Édition Zoé . Traduit de l’an­glais par Chris­tine Raguet

Et pour une fois le nom de la traduc­trice est sur la couver­ture, bravo aux éditions Zoé.
Il y avait pour ce livre tant de tenta­trices ‚que je savais que je le lirai, heureu­se­ment que je n’avais pas dit quand ! Aifelle en novembre 2019, Atha­lie en octobre 2019, et Kathel en juin 2020. À chaque fois, je me disais que ce roman était pour moi, je confirme tota­le­ment cette impres­sion. Merci à vous de m’avoir guidée vers ce roman.

Dans un quar­tier chic du Cap, deux femmes vieillissent, rien ne les unit, si ce n’est une haine farouche. Toutes les deux deviennent veuves au début du roman. Marion, la femme blanche archi­tecte était mariée à un certain Marc, elle découvre que celui-ci ne lui a laissé que des dettes . La vente d’un tableau acquis il y a bien long­temps pour­rait la tirer d’af­faire, il s’agit d’un tableau de Pier­neef peintre qui a une belle côte aujourd’­hui en Afrique du Sud :

Seule­ment voilà , Horten­sia a entre­pris des travaux et une grue s’est abat­tue sur sa maison et le tableau a disparu. Ne croyez surtout pas que cette anec­dote soit très impor­tante. En fait ce qui est impor­tant c’est pour­quoi ces deux femmes sont arri­vées à se haïr avec une telle force : Horten­sia, sait mieux que quiconque déce­ler le racisme ordi­naire qui dicte la conduite de Marion. Celle-ci a déjà perdu le contact avec ses enfants à cause de ses compor­te­ments humi­liants pour leur employée Agnes. Horten­sia n’a plus d’illu­sion sur l’hu­ma­nité, et elle sait très bien débus­quer toutes les peti­tesses de chacun même si elle est souvent méchante, elle est aussi très drôle et j’ai beau­coup appré­ciée quand elle bous­cule le côté dame patron­nesse de Marion. C’est une femme qui a très bien réussi dans le design et qui au contraire de Marion , n’a aucun soucis d’argent. Son mari Peter meurt et laisse une clause très étrange dans son testa­ment. Il demande à Horten­sia de prendre contact avec Emée une jeune femme de 40 ans qui est sa fille légi­time. Il manque un élément pour que le décor soit planté. La maison dans laquelle habite Horten­sia a été conçue par Marion et celle-ci aurait voulu l’ha­bi­ter. Les deux femmes vont être amenées à devoir se suppor­ter. Il n’y aura pas de renver­se­ment de situa­tion mais une sorte de paix des braves ! Au fil de l’his­toire on en apprend beau­coup sur le racisme ordi­naire en Grande-Bretagne, et les horreurs de l’Afrique du Sud . La façon dont l’au­teure nous présente les deux person­na­li­tés est passion­nante. Tout en se doutant de la suite, on laisse l’au­teur nous emme­ner sur les chemins de deux femmes qui n’au­raient jamais dû se rencon­trer. Il n’y a pas de « gentilles » mais des femmes qui ont connu une vie origi­nale, la dureté d’Hor­ten­sia cache une grande intel­li­gence et une sensi­bi­lité qui n’a jamais pu s’épa­nouir complè­te­ment . Marion est plus prévi­sible mais on la sent prête à aban­don­ner quelques une de ces certi­tudes. Enfin !

Bref, je joins ma voix à celles qui ont avant moi décou­vert ce roman, c’est un roman qui m’a laissé une très forte impres­sion et dont j’ai savouré toutes les pages.

Citations

Le ton est donné

La riva­lité était assez tris­te­ment célèbre pour que les autres repré­sen­tantes du comité se tiennent en retrait afin d’as­sis­ter au spec­tacle. Il était de noto­riété publique que les deux femmes parta­geaient une haine et une haie, qu’elles élaguaient l’une comme l’autre avec une ardeur qui démen­tait leur âge.

