Éditions la brune au Rouergue, 412 pages, août 2026.

 

« Qui craint de souffrir souffre déjà de ce qu’il craint » (Montaigne)

Sur ma photo deux livres qui m’ont fait du bien cet été, l’un fait 412 pages, l’autre 115, j’ai lu d’une traite le premier, le second beaucoup plus lentement. Tous les deux décrivent la force de la poésie : l’humain ne serait être entier sans la littérature et tout le monde peut se retrouver dans un texte poétique. Pour cette lecture d’Yvan sur Sin City, merci à lui. Mais je l’ai vu depuis chez Cath.L. Et chez Athalie.

Le roman de Caroline Hinault est drôle enlevé et fait un bien fou au moral. J’espère que les professeurs le liront car il décrit des aspects essentiels de leur métier : le plaisir d’enseigner et la joie de jouer avec la langue chez les professeurs de littérature.

Quand le récit commence, le corps enseignant est attaqué par un virus mystérieux « le fatum ». Cela se déroule toujours de la même façon, ils entendent de façon répétitive la marche funèbre de Chopin. Cela résonne dans leur tête de plus en plus fort et devient insupportable (au sens fort de ce mot), puis cela s’arrête et ils ne peuvent plus prononcer un mot sauf « Poï » . Face à cette catastrophe sanitaire, le gouvernement est impuissant et pour comprendre, on envoie un jeune attaché ministériel en Normandie, dans le lycée Blaise Cendrars, là où, le patient zéro a été pour le première fois atteint par le « fatum ». Il va suivre les cours de Madame Boukary, dans une seconde F. Le lycée est au milieu d’une cité où résident des gens pauvres et quelques pavillons dont presque tous les habitants fuient ce lycée jugé à problème par des gens très à l’aise financièrement.

Les moments de vie qui se passent dans la classe de Madame Boukary sont tous savoureux, et moi qui, aujourd’hui à Dinard ne connaît que des retraités « bien élevés », je me suis régalée du langage des jeunes et de leur à propos. Ce roman va à l’encontre de tout ce qu’on entend sur l’enseignement aujourd’hui : oui, les profs peuvent être heureux dans leurs classes, non, les adolescents ne sont pas que des abrutis , mais la façon de les intéresser a changé. Mais est-ce si différent des cours de ma génération ? j’ai eu des profs pour qui, ressortir le Lagarde et Michard permettait d’avoir de bonnes notes, et d’autres qui savaient nous faire entrer dans les textes  : tous les professeurs de français utilisaient les mêmes manuels mais le résultat en classe n’avait rien à voir. Madame Boukary met toute son énergie à ce que les jeunes lisent et entrent dans les textes pour se les approprier. Ses méthodes sont étonnantes et son énergie incroyable. Pendant ce temps là l’épidémie continue et Monsieur Reverdy continue ses observations. Il retrouve tous les Week End sa femme, parisienne pur jus qui travaille dans le luxe et un fossé commence à s’installer entre eux

Chaque chapitre commence par un petit texte pris dans la bagage culturel de Monia Boukary et nous sommes le plus souvent dans le lycée, dans la classe de seconde F ou dans la salle de prof. Jusqu’à la fin, l’auteur réussira à me faire rire, dans la dernière page on apprend que le fatum a évolué il s’attaque maintenant aux personnes les plus riches de la planète mais eux ce n’est pas la marche funèbre qu’ils entendent mais Cloclo dans « le lundi au soleil  » !

Je passe sous silence la partie à laquelle j’ai moins adhéré : le parti « Sens Unique » et la chaîne de télévision caricature de CNews . Cette charge manque trop de nuance. Je vous laisse découvrir aussi comment l’écrivaine se sort de son idée d’épidémie, bravo à son imagination !.

et je vous laisse avant de lire mes extraits avec Chopin .

 

 

Extraits .

Début.

1 (roman)
 « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide.
Louis Aragon, « Aurélien
 La meuf est une tornade, on l’a prévenue. Il l’attend dans la salle des profs un gobelet fumant entre les doigts. Pour l’instant, personne à l’horizon. Le voyant de la machine à café clignote. Une muraille de casier lui fait face. Quinze septembre. 9 h 48. Le calme avant la tempête de 10 heures, (la récré est à 10h05 mais cette complexité a saisir le temps réel est si facilement escamotable par le langage que ce serait dommage de s’en priver.)

