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Les éditions de Minuit, 281 pages, septembre 2009

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Quelle bonne idée d’avoir mis ce roman, au club de lecture dans le thème Algérie. Bonne idée, car Laurent Mauvignier est vraiment un auteur remarquable, et que ce soit lui qui parle de la guerre d’Algérie, on sait qu’il donnera la parole à tous ceux qui en sont revenus et que l’on n’a jamais écoutés. J’ai fait une place à part en 2025 à « La maison vide » et si j’avais eu des réserves pour « Histoires de la nuit » son talent d’écrivain n’était pas du tout en cause.

Laurent Mauvignier sait entraîner son lecteur dans la compréhension de personnages complètement abimés par la vie, bien sûr on pourrait juger très vite ce Bernard alcoolique, violent rejeté par le village et sa famille, sauf une sœur qui est la seule à éprouver des sentiments pour lui. Il faudra au moins deux cent pages, pour soulever peu à peu les drames qui ont entraîné cet homme dans une vie de misère. Il ne faut pas à s’attendre, à un personnage simple, tant de choses ont été violentes pour lui. Le récit commence par l’anniversaire de la sœur de Bernard, Solange, il arrive avec un cadeau un bijou d’une valeur étonnante, la seule question que tout le monde se pose : Mais où a-t-il trouvé l’argent ? Très vite tout va déraper, et Bernard va gâcher la fête du village, il se retrouve au poste car il a agressé une famille d’origine algérienne en tenant des propos racistes

Tout est raconté par un observateur qui va suivre ce récit d’un ton neutre un peu étonnant qui m’a déroutée. La première souffrance se passe lors de la mort en couche de sa très jeune sœur, que Bernard traite de salope, il reviendra sur son attitude et regrettera ses propos. Le lecteur attend d’arriver en Algérie, car on comprend que c’est là que se situe les clés pour comprendre ce pauvre Bernard pris dans une horreur qui le dépasse complètement. À travers ce récit, on retrouve la douleur des appelés en Algérie, qui n’ont pas compris ce qu’ils faisaient dans ce pays. Là où l’auteur vise juste , c’est dans la description de la génération des appelés, ces hommes étaient enfants pendant l’occupation allemande, et ils se souvenaient des horreurs des nazis, le comportement de l’armée française ressemble fortement à celle des Allemands. Bernard a vécu toutes les horreurs que rien ni personne (même sa femme Mireille) ne pourra effacer, et ça se termine donc par la journée d’anniversaire où tout a débordé.

Ce roman est aussi une charge du milieu rural, le portrait de la mère de Bernard est terrible, une famille sans tendresse, qui n’a certainement pas pu aider cet homme mais face aux horreurs de la guerre tout cela a bien peu d’importance. Je trouve un peu lourde et facile cette charge du milieu rural, la cupidité de sa mère est inimaginable : elle s’approprie l’argent qu’il a gagné au loto car il est encore mineur quand et il part faire son service militaire en Algérie et cela le rend furieux.

Ce roman est un peu confus, mais est ce que l’on peut être simple lorsque des hommes sont pris dans une telle tragédie, ces appelés ont été sacrifiés par toute une classe politique (le parti socialiste était alors au pouvoir) qui n’a vraiment rien compris à la volonté d’indépendance de ce pays.

Extraits .

 

Début.

 Il était plus d’une heure moins le quart de l’après-midi, et il a été surpris que tous les regards ne lui tombent pas dessus, qu’on ne montre pas d’étonnement parce que lui aussi, avait fait des efforts qu’il portait une veste et un pantalon assortis, une chemise blanche, et l’une de ces cravates en Skaï, comme il s’en faisait il y a vingt ans, et qu’on trouve encore dans les solderies.

Les premiers Algériens dans le village.

 C’était la première fois qu’on voyait des étrangers ici. Et ce qu’on n’avait pas imaginé, avait été cette petite minute d’étonnement pour tous ceux-là , nos femmes, parents, amis qui, des années auparavant nous avait attendus pendant des mois et avaient lu nos lettres, vu nos photos et qui se demandait bien, eux, quelle tête, ils avaient en vrai de l’autre côté de la mer.
 Oui, les premiers jours, les premiers mois, cette drôle de découverte est de curiosité.
 Et puis, pour nous autres, ça avait été comme de revoir surgir des morts ou des ombres comme elles savent, parfois revenir la nuit, même si on ne le raconte pas, on le sait bien, tous, à voir les autres, les anciens d’Algérie et leur façon de ne pas en parler, de ça comme du reste. On a parlé de tout et de rien, de la bourriche anuelle, de la loterie organisée du prochain banquet et du méchoui. Parce que tous les ans, on en faisait un méchoui. 
Mais, pas un mot sur Chefraoui quand il avait débarqué avec toute sa petite famille, pas même pour se demander d’où il venait, plutôt Kabyle ou quoi, rien, on n’a pas demandé. On aurait pu. Et même parler avec lui, on aurait pu dire. 
Ah, oui, je connais par là, c’est beau par là.

Le soldat est pris d’un doute.

 Après lorsqu’on se retrouve au camp de regroupement, il faut marcher dans le camp, il faut inspecter, et Bernard aujourd’hui regarde les gens, et il se demande ce qu’on ferait aussi, nous autres, dans les hameaux de la Migne si des soldats étaient venus tout raser, tout briser, nous empêcher de cultiver, de travailler.
Il imagine.
 Tous ces gens sans travail qu’on viendrait parquer dans un centre de regroupement. Il imagine et se demandent si eux aussi feraient comme les hommes dans le camp, à étendre à même le sol des bassines en plastique en prétendant se faire comme ça épicier, avec deux ou trous bassines à vendre, ou chauffeurs pour simplement avoir un permis en poche et pas même de voiture, ou menuisier, pourquoi pas, avoir dans une boîte de chicorées des vieux clous rouillés, est-ce que cela suffirait pour supporter l’humiliation de ne pas avoir de travail est-ce que les hommes qu’il connaît supporteraient l’éloignement de leurs récoltes et les barbelés autour de leurs enfants ? 
On voit des hommes en djellaba de laine qui restent assis sans parler pendant des heures.

Style particulier de Mauvignier.

 On ne sait pas ce qu’on doit penser. Ou bien est-ce qu’on sait déjà ? Peut-être que si. Si déjà. On le sait. Est-ce qu’on sait ? C’est seulement plus tard qu’on se dit qu’on savait déjà à ce moment-là et que simplement on n’ osait pas se se dire. 
Oui, c’est ça.


Éditions Robert Laffont, 278 pages, octobre 2025.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Encore un premier roman qui est la quintessence d’un « bon » premier roman, écrit par une journaliste du monde. Je veux dire par là, que cette journaliste a l’habitude de mener des enquête et rédiger des articles qui doivent apparaître objectifs et en même temps faire comprendre à ses lecteurs, les dangers du monde actuel.

