Édition 1018 traduit de l’an­glais (Irlande) par Marie-Claude Peugeot

Dans les commen­taires de « Route One » Domi­nique disait que ce roman lui rappe­lait « Les saisons de la nuit ». Je pensais trou­ver un billet sur son blog mais rien . Peu importe, j’ai lu avec grand inté­rêt ce roman (grâce à elle) qui, en partie, raconte la construc­tion du métro de New York en 1916. Mais c’est aussi un roman qui raconte la vie des exclus aujourd’­hui qui trouvent dans le métro le moyen de survivre. Un person­nage en parti­cu­lier qui est un véri­table acro­bate et qui a trouvé un lieu inac­ces­sible au commun des mortels car il faut esca­la­der des poutres au dessus des voies ferrés
Bien sûr ces deux histoires vont se rejoindre, car cet homme, Tree­frog, complè­te­ment détruit et qui s’au­to­mu­tile sans cesse , s’ap­pelle en vérité Clarence-Nathan Walter et est le petit fils d’un des construc­teurs du métro. Cela on le sait petit à petit, mais ne vous inquié­tez pas , je ne divul­gâche pas la fin qui est étonnante.

la base du roman se fonde sur un acci­dent (réel ?) quatre hommes creu­saient sous la rivière de l’Hud­son quand tout à coup trois d’entre eux ont été aspi­rés par l’eau et sont sortis au dessus d’un geyser dans la rivière de l’Hud­son. Hélas, le quatrième est mort ense­veli dans la boue de la rivière. Walter un travailleur noir va régu­liè­re­ment voir la veuve de cet ouvrier et il élève sa fille. Quelques années plus tard, les deux person­nages vont s’ai­mer et se marier. Cela nous vaut des passages boule­ver­sant sur le racisme au États-Unis et la diffi­culté de vivre un couple mixte et encore, à New York, ils ne sont « que » victime du racisme dans le Sud ils auraient été tués. Comme le sera son fils Clarence qui a eu le malheur de vouloir décou­vrir la région natale de son père.

Son petit fils ne connaît pas le vertige donc il travaillera à la construc­tion des buil­dings, on retrouve « Ciel d’Acier » de Michel Moutot mais ce n’est qu’une petite partie du roman , la partie la plus heureuse car le petit fils est amou­reux de sa femme très agréable et a une petite fille qu’il adore, ensemble ils font au vieux Walter une fin de vie souriante malgré les souf­frances que celui-ci éprouvent à cause des travaux trop durs qu’il a effec­tués dans sa jeunesse. Hélas, un drame dont je ne dirai rien, va boule­ver­ser ce fragile moment de bonheur. On retrouve le person­nage dans la lutte pour la vie dans ce qui est certai­ne­ment le pire endroit sur terre pour survivre : les tunnels du métro de New York avec sa faune d’al­coo­liques drogués hyper violente.

C’est un roman très riche, centré sur le métro : sa construc­tion et la popu­la­tion qui aujourd’­hui y trouve refuge. Les person­nages sont atta­chants même lors­qu’ils sont complè­te­ment détruits par le malheur et ce qui va avec : l’al­cool, la drogue, la soli­tude. Merci à Domi­nique pour cette tenta­tion de lecture qui complète très bien les deux romans de Michel Moutot.

Citations

La démocratie dans le travail.

Walker gagne la première partie, et Power donne au jeune noir une tape sur l’épaule.
- « Dis-donc, noiraud, tu t’es vu ? le roi de pique ! » mais Walker ne le prends pas mal. Il sait qu’ici sous le fleuve, on est en démo­cra­tie. Dans l’obs­cu­rité, tout le monde a le sang de la même couleur ‑ritals, nègres, polaks où rouquins irlan­dais c’est du pareil au même- alors il se contente de rire virgule empoche ce qu’il vient de gagner, et fait une deuxième donne.

Mariage mixte en 1930 à New York.

Une série de briques leur arrive par la fenêtre de la chambre, lais­sant des éclats de verre sur le plan­cher et ils n’ont plus qu’à coller une feuille de plas­tique qui claque au vent. Une de ces briques est enve­lop­pée dans un papier qui dit : INTERDIT AUX PINGOUISNS . Sur un autre, on peut lire : ARLEQUINS DEHORS. sur une troi­sième simple­ment : NON
William paie les dégâts et loue un autre loge­ment, ou dessus hors de portée des pierres et des cailloux lancés de la rue. Il sait qu’ailleurs, ce serait bien pire, dans d’autres parties de la ville, ils seraient déjà morts. Il a l’im­pres­sion de s’être exilé dans les airs, mais cet exil est une sécu­rité pour Eleanore. 

