Éditions la brune au Rouergue, 412 pages, août 2026.

 

« Qui craint de souffrir souffre déjà de ce qu’il craint » (Montaigne)

Sur ma photo deux livres qui m’ont fait du bien cet été, l’un fait 412 pages, l’autre 115, j’ai lu d’une traite le premier, le second beaucoup plus lentement. Tous les deux décrivent la force de la poésie : l’humain ne serait être entier sans la littérature et tout le monde peut se retrouver dans un texte poétique. Pour cette lecture d’Yvan sur Sin City, merci à lui. Mais je l’ai vu depuis chez Cath.L. Et chez Athalie.

Le roman de Caroline Hinault est drôle enlevé et fait un bien fou au moral. J’espère que les professeurs le liront car il décrit des aspects essentiels de leur métier : le plaisir d’enseigner et la joie de jouer avec la langue chez les professeurs de littérature.

Quand le récit commence, le corps enseignant est attaqué par un virus mystérieux « le fatum ». Cela se déroule toujours de la même façon, ils entendent de façon répétitive la marche funèbre de Chopin. Cela résonne dans leur tête de plus en plus fort et devient insupportable (au sens fort de ce mot), puis cela s’arrête et ils ne peuvent plus prononcer un mot sauf « Poï » . Face à cette catastrophe sanitaire, le gouvernement est impuissant et pour comprendre, on envoie un jeune attaché ministériel en Normandie, dans le lycée Blaise Cendrars, là où, le patient zéro a été pour le première fois atteint par le « fatum ». Il va suivre les cours de Madame Boukary, dans une seconde F. Le lycée est au milieu d’une cité où résident des gens pauvres et quelques pavillons dont presque tous les habitants fuient ce lycée jugé à problème par des gens très à l’aise financièrement.

Les moments de vie qui se passent dans la classe de Madame Boukary sont tous savoureux, et moi qui, aujourd’hui à Dinard ne connaît que des retraités « bien élevés », je me suis régalée du langage des jeunes et de leur à propos. Ce roman va à l’encontre de tout ce qu’on entend sur l’enseignement aujourd’hui : oui, les profs peuvent être heureux dans leurs classes, non, les adolescents ne sont pas que des abrutis , mais la façon de les intéresser a changé. Mais est-ce si différent des cours de ma génération ? j’ai eu des profs pour qui, ressortir le Lagarde et Michard permettait d’avoir de bonnes notes, et d’autres qui savaient nous faire entrer dans les textes  : tous les professeurs de français utilisaient les mêmes manuels mais le résultat en classe n’avait rien à voir. Madame Boukary met toute son énergie à ce que les jeunes lisent et entrent dans les textes pour se les approprier. Ses méthodes sont étonnantes et son énergie incroyable. Pendant ce temps là l’épidémie continue et Monsieur Reverdy continue ses observations. Il retrouve tous les Week End sa femme, parisienne pur jus qui travaille dans le luxe et un fossé commence à s’installer entre eux

Chaque chapitre commence par un petit texte pris dans la bagage culturel de Monia Boukary et nous sommes le plus souvent dans le lycée, dans la classe de seconde F ou dans la salle de prof. Jusqu’à la fin, l’auteur réussira à me faire rire, dans la dernière page on apprend que le fatum a évolué il s’attaque maintenant aux personnes les plus riches de la planète mais eux ce n’est pas la marche funèbre qu’ils entendent mais Cloclo dans « le lundi au soleil  » !

Je passe sous silence la partie à laquelle j’ai moins adhéré : le parti « Sens Unique » et la chaîne de télévision caricature de CNews . Cette charge manque trop de nuance. Je vous laisse découvrir aussi comment l’écrivaine se sort de son idée d’épidémie, bravo à son imagination !.

et je vous laisse avant de lire mes extraits avec Chopin .

 

 

Extraits .

Début.

1 (roman)
 « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide.
Louis Aragon, « Aurélien
 La meuf est une tornade, on l’a prévenue. Il l’attend dans la salle des profs un gobelet fumant entre les doigts. Pour l’instant, personne à l’horizon. Le voyant de la machine à café clignote. Une muraille de casier lui fait face. Quinze septembre. 9 h 48. Le calme avant la tempête de 10 heures, (la récré est à 10h05 mais cette complexité a saisir le temps réel est si facilement escamotable par le langage que ce serait dommage de s’en priver.)

Jugement d’élèves sur un prof.