Je résume rapidement le propos deux femmes qui ne se sont pas vues depuis 18 ans , se retrouvent à l’occasion du décès de la grand-mère de celle qui a fait une carrière de journaliste télé à Paris : Constance et Jess qui n’a eu aucune nouvelle de sa meilleure amie qui est restée dans sa petite commune en Isère. Ell a épousé Mike un maçon d’origine italienne et a une petite fille.

le sujet du roman est posé, qui est celle qui est partie à Paris et pourquoi n’a-t-elle donné aucun signe de vie ? Et qui est Jess très impliquée dans la vie locale ? L’auteure qui connaît bien le sujet de la ruralité aujourd’hui ( grâce à ses enquêtes et articles ) en profite pour évoquer tous les problèmes de difficultés des bourgs isolés : la disparition des services publics (l’école, la poste, la maternité), la raréfaction des magasins,(le pain est distribué par une borne), la révolte des gilets jaunes qui refusaient l’image que les Parisiens avaient d’eux . Et l’arrivée, surtout depuis le covid, des citadins qui achètent trop chers pour permettre aux locaux de se loger, des maisons à rénover, pour en faire des résidences secondaires.

Pour l’intrigue entre les deux femmes, on sait dès le début que Jess aurait aimé vivre chez Simone la grand-mère de Constance avec qui elle s’est toujours bien entendue. Il faudra 278 pages pour que ces deux femmes s’expliquent et que Constance et Jess retrouvent leur complicité d’avant et un permis de conduire que Constance finira par passer grâce aux cours de Jess qui est monitrice dans l’auto- école du village.

J’ai essayé de rester, moi aussi « objective » en écrivant ce billet, mais j’ai des réserves : tout est tellement prévisible , et surtout très démonstratif. Du regard fascisant au lecteur de « Valeurs actuelles » , à l’ambiance chaleureuse du jour des raviolis, car les mains dans la farine on s’apaise et on se retrouve. Pourtant, elle en fait des efforts cette écrivaine, pour rendre les personnages complexes et pas trop caricaturaux , avec quand même une exception le roi du béton Langret qui va représenter le RN aux municipales contre la maire sortant, lui il est horrible mais du coup le lecteur a bien du mal à comprendre pourquoi il s’en est fallu d’un cheveux qu’il remporte la mairie : les journalistes parisiens ont donc encore du travail pour comprendre pourquoi les élections voient sans cesse les scores du RN augmenter.

Malgré mes réserves, cela reste une peinture assez juste du monde rural écrit dans la langue telle que les jeunes d’aujourd’hui la parlent. (Je ne suis pas vraiment fan)

Extraits

Début. (météorologique)

« Bouffons » lâcha Jess en s’adressant à l’autoradio. Dans l’habitacle du car, le réveil à quartz rouge affichait 6h20 et le thermomètre extérieur moins quatre. Dehors la nuit s’obstinait, étale. Un épais nuage de brume montait à l’assaut de la carrosserie, prêt à l’avaller. On n’y voyait pas à un mètre. Les faisceaux lumineux des phares n’y pouvaient pas grand-chose, pareils à des épées trop courtes. La route était tapissée de givres scintillant. L’hiver ne plaisantait pas dans ce coin d’Isère de l’avant pays alpin. Et pour cause, cette région naturelle s’appelait les Terres blanches. Même si personne n’en connaissait les délimitations géographiques exactes et que tout le monde s’arrangeait pour ne pas en être. On avait vu toponyme plus riant.

Portrait de la journaliste tv.

 De l’autre côté de la France, dans les canapés, à l’heure où l’on espère le sommeil aura enfin eu raison des mômes, Constance était relativement appréciée. Cela dit, à cette heure avancée de la soirée tout se regardait. Pas qu’on s’identifiât à elle, non. Mais disons qu’on se sentait un peu « parlés ». Constance passait bien à l’écran. Mignonne, sans être belle, ni sexy. Juste ce qu’il fallait pour plaire aux maris sans mettre en rogne les épouses. De bon ton sans faire bourgeoise. Suffisamment neutre pour n’être classable, ni à gauche, ni à droite. En somme, elle correspondait à ce que l’audiovisuel sait produire de mieux : du consensus télégénique.

Le style de l’écrivain.

 Simone, n’aimait pas les prévisionnistes : météorologues, politologues, idéologues, démagogues, « tous ces diseurs de bonne aventure en -ogues, creux comme des bogues. » De toute façon qu’on tire les cartes des nuages, des âmes ou des urnes, ça tombait toujours à côté.

Portrait de la femme qui tient le seul café .

 Depuis son comptoir, Samira voit tout. Elle est aux avant-postes du Valfroid (….) Samira sait tout mais tait bien. Elle a été en bonne école avec la Chantale. De même que les paysans savent tout de la terre, les tauliers ont tout à taire. Il y aurait d’ailleurs fort à craindre si ceux-là se mettaient à balancer. Tenir sa langue est la première qualité que requiert le métier.

Le village se divise sur le projet lieu culturel.

 « Mais leur visio-lieu culturel, là, si c’est juste un endroit où on se réunit pour refaire le monde et ce filer des coups de main, pour ça, on a déjà le bar des sports. Et même la salle des fêtes et la salle d’attente du docteur Grazia. Ils n’ont pas inventé l’eau chaude, »
Debout à côté d’elle, torchon sur l’épaule, Pierre tempéra :

 » Tant qu’ils viennent consommer chez nous et qu’ils nous font du passage. Par contre, il faudrait pas qu’il reste entre eux, là haut, et que ça parte en bar associatif avec café à prix libre et tout et tout sans payer de charges. »

 Cette perspective suscita un grand brouhaha. Une ligne de démarcation déjà se traçait sur les fronts. Et l’on serrait les rangs d’un nouveau « nous » qui, quoiqu’il fût largement, largement fantasmé, avait le mérite de tracer les contours d’un « eux » auquel s’opposer : nous les lève-tôt, les bosseurs, les manuels, les bacs pro ; eux les bobos, les écolos, les intellos, les gauchos.

Paris/province.

C’est chiant d’être aussi ponctuel. Elle se rappela les boums où elle arrivait toujours la première, ce moment épouvantable où elle ne savait pas où se foutre. Elle détesta à nouveau ses parents. À Paris, elle avait réussi à se défaire de cette tare, trahissant sa provincialité. Apprendre à être à la bourre lui avait coûté autant d’efforts que de mémoriser les arrêts de métro, les bonnes adresses et les bons plans.

 

 

 

 

 


Éditions Gallimard, 157 pages, février 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Avais-je compris qu’on écrit pour pouvoir se taire ?

Cet auteur a déjà eu les honneurs du club de lecture, avec un succès inégal pour moi : j’ai apprécié L’homme qui m’aimait tout bas, Un peu moins Korsakov et j’avais trouvé réussi mais trop triste Chevrotine.

