Édition 1018 traduit du japo­nais par Jean-Baptiste Flamin

Je dois cette lecture à Dasola et mes cinq coquillages seront, je l’es­père, une inci­ta­tion pour que ce livre extra­or­di­naire trouve un large public parmi mes amies blogueuses et amis blogueurs. Ce roman remplit trois fonc­tions, décrire avec minu­tie les ressorts de la justice japo­naise (depuis l’af­faire Carlos Gohn, on a tous l’idée que ce n’est pas facile de sortir de ses griffes), une réflexion très four­nie sur la peine de mort, et enfin un thril­ler bien construit. Pour moi, c’est ce dernier aspect que j’ai trouvé le moins inté­res­sant, mais sans doute parce que je suis peu adepte du genre. En revanche la descrip­tion de la justice japo­naise m’a abso­lu­ment passion­née. Le roman débute dans le couloir de la mort, à neuf heures du matin, c’est l’heure où, lorsque l’on entend des pas se rappro­cher de la cellule où on est enfermé, cela peut être ceux des gardiens qui viennent cher­cher le condamné qui doit alors être exécuté. Ryô Kihara écoute et on imagine sa souf­france puis­qu’il est condamné à la pendai­son, puis les pas passent et ce n’est pas pour lui pas cette fois… Après cette scène, il est impos­sible que vous ne vouliez pas en savoir plus ; alors vous suivrez la levée d’écrou de Jun’i­chi qui part en condi­tion­nelle après avoir fait deux ans de prison pour avoir tué acci­den­tel­le­ment un homme dans un bar. Ce départ se fait selon un rituel où le condamné ne doit son départ vers la liberté qu’à une atti­tude où il montre à quel point il se repent pour tout le mal qu’il a fait. Toute la justice japo­naise est là, il ne sert à rien de clamer son inno­cence, il faut montrer qu’on a changé, que la prison vous a changé et que vous ne recom­men­ce­rez jamais. C’est pour cela que l’on voit à la télé­vi­sion, s’hu­mi­lier devant le pays des grands patrons ou des diri­geants poli­tiques. Ils peuvent repar­tir libres car ils recon­naissent à la fois leur culpa­bi­lité et les bien­faits de la justice japo­naise qui a œuvré pour leur bien et celui de la société. (Tout ce que Carlos Gohn n’a jamais voulu faire.). Enfin grâce à Shôgi Nangô, le gardien de prison qui va recru­ter Jun’i­chi pour essayer d’innocenter Ryô Kihara avant qu’il ne soit trop tard, le lecteur est plongé dans une réflexion appro­fon­die sur ce que repré­sente la peine de mort pour celui qui l’ad­mi­nistre. Depuis « L’Étran­ger » je n’ai rien lu d’aussi marquant. Je ne dirai rien du thril­ler car je sais bien qu’il ne faut surtout pas divul­gâ­cher ce genre d’in­trigue. Un des aspects qui joue un grand rôle dans le roman, ce sont les sommes d’argent qui sont en jeu. Les parents du jeune Jun’i­chi ont versé aux parents de la victime une somme si colos­sale qu’ils sont réduits à la misère. C’est d’ailleurs pour cela que ce jeune accep­tera de partir dans l’en­quête de Shôgi Nangô car il espère, grâce à l’argent gagné, aider ses parents à sortir de la pauvreté où il les avait plongés.

Je ne voudrais pas que vous pensiez que ce roman est unique­ment une charge sévère contre la justice japo­naise, il s’agit plus exac­te­ment d’un ques­tion­ne­ment sur son fonc­tion­ne­ment et cela amène le lecteur à réflé­chir sur ce que la société recherche en empri­son­nant des délin­quants. Si c’est les écar­ter de la société, ils ressor­ti­ront et recom­men­ce­ront, si c’est les réadap­ter alors on s’in­té­res­sera au système japo­nais qui veut être certain que l’in­di­vidu a changé et ne recom­men­cera pas parce qu’il a compris les consé­quences de ses actes.

Enfin pour­quoi treize marches : d’abord il semble­rait que dans les premiers temps il y ait eu treize marches pour monter à l’écha­faud , ensuite Ryô Kihara qui souffre d’une amné­sie et ne se souvient de rien se rappelle soudain avoir gravi treize marches, et enfin il faut treize signa­tures succes­sives pour vali­der la condam­na­tion à mort avant de l’exé­cu­ter. Et évidem­ment, avant cette trei­zième signa­ture, nos deux enquê­teurs doivent boucler leur enquête. Voilà pour le suspens qui est très prenant. C’est peu de dire que j’ai aimé ce livre, j’ai été passion­née de bout en bout.

PS

Vous pouvez vous infor­mer sur l’hor­reur de la peine de mort au Japon, en tapant le nom de Sakae Menda ou Iwao Hakamada

Citations

Le procureur tout puissant

Pour avoir été lui-même jugé, Jun’i­chi n’avait pas beau­coup de sympa­thie pour les procu­reurs. Leur réus­site au concours natio­nal de la magis­tra­ture faisait d’eux l’élite de la nation. Ils agis­saient au nom de la justice, avec la loi pour seule arme, sans aucune place pour les sentiments.

La sortie de prison en conditionnelle

Une lumière diffuse , filtrée par le verre dépoli des fenêtres , confé­rait au surveillant un air plus humain , que Jun’i­chi décou­vrait pour la première fois . Mais la séré­nité que ce tableau inspi­rait au jeune homme fut balayée par la phrase suivante.
- Je m’en­gage à prier pour le repos de l’âme de ma victime, et m’ef­for­cer en toute bonne foi de l’apaiser.
Il blêmit.
« Prier pour l’âme de sa victime et s’ef­for­cer de l’apaiser… »
Jun’i­chi se demanda si l’homme qu’il avait tué se trou­vait à présent au ciel ou en enfer.

