Traduit du russe par Sophie Benech.


Merci Domi­nique qui a la suite d’un article de Goran, m’a conseillé et prêté ce petit livre. Il est enri­chi par des dessins d’Alexeï Rémi­zov et de beaux poèmes de Marina Tsvé­taïeva. Cet essai témoigne d’une expé­rience vécue par l’au­teur qui a d’abord fui la Russie tsariste pour reve­nir ensuite parti­ci­per à la révo­lu­tion. Sous le régime bolche­vique, s’ins­talle une censure impi­toyable, un régime de terreur et une grande famine. Comment ces gens qui faisaient vivre une librai­rie indé­pen­dante ont-ils réussi à survivre et à ce qu’elle dure quelques années ? Sans doute, parce qu’au début « on » ne les a pas remar­qués puis, ensuite, parce que leurs compé­tences étaient utiles. On voit dans cet ouvrage l’énergie que des êtres humains sont capables de déployer pour faire vivre la culture. Les écri­vains créaient de petits livres manus­crits pour faire connaître leurs œuvres. J’avais appris dans mes cours d’his­toire que la NEP avait été un moment de répit pour les popu­la­tions. en réalité c’est la NEP qui aura raison de la librai­rie car si la propriété privée est bien réta­blie tout ce qui peut rappor­ter un peu d’argent est très lour­de­ment taxé avant même d’avoir rapporté .

L’autre aspect très doulou­reux qui sous-tend cet essai, c’est l’extrême pauvreté dans laquelle doivent vivre les classes éduquées à Moscou. C’est terrible d’ima­gi­ner ces vieux lettrés venir vendre de superbes ouvrages pour un peu de nour­ri­ture. Et c’est terrible aussi, d’ima­gi­ner tout ce qui a été perdu de la mémoire de ce grand pays parce qu’il n’y avait plus personne pour s’y inté­res­ser.

Citations

Ambiance dans la librairie qui a fonctionné à Moscou jusqu’en 1924

Et le client de hasard qui entrait, attiré par l’en­seigne, s’éton­nait d’en­tendre un commis discu­ter avec un client de grands problèmes philo­so­phiques, de litté­ra­ture occi­den­tale ou de subtiles ques­tions d’art, tout en conti­nuant à travailler, à empa­que­ter des livres, à faire les addi­tions, à essuyer la pous­sière et à char­ger le poêle . La poli­tique était le seul domaine que nous n’abor­dions pas ‑non par peur, mais simple­ment parce que notre but, notre prin­ci­pal désir était juste­ment d’échap­per à la poli­tique et de nous canton­ner dans les sphères cultu­relles.

La pauvreté après la révolution de 17

J’es­père avoir un jour – moi ou un autre -, l’oc­ca­sion de reve­nir sur les types humains rencon­trés parmi nos four­nis­seurs et nos ache­teurs. Nous parle­rons alors de ses vieux profes­seurs qui arri­vaient d’abord avec des ouvrages inutiles, puis avec les trésors de leur biblio­thèque, ainsi qu’a­vec ensuite avec des vieille­ries sans valeur, et pour finir… Avec des livres des autres qu’ils se char­geaient d’écou­ler.

Les nationalisations

À Moscou, pendant les dures années 1919 – 1921, les années de chaos et de famine, il était presque impos­sible aux écri­vains d’im­pri­mer leurs livres. Le problème ne tenait pas à la censure (elle n’exis­tait pas encore vrai­ment), mais à notre immense misère. Les impri­me­ries, le papier, l’encre, tout avait été « natio­na­lisé », c’est-à-dire que tout avait disparu, il n’y avait pas de commerce du livre, de même qu’il n’exis­tait pas un seul éditeur qui ne fût au bord de la faillite. Mais la vie créa­trice n’avait pas cessé, les manus­crits s’en­tas­saient chez les écri­vains, et tous avaient envie d’im­pri­mer, sinon un livre, du moins quelques pages. Ce désir était bien sur une façon de protes­ter contre les nouvelles condi­tions de travail des écri­vains. Et puis il fallait bien vivre. Nous déci­dâmes donc d’édi­ter et de vendre des plaquettes manus­crites, chaque auteur devant écrire et illus­trer son ouvrage à la main.

Traduit du russe par Sophie Benech.
Merci Domi­nique pour cette décou­verte.

5
C’est un petit bijou ! Comme Domi­nique, je regrette que l’au­teur ne se soit pas davan­tage étendu sur l’his­toire de Tata­nia Gnéditch. Cette femme a traduit de mémoire (848 pages en édition poche !) le Dom Juan de Byron. Son talent est tel, qu’elle a réussi à atten­drir un des bour­reaux de la Tchéka qui lui a fourni, papier crayon , et une édition de Byron pour qu’elle puisse finir son travail.

Ce récit trop bref, rend compte de la passion des russes intel­lec­tuels broyés par le régime sovié­tique, mais égale­ment fasci­nés par la litté­ra­ture. Un petit bijou , et il faut parfois peu de mots pour être boule­ver­sée ; l’image de Tata­nia dans sa minus­cule cellule sans lumière de la Loubianka qui se fait rabrouer,et inju­rier par son gardien car elle se lève parfois, de sa table de travail au lieu de rester assise pour finir sa traduc­tion, est défi­ni­ti­ve­ment fixée dans ma mémoire.

L absur­dité du régime sovié­tique peut se lire dans les très longs livres de Solje­nit­syne mais aussi dans les raisons qui ont valu à cette femme, en 1945, 10 ans de condam­na­tion au goulag.