Marion et Hortensia

-Je suis convaincu que si on les contrai­gnait, ces gens auraient du mal à justi­fier leur droit. Des gens à l’af­fût d’argent facile, si vous voulez mon avis. 
- Quand vous dites ces gens, ce que vous voulez dire en fait, c’est « des Noirs », si j’ai bien compris ? 
- Abso­lu­ment pas et je voudrais..
- . Marion, je ne suis pas d’hu­meur aujourd’­hui à suppor­ter votre secta­risme. J’ai le souve­nir précis de vous avoir demandé de garder vos conver­sa­tions racistes pour votre propre salle à manger.

Le mari d’Hortensia

Peter n’avait jamais été croyant, mais il avait affecté des postures de croyant qu’Hor­ten­sia n’avait jamais été capable de déchif­frer parfai­te­ment. Il sifflo­tait « Morning has broken », puis l’en­ton­nait, mais il s’embrouillait dans les paroles, le cantique dispa­rais­sant dans sa gorge. Il jouait au golf le dimanche, mais à Noël il voulait des chants de Noël. Et main­te­nant, il meurt et voilà qu’il veut une église.

Les sentiments d’Hortensia

Horten­sia en vint à comprendre la qualité de sa vie aurait gran­de­ment gagné à connaître plus de colère et moins de ressen­ti­ment. Le ressen­ti­ment est diffé­rent de la colère. La colère est un dragon brûlant tout le reste. Le ressen­ti­ment dévore vos entrailles, perfore votre estomac.

L’intelligence et la jeunesse

Horten­sia était en désac­cord avec l’opi­nion répan­due qui veut que les jeunes aient l’es­prit vif et de la jugeote. Au contraire, sur ses vieux jours, elle avait décou­vert que les jeunes (d’une manière géné­rale) se proté­geaient sous une sorte de douillet cocon d’idées arrê­tées, qui les mettaient à l’abri du monde et que l’on pouvait aisé­ment prendre pour de l’in­tel­li­gence, à la condi­tion que vous, l’ob­ser­va­teur, manquiez un peu de vigi­lance dans vos appréciations.

L » histoire du papier toilette(qui permet de comprendre la photo d’Athalie)

Lara avait couru à l’of­fice pour aller cher­cher un rouleau de papier toilette et elle était reve­nue avec le papier simple épaisseur.
« Celui-là est pour Agnes, avait hurlé sa grand-mère, avant de marmon­ner » pour­quoi est-ce qu’elle va mettre ses affaires dans mon office ? »
La fillette eut l’air trou­blée. Pour­quoi sa grand-mère ache­tait-elle deux quali­tés de papier toilette ? « Parce que » avait dit Marion.
Parce que le double épais­seur est plus cher et que, compte tenu de sa condi­tion, il parais­sait parfai­te­ment raison­nable de penser qu’Agnes se conten­te­rait du simple épais­seur. La fillette posait des ques­tions sur les choses auxquelles Marion n’avait jamais eu de raison de réflé­chir, mais c’était ainsi ‑la voilà la raison. Mais les dégâts avaient déjà été faits. Lara était contra­rié, Mare­lena était contra­riée. Elle consola sa fille et fit une moue répro­ba­trice à sa mère. « Je croyais qu’a­près tout ce temps tu en aurais fini avec ces choses-là. » Marion était jugée. Amère à l’idée d’être mal comprise, elle souleva l’af­faire avec Agnès.
« Pour­quoi mets-tu tes rouleaux de papier toilette dans mon office Agnes ? Quand les courses arrivent, quand tu vides les sacs, prends ce qui te revient et mets-le dans ton studio.
-Non, patronne.
-Quoi ?
Agnès avait rare­ment l’oc­ca­sion d’uti­li­ser le mot « non » quand elle parlait avec Marion. En fait, Marion ne pouvait se rappe­ler qu’une seule fois elle l’avait entendu l’employer.
-Celui-ci n’est pas mon papier papier toilette, patronne. Le mien, je l’achète moi-même. – Pour­quoi achètes- tu ton propre papier ? avait demandé Marion. Quel chan­ge­ment avait bien pu se produire ? Elle travaillait ici depuis des dizaines d’an­nées et connais­sait les règles. Agnès, qui était en train d’es­sayer les petites taches sur le marbre du plan de travail de la cuisine, haussa les épaules.
- J’avais besoin de quelque chose de meilleure qualité, patronne.
Un jour, peu après cette conver­sa­tion, alors qu’Agnes était occu­pée avec le linge sale, Marion se glissa dans le studio pour en inspec­ter la salle de bain. Là se trou­vait le papier toilette en cause. Triple épais­seur. Elle rougit et, pour ne jamais être en reste, lors de son dépla­ce­ment suivant chez Wool­worths Marion choi­sit une grande quan­tité de rouleaux de papier toilette triple épais­seur pour elle-même.