La prison japonaise

Après une alter­ca­tion avec un maton qui l’avait dans le colli­ma­teur, il avait été envoyé dans cette cellule indi­vi­duelle, minus­cule et puante, où on l’avait laissé crou­pir une semaine, les bras immo­bi­li­sés par des sangles de cuir. Sa nour­ri­ture, dépo­sée dans une assiette à même le sol, il avait dû la laper comme un chien, et quant à ses besoins il n’avait eu d’autre choix que de se faire dessus ‑une expé­rience atroce.

La peine de mort

Si jamais son propre enfant avait été tué, et que son meur­trier se trou­vât devant ses yeux, il lui réser­ve­rait à coup sûr le même sort. Cepen­dant, auto­ri­ser à rendre justice soi-même plon­ge­rait la société dans le chaos. C’est pour­quoi l’État se posait en tiers entre les parties et s’ar­ro­geait le droit de punir, d’in­fli­ger des peines à leur place. Le cœur humain était en proie au senti­ment de vengeance, un senti­ment né de l’amour porté à la personne décé­dée. Ainsi, la loi étant faite par les Hommes et pour les Hommes, la justice rétri­bu­tive et l’idée de peine de mort qu’elle implique n’étaient-elles pas naturelles ?

Édition Galli­mard. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Une belle décou­verte que cette auteure qui a un style très parti­cu­lier, entre poésie et réalisme.
L’his­toire se résume en peu de mots, une femme d’abord prénommé Éliette et qui devien­dra Phénix, est trop, mais, mal aimée par ses parents et ne saura pas, à son tour, aimer ses deux enfants : sa fille Paloma et son fils Loup. Éliette était une enfant d’une beauté incroyable et un début de talent de chan­teuse, ses parents d’un milieu popu­laire en font, naïve­ment et sans penser la détruire, une petite poupée qui chante en public en parti­cu­lier au Noël de l’usine devant tout le village. Ce corps trop beau et vieilli avant l’âge attire les convoi­tises des hommes, et détruira l’âme d’Éliette. Paloma, sa fille quit­tera, à 18 ans, le domi­cile de sa mère, un garage pour pièces déta­chées dans une zone péri-urbaine, pour se construire une vie plus calme mais elle aban­donne son frère Loup à ce lieu sans amour. Loup pren­dra la fuite en voiture sans permis et bles­sera d’autres auto­mo­bi­listes, il fera huit jours de prison. Il y a bien sûr un inci­dent qui peut expli­quer la conduite d’Éliette, mais l’au­teur n’in­siste pas, elle montre à quel point l’en­fant était mal dans sa peau d’être ainsi montrée en public à cause de sa beauté et de sa façon de chan­ter. Pour punir ses parents elle s’en­lai­dira au maxi­mum, et sa voix devien­dra désa­gréable. Bref de trop, et mal aimée elle passe au stade de rebelle et entraîne dans cette rébel­lion ses deux enfants. Le roman se situe quand Loup est en prison et que Paloma et sa mère essaie de comprendre leur passé respec­tif. Tout le charme de ce texte tient à la langue de Nata­cha Appa­nah, on accepte tout de ce récit car elle nous donne envie de la croire, elle ne décrit sans doute qu’une facette de la violence sociale et la poétise sans doute à l’ex­cès mais c’est plus agréable de la lire comme ça, cette violence sociale, que dans le maxi­mum du glauque et du violent qui me fait souvent très peur. Et pour autant elle n’édul­core pas la misère du manque d’amour mater­nel et des dégâts que cela peut faire.

Citations

L’art du tatouage

Son biceps gauche est encer­clé de trous lignes épaisse d’un centi­mètre chacune, d’un noir de jais. Sur son poignet droit, elle porte trois lignes du même noir mais aussi fine qu’un trait de stylo. Une liane de lierre, d’un vert profond, naît sous la saillie de la malléole, entoure sa cheville gauche, grimpe en s’en­tor­tillant le long de sa jambe et dispa­raît sur sous sa robe. Entre ses seins, que l’ou­ver­ture de sa chemise de nuit laisse entre­voir, il y a un oiseau à crête aux deux ailes déployées, à la queue majes­tueuse. C’est le premier tatouage qu’elle s’est fait faire à dix huit ans, pour inscrire à jamais le prénom qu’elle a qu’elle s’était choisi : Phénix. 

Impression que je partage même si, moi, j aime la ville

Georges n’a jamais aimé la ville mais il aime bien les gares. Celle-ci n’est pas trop grande, pas encore en tout cas. Il a l’im­pres­sion que tous ce qui était à taille humaine, recon­nais­sable, inof­fen­sif, est aujourd’­hui cassé, agrandi, trans­formé. Les cafés, les ciné­mas, les maga­sins, les stations services, les routes, à croire que tout est fait pour que les hommes se sentent mal à l’aise, tournent en rond et se perdent.

Portrait amusant

D’ha­bi­tude, elle est de ces femmes à ne jamais cesser de bavar­der, grandes histoires, petits détails,un véri­table moulin à paroles, et le docteur Michel soup­çonne que c’est le genre de femme à commen­ter, seule chez elle, sa vie.

Bien observé

Il y a donc ce gâteau dont l’emballage préci­sait « trans­formé en France et assem­blé dans nos dans nos ateliers »