Jugement d’élèves sur un prof.

Il avait 54 ans, une petite bedaine et le service public chevillé au corps. Prof de math au lycée Aimé Césaire de l’académie de Normandie depuis vingt ans, Patrick Débord était globalement apprécié de ses élèves, ces derniers synthétisant ainsi le suc de son enseignement  : » En vrai , ça va, il explique bien et rend vite les copies. » Certains ajoutaient néanmoins que ses chemises, par contre, c’était pas possible. »

Ça fait tellement de bien de lire des romans qui font sourire, deux appartements différents.

 Il ouvre la fenêtre de la cuisine, qui donne sur le balcon, totalement beige la cuisine, « crème » plutôt (tropisme normand ?) : des placards crèmes, un plan de travail crème, une table, crème .
Il imagine Bérénice dans le appartement du 11e arrondissement ( 72 m² entièrement rénovés, parquet, moulures, canapé taupe « Cinna », meubles vintage. Cinquième étage sans ascenseur, mais proche du square de la Roquette. Gros potentiel. Possibilités de reconfigurer pour une chambre d’enfant, si jamais. Un prêt sur vingt ans, malgré les apports considérables. Le soulagement d’avoir enfin signé avait été presque aussi intense que de ne plus avoir à faire à l’agent immobilier, avec ses formules creuses et ses chaussures pointues.)

Un débat : solution au « fatum ».

 Il est certain qu’il va falloir accélérer la création de logiciels pédagogiques qui permettent de faire vraiment cours, poursuit Michel, imperturbable. Je pense qu’il faut être optimiste, ce n’est qu’une question de mois. Vous savez, ajoute l’éditorialiste avec un petit sourire provocant, peut-être qu’il y aura du bon à sortir de tout ça et qu’on se rendre à compte qu’on a tout simplement plus besoin de profs.

Propos de prof impliquée .

 Je ne plaisante pas, monsieur Reverdy, réaffirme-t-elle avec gravité, je les aime vraiment, je tiens à eux, ce qui leur arrive « m’affecte ». Même et peut-être, surtout les pires relous. J’ai une passion pour l’âge adolescent, c’est comme ça, ils sont insupportables et émouvants. Gauches et superbes. Et cette colère … Oui, il faut beaucoup aimer les élèves pour pasticher Duras, il faut beaucoup les aimer, pour faire ce métier.

Paris friqué opposé au lycée normand.

 Bérénice aussi est crevée, qui croûle sous le boulot, pire et meilleure période de l’année, les riches n’en finissent plus de claquer des fortunes pour sortir dans les rues, tirés en laisse par de rectangulaires sacs siglés. Elle aura sans doute une super prime, cela dit. Dans sa parfaite robe en tissu peau de pêche asymétrique, elle l’a supplié, il y aura des « peoples » Zoé me l’a dit un réalisateur, je crois, et un écrivain en vogue, je ne sais plus leur nom. Un écrivain. Bon. La phrase échangée l’autre jour au détour d’un couloir avec Boukary rejaillit ; ils parlaient de la hauteur à laquelle elle plaçait la littérature, « tout en haut, là », et puis elle avait lancé très sérieuse : ce qui ne me m’empêche pas d’avoir plus de considérations pour mon boulanger que pour beaucoup d’écrivains.

Portrait de Monia Boukary.

« Celle-là qui n’a trouvé que la littérature pour vivre »
 Celle qui ne s’insurge plus quand quelqu’un lui dit les phrases-puzzles anti-prof : alors encore en vacances/ bientôt les vacances,/c’est quand les vacances/ bah quand même les profs vous avez les vacances, parce que, dit-elle, c’est trop compliqué à expliquer ce sentiment de responsabilité, de tenir entre tes mains quelque chose d’essentiel et de tellement fragile, quelque chose qui vit, se tisse et s’élabore en permanence, ce grand défi humain, chaque jour recommencé d’entrer dans une salle pleine de jeunes êtres humains, bourrés de soif et de peur de grandir, de ne pas savoir comment faire avec ce corps ces idées, ce bordel que ça a l’air d’être un adulte, ce truc mystérieux, tellement jeunes qu’ils croient encore qu’il y a une initiation secrète, qu’un moment on se réveille, paf, « responsable » justement transformé, qu’on sait faire, les impôts, les gosses, les partis politiques, fixer une étagère, organiser les vacances, une machine de linge, vivre heureux, alors non, elle ne dit plus rien, que chacun se complaise dans sa bêtise si ça lui chante.