Vieillir

- De toute façon, je suis trop vieille. Je ne peux pas avoir un copain. J’ai toutes sortes de douleurs. Trop.
-C’est ainsi, et oui.
-Quoi ?
-Ça. Vieillir. Avoir de plus en plus de douleurs.
Marion fit une grimace.
-Et essayer de tout réparer.
- Et ça marche ?
-Quoi ?
-D’es­sayer de tout réparer ?
- Pas vrai­ment. J’ai quatre enfants, Horten­sia. Trois à qui je n’ai pas parlé depuis presque un an. Je ne les vois jamais. Mare­lena, mon aînée , elle appelle, mais j’ai toujours l’im­pres­sion, quand on parle, qu’elle me braque un revol­ver sur la tempe. Et que j’en braque un sur la sienne.

Traduit de l’an­glais par Robert Fouques Duparc
Lu dans le cadre du club de lecture de ma média­thèque : thème Afrique du Sud

3
Devrait-on relire les livres qui nous ont marqués à leur paru­tion ? Je n’ai pas la réponse, mais j’ai du mal à cacher ma décep­tion pour ce livre là. Il faut dire que son écri­ture corres­pon­dait à un moment précis de l’his­toire de l’Afrique du Sud , au moment où une répres­sion terrible s’abat­tait sur tous ceux et celles qui voulaient que le monde entier sache ce que le régime de l’apartheid cachait d’hor­reurs dans son impla­cable application.

André Brink a eu le mérite, grâce à ce livre , d’ou­vrir notre conscience à l’inac­cep­table violence faite aux valeurs de l’hu­ma­nité. Un homme honnête, Ben Du Toit, simple­ment honnête, veut montrer qu’on a tué d’abord le fils du jardi­nier de l’école puis, le jardi­nier lui-même seule­ment parce qu’ils étaient noirs. Je me souviens bien combien j’avais été angois­sée par l’en­quête du person­nage prin­ci­pal Ben , au point d’avoir parfois du mal à tour­ner les pages. Le roman commence en effet par la fin , la mort de l’hon­nête et coura­geux Ben. On sait que tout finit mal, seul espoir : l’écri­vain réus­sit à écrire ce roman , il en devient un person­nage ; comme son livre est arrivé jusqu’à nous, on comprend qu’une partie de la vérité a été révé­lée au monde.

Je trouve que le roman a vieilli et il m’a fallu toute la force de mes souve­nirs pour aller jusqu’au bout. Je ne veux pas m’étendre car ce serait comme abîmer une œuvre qu’on a adorée mais je laisse à deux autres blogueuses le soin d’ex­pri­mer deux opinions opposées.

Citations

Une citation qui sert trop souvent (elle est de Tolstoï)

Toutes les familles heureuses se ressemblent. Mais chaque famille malheu­reuse l’est à sa façon.

Face à la tyrannie, je suis d’accord avec cette phrase

Je veux dire que peu de gens semblent prêts à être simple­ment humains, à en prendre la responsabilité.

La vie

Attendre, attendre. Comme si la vie était un avoir dans une banque, un dépôt qui vous serait resti­tué un jour, une fortune. Et puis vous ouvrez les yeux et vous décou­vrez que la vie ne vaut guère plus que la petite monnaie qui se trouve dans votre poche. 

Le racisme

Ils ne savent pas ce qu’ils font. Même quand ils tuent nos enfants, ils ne savent pas ce qu’ils font.. Ils croient que ça n’a pas d’im­por­tance. Ils ne croient pas que nos enfants soient des êtres humains. Ils pensent que ça ne compte pas. 

On en parle

Miss­bou­quin qui aime beau­coup et Mimi­pin­son qui n’a pas apprécié.