Toujours le racisme.

Deux soirs par mois, la diseuse de bonne aven­ture garde les petits, et Elea­nore va rejoindre Walker au Loews sur la Septieme avenue, un cinéma pour gens de couleur. Il arrive en avance ‑après avoir pointé à la sortie de son travail- , et Elea­nore descend discrè­te­ment le retrou­ver dans la salle. Quand elle arrive au bon grand, elle pose le doigt sur les lèvres d’un vieux Noir, qui la regarde passer devant lui avec éton­ne­ment. Il lui touche la main en souriant : « Allez‑y m’dame. »
Elle lui rend son sourire et se fraie un chemin jusqu’à son époux. 
L’obs­cu­rité et les dérobe aux regards bien que mariés, ils vivent une histoire d’amour illicite.

Le désespoir d’un père dont des policiers ont tué le fils.

Par un jour de semaine blafard, il enterre Clarence, aux côtés d’Ela­nore, dans un cime­tière du Bronx. 
Ses filles et Louisa sont derrière lui. Il s’age­nouille devant la tombe, mais ne dit aucune prière. À présent, les prières, ne sont plus pour lui que paroles atones – suppli­ca­tions inutiles qui, à peine pronon­cées et sorties de la gorge, retombent dans l’es­to­mac. De la régur­gi­ta­tion spiri­tuelle. Il ne veut pas voir les fossoyeur qui sont là, gras et satis­faits, au dessus du trou qu’ils viennent de creu­ser. Il saisit une pelle, jette une première motte de terre sur le cercueil de son fils. Il fait un pas en arrière, prend ses filles dans ses bras, ils rejoignent ensemble la voiture qui les attend.

Cadeau des éditions Seuil

J’avais déjà bien aimé Ciel d’acier, je ne savais pas grand chose avant cette lecture sur la construc­tion des buil­dings de New York. Je n’ai donc pas hésité à accep­ter de lire et commen­ter ce nouveau roman de Michel Moutot car je savais que l’auteur saurait me faire parta­ger ses connais­sances tech­niques sur les grands chan­tiers qui ont trans­formé les paysages aux États Unis.

Ce n’est pas un roman linéaire chaque chapitre commence par une date et un lieu, je me suis habi­tuée petit à petit à cette lecture écla­tée en compre­nant assez vite qu’un moment tout allait conver­ger en un seul point : la fin de la construc­tion de la route qui relie San Fran­cisco à Los Angeles traver­sant des contrées splen­dides mais si peu accessibles.

Les person­nages tournent tous autour de cette route pour laquelle il a fallu arra­ser des montagnes, creu­ser dans la roche construire des ponts en employant une main d’œuvre si peu consi­dé­rée. Il faut dire que ce grand pays était en crise et que le chômage était tel que personne n’était très regar­dant ni les employeurs ni les ouvriers qui étaient réduits à la mendi­cité. Nous allons suivre le destin de Will Trem­blay un enfant choyé par ses parents adop­tifs et qui devien­dra ingé­nieur de travaux publics. Il commen­cera sa carrière par la construc­tion d’un barrage à Boul­der. Cette construc­tion causa la mort de nombreux ouvriers en parti­cu­lier ceux qui creu­saient des tunnels de déri­va­tion car la compa­gnie ne voulait pas perdre de temps pour faire des aéra­tions dans les tunnels.

Will préfè­rera démis­sion­ner plutôt que couvrir ces crimes au nom du profit. Son père qui avait été tota­le­ment ruiné par la crise de 29 l’a suivi en Cali­for­nie mais hélas, il gagnera sa vie comme crou­pier et refu­sera de faire des combines malhon­nêtes, il le paiera de sa vie. Will se retrou­vera donc sur la construc­tion de la « Route ONE ». Tous ces grands chan­tiers nous permettent de voir l’en­vers du décor de ses superbes réali­sa­tions tech­niques. La misère qui a jeté sur les routes des milliers d’Amé­ri­cains ruinés est très bien décrite et c’est parfois à peine supportable.

Nous suivrons aussi une famille de Mormons qui fuit les lois qui empêchent la poly­ga­mie et qui a créé un ranch dans cet endroit qu’elle croyait inac­ces­sible. Nous allons parta­ger leur vie et connaître aussi des Indiens qui eux ont vrai­ment tout perdu : leur pays et surtout ne peuvent plus vivre comme ils le faisaient avant en harmo­nie avec la nature. Lorsque la route avance nous sommes avec le descen­dant du Mormon qui a créé ce ranch et celui-ci met toute son éner­gie à empê­cher la construc­tion de la route. Au début nous pensons qu’il veut simple­ment proté­ger les siens du regard des autres mais très vite nous compre­nons qu’il s’agit aussi de proté­ger sa fortune. Nous décou­vrons alors les mœurs des Mormons et c’est loin d’être la vie para­di­siaque présen­tée dans une des séries améri­caines, les femmes sont malheu­reuses et soumises et les enfants sont endoc­tri­nés dès leur plus jeune âge .

