et très éclairante) et le deuxième : la difficulté de remettre en cause une éducation qui a rendu un enfant violent, c’est difficile aussi d’être le parent de l’enfant méchant que tout le monde fuit pour protéger les siens.

L’auteure est très honnête et ne simplifie aucun point de vue, c’est ce qui rend la lecture agréable.

Extraits

J’adore ce prologue.

Il faut expliquer que « shikse » vient de l’hébreux « sheketz » qui veut dire « abomination » ou « souillure ». On l’utilise pour parler d’une femme non juive, mariée à un homme juif. Je préfère « souillure » pour son côté craché et mesquin, « abomination » est plus grandiloquent. On dit que les mariages comme ceux-là créent une deuxième Shoah. La disparition progressive des juifs par l’amour des femmes.
 Je suis l’holocauste qui transforme des spermatozoïdes juifs en enfant goys.

Début.

 De toute façon, je me suis toujours méfiée des enfances heureuses. Les enfants ravis d’être là, mon doudou, mon tracteur mon goûter maman je t’aime et les licornes, ça a fait des adultes qui n’ont aucune résistance. Quand on passe dix ans à s’imaginer que la vie est un champ de coquelicots et que les autres n’existent que pour faire notre bonheur, il est difficile ensuite de se faire quitter sur un trottoir, par celui qu’on aime. Alors qu’une enfance, comme celle de mon fils, Ariel, à se faire pousser en dehors de l’équipe et à exaspérer les adultes, vous promet une vie qui ressemble à la vie.

Portrait d’un père.

 Mon père parle peu, il écoute. Il écoute ma mère lui raconter ses histoires de militantes, de vie associative et les petits potins du quartier. Il l’écoute, quand elle lui assigne les tâches, essentiellement des courses, allez acheter ceci passer récupérer cela, et il s’exécute sans discuter. C’est son moyen d’avoir la paix. La vie de mon père est tendue vers un objectif simple et unique : qu’on lui foute la paix.

Choc des cultures (catholique et juive).

 Ma mère nous a baptisés et mon frère et moi. Si depuis elle s’est détachée de tout cela, elle me la transmis. C’est aussi l’histoire de mon fils. Il n’est pas que l’enfant des rescapés du Yiddishland, il est aussi celui de la classe ouvrière, des régions que personne ne connaît et des travailleurs, qui crèvent en toussant. Pas seulement. De ces génocides qui sont dans les livres d’histoire et qui conduisent à créer des pays. Il est aussi le fils d’un monde mort en silence. Si je choisis le judaïsme, je dis à ma famille que même pour ceux qui les ont connus, leur histoire ne compte pas, qu’elle peut disparaître.

 


Éditions La Table Ronde , 177 pages, aout 2025

Traduit de l’anglais par David Fauquemberg

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

J’avais noté ce titre après avoir lu le billet de Cath.L , d’ Athalie, d’Ingannmic et … ce roman est au programme du club de lecture. Quel plaisir de lecture, ! je n’ai vraiment pas grand chose à ajouter à leurs billets, mais j’espère tout simplement à mon tour vous donner envie de le lire, comme vous y invite sa si belle couverture.

À la fin du livre, l’auteure donne les sources qui l’ont amenée à écrire ce récit : Au milieu du 19° siècle, des pasteurs écossais ont eu envie d’échapper à l’église presbytérienne pour fonder l’église libre d’Écosse, et en même temps les grands propriétaires terriens ont chassé de leurs terres des petits paysans qui souvent avaient du mal à leur payer le fermage et ont trouvé plus rentable d’installer des immenses troupeaux de moutons qui ne demandaient que peu de main d’œuvre.

Dans le roman, un pasteur, John Ferguson affronte dans une très grande pauvreté, car il fait partie de ceux qui veulent fonder l’église libre d’Écosse, voilà pour l’aspect religieux. Pour le fait de société, un propriétaire peu scrupuleux veut récupérer son île dans les Orcades. Il promet beaucoup d’argent à John, le pasteur, s’il se charge de chasser le dernier paysan. Dans cette île vit Ivar, un homme qui, il y a longtemps, n’a pas voulu suivre ce qui lui restait de famille détruite par une succession de tragédies. Il n’a vu aucun autre humain depuis une dizaine d’années, quand John arrive dans son île, celui-ci glisse au bas de la falaise et est sauvé d’une mort certaine par Ivar. Les deux hommes ont quelque chose à cacher à l’autre, Ivar s’est approprié le calotype (j’ai appris le mot !) de Mary la femme tendrement aimée du pasteur. Quant à John il doit dire à celui qui lui a sauvé la vie et qui le soigne qu’il est venu pour l’expulser de son île. Grâce aux soins d’Ivar, une solide amitié va s’installer peu à peu entre les deux hommes.