Éditions du Sous-sol, 288 pages, août 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Sans le club de lecture, je ne serai pas allée vers ce roman, et surtout j’aurais arrêté ma lecture assez vite ! Avant de lire mon avis, lisez celui d‘Ingannmic avec qui je suis souvent d’accord. Mais là, mon avis est totalement opposé. Cette jeune auteure, dans un très long monologue, crie son désespoir et ses souffrances car la société la rend tellement malheureuse . Elle a déjà écrit de la poésie et ce texte se veut « poétique » ce qui veut dire dans ce que je lis très peu compréhensible.

J’aimerais quelqu’un m’explique cette phrase : Je ne vais pas détailler ici l’importance de ces liens, ce n’est ni l’endroit ni la structure syntaxique de mes phrases est une œuvre d’art et mes parents sont morts.

Rien de ce qu’elle vit ne lui plaît, elle déteste tout, car l’humanité est une pure horreur et vaut tellement moins que le monde animal. Et quel sérieux dans ses propos ! si vous voulez savoir avec qui elle se sent un peu mieux, lisez ceux qu’elle appelle ses sources (dans le désordre, Montaigne, Nietzsche, Lucrèce, Kierkegaard, Rousseau, Simone Weil…) . Et tout cela pour accumuler des banalités que seul un adolescent ou une adolescente oserait écrire dans son cahier intime.

Cette lecture a été pour moi un véritable pensum, on peut voir sur Babelio que c’est un livre très clivant, c’est vraiment la première fois que je peux lire dix avis complètement négatif . Je vous laisse quelques passages pour que vous puissiez vous faire une idée.

 

Extraits.

Début. (Dès ces premières lignes j’ai failli abandonner)

 Les heures étaient longues, dans mon enfance, mais je ne me suis pas tuée. J’ai l’air calme. Plus jeune, je cherchais tout. Et je pouvais rester devant les fleurs à la recherche de la scène, un pétale en train de tomber. Je voulais des scènes. Je ne comprenais pas moi-même mais à l’intérieur, dans les parties sans parole, j’avais une connaissance et sans arrêt, je la touchais. Je suis bizarre. Si mon regard se pose au marché sur des œufs de poisson, je m’arrête et je pense les œufs de poisson possèdent une beauté proche du ciel le soir, des visages d’enfants ou des beaux-arts.

Toujours au début, je m’accroche !

 Nos ascendants nous ont transmis la vie et donc, nous transmettons la vie. Puisque nous sommes la vie, avant notre vie, il y avait notre vie et après notre vie, il y aura notre vie. Nos atomes formeront de nouvelles combinaisons, et indéfiniment, notre vie aura lieu. 

Fin du premier chapitre.

 Je ne pouvais pas lui dire : je suis à la recherche de ce qui m’accrocherait au-dehors de moi, je voudrais être et je ne le suis pas, je ne crois en rien et j’ai de la pitié pour ceux qui croient, car la plupart du temps, ils ne croient pas en une grande pensée de l’Univers, la plupart du temps, ils méprisent les grands sentiments, ils croient en leurs goûts, leurs avis, leur vocabulaire, leur monde, et je sentais en moi que ces choses normales étaient en dehors de la vie, mais je cherchais la vie, et je voulais la vie. 
La fille me donna rendez-vous.

Conformisme.

 Afin de me fondre dans le groupe, j’ai fabriqué ce qu’on appelle « un style ». C’est-à-dire une accumulation d’éléments reconnaissables œuvrant visuellement à la construction d’une identité personnelle permettant l’appartenance à l’identité collective, à la reconnaissance par mes pères. Dans ma narine droite, j’ai fait mettre un anneau, et sur ma tête une casquette. Mes doigts portent des bagues, mes oreilles des boucles, ces signes indiquent, je suis tel type de personne, et reconnaissez-moi. Ils indiquent que l’uniformité à l’échelle d’un groupe minoritaire ne me dérange pas. Ils indiquent que j’ai l’habitude d’un certain type de conformisme.

Fin du conformisme.

 Les habitudes et le conformisme marchent ensemble main dans la main. Le conformisme permet d’éviter la punition sociale..

Je passe complètement à côté de la compréhension de certains passages et même de certaines phrases .