Ce roman-ci est un hymne à toutes les grandes voix algériennes que les islamistes ont su faire taire, que ce soient des chanteurs, des journalistes ou des écrivains. L’auteur imagine un jeune homme qui sans doute lui ressemble, auteur d’un roman qui séduit une femme, Clara, à la tête d’une maison d’éditions, il lui fait lire son livre « les gens sensibles » et Clara est absolument persuadée que ce roman est génial et va rencontrer un succès immédiat. Elle l’entraîne dans des soirées incroyables avec un autre homme Saïd un auteur algérien et Kabyle, dont elle est amoureuse, qui souffre de voir son pays livré aux mains des terroristes et des autorités du FLN. Il traîne un désespoir et une terreur que l’on peut facilement comprendre, et qui ne se calme que dans l’alcool. Ce roman égrène des noms de victimes de cet obscurantisme assassin, et cela m’a obligé à rechercher qui était ces auteurs ou chanteurs. J’ai découvert à chaque fois des personnalités remarquables qui n’auraient vraiment jamais dû finir assassinées de cette façon. Mais cela n’a pas suffi à me faire apprécier ce roman.

Je suis souvent frustrée quand le roman parle d’un roman « génial » et que finalement, celui que je lis me semble « ordinaire ». La litanie des noms qui peuplent ce livre m’a beaucoup gênée. Bref je me suis beaucoup ennuyée avec cet auteur qui, honnêtement, cherche à savoir s’il est un véritable écrivain ou pas. Ce n’est certainement pas dans ce livre là que je pourrai l’aider à répondre à cette question.

Extraits.

Début.

 J’avais vingt ans et j’avais écrit le plus beau roman du monde. C’est Clara qui le disait. Je croyais tout tout tout ce que disait Clara. 
 À cette époque, les Éditions du Losange occupaient deux étages d’un immeuble sans charme, rue du Samovar. Coincées entre plusieurs magasins à l’enseigne du Vieux Campeur, elles semblaient une oasis pour l’esprit dans ce quartier, qu’un cacochyme à barbiche et short de randonnée avait fini par coloniser. Lycéen déjà, je passais devant la vitrine du rez-de-chaussée, où la maison exposait ses nouveautés. J’y appuyais mon front et sentais battre mon cœur. J’éprouvais une excitation et une douleur sourde venue de très loin, une sorte d’affolement.

Portrait de Clara.

 Clara avait accompagné de jeunes auteurs très doués. Elle les avait conduits au succès avant qu’il se détourne d’elle la scandaleuse, la tapageuse, surtout si elle avait bu, trop voyante, trop directe, pas assez policée dans le monde feutré des lettres avec ses chemisiers froissés, ses bas sombres toujours filés qui laissaient paraître un mince échantillon de sa chair. Clara se moquait des apparences. Comme elle se moquait des trahisons. Au moins le laissait-elle croire. Loin d’elle, ses anciens protégés n’avaient guère prospéré. Ils s’étaient souvent perdus sur la route de la consécration, dans une complaisance qu’elle méprisait. Parfois elle citait les noms de ces égarés qui désormais l’ignoraient. Elle était sans colère ni amertume. Elle plaignait certains d’avoir si lâchement tourné le dos à leur talent.

Et oui, cette époque a existé.

 Nous vivions les derniers temps précédant l’épidémie des portables et des courriels, quand on pouvait encore échapper aux autres.

Pourquoi écrire ?

 J’appréhendais qu’elle surgisse et qu’elle me questionne sur ce que j’avais écrit depuis toutes ces années. Aurait-elle été surprise que je gratte comme une plaie mon histoire familiale ? Aurait-elle découvert dans mes romans d’aujourd’hui la trahison du jeune homme que j’étais ? Avais-je été à la hauteur de son attente et de la mienne ? Avais-je dit ce que j’avais à dire ? Avais-je écrit l’indicible d’une main ferme sur des jambes de roseau ? Avais-je su accueillir les soleils et la pluie froide, les tempêtes, les accalmies, les moments de doute et d’ennui d’où peut jaillir une brèche de lumière ? Avais-je atteint le profond, le sincère, le nu des choses ? L’écriture avait-elle pris possession de moi ? Avais-je réussi à me rencontrer ? Et surtout, avais-je compris qu’écrire était impossible, mais que je n’avais d’autre choix qu’écrire ? Avais-je compris qu’on écrit pour pouvoir se taire ?

 

 

Éditions Sygne Gallimard, 174 pages, septembre 2024

 

Quand j’ai une petite baisse de moral un petit Fabrice Caro et hop ! ça va mieux, ça marche à tous les coups : depuis Le Discours, Figurec, Brodway, et Samouraï 

Je ne me lasse pas de son humour mais il est vrai qu’il m’étonne un peu moins ce qui explique que je ne mette pas à chaque fois 5 coquillages, c’est un peu injuste mais pour l’humour je crois qu’il faut un effet de surprise.

Donc, notre éternel narrateur, celui qui est toujours mal à l’aise dans les situations quotidiennes mais qu’il sait si bien décrire, doit faire face à deux challenges terribles : vider la maison familiale car sa mère est morte récemment, et passer Noël ; comme tous les ans avec son frère et sa belle sœur qui l’horripile complètement.

Mais là : stop ! danger , et quel danger ! Il se rend compte que lorsque les gens l’énervent trop comme cet homme qui est passé devant lui à la caisse du supermarché, ils meurent brutalement d’AVC. Alors Corine, sa belle sœur qui fait toujours mieux que tout le monde, qui sert toujours à ses deux fils les deux cuisses de poulet avant de demander si les autres en veulent, Corine, celle qui doit monter la tête à son mari pour que les deux frères débarrassent au plus vite la maison, c’est sûr à Noël elle va faire un AVC.

Les scènes sont toujours aussi pleine d’humour, mais le récit tient moins bien la route enfin selon moi. Mais si vous avez une petite baisse de moral, si le chien de votre voisin vous énerve, si vous n’avez pas envie d’aller à une fête de famille, vous pouvez tout à fait lire ce roman et vous sentir mieux.

Extraits

Début.

Je m’étais absenté une minute à peine, le temps de retourner chercher les sacs poubelles que j’avais oubliés. Quand je suis revenu à la caisse, un type avait fait passer son caddy devant le mien et avait commencé à déposer ses produits sur le tapis roulant. Je me suis retrouvé derrière lui, hagard et désemparé. Il m’a lancé un regard furtif, a replongé le nez dans ses courses, puis m’a regardé à nouveau.
– oh, le caddie était à vous ?
Cette phrase expéditive était censée l’excuser Elle signifiait qu’il n’avait pas fait attention qu’un caddie était là. Il l’avait machinalement écarté, pour faire passer le sien, en se disant que quelqu’un l’avait probablement oublié. À aucun moment son intention n’avait été de doubler quiconque tout ça n’était qu’un malentendu sans grande importance. Tel était le message.