Traduit de l’afri­kaans par Pierre-Marie FINKELSTEIN

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La suite de l’au­to­bio­gra­phie de Brink, plusieurs d’entre vous m’ont conseille de lire Karel Shoe­man, et j’ai fait confiance à Domi­nique pour choi­sir celui-ci. Je compte sur vous pour me dire si je dois conti­nuer dans la lecture de cet auteur, parce que , je suis déso­lée Domi­nique, mais j’ai eu beau­coup de mal à comprendre pour­quoi tu as aimé ce livre.

Il a le grand mérite de nous faire comprendre d’où viennent les Afri­ka­ners qui seront dans un autre siècle les tenants de l’apar­theid , mais le procédé litté­raire est à peu près insup­por­table. Cette femme qui va mourir ne veut pas se souve­nir d’une vie pétrie d’ennuis et de rancœurs, mais les souve­nirs lui viennent à la mémoire malgré elle. Cela donne toutes deux ou trois pages .. je crois … je ne sais plus… est ce bien ainsi que cela s’est passé… est-ce elle ?

On s’at­tend à quelque chose d’énorme et fina­le­ment à force d’at­tendre on trouve qu’un crime passion­nel et le fuite d’une femme avec le frère de son mari, sont peu de chose même si c’est bien le lourd secret qu’on vos promet au début du roman, ce n’est évidem­ment pas le plus impor­tant… Le plus impor­tant , c’est le silence et l’ab­sence de réac­tion d’une fille qui a accepté la tyran­nie de sa mère. Et n’a fait aucun choix person­nel, le dur labeur de la ferme la toute puis­sance d’une femme acariâtre et mesquine qui a fait le malheur de toute sa famille.

Et ce pays où tout est difficile

En toile de fond , loin , très loin de leur vie , des noirs qu’on spolie ou qu’on frappe le plus fort possible. Reli­gion, rigueur, absence de plai­sir, médi­sance des petites commu­nau­tés rurales tout cela dans le cerveau d’une pauvre vieille fille en train de mourir et qui mélange les années et n’a rien connu de la vie.…

Domi­nique ! Help ! Si les autres romans de cet auteur sont du même bois, j’arrête !

Citations

Les spoliations de noirs

Papa se tenait sur le seuil de la porte , en silence, et je revois encore Maman , juste derrière lui, lui donner une tape dans le dos et lui murmu­rer à l’oreille : » dis à cette espèce de Hotten­tot de décam­per ! » Je m’en souviens comme hier :Maman vêtue de sa robe noire , ses paroles, et ce petit geste d’im­pa­tience . Un beau jour , quel­qu’un avait décou­vert ‚ou décidé, que le lopin de terre sur lequel vivait Jan Baster était situé sur notre ferme et lui avait ordonné de déguerpir. 

La mémoire

Le passé est un autre pays : où est la route qui y mène ?

On en parle

« à sauts et à gambades » bien sûr, et « le mange livre  » tout aussi enthou­siaste (je me sens bien seule !).

41wjfKX35fL._SX295_BO1,204,203,200_Traduit de l’an­glais de l’Afrique du Sud par Bernard Turle.

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Brink, André Brink ! 
Je dois à cet auteur la révé­la­tion de ce qu’a été l’Afrique du Sud : un pays tragique et superbe. Depuis Une saison Blanche et Sèche , j » ai lu avec passion ses romans : Un turbu­lent silence, Au plus noir de la nuit… Il a su, avec un talent incom­pa­rable ‚entraî­ner ses lecteurs dans les méandres des passions humaines. ET … Il vient à Saint-Malo , aux « éton­nants voya­geurs » , avec son auto­bio­gra­phie Mes bifur­ca­tions.

C’est un des meilleurs conteurs que je connaisse, et c’est, encore une fois, ce talent là qui m’a le plus inté­res­sée dans ce très long récit. Il y fait le point sur tous ses parcours. Il a pris tous les chemins des révoltes et là où l’in­jus­tice essaie d’étouffer l’es­prit de liberté ‚André Brink met son talent et sa noto­riété au service de ceux qui luttent. Bien avant d’être un écri­vain célèbre dans le monde entier, il a été un petit Afri­ka­ner élevé par des parents aimants mais tout natu­rel­le­ment racistes et cher­chant à éviter tout contact avec la popu­la­tion noire qui les entourait.