Le roman se passe au milieu d’une nature extraordinaire et avec deux hommes qui ne parlent pas la même langue, et pourtant ils doivent arriver se comprendre. C’est un autre centre d’intérêt la découverte d’une langue disparue qui est si riche pour décrire les réalités de la nature, sachez qu’il y a tant de mots différents pour décrire la mer et ses différents états .

gilgal : tumulte dans la mer

skreul : agitation dans la mer avec de fortes déferlantes, et notamment le bruit de celles-ci lorsqu’elle déferlent autour des rochers immergés.

pulter : mer creusée ou croisée.

Yog : mer forte avec des vagues courtes et hachées.

L’auteure décrit très précisément la vie d’Ivar faite de gestes simples et d’une observation attentive de tous les phénomènes de la nature, on sent sa grande empathie avec tous ses personnages, ce qui fait ressortir la cruauté des grands propriétaires terriens qui, eux, n’ont aucune considération pour les pauvres fermiers.

J’ai une petite réserve sur le dénouement, mais j’ai tellement aimé ce roman que je n’insiste pas plus, à vous de voir, Athalie a aimé la fin, et Cath, comme moi, un tout petit bémol.

Extraits

Début

 Il regrettait soudain de ne pas savoir nager – cette ceinture de flottaison paraissait bien fragile et cela ne l’avait pas rassuré qu’on lui dise de ne pas s’alarmer, que les hommes non plus ne savaient pas nager.
 Chaque fois que la barque s’élevait, il apercevait la côte rocheuse, les falaises, l’absence du moindre lieu où débarquer ; chaque fois qu’elle descendait, les rochers disparaissaient, remplacés par un mur gris, liquide.

Religion en Écosse.

 Le plus probable c’est qu’à ses yeux, il n’y ait guère eu de différence entre un ministre presbystérien et un autre – pas un seul à sa connaissance, n’ayant protesté contre le fait, qu’on chasse les gens de domaines comme le sien pour les remplacer par des moutons. Qu’ils fussent restés au sein de l’Église établie ou bien partis rejoindre la nouvelle, cela n’y changeait rien – ils étaient tenus à l’art de ces affaires.
 D’ailleurs la doctrine presbytérienne de la Providence s’était révélée, être une aubaine à l’heure de l’déplacer les gens – en leur rappelant, comme elle le faisait, que les évènements de leur vie n’étaient ni plus ni moins que le déploiement de la volonté de Dieu ; que toute souffrance résultant de leur expulsion, n’était qu’une punition divine pour leur péchés.

Se comprendre sans parler la même langue.

Ivar n’était pas loquace. Il parlait rarement, et quand il le faisait, ses phrases étaient courtes.
 S’y entrelaçaient quelques mots que John Ferguson croyait reconnaître -une poignée de termes ressemblant à ceux qui, en anglais, signifiaient poisson, tourbe, mouton, jour, regarder, moi ou je, mais prononcés avec un accent tel qu’il était impossible d’en être absolument certain. Difficile d’isoler quoi que ce soit de familier, tant ces mots s’entremêlaient avec tout ce qu’il ne connaissait pas et ne pouvait deviner, si bien qu’à peu près tout ce que disait Ivar, au début, lui était incompréhensible, la communication entre eux passait principalement par des doigts pointés vers les choses.

La communication progresse.

 Tout s’était soudain animé depuis qu’ils avaient commencé à ajouter des verbes et des adverbes aux noms dans leur dictionnaire bleu de fortune – beaucoup de mouvements et d’agitation des bras, de la part d’Ivar et autant que John Ferguson pouvait en faire avec ses côtes endolories et probablement fêlées ; un tas de oui et de non de la tête aussi, et toute une série de pantomimes tandis que John Ferguson essayait de représenter ce qu’il voulait savoir, Ivar mimant de même ce qu’il essayait de décrire, et ensemble, ils s’ approchaient lentement des bons mots pour, disons, tricoter, et filer et carder la laine ; pour manger discrètement et manger en faisant du bruit ; pour marcher vite et marcher lentement ; pour crier et pour murmurer ; pour sauter et pour frissonner ; pour tousser et pour renifler ; pour s’accroupir devant le feu et pour chasser les poules.

Où va se loger la religion ?

 Elle lui avait déjà confié, alors qu’elle était « une bien médiocre presbytérienne ». Cependant, une expérience vécue à l’église l’avait ébranlée : au beau milieu d’un sermon, une femme assise devant elle s’était levée pour annoncer qu’elle venait d’avoir une vision de l’enfer où tous les gens portaient des bijoux, des perruques et de fausses dents.