Humour grinçant.

Nous ne parlions plus la même langue, nous étions deux frères ancestraux s’étant perdus en cours de route, un Israélien et un Palestinien autour d’un café allongé. 

Pas très proche de son frère.

 Il était déjà attablé quand je suis arrivé. Il s’est levé pour me faire la bise. Nous nous étions tellement éloignés ces dernières années que j’avais toujours la sensation de faire la bise à une statue d’ancien militaire oubliée sur une place de village. Embrasser un contrôleur de la SNCF pris au hasard sur un quai de gare , ne m’aurait pas mis moins à l’aise. Nos joues s’effleuraient à peine. La distance croissante qui les séparaient année après année témoignait de la distance qui s’installait entre nous. A ce rythme dans dix ans, nous nous ferions la bise en maintenant nos joues à vingt centimètres l’une de l’autre. 

Nature et découverte à Noël .

Je me suis mis à errer au hasard au milieu de jouets en bois, des jeux de société en bois de vélo en bois de vêtements en bois, les vendeurs étaient probablement en bois aussi.

Les téléphones portables.

 Les boutiques s’ajoutaient à tous ces lieux publics que l’être humain avaient fini par rendre infréquentables par sa seule présence, les trains, les salles de cinéma, les rues. Les gens se croyaient dans leur salon partout où ils allaient. Le portable avait abattu les cloisons de l’intime qui s’était vulgairement déversé dans l’espace public de sorte que tout lieu était devenu invivable. Sartre avait en partie raison, il n’avait simplement pas pu aller au bout de son raisonnement : l’enfer c’est les autres avec du réseau.


Éditions Gallimard (157 pages, août 2021)

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Mais les secrets qu’on enterre ne meurent pas pour autant. S’ils n’éclatent pas au grand jour, ils exhalent des vapeurs contre lesquelles on ne peut rien.

Un roman très facile à lire, en 157 pages, Lilia Hassane couvre l’ensemble de l’émigration algérienne en France. Des années 1950 à nos jours.

Elle suit la famille de Saïd et Naja. Dans un premier temps Saïd est recruté seul en France comme manœuvre dans une usine, il parvient à faire venir sa famille : sa femme et ses quatre filles. Le frère de Saïd, Kader, est marié à une française, Êve ; mais ils ne peuvent pas avoir d’enfants. Quand Naja attend son cinquième enfant, elle finit par accepter de le donner à Êve et Kader. Mais alors que Nja attendait un enfant, ce sont des jumeaux qui arrivent, alors Daniel sera déclaré comme l’enfant d’Êve et Amir restera auprès de Naja.

C’est le lourd secret qui traverse ces deux familles qui resteront proches l’une de l’autre. Des secrets, il y en a un autre, celui d’Êve, je pense que je divulgâcherait le roman si je le disais, il vous faudra lire ce roman pour le savoir.

L’auteure raconte rapidement tout ce que l’on sait de la condition des émigrés algériens en France, c’est un survol exact mais trop rapide. L’aspect le plus fouillé et qui m’a semblé le plus intéressant est la relation entre Daniel et Amir qui se croyaient cousins alors qu’ils sont frères. Ce roman raconte, aussi, la violence des pères algériens, le peu de possibilités pour les filles d’échapper aux traditions, la soumission des femmes, la drogue, l’homosexualité et le Sida … en 150 pages , Voilà ce qui explique seulement trois coquillages, trop de choses survolées. (Il ne manquait que l’emprise de l’islamisme et le terrorisme !)

 

 

Extraits.

Début.

1969
Wilaya de Séville, Algérie.
 D’abord la lumière blanche, la ville nue vestige de silence. Des mosaïques pavaient entrée des villas dont il ne restait que les murs, les bassins avaient séché depuis longtemps déjà.
 Les ruines de Djémila hébergent des fantômes, on les avait pourtant prévenus.
 Mais les enfants revenaient chaque été, ils dépassaient le temple de Vénus, arpentaient les allées de la cité antique réanimaient et statues. Dans cette oasis de pierre, perdue dans les montagnes de l’Aurès, ils campaient des personnages. La scène de l’amphithéâtre romain devenait une arène, leurs sandales frottaient contre la terre, dérapaient sur les cailloux. Les duels pouvaient durer des heures jusqu’à ce que les petites victimes de ces luttes fratricides se lassent de rester coucher contre les sols.

Donner son bébé ?

 Naja, pensa à son ami toute la journée, passant d’une émotion à une autre. D’abord, la colère. Elle songeait au berceau, au gilet en laine, qu’elle lui avait donnés, « non, décidément rien n’était jamais gratuit ». Elle songeait qu’elle ne possédait rien, si ce n’est l’étrange pouvoir de donner la vie , et qu’Ève était déjà bien assez gâtée. Mais au fur et la mesure des heures, elle fut envahie par un sentiment différent. Le cerveau humain est si bien fait qu’il vous console avant les coups. C’est l’expérience du deuil : on souffre après. Au départ, on se représente la belle vie que le défunt a eue, on témoigne, on discourt, on pose. Mais quelques jours plus tard, il n’y a plus que la solitude et le manque. C’est exactement ce que Naja vivait alors. Elle oscillait entre le vide et l’espoir, et c’est l’espoir qui gagnait – pour un temps. Elle ne pouvait cesser d’imaginer son amie, un bébé dans les bras, et cette vision étrangement l’apaisait. Elle savait, la reconnaissance éternelle qu’Ève aurait à son encontre, et ce lien indéfectible, infini entre elles. Surtout, elle imaginait la vie de son enfant dans une maison confortable, une existence entourée de livres, la promesse d’un avenir sans nuage. Elle voyait la liberté qu’il aurait, les rêves qu’il saurait réaliser, Avoir le choix tout était là. Elle qui avait toujours suivi le fil de son destin, sans broncher, sans se plaindre.

Le mariage et la condition de la femme.

 Elle voulait savoir si on pouvait choisir un mari qu’on aimait pas, juste pour obéir aux conventions sociales ou aux traditions. Cela réfléchit un instant, puis elle retira son alliance et la lui passa au doigt : » Le voilà, le précieux sésame. Le mariage ce n’est pas plus que ça. On en fait tout un flan, mais tu sais, Sonia, l’amour, c’est autre chose. On parle de l’année 68, de la révolution sexuelle de la libération des mœurs, mais ces idéaux ne sont réservées qu’à une certaine caste. Au fond, qui est libre ? Quelle femme peut aujourd’hui multiplier les relations amoureuses sans être insultées ou moquées ? La parisienne libertine, la féministe de Saint Germain, la femme de notable excentrique, mais pas Mme Tout-le-Monde. Mme Tout-le-Monde, elle doit se marier faire des enfants et si elle a désormais le droit de divorcer, Mme Tout-le-Monde a rarement le bon salaire est donc tout à y perdre. Je crois que le jour où les femmes n’auront plus besoin de se positionner en fonction des hommes, en bien ou en mal, d’ailleurs, on aura fait un grand pas. »


Éditions Grasset, 374 pages, août 2025.