 Prenons un objet humain, toi par exemple, et elle pointa du doigt la fille aux yeux très noirs. Et prenons ceci, et elle montra ses propres dents. C’est un dentier, à mon âge, on n’a plus de dents, on a le souvenir des dents. Entre cette fille aux yeux très noirs et mon dentier, il existe différents liens. Tout d’abord, ces deux objets se trouvent sur terre. La terre est une planète parmi des millions ou des milliards dans l’Univers. Le lien entre la fille et mon dentier est donc rare, c’est ce que j’appelle « un lien épais ». Il existe des « liens épais » entre les êtres ou les phénomènes. Le fait de se trouver sur une même planète au même moment, constitue un lien épais. Je ne vais pas détailler ici l’importance de ces liens, ce n’est ni l’endroit ni la structure syntaxique de mes phrases est une œuvre d’art et mes parents sont morts. J’avais un père misogyne et travailleur ma mère comme tant d’autres a vécu effacée, Schéma classique, puisque tous les voisins de ma famille, les cousins, l’entourage proche ou lointain vivaient dans ce chemin schéma. L’une de nos voisines, une femme maigre, courbée, battue par son mari, par son oncle, son père, son fils, son frère, son neveu, son beau-père, violé, battu, baignant dans ce schéma, fut tué dans le silence et toi, tu l’as été, elle s’adressait à la fille aux yeux très noirs, toi tu l’as été.

Propos plus facile à comprendre, pas très original.

 Le capitalisme nous raconte une histoire, tandis qu’il accompli un tout autre récit. Les familles les plus riches se transmettent des héritages, les noms, les codes. Un jeu d’illusion maintient la haine et la compétition entre les pauvres, afin qu’ils ferment leur bouche, si bien que beaucoup causent du tort à ceux qui sont placés plus bas sur l’échelle sociale. Ils se vengent sur les plus faibles. Les individus se détruisent eux-mêmes. Et ce système mental économique détruit le sens du monde. Les relations sociales sont bousillées, et les personnes ne forment qu’un troupeau.

Et hélas ce n’est pas de l’humour ! ! !

 De la même manière que nous pleurons nos morts, nous aimons les frites. De la même manière que nous avons du mal à parler en public, nous tombons amoureuse. De la même manière que nous ressentons du dégoût à la vue d’un cil dans un yaourt, nous aimons l’harmonie des formes. Et ceci n’est pas nous, pourtant ceci est nous.

 


Édition Zulma, 241 pages, septembre 2023

Traduit de l’islandais par Éric Boury

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Un des programmes les plus écoutés à la Radio nationale est l’interruption des émissions, les quinze minutes de silence qui précédent l’office de dix-huit heures à la cathédrale le 24 décembre. 

J’avais tellement aimé « La vérité sur la lumière » je savais que je lirai celui-ci, comme tous les autres romans de cet auteur . Il se trouve qu’à mon club de lecture j’ai proposé un thème : « Au bonheur des langues », et ce roman a, évidemment, toute sa place dans ce thème. Le personnage principal, narrateur, Alba est une linguiste professeur d’Université qui s’intéresse en particulier aux langues qui sont parlés par si peu de locuteurs qu’elle risque de disparaître. J’ai souvent pensé au livre que j’ai tant aimé « la poésie du Gérondif » de Jean-Pierre Minaudier. Elle est aussi traductrice, et relectrice des romans qui paraissent en Islande. Toutes les remarques sur la langue islandaise (et elles sont nombreuses) , montrent que cette langue est incroyablement difficile à apprendre et aussi à écrire, un moment la narratrice se demande si cette langue ne fera pas un jour partie des langues qui vont disparaître.

La façon dont l’auteure construit son intrigue me plaît beaucoup. Car il s’agit bien d’un roman et pas d’un essai sur la traduction ou la langue islandaise, cela sert d’arrière plan à son intrigue qui est comme une esquisse posée sur un décor. Et quel décor ! pour des raisons que nous comprendrons peu à peu, Alba a acheté une maison isolée dans la campagne islandaise, elle décide d’y planter des arbres. Dans le petit village qui est à côté de chez elle, elle découvre un épicier incroyable qui l’aide à trouver des artisans pour remettre sa maison en état. Grâce à lui, elle découvrira une famille d’émigrés qui a bien du mal à s’adapter à la rudesse du climat islandais. Un adolescent jouera un rôle important dans ce roman, il permet au lecteur de comprendre à quel point il est difficile pour des gens qui viennent de pays ensoleillés de se plaire en Islande, quant à la langue c’est un véritable casse-tête. Alba va mettre ses compétences aux services des émigrés qui ne parlent pas la langue et des liens plus forts vont se tisser avec Danyel l’adolescent qui fait tout pour rester dans ce pays qu’il ne veut plus quitter.