 


Éditions les Léonides, 393 pages, mai 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Ce roman a ravivé pour moi le temps où l’Albanie représentait un pays au régime communiste pur et dur. Certains de mes contemporains étaient prêts à défendre Enver Hoxha mais finalement moins que ceux qui défendaient Mao et tellement moins que ceux qui ont défendu le petit père des peuple : Staline. Cela me fait plaisir qu’aucune jeunesse ne se réclame aujourd’hui de Kim Joon-un.

L’écrivaine journaliste a imaginé l’histoire une jeune fille partant à la recherche des racines familiales de sa mère dans un village complètement perdu dans les montagnes albanaises. Comme souvent aujourd’hui, ce récit mêle plusieurs temporalités, avec des changements de personnages principaux.

Au début du récit, dans les années 2020, nous sommes avec Sarah. Elle retrouve la maison de sa mère, en Albanie pays d’où elles sont originaires. Sa mère, lui avait ordonné avant de mourir de retrouver une certaine Elora. Un couple de touristes qui veulent sortir des sentiers battus pour découvrir un pays l’accompagnent dans ce périple. Peu à peu en progressant dans sa recherche, l’auteure remonte dans le temps et dénoue tous les fils du drame qui a obligé Sarah et sa mère à vivre en Islande bien loin des guerres de clans qui ont bouleversé leur vie et celle des habitants de ce village.

En 1972, trois amis venant de ce village, arrivent à Tirana pour faire des études, ils sont tous les trois amoureux de la belle Esther fille d’un intellectuel, ensemble ils découvriront les joies et le pouvoir de la poésie. L’amitié et la rivalité amoureuse entrainera le drame dont on aura toutes les réponses qu’à la fin du roman.

En 1980 deux jeunes Elora et Agon sont très amis parfois Niko et le grand frère d’Agon, Durim les rejoignent. La vie au village se serait passée à peu près normalement si ce n’est qu’un envoyé du parti (l’un des trois amis qui étaient allés faire ses études à Tirana), veut absolument collectiviser et faire obéir tout ce petit monde aux ordres d’Enver Hoxha. La description de l’absurdité communiste qui, par exemple, oblige les gens à avoir une coupe de cheveux au centimètre près pour ne pas risquer de se faire arrêter est, hélas, très proche de la réalité.
En 1990, c’est une autre horreur qui secoue le village : la dette de sang. Car comme si le communisme ne suffisait pas, l’Albanie obéit aux traditions ancestrales : le viol d’Elora entrainera trois meurtres et on craint même que cela se perpétue en 2023. On devine assez vite que l’enquête de Sarah permettra de dénouer toutes les tragédies qui ont traversé ce village et fait fuir sa mère si loin dans un pays si opposé à l’Albanie, pour le climat, la lumière, les mœurs, et surtout la liberté des femmes, l’Islande.

C’est un roman dense qui se lit facilement, mais même si je l’ai apprécié, j’ai l’impression qu’à part l’évocation des excès stupides du régime communiste et des horreurs des lois qui régissent les vengeances des lois que l’on dit gérées par l’honneur, je l’oublierai assez vite, et, de plus, je ne comprends pas trop le goût actuel des romanciers de mélanger les temporalités.

Extraits

Début

2023
 Le bouquet de fragrances se déverse dans l’habitacle lorsque Sarah baisse la fenêtre du 4×4 : ciste, romarin, thym, lavande, sauge. La terre exhale des parfums qui l’enfièvrent depuis qu’ils ont quitté la capitale. Tant de senteurs, tant de soleil : elle n’a pas l’habitude. L’hiver retirait à peine sa longue traîne blanche du fjord lorsqu’elle a quitté son laboratoire d’Akureyri, dans le nord de l’Islande. Les effluves de la lande étaient encore assoupies sous la neige, attendant leur l’heure pour jaillir.

Le poids des traditions en Albanie.

 Les rares villageois qui ne supportent plus la vie spartiate du hameau rejoignent la vallée nichée dans l’ombre. Certains entament des études dans les grandes villes. D’autres dégotent un logement confortable à Tirana. Mais quels que soient leurs efforts et les charmes que la capitale déploie sous leurs yeux, le souvenir du village sans nom ne cesse de les hanter. Ils portent le même secret : la mémoire des vendetta entrée dans leur chair. Leur âme est trempée à loutrenoir, cette matière née de l’ombre et de la lumière mêlées, par laquelle le malheur des prophéties anciennes s’abat.

Le tourisme et l’Albanie.