 « Le livre de kells » est aussi l’histoire d’une jeunesse engagée et d’une époque violente. J’y ai changé des patronymes, quelque faits, parfois bousculé une temporalité trop personnelle pour en faire un roman. La vérité vraie, protégée par une fiction appropriée. »

Cet auteur est un habitué sur Luocine : Retour à Killybegs , Le quatrième mur, La légende de nos pères , Profession du Père, Le jour d’avant , Enfant de salaud .

Je ne sais pas si ce roman parlera à tout le public mais pour moi, il représente un retour vers ma jeunesse et mes engagements d’alors. Mais contrairement à lui, je n’habitais pas à Paris et à Rennes, les actions violentes n’ont pas existé, mais comme toute la jeunesse engagée tous nos regards allaient vers Paris, où tout semblait se passer.

La première partie du roman, raconte le sort terrible du jeune Kells qui a fui la violence de son père et se retrouve seul à Paris. L’auteur raconte avec beaucoup de délicatesse la vie dans la rue. Par moment le désespoir saisit le jeune qui a choisi de s’appelle Kells car il a reçu un jour une carte postale avec cette œuvre qui est un chef d’œuvre de la littérature chrétienne irlandaise en l’an 800. Sa vie lui permet de croiser des êtres très abimés mais aussi très humains. Et surtout montrer l’aspect impitoyable de la vie dans la rue. La difficulté de trouver un toit, au point où un jour il déclare que son rêve le plus fou, serait d’avoir un jour son nom sur une boîte aux lettres. Et tous les petits boulots payés au noir qui permettent rarement de se nourrir correctement, et les abus des gens qui les emploient et qui savent ces gens sans défense. Et puis parfois une femme humaine qui le nourrit et le loge une nuit alors qu’il gèle à Paris.
Un jour, il croise des militants de « La cause du peuple » et parmi ces militants trouvera une nouvelle famille et commencera à lutter avec eux pour qu’enfin le monde change. On retrouve là les luttes des années 70 et certains noms ont résonné jusqu’à Rennes : Pierre Overney assassiné par un membre de la milice de l’usine Renault .

Enfin la dernière partie ce sont les fêlures qui peu à peu amènent Kells à douter de ses engagements : l’affaire de Bruay en Artois où « La Cause du peuple » » a pris fait et cause pour prouver la culpabilité du notaire, quand son innocence éclate la cause maoïste semble ridicule, et puis l ‘assassinat des athlètes israéliens par les palestiniens le trouble beaucoup.

Le livre se termine sur se débuts à Libération avec Serges July.

C’est un roman très bien raconté et très vivant, mais je suis prête à lire des avis négatifs, et après un tour sur Babelio, je vois que si tout le monde a été (comme moi) touché par la première partie où il raconte si bien la vie des SDF, les lecteurs qui n’ont pas connu ces années là, n’ont pas été passionnés par son engagement politique ni par les différentes personnalités de « La cause du peuple ». Je peux le comprendre, d’ailleurs je remarque que les passages que j’ai notés sont tous dans la première partie et pourtant j’ai lu tout ce livre avec un grand intérêt.

 

Extraits.

 

Début.

 -Tiens, prends ça mon fils, tu en auras besoin.
 Elle l’avait cherché du regard, partout dans la salle des pas perdus, tournant la tête comme un oiseau inquiet. Ma mère, son front soucieux, ses yeux délavés par le temps.
 Elle se méfiait. Elles vérifiaient que l’Autre ne l’avait pas suivie.
L’ Autre, c’est comme ça que j’appelais mon père.

Pourquoi ce nom et le titre.

Pour eux tous, je m’appelais Kells, comme la ville d’Irlande où Jacques et ses parents avaient campé un été. Partout où il allait en vacances, mon ami postait pour moi, un souvenir coloré. Des places, des monuments célèbres le désert marocain où les gratte-ciel d’Amérique. Mais cette fois, il avait choisi une carte postale reproduisant une gravure médiévale avec cette explication au dos : » Le livre de Kells chef d’œuvre du catholicisme irlandais, ce manuscrit a été rédigé en l’an 800 par des moines de culture celtique sur 185 peaux de veaux mort-nés. » Il avait été impressionné par l’histoire de ce trésor. Moi j’ai été sidéré par sa beauté.

Effet du LSD.

 Passant près d’un immeuble mouvant. J’ai été pétrifié. Sur une poubelle grise les mots « Papier svp » m’ont donné une crise d’asthme. Nous étions dans un pays totalitaire. C’était inouïe. Même les poubelles publiques me demandaient mon identité. Elles étaient devenues les auxiliaires zélées des flics et des gendarmes. Je suis passé à un mètre du panneau, mais j’ai refusé d’ obtempérer. Un acte de résistance. J’ai dépassé le danger, attendu un coup de sifflet, compté mes pas une fois encore, mais rien. L’ennemi avait renoncé.

Un ado qui se croit malin auprès du curé de sa paroisse.

 Lorsqu’il m’a demandé où j’en étais dans la vie, les études, les certitudes, j’ai essayé de le déstabiliser.
 J’ai pris ma tête à claques.
– Quand je croise une croix, j’ai envie de cracher dessus.
 C’était faux, c’était bête, j’avais 15 ans.
 Je m’attendais à ce que mon ancien confesseur s’indigne. Il a fait mini de réfléchir.
– Quand tu croises une croix, tu as envie de cracher dessus ?
 Répétée par ses lèvres, ma phrase semblait ridicule.
 J’ai aussi la tête, sans un mot.
 Il a posé la main sur mon épaule, un sourire immense sur le visage.
– Tu vois toujours la croix ? Alors, c’est un bon début, mon fils.
 Et il est reparti en trottinant, content du bon tour qu’il venait de me jouer.

La misère totale.

J’ai marché le jour la nuit sous le vent du nord et dans le froid. Je me suis réfugié au cœur du pire. Un parking gelé, une décharge à ordure, une vespasienne. Mes pieds étaient brûlés. Ma peau lacérée. Mon ventre, dévoré par le mépris de moi-même. Je n’étais plus un homme, j’étais une défaite. 
Jamais je n’avais imaginé que je serais aussi seul au monde.

Un beau geste et si bien raconté.