Et il y a aussi son père qui est une présence si affectueuse pour sa fille et qui grâce à son meilleur ami qui est un amoureux des arbres aide sa fille dans le choix des arbres à planter, dans sa propriété ? Et il y a sa sœur, qui commence toutes ses phrases par « Et » .
Et moi ? je ne vous ai encore rien dit de l’intrigue, Alba, a eu une relation d’un étudiant dont elle dirigeait la thèse . Cet étudiant a écrit un recueil de poèmes racontant son amour désespéré, on se rend compte que c’est pour cela qu’Alba a démissionné de son poste à l’université.

Tout me plaît dans ce roman, l’arrière plan linguistique, la description de la nature mais par dessus tout la richesse des personnages, son père, l’ami de son père, l’épicier du village, son voisin qui ne sera pas un allier pour elle et j’allais oublier l’incroyable humour de l’auteure. J’aime aussi la façon dont elle parle des gens sans donner l’impression de les juger , et de ne pas faire son intrigue le centre même de son récit, c’est un peu comme si elle nous offrait une super balade dans ce pays qui est aujourd’hui une des destination préférée des touristes français .

Mais lisez aussi l’avis de Géraldine qui n’a pas aimé du tout.

 

Extraits

Début.

Iss
L’avion s’élance sur la piste et décolle, la tête penchée vers le hublot, j’aperçois une femme qui sort de son domicile en banlieue et pousse vers la voiture ses deux enfants chargés de leurs cartables, elle est étonnamment proche, étonnamment nette, puis l’appareil s’élève à grande vitesse dans les airs et tout rapetisse, je vois le sol soigneusement quadrillé et la ville en contrebas qui se mue en un chapelet de lumières scintillantes.

Les colloques des linguistes.

« Quel est le nombre minimum de locuteurs nécessaires pour sauver une langue et quel en est le coût ? (Ce sont des sujets que nous abordons à chacun de nos colloques sans jamais parvenir à la moindre conclusion).

Une linguiste cherche à acheter une maison.

Je ralentis à la vue de deux perdrix des neiges immaculées sur l’accotement. « Berangur » est le premier mot qui me vient à l’esprit pour qualifier ce lieu désolé où l’on est à découvert, et comme la pensée fonctionne par association, je pense aux adjectifs « berskjaldaďur », vulnérable, et « ber » nu.

La vie dans un village d’Islande.

C’est par la boulangerie qu’on accède à la supérette de Karla Dis dont un coin est occupé par l’agence bancaire où la caissière tricote, sur sa chaise, derrière une paroi en verre. Le motif qu’elle réalise semble identique à celui des productions artisanales locales et des chandails vendus à l’épicerie, des chevaux qui piaffent. Je suppose qu’elle tricote lorsqu’il n’y a pas de clients à la banque et qu’elle s’occupe ensuite de vendre ses ouvrages dans la boutique.

De l’autre côté de la rue, un magasin de la Croix-Rouge pique ma curiosité. Il est « Fermé » comme l’indique le panneau lumineux qui clignote au-dessus de la porte. À en juger par la vitrine, c’est à la fois une brocante, une librairie d’occasion et une feuille d’occasion et une boutique de vêtements de seconde main. Une feuille scotchée sur la porte mentionne qu’il est ouvert le mercredi et que :  » Nous prenons TOUT ce dont vous souhaitez vous débarrasser, lampadaires, images d’anges, vases, commodes, services à café, robes, livres … »

Le silence et les Islandais.

Un des programmes les plus écoutés à la Radio nationale est l’interruption des émissions, les quinze minutes de silence qui précédent l’office de dix-huit heures à la cathédrale le 24 décembre. 

La ponctuation.

Je me demande tout de même parfois si l’auteur n’a pas oublié des virgules ou si c’est un choix stylistique délibéré. Pourquoi recourir à la virgule ? L’enseignante en moi répondrait : pour sortir de sa torpeur et respirer. Regarder autour de soi. Décider de la prochaine étape du voyage.

Je suis toujours ravie de lire ce genre de faits sur les langues.