Vous pensez vraiment que des touristes vont venir jusqu’ici ? interroge Sarah.
– Amélie et Antoine en sont là preuve, répond Niko, désignant le couple d’un geste du menton, sourire aux lèvres. Les amateurs de haut de gamme sont à la recherche d’expériences exceptionnelles, loin des destinations piétinées par les hordes de badauds. Il reste peu de coins vierges comme celui-ci sur le continent. L’isolement du village est précisément ce qui le protégera du tourisme de masse. Personne n’imagine les trésors que ces montagnes dissimulent.

Le régime communiste.

 Récolter les plantes à l’aube, les nettoyer, les plonger dans les alambics vrombissants, collecter le nectar ainsi produit et conditionner les huiles essentielles : voilà à quoi se résument désormais les journées des villageois.
Le parti du travail est leur employeur.
 Le parti du travail distribue leur repas.
 Le parti le renseigne les préceptes d’Envers Hoxha, scandés à longueur de journée dans la distillerie.
(…)
 Les villageois récitent le catéchisme enseigné par le Parti. Mais le soir, dans le secret de leurs masures, enfin désertées par les prisonniers, ils vomissent leur mépris.
– Qu’est-ce que c’est que ces conneries !

Je comprends cette réaction.

Depuis la veille, le couple et elle se tutoient. Ils ont le même âge. Très vite, ils ont échangé en français des commentaires échappant à leur guide avec qui ils communiquent en anglais. Sarah apprécie la complicité qui s’installe entre eux et s’en méfie. Tantôt sur la réserve, tantôt désireuse de s’en faire des amis, elle ne peut s’empêcher d’émettre un jugement sur leur choix de vacances, randonner sur les hauteurs d’un pays ruiné par le communisme et la corruption qu’il a engendrée a quelque chose d’obscène.

La tradition.

Le Kanun dit : les hommes respecteront la gjakmarrja. La vengeance du sang. Tout assassinat d’un membre de la famille et toute offense grave devront être réparés par la vie d’un membre de la famille de l’offenseur. Il est interdit de tuer les femmes et les enfants. Il est interdit de tuer un homme dans sa propre maison, et dans la tour de claustration. Les blessures peuvent être indemnisées par le versement d’une amende. Toute blessure non indemnisée compte pour un demi-mort. Deux blessures équivalent à un mort.

Raisons pour lesquelles on était arrêté sous Enver Hoxha.

  » J’organisais des parties de cartes pour les gars de l’usine après le travail. On m’a accusé de dissidence. J’ai, passé cinq ans dans les mines de Burrel, puis on m’a envoyé ici. »
 » J’ai eu le malheur de faire mes études à Moscou. Je suis considéré comme un ennemi du peuple depuis que l’Albanie a coupé les ponts avec L’URSS. »
 » J’ai accueilli des étudiants chinois dans ma classe : on m’a jugé ennemi du peuple quand l’albani c’est fâchée avec Mao. »
 » Je trimais sur des travaux de terrassement. J’ai regardé vers l’horizon : on m’a accusé de vouloir fuir à l’étranger, j’ai pris trois ans de prison. »
 » Je travaillais dans un café, j’ai éteint la radio pendant la transmission d’un discours d’Enver Hoxha pour prendre la commande d’un client. On m’a dénoncé. »
 » J’ai porté mon sac en bandoulière, on m’dit que j’avais été « perverti par l’esprit étranger » et j’ai été arrêté. »
 » J’ai dix-huit ans, je suis né en prison parce que mon père et ma mère étaient des dissidents ».
 » J’étais marin, j’ai laissé des passagers revenir d’Italie avec des gressins dans leur sac. »
 » Je me suis plaint de la chaleur dans la brigade agricole où je travaillais. »
 » J’ai bâillé au corneille pendant une réunion du Parti. »
« J’ai râlé dans la queue d’un magasin général. »
 » Nous avions la télévision dans notre appartement de Tirana. Le soir, nous regardions les séries italiennes que nous parvenions à capter. Tout le monde fait ça derrière les volets clos ! L’un de nos voisins a dénoncé ceux du quartier dont l’antenne était tournée vers Rome. On m’a arrêté pour activité hostile. »

 

 

 

 

Éditions de Minuit, 744 pages, septembre 2025

Ce roman (cadeau de ma sœur, un grand merci) a reçu de multiples récompenses, dont le prix Goncourt 2025. Vous en avez donc, tous et toutes entendu parler, Keisha a déjà écrit un billet et bien d’autres sont à venir, j’en suis certaine, voici celui d’Athalie puis celui de Sandrine. J’avais déjà croisé cet auteur avec un livre que j’avais trouvé remarquablement bien écrit mais dont la fin m’avait découragée tant elle était violente : Histoire de la nuit.