« A la demande d’un diplo­mate anglais, elle avait traduit en huitains anglais un poème de Véra Imber « le méri­dien Poul­kovo », destiné à être publié à Londres. Après l’avoir lu, le diplo­mate lui avait dit : « Si vous travailliez pour nous , vous pour­riez faire beau­coup pour les rela­tions entre la Russie et l’An­gle­terre ! ».

Ces paroles l’avaient profon­dé­ment marquée, l’idée de voyage en Grande Bretagne avait commencé à la hanter, et elle consi­dé­rait cela comme une trahi­son. Elle avait donc retiré sa candi­da­ture au Parti. On comprend fort bien que les commis­saires-inter­ro­ga­teurs n’aient pas ajouté foi à cette confes­sion hallu­ci­nante, mais on n’avait pas réussi à trou­ver d’autres chefs d’ac­cu­sa­tion . Elle avait été jugée(cela se faisait à l’époque) et condam­née à dix ans de camp de redres­se­ment par le travail pour « trahi­son de la patrie », selon l’ar­ticle 19, qui stipule que l’in­ten­tion n’a pas été concré­ti­sée. »

Elle revien­dra du camp , sera profes­seur de traduc­tion, et pata­gera son inti­mité avec des êtres incultes qu’elle a connus en camp , mais, peut-être qu’au delà de la litté­ra­ture , ils l’ont aidée à survivre dans ce milieu où tant d’autres ont laissé leur vie.

« Son « mari de camp » , Grégori Pavlo­vitch (Égor), était alcoo­lique au dernier degré et jurait comme un char­re­tier. Exté­rieu­re­ment, Tata­nia l’avait civi­lisé, elle lui avait appris, par exemple, à rempla­cer son juron préféré par le nom d’un dieu latin. À présent, il accueillait les élèves de sa femme en disant : « On boit un petit coup, les gars ? Et si, elle veut pas elle a qu’à aller se faire phébus ! »

Vrai­ment un tout petit livre pour une très grande émotion.

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41RDT%2BjsmML._SL500_AA300_.jpg

Traduit du russe par Elena Balzamo.

4
Merci à Domi­nique qui tient « à Sauts et à Gambades  », c’est grâce à son article très élogieux que je me suis procuré et lu ce petit livre. Il est écrit par un dissi­dent russe, il paraît en 1976 en Israël mais il est inter­dit en Union Sovié­tique. Il a pour sujet la résis­tance face à la barba­rie, le nazisme, bien sûr, mais les auto­ri­tés sovié­tiques ne s’y sont pas trom­pés, il n’y a pas de si grands diffé­rences entre le nazisme et le commu­nisme, ce livre a été inter­dit dans son pays.

Le problème posé est simple : Qui doit s’opposer à l’injustice d’une dicta­ture ? Pour­quoi, quand, comment, et la ques­tion annexe est ce que ça sert à quelque chose ? Tous les faits qui sont racon­tés sont dans notre mémoire histo­rique à propos de la seconde guerre mondiale, ils concernent soit la Pologne soit les Etats du Nord en parti­cu­lier le Dane­mark. L’auteur a choisi un état fictif gouverné par un roi qui finira par coudre sur sa poitrine l’étoile juive.

Etait-ce utile ? Autant ? Moins ? Plus ? que le fougueux comman­dant de la garde royale qui, sabre au clair, a foncé contre les mitraillettes alle­mandes, lais­sant sur la place, devant le palais, la garde royale entiè­re­ment déci­mée , ne retar­dant que de quelques minutes l’entrée de l’armée alle­mande.

On retrouve dans ce petit livre l’humour distan­cié des dissi­dents russes, c’est un des charmes du livre. Je fais une réserve sur ce roman et je ne parle­rai pas de chef d’œuvre. Certes, si je l’avais lu à l’époque mon avis aurait été complè­te­ment diffé­rent, aujourd’hui on a beau­coup lu sur le sujet, le problème posé est toujours passion­nant, en revanche la forme sous laquelle il est traité n’apporte aucun éclai­rage nouveau en tout cas pour moi (mais je dois dire que j’ai déjà beau­coup lu sur cette période, et ce sujet).

Je pense que c’est un livre à lire dans les classes de première et seconde pour faire réflé­chir au tota­li­ta­risme et à la résis­tance les jeunes géné­ra­tions.

Citations

Efficacité de la conquête

En trois heures, la campagne fut ache­vée, et les bombar­diers qui survo­laient le royaume n’avaient pas épuisé leurs réserves de combus­tible. 

L’occupation

Cepen­dant, respec­tueux de l’autorité, les cita­dins éprou­vaient une confiance instinc­tive à l’égard de ce nouveau pouvoir. Un certain laps de temps sera néces­saire avant que l’idée qu’un ordre puisse n’être que le masque du crime se fraie un chemin dans leurs braves têtes à l’esprit étroit. 

L’héroïsme

Avant que les soldats eussent atteint la grille, le portail en fer forgé s’ouvrit, et l’escadron, sabres au clair et heaumes ruti­lants, se rua sur les visi­teurs. La surprise fit recu­ler les Alle­mands. La voiture du fondé de pouvoir fit marche arrière. les enva­his­seurs furent scan­da­li­sés

L’honneur

L’honneur ? Que voulait dire ce mot. Semblable à certains phéno­mènes optiques, le sens en fuyait dès que la raison tentait de le cerner. L’honneur n’avait qu’une seule signi­fi­ca­tion : le devoir envers soi-même 

L’humour (un exemple il y a beaucoup d’humour dans ce roman)

…(on) entama l’hymne natio­nal : « Seigneur, sauvez notre roi, nous-mêmes et nos champs ! ». Et nos maisons ! Et nos parterres de fleurs autour des petites fontaines ! Et nos comptes en banques ! Et la brume de nos mers ! Et nos ministres chauves ! Et nos….

On en parle

à saut et à gambades.