Il avait 54 ans, une petite bedaine et le service public chevillé au corps. Prof de math au lycée Aimé Césaire de l’académie de Normandie depuis vingt ans, Patrick Débord était globalement apprécié de ses élèves, ces derniers synthétisant ainsi le suc de son enseignement  : » En vrai , ça va, il explique bien et rend vite les copies. » Certains ajoutaient néanmoins que ses chemises, par contre, c’était pas possible. »

Ça fait tellement de bien de lire des romans qui font sourire, deux appartements différents.

 Il ouvre la fenêtre de la cuisine, qui donne sur le balcon, totalement beige la cuisine, « crème » plutôt (tropisme normand ?) : des placards crèmes, un plan de travail crème, une table, crème .
Il imagine Bérénice dans le appartement du 11e arrondissement ( 72 m² entièrement rénovés, parquet, moulures, canapé taupe « Cinna », meubles vintage. Cinquième étage sans ascenseur, mais proche du square de la Roquette. Gros potentiel. Possibilités de reconfigurer pour une chambre d’enfant, si jamais. Un prêt sur vingt ans, malgré les apports considérables. Le soulagement d’avoir enfin signé avait été presque aussi intense que de ne plus avoir à faire à l’agent immobilier, avec ses formules creuses et ses chaussures pointues.)

Un débat : solution au « fatum ».

 Il est certain qu’il va falloir accélérer la création de logiciels pédagogiques qui permettent de faire vraiment cours, poursuit Michel, imperturbable. Je pense qu’il faut être optimiste, ce n’est qu’une question de mois. Vous savez, ajoute l’éditorialiste avec un petit sourire provocant, peut-être qu’il y aura du bon à sortir de tout ça et qu’on se rendre à compte qu’on a tout simplement plus besoin de profs.

Propos de prof impliquée .

 Je ne plaisante pas, monsieur Reverdy, réaffirme-t-elle avec gravité, je les aime vraiment, je tiens à eux, ce qui leur arrive « m’affecte ». Même et peut-être, surtout les pires relous. J’ai une passion pour l’âge adolescent, c’est comme ça, ils sont insupportables et émouvants. Gauches et superbes. Et cette colère … Oui, il faut beaucoup aimer les élèves pour pasticher Duras, il faut beaucoup les aimer, pour faire ce métier.

Paris friqué opposé au lycée normand.

 Bérénice aussi est crevée, qui croûle sous le boulot, pire et meilleure période de l’année, les riches n’en finissent plus de claquer des fortunes pour sortir dans les rues, tirés en laisse par de rectangulaires sacs siglés. Elle aura sans doute une super prime, cela dit. Dans sa parfaite robe en tissu peau de pêche asymétrique, elle l’a supplié, il y aura des « peoples » Zoé me l’a dit un réalisateur, je crois, et un écrivain en vogue, je ne sais plus leur nom. Un écrivain. Bon. La phrase échangée l’autre jour au détour d’un couloir avec Boukary rejaillit ; ils parlaient de la hauteur à laquelle elle plaçait la littérature, « tout en haut, là », et puis elle avait lancé très sérieuse : ce qui ne me m’empêche pas d’avoir plus de considérations pour mon boulanger que pour beaucoup d’écrivains.

Portrait de Monia Boukary.

« Celle-là qui n’a trouvé que la littérature pour vivre »
 Celle qui ne s’insurge plus quand quelqu’un lui dit les phrases-puzzles anti-prof : alors encore en vacances/ bientôt les vacances,/c’est quand les vacances/ bah quand même les profs vous avez les vacances, parce que, dit-elle, c’est trop compliqué à expliquer ce sentiment de responsabilité, de tenir entre tes mains quelque chose d’essentiel et de tellement fragile, quelque chose qui vit, se tisse et s’élabore en permanence, ce grand défi humain, chaque jour recommencé d’entrer dans une salle pleine de jeunes êtres humains, bourrés de soif et de peur de grandir, de ne pas savoir comment faire avec ce corps ces idées, ce bordel que ça a l’air d’être un adulte, ce truc mystérieux, tellement jeunes qu’ils croient encore qu’il y a une initiation secrète, qu’un moment on se réveille, paf, « responsable » justement transformé, qu’on sait faire, les impôts, les gosses, les partis politiques, fixer une étagère, organiser les vacances, une machine de linge, vivre heureux, alors non, elle ne dit plus rien, que chacun se complaise dans sa bêtise si ça lui chante.