Surtout, que l’idée de lire un énième roman familial ne vous fasse pas peur, si certes, sa famille est bien le point d’origine de son écriture, Laurent Mauvignier va tellement au delà du genre. La maison vide, héritage familial mais dans laquelle la fratrie actuelle n’a aucun souvenir, sert de fil narratif au roman . Deux drames connus ont bouleversé cette famille : La grand-mère Marguerite effacée de toutes les mémoires et qui a été tondue à la libération, et le suicide du père du narrateur. La seule femmes dont on célèbre la mémoire est Marie-Ernestine à qui le superbe piano de la maison vide était destiné. Du côté des hommes, il y a d’abord Firmin l’arrière-arrière grand père qui a conforté la richesse de la famille Proust, autour du hameau ajoutant au domaine familial, fermes, maisons à louer, bois et une scierie, puis Jules « héros » de la guerre 14/18 , héros entre guillemets car il semblerait que son exploit soit surtout une légende, en tout cas, c’est lui qui aurait dû remplacer Florentin Cabanel, le professeur de piano, dans le cœur de Marie-Ernestine, il n’est que le père de Marguerite, et enfin, Arsène, le mari de Marguerite qui lui fera deux enfants avant d’être prisonnier en Allemagne, une fille et le père de l’auteur.

Tout le drame se joue là : Marie-Ernestine aurait voulu connaître une vie différente où la musique aurait joué un rôle important, mais elle a dû se contenter de Jules qui meurt très vite, lui laissant une petite Marguerite, elle n’arrive pas à aimer la fille de Jules ni même à s’intéresser à cette enfant. Elle s’enferme pour passer des heures sur son piano en interdisant à sa fille de venir l’écouter. Cela va être pour l’auteur l’occasion d’écrire une scène d’une rare violence où tout se mêle : l’humiliation, la force d’un soldat nazi, et la déchéance de la fille qui annonce, ainsi, son sort à la libération.

Mais que serait cette histoire sans le projet de l’auteur ? Créer pour lui, sans doute, mais surtout pour nous, des personnages qui finissent par exister à force de nuances dans l’analyse psychologique de chacun d’entre eux. Il est vrai que l’on ne saura pas si la scène est réelle, la scène pendant laquelle le marbre de la fameuse commode dans laquelle il se désespère au début de ne pas trouver la croix de la légion d’honneur de son arrière- grand-père, aurait été brisée, mais peu importe, cette scène et les personnages sont présents dans notre imaginaire, comme les passages plus célèbres de la littérature : la colère de Grandet contre Eugénie qui a donné ses louis d’or à son cousin, le suicide de Madame Bovary, et tant de scènes que l’on pourrait piocher dans « la recherche du temps perdu » .

Pour le style, vous l’avez certainement entendu plus d’une fois, ces longues phrases font penser à celles de Proust. Je pense que dès qu’un auteur n’écrit pas dans un style lapidaire du 20° et 21° siècle on pense à Proust, pour moi il a surtout un style très personnel qui lui appartient. Et cela, il le met au service de son expression littéraire.

Je viens d’une famille où les femmes ont toujours pris leur destin en main et cela depuis au moins quatre générations, je trouve que j’ai beaucoup de chance. Je pensais cela en lisant ce roman qui a été un réel choc et une fois refermé, je n’ai eu qu’une envie le relire pour retourner dans les méandres de ces vies gâchées par le poids des convenances sociales et le poids des deux guerres tellement bien racontées. Quand la grande Histoire traverse des familles dont l’équilibre était plutôt dans l’apparence que dans de réelles valeurs, tout peut voler en éclats. J’espère que vous n’aurez peur ni de la catégorie « roman familial », ni des longues phrases, ni des 744 pages, et que comme moi vous lirez avec passion ce roman totalement atypique : de la très grande littérature.

Extraits

Début

Fouillé – j’ai fouillé partout où j’étais pour ainsi dire, sûr de la retrouver les yeux fermés ; j’ai fouillé partout où j’étais certain qu’elle se cachait, puis dans les endroits où j’étais convaincu que je ne la trouverai pas mais où je me suis raconté qu’elle aurait pu échouer par je ne sais quel coup de hasard, me doutant bien qu’il était impossible qu’elle y soit, sans que personne l’y ait mise – et depuis quand aurait-elle atterri là ?.

La femme effacée.

 D’elle, il n’y avait rien parmi les écrins, les dentelles, les bijoux. Rien -absolument. Et c’est de ce rien que paradoxalement sa présence a fini par s’imposer avec une force presque plus aveuglante que celle, pourtant puissante, mais auréolée de la douceur des vieilleries de brocantes, surlignée par ses objets de mon arrière-grand-mère, Marie Ernestine. Ses babioles à elle, Marie Ernestine, dominent tout dans le tiroir de la commode et laissent comme dans une alcôve qui lui était réservée depuis toujours, un peu de place à ce petit-fils que sans nul doute elle la beaucoup aimé et beaucoup plaint, mon père.