 J’étais devenu un pauvre.
 Un soir, boulevard de Ménilmontant, une dame âgée m’a fait entrer chez elle. Elle m’a surpris devant sa porte, aveuglé par la minuterie de l’escalier. Elle m’a vu, sorti du sommeil désemparé, les mains entre les cuisses et mon sac-à-dos pour oreiller. Elle n’a rien dit. Après être entrée dans son petit appartement, elle a laissé la porte ouverte. Comme ça. Un rayon de lumière dans mon obscurité. Alors je l’ai suivie. Avec mon visage de nuit, ma cape ridicule et la faim au ventre. Je suis resté debout dans l’entrée, mon sac à bout de bras. Et elle a fait comme si je n’étais pas là. Elle a enlevé son manteau d’hiver et fait chauffer des restes. Du veau, une sorte de ratatouille des haricots en plus. Et puis d’un geste de la main, elle m’a proposé un siège. Elle a ajouté mon assiette à la sienne. C’était une mère. Elle ne me craignait pas.
 Nous avons dîné face à face sans question sans un mot. Elle et moi, dans notre cuisine commune. J’ai su qu’elle me ferait une place dans un fauteuil ou un canapé pour la nuit. A son regard tranquille, j’ai compris qu’elle avait pris soin d’autres enfants que moi. Ces gestes disaient d’habitude, et la fraternité. J’étais le bienvenu.

 


Êditions Calemann Levy (Noir) , 216 pages, avril 2025

Je venais de lire « Nous sommes fait d’orage » de Marie Charrel qui se situe en Albanie , alors j’ai décidé un grand saut dans une zone peu connue pour moi, le roman policier, avec un auteur qui situe toujours ses romans au cœur d’un problème historique dans des pays étrangers. Ici, nous sommes donc, en Albanie et nous sommes confrontés à des évènements que j’avais bien oubliés : en 1997 la bulle financière fondée sur des pyramides dites de Ponzi , tous (ou presque) les Albanais furent ruinés. Ils se révoltèrent alors de façon violente et ces évènements appelés « la guerre albanaise de 1997 » eurent des conséquences qui sont encore visibles aujourd’hui. Les Albanais se sont exilés en grand nombre, d’autres sont entrés dans différentes mafias qui aujourd’hui encore sont réputées comme hyper violentes. Quand on parle de l’Albanie, il faut aussi avoir en tête le code de l’honneur traditionnel le « Kanun » .

J’ai été intéressée par ces aspects du roman, pour l’histoire policière beaucoup moins, mais ce roman se lit très facilement. Le prologue annonce un crime, il y a un personnage récurent, le consul Aurel originaire de Roumanie, qui connaît bien les ravages du communisme, et boit beaucoup de vin blanc. C’est l’enquêteur typique : mal dans sa peau, mal habillé, buvant trop mais très perspicace.

De cet auteur’, j’ai préféré deux romans historiques : « Rouge Brésil » et surtout « Le grand Cœur »

 

Extraits .

Fin du prologue.

 En contrebas, sur la route circulaient des voitures et des motos. Il était le seul, sur ce promontoire à garder les yeux fixés non pas sur le paysage, mais sur la circulation. Il a attendu plusieurs minutes. Une moto de grosse cylindrée s’arrêta. Le conducteur casqué en descendit et calmement cala l’engin sur sa béquille. Lumière était troublé que ce fût un homme. Il le regarda s’approcher sans se décider à s’enfuir. Quand le motard ôta son casque, il était trop tard. Un pistolet en acier brillait dans sa main.
 Lumière comprit. 
Au lieu de la renaissance qu’il espérait, il rencontrait la mort.

Début du roman.

C’est un grand bonheur de vous revoir, Aurel !
 La voix gasconne du sénateur Mauvignier résonnait dans la cour du palais du Luxembourg. Il était venu lui-même accueillir son visiteur à la sortie du sas de de contrôle. Aurel ne s’attendait pas à cet honneur et il avait pris son temps pour remettre les vêtements qu’il avait dû déposer sur le tapis du scanner. Il se hâta d’enfiler sa veste en tweed, en cherchant nerveusement la manche.

Scène au restaurant du sénat.

Des sénateur d’extrême-gauche ! Un peu bizarre, l’association de ces deux mots, vous ne trouvez pas ? Comme si on disait : une chambre au Ritz, avec des toilettes sur le palier.

Humour.

 Mauvignier leva la main pour couper court à toute flagonnerie. Aucun compliment ne se hausserait jamais jusqu’à la hauteur de l’admiration qu’il nourrissait pour lui-même. Alors, autant rester simple.


Éditions de l’olivier, 134 pages, août 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

À chaque fois que je lis un roman de cette autrice , j’écris la même phrase : un roman agréable à lire mais que j’oublierai assez vite , et c’est vraiment le cas. Cette auteure doit plaire à la bibliothécaire de la médiathèque car c’est dans ce cadre que j’ai déjà lu (et oublié) : le Remplaçant, Ce cœur changeant , Les bonnes intentions , Le château des rentiers .

Ce roman très court, est étonnant grâce à sa construction, sinon il serait totalement insignifiant comme la vie d’un petit village où il ne se passe pas grand chose. Il est écrit comme un morceau de musique avec un leitmotiv qui revient au début de chaque chapitre. Les liens entre les différents membres du villages sont des variations de ce thème. Le chef d’orchestre de l’harmonie respecte chacun des musicien et la partition est écrite par une jeune fille qui a été enfant dans ce village.

Comme dans toutes les communautés humaines, il y a des histoires d’amour, des jalousies , des gens rejetés car un peu différents, et un enfant insupportable qui met du désordre partout sauf quand il écoute de la musique car c’est lui qui a l’oreille absolue.

Je ne peux en dire plus car, déjà, le souvenir s’efface de ma mémoire .

Extraits.

 

Début.

 Autour du bourg, il y a la nuit. Au centre, la mairie. Un bâtiment modeste ou juste proportion dont les fenêtres découpent des carrés orange dans la nuit indigo. Quelques décorations de Noël, loupiotes entrelacées dans les branches des micocouliers, oursons translucides éclairés de l’intérieur et lutin au bonnet rouge clignotant, ponctuent l’obscurité. Un chien aboie, puis deux. Un troisième répond. Et le silence se referme sur eux. La température baisse d’un degré. On passe sous zéro. L’herbe des talus s’enrobe de givre, les bruns se raidissent en émettant de minuscules craquements. Les insectes enterrés perçoivent le carillon des tiges que le gel fige au-dessus d’eux.

Le leitmotiv.

 C’était un hiver lumineux et sec où rien ne semblait vouloir mourir. Les rosiers continuaient de porter des fleurs, plus chétives qu’au printemps, moins parfumés qu’en été, aux pétales décolorés et presque transparentes. Les framboisiers laissaient pendre leurs têtes rouges qui avaient l’air presque honteuses lorsque le dernier éclat du soleil allait les dénicher sous les feuilles. Les oiseaux lançaient leurs cris au cœur de la nuit sans craindre les éperviers, pas plus que les martres. Gorgées de la canicule passée, les mouches poursuivaient leur vol, insensibles au froid qui crispait pourtant la rosée du matin.

 


Éditions Folio aout 2025, 304 pages première édition en 2008

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Personne ne rêve d’être bourreau, personne ne rêve d’être un jour supplicié.