Le roman permet aussi de voir à quel point la société de cette époque était corrom­pue, comment de la prison les chefs de la mafia pouvaient se faire de l’argent en volant les four­ni­tures des gros chan­tiers des travaux publics, nous passons même un petit moment avec Al Capone dans la prison d’Alcatraz.

Un roman foison­nant et je devais sans cesse me repor­ter à la tête de chapitre pour m’y retrou­ver mais c’est aussi un roman fort bien docu­menté qui permet de connaître un peu mieux les États-Unis sous un regard critique mais objectif.

Citations

Paysage de Californie en 1848.

Arrivé au sommet d’un petit mont, il embrasse du regard une côte décou­pée, des rocher sombre où s’ac­crochent des cyprès tortu­rés par les vents du large, des succes­sions d’îlots et de récifs sur lesquels se brisent, dans des gerbes d’écume, les vagues du Paci­fique. Les rayons du soleil, à travers les milliards de parti­cules dorées, nimbe le paysage d’une lumière irréelle. Plus loin, ils devine des aligne­ments de falaises, succes­sion de montagnes couvertes de forêts de pins et de séquoias. Par endroits, là où s’en­gouffre la furie des tempêtes océane, des prai­ries sont pique­tées d’ar­bustes nains, comme plaqués au sol par la main d’un géant.

1848 les rares Indiens survivants.

Wild Bear -« Ours sauvage »- comprend l’an­glais, le parle mal mais assez pour racon­ter que ses ancêtres ont, pendant la colo­ni­sa­tion espa­gnole, échap­per à l’en­rô­le­ment et au travail forcé dans la mission san Carlos de Carmel en se cachant dans les montagnes. Des géné­ra­tions de fugi­tifs ont survécu dans les replis de la sierra en été, au creux de criques secrètes sur la côte en hiver, refu­sant le contact avec ces prêtres et ces colons espa­gnols, puis mexi­cains, qui avaient l’amour de leur Dieu a la bouche et l’épée à la main. Pauvres, affa­més, crain­tifs, misé­rables mais libres, heureux parfois, à l’abri de ces démons et de leurs grandes croix, gibets, prêches, inter­dits, fouets et mala­dies étranges qui ont qui ont presque rayé les indiens Esse­len du monde des vivants.

Une adoption réussie .

« Rien de trop beau pour mon Willy. Diplômé, mon fils. Et avec avec les honneurs. En route pour l’uni­ver­sité, des études d’in­gé­nieur. Mon dieu, si sa mère pouvait le voir, si Helen était encore parmi nous… Comme elle serait fière de son petit orphe­lin… Ce garçon­net au regard de chiot inquiet que nous avons décou­vert dans le bureau du direc­teur de St Cloud’s, que nous avons adopté, nourri, protégé, aimé, à nous en faire explo­ser le cœur. Pour­quoi n’est-elle pas à mes côtés pour le voir, grand adoles­cent musclé, presque un jeune homme, sourire de miel, jambes d’ath­lète et bras de statues grecque ? Quelle injustice ! »
Will n’évoque pas souvent son souve­nir. Son père s’en éton­nait un peu, au début. Mais quatre ans ont passé, c’est ainsi qu’il calme sa peine. Il apprend à vivre sans elle, de tourne vers l’ave­nir, et c’est bien. Tous deux regardent parfois, au moment du dîner, la photo enca­drée sur le mur de la cuisine, où ils sont tous les trois sur la plage, en tenue de bains. Son père pose la main sur son épaule. Il sourit, ne trouve pas les mots. Lui non plus. Elle est là, entre. Pas besoin de parler.

Les Indiens en 1850.

Ils n’ont aucun docu­ment d’iden­tité, aucune exis­tence légale, descen­dants des premiers habi­tants de ces montagnes Trans­for­mée par l’ar­ri­vée des conquis­ta­dors en clan­des­tins, fuyards perpé­tuels, pros­crits sur les terres de leurs ancêtres. S’ils connaissent chaque sentier, chaque ruis­seau et chaque séquoia géant, qu’ils traitent et honorent comme des divi­ni­tés, s’ils prédisent l’ar­ri­vée d’une tempête ou quand se lèvera le brouillard de mer, ils n’ont aucun droit face à l’ad­mi­nis­tra­tion nais­sante de l’État de Californie.