La femme de Firmin.

 Sa femme, l’ombre, préposée aux confitures ou aux chaussettes à repriser, baissait les yeux, et acquiesçait à la parole d’évangile de son époux, mais elle savait tirer profit de l’obscurité dans laquelle chacun avait l’habitude de la tenir. Enfermés pour mieux construire, silencieuse et industrieuse, en véritable fourmi obstinée, son espace de liberté – un réduit, comme on dit des pièces minuscules même sans fenêtres ni perspectives-, mais un espace réel, concentré sur sa nécessité, espace dans lequel elle savait rire sous cape des prétentions de son mari, sachant l’infléchir sur certaines de ces décisions avec une telle abnégation que c’est à elle que revenait le mot final dont, son mari, en bon ventriloque se croyait l’auteur.

Marie Ernestine trahie par sa tante.

 Elle essaie de saisir ce qui vient de se dire avec la grand’tante, essaie de concentrer en deux ou trois moments significatifs l’intégralité de ce qu’elle vient de vivre, mais toujours, elle finit par conclure que la vieille dame n’est une hypocrite qui n’a jamais cru en elle, comme elle ne le prétendait que par vanité et pour s’attirer les bonnes grâces de monsieur Cabanel, lui dont maintenant elle n’avait même pas semblé se souvenir. Quand Marie-Ernestine lui avait rappelé qu’elle et lui avait soutenu ensemble son talent, ses dons, Caroline n’avait répondu qu’avec un geste d’agacement et d’incrédulité, comme si elle n’avait pas aimé qu’on lui rappelle un désagrément -un simple, inconfort plutôt- et avait évacué la question d’un simple. 
Un autre biscuit ?
 sans y prêter plus d’attention, comme si le professeur de piano n’avait été qu’une illusion dont la vieille dame était revenue et dont elle avait fait le deuil.

La trahison du professeur de piano.

 Il l’accompagne jusqu’au coupé et dit que peut-être tout est mieux comme ça, parce que, vous savez, c’est tellement dur la musique, le piano, tellement dur, tout ça, ça rend tellement seul de se pencher tous les jours sur ses touches, vous avez la vie devant vous et la vie c’est le plus important, l’art, vous savez, tout le monde en rêve mais personne ne veut payer le prix pour cet enfer ; votre père vous a peut-être sauvée d’un choix, dont vous ne mesurez peut-être jamais combien il vous aurait coûté peut être que vous devriez le remercier – et Marie Ernestine dit
OUI, sans doute oui 
et soudai. elle le regarde et
 Je suis heureuse de voir que votre épouse va mieux, c’est bien.
(Et la fin du chapitre)
 Alors qu’on entend le coupé qui démarre, le cheval qui s’éloigne, elle ne voit pas, elle ne le sait pas et ne le saura jamais, mais Florentin Cabanel se retrouve seul avec lui-même et c’est lui, sans doute, qui mesure davantage le choix qu’il vient de faire et qui comprend aussi combien ce choix, probablement, il le regrettera toute sa vie.

Le poids des secrets .

 Il faut peut-être préciser : cette histoire là, c’est l’ombre pâle de l’atavisme qu’on m’a dressé comme portrait de famille depuis l’enfance, et surtout depuis le suicide de mon père. Ce qui m’occupe l’esprit, ici, c’est comment ces histoires qui ont été obstinément tues ont pu traverser l’opacité du silence qu’on a voulu dresser entre elles et moi, pour arriver à se déposer dans ces lignes qui me donnent l’impression de les avoir menées à bon port et de pouvoir m’en libérer.
.
 Car des secrets se répandent en nous comme s’ils avaient été énoncés depuis toujours par ceux-là mêmes qui précisément font d’eux des secrets. Ce n’est pas que ces derniers se trahissent et disent sans s’en rendre compte ce qu’ils veulent taire, non, c’est qu’ils ne sont pas seuls : ils ont des amis, des voisins, de la famille, des gens comme des ombres qu’ils ont chargés du devoir de dire, l’air de rien, ce qu’eux font profession de taire. Et c’est ainsi qu’un siècle plus tard, les rumeurs virevoltent encore dans les plis des rideaux, derrière les fenêtres des voisins, qui accumulent vos secrets de famille et savent les colporter aux générations à qui l’on voulait les taire, comme le pollen se transporte dans l’air, essaimant au plus loin de son lieu d’origine.

Destin d’une femme sans homme.