 

Boualem Sansal est un auteur extraordinaire mais que je ne trouve pas facile à lire, j’avais eu du mal avec  » 2084 la fin du monde » où pourtant je reconnaissais un grand écrivain, je n’ai pas réussi à finir « le serment des barbares ».

Ce roman-ci a l’avantage d’être plus concis et de se concentrer sur le destin d’une famille, celle de la famille Schiller. Hans Schiller est allemand et a vécu dans un tout petit village près de Sétif et s’est marié avec une algérienne Aïcha , ils ont eu deux fils Rachel et Malrich. Les enfants ont grandi en France, ils sont très différents, Rachel est ingénieur, marié avec Ophélie propriétaire d’un pavillon proche de la cité où il a vécu avec son frère chez un ami proche de son père. Malrich est arrivé plus tard en France et est un zonard de la cité, il vit entouré d’une bande de bras cassés. Or en 1994, le village des parents, Aïn Deb, a été attaqué par le GIA et leurs parents ont été assassinés ainsi qu’une partie des habitants du village.

Ce meurtre va (évidemment) totalement bouleversé la vie des deux garçons, Rachel se lance dans une quête sur le passé de son père. Ce qu’il découvre le détruira complètement, son père est un ancien Nazi qui, en tant qu’ingénieur chimiste, a mis au point les chambre à gaz des camps de concentration. Il a fui après la guerre et a suivi une filière qui l’a conduit à devenir un formateur des cadres militaires du FLN. Pendant ce temps Malrich est confronté à la mainmise dans la cité par des Islamistes qui vont commettre un crime abominable contre une jeune fille pas assez docile.

Boualem Sansal n’hésite pas à comparer le nazisme à l’islamisme et compare leurs méthodes, tout vient de l’embrigadement de la jeunesse, faire peur et même terroriser, au nom d’une idéologie ou d’une religion, et quand cette peur est bien installée, les hommes sont alors prêts à commettre les pires des crimes.

Le roman est construit à partir des deux voix, celle de Rachel après son suicide. Le policier de la cité remet à Malrich son cahier où le frère aîné raconte sa quête et les révélations sur ce qu’il découvre à propos de son père. Les horreurs auxquelles il se confronte en allant dans les différents lieux où son père à exercer, en terminant à Auschwitz, lui ont fait perdre toute envie de vivre.

Malrich à son tour est confronté à la douleur de son frère mais aussi à l’emprise des islamistes de la pire espèce dans sa cité. On espère qu’il trouvera la force de survivre.
Il y a une troisième voix, celle de Primo Levi qui interpelle à tout jamais les consciences humaines de ceux qui n’ont pas voulu voir l’extermination des juifs .

C’est un roman qui emporte et qui fait réfléchir, et c’est écrit par un très grand écrivain. Comme l’avait déjà dit Dasola en 2008.

Extraits

Début.

 Cela fait six mois que Rachel est mort. Il avait trente-trois ans. Un jour. Il y a deux années de cela, un truc s’est cassé dans sa tête, il s’est mis à courir entre la France, l’Algérie, l’Allemagne, l’Autriche, la Pologne, la Turquie, l’Égypte. Entre deux voyages, il lisait, il ruminait dans son coin, il écrivait, il délirait. Il a perdu la santé. Puis son travail. Puis la raison. Ophélie l’a quitté. Un soir, il s’est suicidé. C’était le 24 avril de cette année 1996, aux alentours de 23 heures.

Le narrateur imagine son village.

 J’entends des chiens par-ci, par-là qui aboient pour rien, il n’y a plus de caravanes depuis longtemps mais comme partout dans ces pays abandonnés des bus osseux qui brimbalent sur des pistes défoncées en fumant comme des diables ; je vois des enfants nus filant à toutes jambes, on dirait des ombres enveloppées de poussières, trop vite pour qu’on sache à quoi ils jouent quel djinn les poursuit ; des rires, des pleurs, des cris les accompagnent, qui vont se perdre dans l’air saturé de lumière et de cendres ? Et deviennent brouhaha qui s’embrouillent dans ses échos.

Les Algériens en France.

 Les gens jouaient à être algérien plus que la vérité, ne pouvait le supporter. Rien ne les obligeait mais il sacrifiait au rituel avec tout l’art possible. Émigré on est, émigré, on reste pour l’éternité. Le pays dont ils parlaient avec tant d’émotion et de tempérament n’existe pas. L’authenticité, qu’il regarde comme le pôle Nord de la mémoire encore moins. L’idole porte un cachet de conformité sur le front, trop visible, ça dit le produit de bazar, contrefait, artificiel, et combien dangereux a l’usage. L’Algérie était autre, elle avait sa vie, et déjà il était de notoriété mondiale que ses grands dirigeants l’avaient saccagée et la préparait activement à la fin des fins. Le pays vrai est celui dans lequel on vit, les Algériens de là-bas, le savent bien, eux. Le drame dans lequel ils se débattent, ils en connaissent l’Alpha et l’oméga et s’ils ne tenaient qu’à eux, les tortionnaires auraient été les seules victimes de leurs basses œuvres.

Humour très typique de cet auteur.

 Obtenir des papiers administratifs d’Algérie, est assurément la mission la plus difficile au monde. Voler la tour Eiffel ou kidnapper la reine d’Angleterre dans son palais est un jeu. On a beau sonner, personne ne répond. Le courrier se perd au-dessus de la Méditerranée, où il est intercepté par Big Brother et entreposé dans un silo, aux Sahara, le temps que le monde s’écroule.
 Mon voyage semblait devoir s’arrêter là quand un jeunot rigolard s’est manifesté. Échange de murmures à distance. Il était partant. Il demandait un prix avec plusieurs zéros. À ce tarif, on s’offre, Paris/New York en Cadillac . Mais bon, le danger a son prix.

La question.

« Me voilà face à cette question vieille comme le monde : Sommes-nous comptables des crimes de nos pères, des crimes de nos frères et de nos enfants ? Le drame est que nous sommes sur une ligne continue, on ne peut en sortir sans la rompre et disparaître. »

Résistance à l’islamisme.

 Arrêter l’islamisme. C’est comme vouloir attraper le vent. Il faut autre chose qu’un panier percé ou une bande de rigolos comme nous. Savoir ne suffit pas. Comprendre ne suffit pas. La volonté ne suffit pas. Il nous manque une chose que les islamistes ont en excès et que nous n’avons pas, pas un gramme : la détermination. Nous sommes comme les déportés d’antan, pris dans la machination, englués dans la peur, fascinés par le Mal. Nous attendons avec le secret espoir que la docilité nous sauvera.

L’enfant du bourreau.

