Éditions Acte sud, Babel, 267 pages, juin 2025

Traduit de l’anglais (Inde) par Myriam Bellehigue

Si tous les hommes arrivaient au monde en pleurant, disait cette chanson, peu d’entre eux le quittaient en souriant.

Un roman extraordinaire, qui m’a fait partir en Inde, dans le sud, dans un village fictif de Kummarapet. Nous sommes à la fois avec Sara, jeune indienne qui bénéficie d’une bourse pour étudier en Angleterre, et avec sa famille dans ce petit village rural. L’histoire est centrée sur Elango, qui apprendra à l’enfant l’art de la poterie, et Zorah la femme dont il est éperdument amoureux. Oui, mais … lui est hindou, elle musulmane. Et rien n’aurait dû exister entre eux. Le village va déchainer sa violence contre eux, attisée par un homme qui voit là un bon moyen d’expulser des pauvres qui habitent dans des masures qu’il convoite pour construire de beaux immeubles rentables. Le récit commence en douceur, avec les souvenirs de l’enfance de Sara de sa sœur Tia, sa mère journaliste, et de son père qui est un grand spécialiste de la formation de la terre. sa famille est aimante et athée, ce qui leur donne à tous une ouverture d’esprit bien loin du fanatisme ambiant. La mère journaliste écrit la rubrique du courrier des lecteurs et elle lit les faits divers si souvent horribles. Un couple s’est fait agresser par une bande de voyous assassins, la femme a été violée mais le mari et la femme sont vivants alors qu’ils avaient été laissés pour mort sur la route.. En revanche ils ont perdu leur petit chien. Ce fait divers est important car le récit fait une grande place à ce chien : Chinna qu’Elango a adopté puis au moment de sa fuite laissé à la famille de Sara. Elango a une sorte d’hallucination et se voit construire « un cheval en feu » comme le faisaient ses ancêtres. Il décide d’unir dans cette œuvre monumentale les Hindous et les Musulmans, en laissant un vieux scribe, grand père de Zorah, écrire un poème en tamoul.

On entend souvent parler des fureurs des foules indiennes, c’est un moment très fort du roman. Le village va se déchaîner contre le couple, et saccagera son œuvre. Elando et Zorah ne devront leur survie qu’aux parents de Sara et à son ami, Sudhakar.
La vie de la jeune Sara en Angleterre est moins passionnante, mais plus sûre.Dans ce pays de grisaille, elle connaît la sécurité mais comme tous les exilés, les couleurs et les saveurs lui manquent. Elle sera victime d’un geste raciste, violent certes, mais sans aucune comparaison avec les violences de son pays.

Mon ami qui m’a offert ce livre, l’avait acheté en pensant que c’était l’auteure de « Le Dieu des petits Riens », livre que j’ai beaucoup aimé aussi, ces deux femmes partagent le même nom de famille : Roy mais leurs prénoms sont différents : Arhundati pour l’une et Anuradah pour celle-ci.

J’espère vous avoir convaincu de mettre ce roman à votre programme. J’ai passé en le lisant des moments de dépaysements incroyables et j’en retire une impression de profonde humanité même si ces valeurs ne sont pas toujours gagnantes surtout face à une foule déchaînée.

Extraits.

Début.

Jeudi 11 octobre
 C’est l’automne et je suis étudiante dans un université anglaise. Je n’ai jamais connu d’automne. Là où j’ai grandi, la baisse des températures qui suivaient la mousson, annonçait un hiver doux pour lequel les feuilles ne prenaient pas la peine de changer de couleur. Puis, en quelques jours, c’était de nouveau la fournaise infernale de l’été. Ici la lumière est verte et dorée et, dans le rectangle d’arbres que découpe ma fenêtre, des feuilles orangées et rougeoyantes tombent du ciel en virevoltant, vivante dans un souffle d’air.

Le courrier des lecteurs .

Le rédacteur en chef l’a convoquée. « Les histoires d’amour ça marche mieux, lui a t-il expliqué. L’amour c’est l’espoir et le plaisir. La mort c’est chiant. Ça arrive à tout le monde, alors que l’amour est réservé à quelques privilégiés. Tu n’es pas d’accord ? Douze lignes de moins pour les troubles cardiaques, douze lignes de plus pour les peines de cœur, et dans douze mois, on fait le point sur les ventes. »

 L’occident, l’Inde.