 Ce que veut dire, une vie sans homme, c’est dans le regard fiévreux des hommes qu’une femme seule l’apprend. Une femme seule ne sera jamais qu’une proie sur laquelle chaque homme aura le droit de se jeter quand bon lui semble ; les filles seules ne deviennent jamais des femmes, non, ce sont des « filles », elles finissent tôt ou tard dans le lit d’hommes, qui n’auront pas un regard pour elle une fois qu’ils auront obtenu, le pire de ce qu’une femme peut se résoudre à donner, car ces hommes sont des vauriens qui quittent leur foyer le temps d’une heure ou deux à la tombée de la nuit, pour s’encanailler chez ces filles perdues, qui sont la honte parmi la honte des femmes ; ces hommes mariés et pères de famille s’en retournent, leur bestialité assouvie, chez eux, l’air sournois, puant l’eau de Cologne et les droits froissés, le liqueur de porto, de genièvre, et ils ne se retournent pas pour consoler la fille seule qu’ils laissent derrière eux, trop contents d’avoir posé sur un bout de table, trois misérables sous pour mieux revenir un de ces soirs, entre chien et loup, quand ils savent que les vieilles ne seront plus derrière leurs rideaux pour observer leur petit manège.

Passage que j’ai apprécié nous sommes le 17 avril 1913.

 C’est le portrait de son père,
disent-elles toutes les deux, le répétant deux ou trois fois, comme si c’était la plus belle nouvelle du monde. Marie Ernestine scrute la peau rougeâtre et les yeux gonflés de l’enfant ; elle pense à la souffrance de l’accouchement, à Jules et à sa joie, elle pense qu’en effet, le bébé lui ressemble à lui ; elle regarde l’enfant avec une dureté qui la surprend elle-même – maintenant la guerre peut commencer.

Différence entre les hommes et les femmes.

 Bien sûr, on avait aussi beaucoup blâmé, monsieur Claude, mais davantage pour sa faiblesse, d’avoir cédé à la perversion de Paulette que pour sa responsabilité dans l’affaire, parce que comme tous les hommes, il avait été facile de le détourner du droit chemin, il était une victime des deux « petites salopes », car bien que mieux née que Paulette, Marguerite était une pimbêche depuis tellement longtemps qu’on avait pu enfin trouver une prise pour démontrer combien elle était mauvaise – ça se voyait, je ne disais rien mais, à son âge, cette suffisance qu’elle a toujours eue, ma fille me le disait, à l’école, elle n’avait pas d’amies, et prenait tout le monde de haut – quelle honte pour une famille si bien.
 Bien sûr, personne n’avait pensé à se souvenir que Marguerite était à peine sortie de l’enfance quand ça avait commencé ; personne ne s’était soucié de son âge, de ce que monsieur Claude avait été son patron et qu’il avait été celui de Paulette, qu’il avait eu du pouvoir sur elle deux, non, personne n’a songé à y redire. C’était elle, venue de sa famille de vauriens, puis c’était Marguerite, la pimbêche en train de mal tourner – monsieur Claude est un homme et les hommes sont des enfants n’importe quelle catin les retourne et cette pauvre madame Claude qui travaille tout le jour dans sa boutique n’a rien vu, pensez-vous, on fait confiance.et voilà qu’on héberge le loup et quand il est trop tard, le troupeau a été décimé, et le loup s’est enfui depuis longtemps.

Page 618, je lis cela et je me dis, Bravo monsieur l’écrivain.

C’est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale, que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dans les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde, dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence. C’est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car la réalité vécue s’est dissoute et n’a aucune raison de nous revenir ; le récit que j’en fais est comme une ombre déformée trahissant la présence d’une histoire dont je capte seulement l’écho, la vibration dans l’image tremblante d’une fiction et d’un roman possible.

Éditions Dalva (266 pages, août 2025)

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Gambadou, puis Sylire et Claudia Lucia ont déjà parlé de ce livre , il était donc dans ma liste, et grâce à mon club je vais pouvoir le retirer. Je suis plus partagée que l’ensemble des avis que j’ai pu lire. J’ai beaucoup aimé ce que l’on sent de détresse chez ces femmes qui pour un peu d’argent vont devenir nourrices. Plusieurs solutions s’offrent à elles, soit elles vont à la ville et le bébé de la famille a une nourrice pas trop loin de ses parents, mais le bébé de la nourrice, grâce à qui ce bébé de famille aisée pourra bénéficier d’un allaitement adapté à sa santé, restera au village et il vivra sans sa mère à ses côtés. Ou la famille de la ville viendra confier le bébé à la nourrice et celui-ci vivra ses trois premières années loin des siens. La description de la façon dont les nourrices sont traitées à l’arrivée de la ville s’apparente plus à un marché de vaches que d’un accueil pour des femmes qui viennent pour être nourrices. C’est vraiment insupportable, mais le pire c’est le sort des enfants abandonnés là on est totalement dans l’horreur !