 Autrefois les femmes de la province de Jiangyong dans le sud de la Chine parlaient entre elles le « nüshu », une langue comprise d’elles seules, hermétique pour les pères, les époux et les fils. Cet idiome s’écrivait en vers, sept idéogrammes par ligne, parfois proches de maximes telles « Qui a une sœur à ses côtés ne saurait désespérer ».

Apprendre l’islandais.

J’hésite à lui signaler que je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée d’enseigner à des gens qui ont fui leur pays dévasté par la guerre, et qui rêvent pour la plupart de vivre ailleurs, une langue minoritaire dotée d’un système complexe de déclinaisons et de conjugaisons, une langue où « comprendre » quelqu’un et « divorcer » s’expriment en recouvrant au même verbe -« skilja »- , une langue qui n’est parlée que dans le troisième pays le plus venteux de la planète.

Les poèmes des réfugiés .

J’ai emporté 
une bouteille d’eau 
et mon téléphone
la mer est salée comme des larmes.
(D16 ans)
J’ai emporté 
l’essentiel 
une bouteille d’eau 
mon téléphone 
j’abandonne 
ma maison 
la tombe de maman 
mon chat
le poirier du jardin
la mer est salée comme les larmes 
(Version corrigée par l’éditeur)

 

 

Édition Gallimard

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard 

Si vous observez bien la photo, vous verrez que ces petits livres sont signés des noms de poètes dont il sera beaucoup question dans ce roman. Baudelaire, Verlaine et Rimbaud et les nombreux Haïkus qui rythment ce roman à l’écriture si particulière.

Je n’ai pas adhéré à cette lecture, mais je reconnais que c’est un extraordinaire travail d’écriture. Si François-Henri Désérable ne vous embarque avec son style particulier, son histoire d’amour perd tout son charme. C’est difficile d’expliquer pourquoi on ne part pas dans un roman. Il faut d’abord que je dise que les continuelles références à la culture littéraire m’agacent prodigieusement. Je sais que j’en ai raté beaucoup car cela ne m’amuse pas et j’ai trouvé que son roman fonctionnait comme un jeu pour des lecteurs « cultivés »  : à qui en trouverait le plus.

Ensuite l’histoire m’a semblé très artificielle, ces personnages avaient beau s’aimer, je ne trouvais ni leur âme ni leur sensibilité dans cette histoire passionnelle.

Bref un roman qui n’est pas pour moi mais qui a obtenu le prix de l’Académie Française.

Le poème dont est extrait le titre :

Es-tu brune ou blonde ?
Sont-ils noirs ou bleus,
Tes yeux ?
Je n’en sais rien mais j’aime leur clarté profonde,
Mais j’adore le désordre de tes cheveux.

Es-tu douce ou dure ?
Est-il sensible ou moqueur,
Ton coeur ?
Je n’en sais rien mais je rends grâce à la nature
D’avoir fait de ton coeur mon maître et mon vainqueur.

Fidèle, infidèle ?
Qu’est-ce que ça fait,
Au fait
Puisque toujours dispose à couronner mon zèle
Ta beauté sert de gage à mon plus cher souhait.

 

Paul Verlaine

 

 

Citations

Jeu des références littéraires

Elle n’était pas du tout son genre ; il n’avait jamais été le sien. Ils n’avaient rien pour se plaire ; ils se plurent pourtant, s’aimèrent, souffriront de s’être aimés, se désaimèrent, souffriront de s’être désaimés, se retrouvèrent et se quittèrent pour de bon .

Je connais des gens avec la même pathologie

 Elle disait souffrir depuis plusieurs années d’une pathologie qu’elle craignait irréversible, elle omettait de prendre en compte « le temps de trajet ». Elle ne partait de chez elle qu’à l’heure où elle était attendue, comme si, d’un claquement de doigts, elle pouvait se retrouver sur le lieu de rendez-vous où elle arrivait en général en retard d’un quart d’heure, parfois plus, jamais moins -elle ratait des trains, elle offusquait des gens, c’est comme ça, mon vieux, il faut t’y faire, disait Tina.

Petite remarque assez juste

 Albertine viens d’avoir dix huit ans : elle a décroché le bac, une mention assez bien avec un 18 en français, c’est l’été, elle n’est pas sûr de savoir ce qu’elle veut faire à la rentrée, elle hésite entre une fac de lettres et ne rien foutre, certains prétendent que c’est un peu la même chose.