Un gros four à gaz installé dans une pièce attenante, tel un autel qu’il nous est interdit d’approcher. Des seaux d’émaux, de minerais et d’oxydes dans lesquels on peut puiser si on veut fabriquer nos propres émaux. C’est l’Occident. Un atelier dans une prestigieuse université occidentale, où tout est gratuit où presque où tout est à notre disposition.
Hier , un agent de police m’a souri.
– Belle matinée, n’est ce pas.
Il n’avait pas l’air de vouloir me matraquer pour passer le temps. J’étais encore sur mes gardes. Comme Elango, je ne peux baisser la garde. Là d’où je viens, on sait depuis longtemps qu’une existence ordinaire peut exploser sans crier gare et vous laissez brisé, contraint de rassembler les morceaux épars sans savoir très bien par où commencer.

Amours interdits.

. Tout ce qui les séparait lui interdisait de parler de Zohra à qui que ce soit, hormis à Sudhakar. Certains soirs, il se récitait à lui-même, les mots qu’il choisirait pour annoncer la nouvelle à Vasu :  » Il y a une fille qui me plaît, elle est.. » Mais le désespoir dévorait la fin de sa phrase. Il lui était impossible de dire à voix haute ce qu’elle était. Musulmane. L’espace qui les divisait était un charnier empli de chair humaine calcinée et ensanglantée, une immense crevasse dans la terre, une gueule ouverte prête à l’engloutir.
 Il lui était impossible d’imaginer une vie sans Zorah. C’était insupportable. Mais il n’osait pas non plus imaginer une vie avec elle. C’était inconcevable. Il s’était confié à Sudhakar.
 -Laisse tomber, lui avait dit son ami. Dans ce pays il n’y a que les vedettes de cinéma où les joueurs de cricket qui peuvent épouser qui ils veulent.
 – Espèces de salaud ! Moi qui pensais que tu étais un ami …
 – Mais je suis ton ami. C’est pour ça que je te dis, laisse tomber.

Les folies religieuses.

 J’ai fini par comprendre qu’il essayait de m’expliquer ce qui était arrivé à Elango et à son cheval. C’était lié à la religion, a-t-il poursuivi,. Qui pouvait mener les gens à une forme de folie. Les fanatiques n’avaient besoin d’aucune provocation, et Akka auraient tôt ou tard découvert ce que Elingo fabriquait au bord de l’étang, même sans les informations que je lui avait données. Si ça n’avait pas été le cheval, elle aurait trouvé une autre manière de les détruire. Si elle n’avait pas déclaré la guerre à Elango et à Zohra, quelqu’un d’autre l’aurait fait à sa place. Musulman et Hindous – ce n’est pas tant une histoire de religion qu’un conflit de sang, comme dans « Roméo et Juliette ».

 

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 Traduit de l’anglais(Inde) par Sylvie Shneiter.

3
Quatre voyageurs bengalis retenus dans une gare à proximité d’Agra dans les années 50, vont raconter leur premier émoi amoureux. Ce livre nous est présenté comme un grand classique de la littérature Bengali, son principal intérêt à mes yeux, est de nous plonger dans une réalité indienne, éloignée de la nôtre .

Les histoires se passent dans les années 30 dans un pays où oser regarder une jeune fille dans les yeux relevait d’une grande impudeur ! Ces quatre hommes ont tous fait des mariages de raison, arrangés par leur famille, mais la première jeune fille qui les a émus, les parents n’y étaient pour rien. Les quatre hommes ont plaisir à raconter leur jeunesse, et l’ambiance de la salle d’attente m’a fait penser à certaines nouvelles de Maupassant où des hommes décident ainsi de raconter leur premier amour. Mais la Normandie du XIX° siècle n’a vraiment rien à voir avec le Bengale du début du 20e !

La campagne normande est autrement plus vivante que ces Indiens qui se caressent du regard. On se demande pourquoi ces hommes sont transis d’amour pour des jeunes filles qu’ils n’osent à peine regarder. Bref, j’ai découvert ce livre sans être passionnée ni même émue mais intéressée par ce pays aux mœurs si éloignées du nôtre. La quatrième histoire, celle de l’écrivain qui se souvient du temps où lui et ses trois amis étaient amoureux de la même jeune fille est celle que j’ai préférée. On imagine bien les trois adolescents rendant tous les services possibles pour être proches de la jeune fille, en tout bien tout honneur, évidemment.