Dans ce roman, le « marché » est aux mains d’un homme malhonnête et qui ne cherche qu’à se faire de l’argent sur le dos de femmes sans défense et qui se fiche complètement du sort des bébés.

Alors pourquoi des réserves ? cela vient de ce qui pour beaucoup fait le charme de ce livre, la façon dont l’écrivaine raconte cette histoire, sa langue est superbe (encore un bon point pour elle) mais elle refuse de situer son roman dans un cadre précis et tous ses personnages sont plutôt des symboles de la bonne nourrice aimante pour Sylvaine, de l’horreur du profiteur pour « la chicane » qui recrute les nourrices, la vieille femme la sage du village qui est l’humanité personnifiée, les pauvres filles engrossées par des fermiers violents. Ce qui m’a le plus gênée c’est le mélange des forces de la nature, un peu à la manière des Dieux antiques qui jouent avec les hommes en leur envoyant tempêtes et orages ! Heureusement ce n’est pas seulement la lune qui offrira à Sylvaine le bébé qui remplacera celui que la dame de la ville lui avait confié et qui est mort. C’est là que se situe le drame de cette histoire , mais des drames il y en a d’autres. Entre fantaisie et réalisme, mon côté rationnel préfère que les histoires surtout difficiles sachent s’ancrer dans le réel.

 

Fichier:Rouen hospice general tour.JPG — Wikipédia

 

Extraits

Début.

 C’est nuit de lune pleine.
 Roux, colossal, aussi rond qu’un ventre sur le point d’enfanter, l’astre flotte bas dans le ciel couleur d’ardoise. Une brume épaisse recouvre la plaine comme un châle, se masse dans les replis du relief, s’effiloche à l’orée de la forêt. Dans le creux de la vallée, ce niche le village endormi, masqué par le voile blanchâtre, nébuleux. Seule la ramure imposante d’un chêne centenaire émerge du brouillard, île de verdure entourée par la ronde des toits qui se serrent.

Recrutement des nourrices.

 Un médecin, chargé de déterminer l’heure aptitude à nourrir un nouveau-né les y attends
. Il leur ordonne de s’aligner dos au mur et d’ôter leur corsage. Torse dénudé et bas du corps dissimulé sous des jupes bouffantes, les femmes ressemblent à des clowns grotesques. Elles patientent dans la gêne, la poitrine offerte aux regards et au froid. Sylvaine frémit à la vue de ces chairs étalées. Les seins au large aréoles brunes sont irriguées par des veines saillantes qui dessinent une cartographie étrange, un labyrinthe complexe, dédale de rivières et de rigoles charriant le sang bleu et mauve.
 Le médecin prend son temps, organise des papiers sur son bureau, ajuste ses lunettes, retrousse ses manches, s’approche de Mahaut placée en bout de rangée. Sylvaine a le sentiment d’avoir atterri par erreur dans un marché aux bestiaux. Elle repense à la fête du printemps où se rassemblent tous les ans les éleveurs de vaches, de chèvres, de mouton et elle croit être devenue l’un de ses animaux, dont la bonne santé et la corpulence vont être évaluées.

Pour donner une idée du style.

Sylvaine ressent un plaisir nouveau, inédit à être sucée avec force, mordillée par les puissantes gencives. Il ne s’agit plus seulement d’être soulagée du trop plein de lait. Un nerf souterrain, fil d’argent invisible, relié son mamelon à son bas-ventre qui se contracté agréablement sous l’effet de la succion. Sylvaine plonge dans ces sensations nouvelles, sans gêne ni honte. Repus et satisfaits la mère et l’enfant s’endorment enlacés

Les enfants abandonnés.

 Une femme habillée de blanc ouvre la porte et fait entrer la vieille servante dans le hall. Des cris de nourrissons saturent l’air de leurs vibrations perçantes. L’odeur viciée prend Lucienne à la gorge. La mine dégoûtée, elle se détourne d’une salle dont la porte est entrebâillée. L’employée se justifie :
« Les nouveaux-nés sont installés ici. Ça évite de monter les étages. Il y a beaucoup de passage entre ceux qui arrivent, ceux qui partent et ceux qu’on doit évacuer. « 
Les deux femmes reculent pour laisser passer un homme qui sort de la pièce en poussant une brouette. À l’intérieur se trouve un minuscule cadavre enveloppé dans un linceul.
« Beaucoup ne passent pas l’hiver. Les plus faibles sont emportés en un rien de temps. »