Jeune étudiant, c’est en France, en côtoyant des étudiants noirs, qu’il pren­dra conscience de l’hor­reur de la situa­tion dans son pays. De retour chez lui il ne cessera , alors, de parti­ci­per très acti­ve­ment à la lutte contre l’Apartheid, prenant souvent de très grands risques. Il retourne en 1968 en France et cela m’a amusé de lire ce qu’il a pensé des événe­ments de mai 68 en France.

Le livre mêle ses expé­riences et évolu­tions person­nelles et les conflits du monde que ses posi­tions coura­geuses l’ont conduit à connaître. Il le dit lui-même il est plus écri­vain que poli­tique. Il a été amené à s’ap­puyer sur des idées révo­lu­tion­naires qui ont provo­qué bien des tragé­dies elles-aussi,la partie critique de ces idéo­lo­gies me manque un peu. Il fait, également,la part belle aux femmes rencon­trées et aimées pour certaines d’entre elles, à la passion.

Son livre se termine très tris­te­ment car l’Afrique du Sud est gouver­née par des incom­pé­tents et des corrom­pus. La violence y fait, encore, beau­coup de victimes , la seule diffé­rence , c’est qu’au­jourd’­hui elle est exer­cée par des noirs contre les blancs ou des noirs riches. Entre le chef d’une police dépas­sée ou tota­le­ment corrom­pue, une ministre de la santé qui veut lutter contre le Sida avec de l’ail et des décoc­tions de plantes, on se dit, hélas ! que ce pays est bien mal parti. Dans ce chapitre on peut lire ce qu’il avait déjà écrit dans un article du Monde paru en 2006.

Par soucis d’honnêteté, André Brink cite tous les noms des personnes qu’il appré­cie où qu’il critique , on est parfois un peu submergé par tant de noms incon­nus et de préci­sons sur les circons­tances de ces rencontres . Cela alour­dit son récit et je dois avouer que j’ai parfois sauter des pages. Ses mémoires four­millent de moments très diffé­rents. Comme le dit le titre, André Brink a bifur­qué souvent.. mais sa ligne de conduite a toujours été : un fil rouge tendu entre la liberté et le respect de l’être humain.

Citations

Pour consoler tous ceux et celles qui comme moi se désespèrent de ne pas savoir bricoler

Je ne sais vrai­ment rien faire de mes dix doigts . Et même avec quatre ou trois ou deux.
Cela dit, mon incom­pé­tence n’a jamais altéré ni mon enthou­siasme ni ma déter­mi­na­tion. Au contraire. Je raffole des outils de menui­se­rie. Plus ils sont chers et inutiles, plus ils me plaisent . Des plus sophis­ti­qués, comme des meuleuses d’angle , perceuses, tour­ne­vis élec­triques ou scies à chan­tour­ner , aux plus simples comme les pinces , marteaux et burins de base. Je les respecte , je les révère , je les adore. Le seul problème, c’est que je ne sais pas m en servir . En théo­rie , oui. Mais en pratique. Qu’à cela ne tienne , je n’ai pas peur d’essayer.

La bêtise

Je dois à Naas le plai­sir douteux d’avoir rencon­tré une femme aussi stupide que char­mante, épouse d’un troi­sième secré­taire à Berne, égale­ment aussi stupide que char­mant . Un jour elle se lança à corps perdu dans une discus­sion très intense sur la résur­gence de l’an­ti­sé­mi­tisme. Elle avança sa propre opinion très mûrie : « voyez-vous , j’ai beau­coup réflé­chi à ce problème et je crois que l’an­ti­sé­mi­tisme tient beau­coup à la haine qu’ont les gens pour les juifs. »

Une injure à laquelle je n’avais jamais pensé

Un jour, elle avait remis à sa place un oppo­sant poli­tique parti­cu­liè­re­ment vani­teux en disant que quel­qu’un comme lui aurait dû s’abs­te­nir de s’im­pli­quer dans la vie publique.
« Que voulez vous dire ? » S’en­quit-il avec une grimace méprisante.
« Il est évident, rétor­qua-t-elle (entra autres, elle était sage-femme) qu’à votre nais­sance, ils ont enterré l’en­fant et élevé le placenta. »