Citations

Certaines phrases qui m’ont agacée mais est ce un effet de la traduction ?

Les répliques monosyllabiques ne facilitent pas la poursuite d’une conversation mais les obèses sont des êtres sociables et grégaires.
(et vlan pour les obèses !)

Ses lèvres, ni trop pleines ni trop minces, au modelé ferme, avaient sans doute l’habitude de donner des ordres en quelques mots.
(ou comment juger quelqu’un un peu rapidement , non ?)

Exemple d’amour bengali, une jeune femme inconsciente et des jeunes garçons amoureux

Mona Lisa, tu ne sauras jamais à quel point nous avons exulté, le bonheur que nous avons éprouvé au fil des jours et des nuits, pendant la mousson de 1927, dans le vieux quartier de Paltan. Notre ferveur ne s’est jamais démentie dans l’obscurité peuplée d’ombres effrayantes…Si elle disait : « Oh », cela nous émouvait autant qu’un air de flûte ; si elle disait « eau », nous avions l’impression d’être submergée par les fleuves du monde entier.

On en parle

Pour l’instant je n’ai pas trouvé de blogs parlant de ce livre.

Traduit de l’anglais par Annick Le Goyat.

4
Sous la forme de sept lettres adressées à un dirigeant Chinois, venu visiter L’Inde pour comprendre le dynamisme de ce pays , Balram Halwaï se charge de le lui expliquer. Pour moi, c’est un livre à offrir à tous ceux qui ont visité l’Inde ou qui veulent le faire. On est loin de l’idée que les pauvres sont heureux dans leur misère et n’envient pas notre facilité de vie. Certaines descriptions sont à la limite du soutenable, par exemple l’hôpital public, où le père du personnage principal mourra sans avoir vu de médecin, dans des salles d’une saleté repoussante. La corruption est partout, les familles dominantes ne lâchent pas un iota de leur puissance et si, dix pour cent de la population vit bien sur le dos des quatre vingt dix pour cent de malheureux qui se tuent gratuitement à la tache, c’est que les familles sont autant d’otages aux mains des puissants barons de cette mafia.

Toute la société indienne est passée au crible et rien ni personne ne sortent indemnes du regard attentif et accusateur de Aravind Adiga. Sur la quatrième de couverture on lit « Roman écrit au scalpel et même à la chair du sous-continent… » C’est vrai.

Pour autant le talent de l’écrivain ne rend pas ce livre étouffant, mais implacable. Je me suis dit que je me servirai de ce livre pour expliquer pourquoi je n’irai jamais en Inde (Pour être très honnête, j’ai beaucoup de mal à voyager…) Le passage sur la description du Gange répond à une de mes interrogations : Comment peut-on prendre un bain dans le Gange qui visiblement sert à tout dans ce pays ? Réponse il ne faut surtout jamais le faire.

Citations

Je vous déconseille fortement un bain dans le Gange, à moins que vous n’aimiez avoir la bouche remplie d’excréments, de paille, de fragments de corps humains détrempés, de charognes de buffles, et de toutes sortes d’acides industrielles.

 

En résumé il y avait autrefois mille castes et destins en Inde. De nos jours, il ne reste que deux castes : les Gros Ventres et les Ventres Creux.
Et deux destins : manger ou être mangé.

 

 Il existe trois maladies majeures dans ce pays, monsieur : la typhoïde, le choléra, et la fièvre électorale.

 

Les rêves des riches ne coïncident jamais avec ceux des pauvres, n’est ce pas ? Toute leur vie, ces derniers rêvent d’avoir assez à manger et de ressembler aux riches. Et de quoi rêvent les riches ?
De perdre du poids et de ressembler aux pauvres.

Traduit de l’anglais ( de l’Inde) par Christiane Besse

4
Très beau livre et il m’a obligée à lire lentement, cela signifie que le livre me passionne autant pour son histoire que son écriture. On y lit la difficulté de « sur »vivre au Bengladesh. Beaucoup de thèmes sont abordés avec une grande délicatesse, la protection de la nature, les rapports dans le couple et la violence des conflits dans cette région où les populations sont parfois à la limite de la survie. La description du raz de marée est absolument saisissante. Le mélange des mythes et des faits naturels est très intéressant. Pour une fois, dans un récit à propos de l’Inde les castes et les religions sont au second plan, et on y retrouve donc les valeurs d’humanité commune à toutes les civilisations.