 On ne choisit rien dans la vie. Mon père n’a rien choisi, il s’est trouvé là, sur ce chemin qui menait à l’infamie, au cœur de l’Extermination. Ils ne pouvaient le quitter, il ne pouvait que fermer les yeux et le suivre. Personne ne rêve d’être bourreau, personne ne rêve d’être un jour supplicié. Comme le soleil évacue son trop plein d’énergie en de fantastiques explosions sporadiques, de temps en temps l’histoire expulse la haine que l’humanité a accumulée en elle, et ce vend brûlant emporte tout ce qui se trouve sur sa route. Le hasard fera que l’on soit là ou là, abrité ou exposé d’un côté ou de l’autre du manche. Je n’ai rien choisi sinon que de vivre une vie tranquille et laborieuse et me voilà sur un échafaud qui n’a pas été dressé pour moi. Je paie pour un autre. Je veux le sauver,, parce que c’est mon père parce que c’est un homme. C’est ainsi que je peux répondre à la question de Primo Levi, « Si c’est un homme ». Oui, quelle que soit sa déchéance, la victime est un homme, et quelle que soit son ignominie, le bourreau est aussi un homme.

 


Édition Albin Michel, 332 pages, août 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

Comme vous lisez plus de « thrillers » que moi, (ce n’est pas très difficile : je n’en lis aucun) vous connaissez sans doute cet auteur dont c’est le genre qui l’a fait connaître et il en a écrit beaucoup. Visiblement, il est bon dans l’horreur, puisque (c’est lui qui le dit) on lui demandait souvent :  » mais où trouvez vous des personnages aussi horribles ? »

Cette question le taraudait, et puis après avoir connu des épisodes dépressifs sévères, tout le poussait à aller voir du côté de son père dont personne ne lui parlait. Il a, en effet, été élevé par deux femmes aimantes, sa mère et sa grand-mère, qui ont su le protéger du personnage diabolique qu’était son père. Ce témoignage il l’écrit comme un thriller et, il s’en est fallu de vraiment peu pour que cela en soit un.

Le récit commence par une scène d’une violence inimaginable mais hélas bien réelle, sa mère a failli être enterrée vivante dans un cimetière par son père et des acolytes qui venaient de l’enlever sur un trottoir parisien. Elle ne devra sa survie qu’à son énergie et à des passants qui étaient devant la grille du cimetière. Jean-Christophe a deux ans . Il ne saura rien de ce drame, quand il interrogera sa mère sur son père, elle sera incapable de lui dire quoi que ce soit mais lui donne à lire les papiers du divorce où tout cela est raconté.

Dans ce récit, l’écrivain cherche à comprendre ce père et en soulevant toutes les couches de la perversité de cet homme aimerait lui trouver le début d’une explication. Il y en a si peu ; il était le mal incarné et ni sa femme ni son fils n’auraient dû survivre à ce Diable manipulateur. Son milieu familial, ne l’a certainement pas aidé , en tout cas ni son père ni sa mère n’ont voulu voir à quel point il était malfaisant et fou. Cette famille bourgeoise avait le paraître comme seule valeur familiale, et a couvert toutes les frasques de leur fils aîné.

Son épouse après le divorce vivra chichement dans une banlieue triste, et ne recevra pas un sou de la famille de son ex-mari qui était incapable de lui verser le moindre argent pour élever leur enfant. Cet enfant fera des études de lettres et deviendra donc écrivain, mais c’est la révélation des auteurs de thrillers américains qui lui donneront le goût d’écrire des romans qui ont connu un grand succès et lui apporteront une réelle aisance financière .

Voilà pour le récit, tous les détails de l’horreur des deux ans où sa mère a vécu auprès du Diable qu’était son mari, je vous les laisse découvrir : accrochez vous bien ! !

C’est un livre qui se lit très facilement et qu’on peut difficilement lâcher avant la dernière page, car cet homme sait écrire de façon très efficace. Encore un caillou de plus dans la mare de la domination masculine de la pire espèce.

Extraits.

Début météorologique.

 Juillet 1963, Paris. Un de ces après-midi, le soleil et la ville, se livrent un combat sans merci. Lumière contre terre. Blancheur contre bitume. Point d’impact insoutenable. Ça cogne, ça flambe ça brûle… Nous sommes boulevard Soult dans le XII° arrondissement, large ruban de pavés d’argent, cerné par des forteresses de briques, les fameuses immeubles de la régie -ces murailles rouge sang qui m’obsèdent depuis l’enfance (j’y ai vécu jusqu’à l’âge de neuf ans).

Scène initiale.

 La victime balbutie s’explique, raconte l’horreur qui vient d’advenir. Un car de police arrive. À quelques mètres, l’homme aux yeux fous recule dans l’éclatante blancheur du soleil. Il s’y dissout, façon héros de film muet.
 Ah, j’oubliais !
 La jeune femme a bout de souffle, c’est ma mère.
 Le diable à cagoule, c’est mon père.

Méfiance de l’intelligence.

 Durant mon adolescence, puis plus tard pendant mes études universitaires, j’ai ai été un fervent intellectuel. En vieillissant, j’ai pris mes distances avec ce monde-là. Pour de multiples raisons, mais en voici une en particulier : à force de se croire très brillant, les grands esprits finissent souvent par dire n’importe quoi. Une phrase que j’ai cueillie un jour par hasard et que j’ai cassé plusieurs fois dans mes livres :  » Il est très intelligent, mais je suis moins con que lui. »
 A cet égard, je veux rendre ici hommage à la scène d’ouverture d’un long métrage québécois,  » La chute de l’empire américain » de Denys Arcand, qui touche au sublime. Durant cette séquence. Un jeune chauffeur-livreur Pierre Paul, explique à sa petite amie à quel point les grands écrivains, les philosophes majeurs, les leaders politiques, bref, les membres des plus éminents de notre élite mondiale sont pour la plupart des parfaits imbéciles.
 La scène est hilarante, mais aussi d’une acuité frappante. Pierre Paul évoque pêle-mêle Tolstoï, qui interdisait à ces paysans de se faire vacciner, Dostoïevski, qui misait au jeu le manteau de fourrure de sa femme, Jean Paul Sartre, qui chantait les louanges de Pol Pot, Hemingway, qui se prenait pour un boxeur…

Les écrivains et la réussite.

 Tous les auteurs étudiés au lycée mènent le même combat contre l’étroitesse d’esprit, le matérialisme, la mesquinerie, la sottise où qu’on puisse les débusquer. Vous déduisez donc sur les bancs de l’école, que les bourgeois, les médiocres, les étriqués, sont les ennemis à abattre et qu’ils doivent être relégués dans notre société, tout en bas de l’échelle.
 Eh bien, c’est le contraire. Les imbéciles, les obtus, les heureux, avec leurs idées courtes et leur esprit en forme de tirelire, sont les maîtres du monde. Les écrivains, même et surtout ceux que vous avez étudiés, ont en réalité été les marginaux, les traîne-savates, les inadaptés. Et leurs écrits n’ont pas changé d’un pouce notre société. Leurs œuvre ont été, de ce point de vue totalement vaines.