L’exil

Mazisi ne connais­sait pas un traître mot de fran­çais mais crut recon­naître le mot zoulou « lapa », qui signi­fie aussi « là-bas ».
Plus tard , il expli­qua qu’il n’avait pas été surpris que le gendarme lui parle en Zoulou : de son point de vue, c’était tout natu­rel. Ce qui l’avait surpris, et qui lui avait fait plai­sir, c’est que le Fran­çais ait immé­dia­te­ment reconnu dans son inter­lo­cu­teur un Zoulou. À comp­ter de ce jour, Mazisi aima les Français.

L’apartheid

Ce n’étaient pas les meurtres,les atro­ci­tés, les muti­la­tions et les tortures que l’on consi­dé­rait, en fin de compte comme le pire mal perpé­tré par l’apar­theid, mais ceci : la violence faite aux esprits, les émotions mises à nu, la souf­france abru­tis­sante infli­gée aux indi­vi­dus et aux générations.

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Traduit de l’An­glais (Afrique du Sud) par Fran­çoise ADELSTAIN.

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C’est la première fois que ma parti­ci­pa­tion à « masse critique » de Babe­lio est un succès total. Je ne pense pas que j’aurais entendu parler de ce livre autre­ment et c’est injuste pour la qualité de ce récit. Ce roman est abso­lu­ment passion­nant surtout pour la pein­ture de l’Afrique du Sud dans les années 60. J’ai une petite réserve à propos du parcours initia­tique du jeune Simon, je le trouve un peu trop naïf mais ça n’enlève rien à la force et donne un peu d’humour au roman.

Le récit démarre dans un lycée de la capi­tale de « l’état libre d’Orange », le héros se retrouve confronté à un élève avec qui il a partagé ses années de primaire, Fanie. Un tour­noi de tennis est orga­nisé entre leur lycée plutôt clas­sique et un lycée profes­sion­nel fréquenté par des afri­ka­ners que les lycéens anglais méprisent en les appe­lant « les Clefs-à-molette ». Chaque rappel de ce qui s’est passé entre Fanie et Simon, est l’occasion pour le héros de se replon­ger dans son enfance. Nous voyons alors se dérou­ler la vie dans une petite ville de province afri­ka­ner, c’est à peu près l’horreur. Racisme, into­lé­rance, stupi­dité et étroi­tesse d’esprit tout cela béni par une reli­gion obscu­ran­tiste sont au rendez-vous. Les adultes sont d’une lâcheté et d’une bêtise incroyables. On a parfois du mal à croire que tout cela se passe dans les années 60, on se dirait au début du 20° siècle. Le racisme n’est pas tant envers les noirs qui sont à peu près absents du livre, c’est entre les afri­ka­ners et les anglais et entre les diffé­rentes religions.

Une person­na­lité noire sera l’objet d’un souve­nir : une femme, Mary qui, pendant 8 ans, a lavé les cheveux dans un salon de coif­fure et est mariée avec le jardi­nier de la famille de Simon. Un blanc prend sa place et elle est chas­sée sans aucun état d’âme : c’est la loi ! Il faut dix ans dans le même emploi pour qu’un noir puisse rester dans une ville blanche. Mary retour­nera dans une tribu à des centaines de kilo­mètres qu’elle ne connaît pas, lais­sant derrière elle un mari tota­le­ment désem­paré. L’humour vient de la person­na­lité de la mère de Simon qui est un peu moins conven­tion­nelle que les autres habi­tants du bourg. Le récit de l’instituteur sadique est terrible, mais hélas plau­sible (et cela pas seule­ment en Afrique du Sud).

Le jeune Simon se forme peu à peu à la sexua­lité des adultes dans un pays entiè­re­ment sous la domi­na­tion de la reli­gion, c’est vite de l’ordre du péché, même si c’est un prêtre qui l’initie à la mastur­ba­tion « réci­proque ». Steve, l’ami de Simon et Fanie, a le malheur de ne pas être de leur commu­nauté, donc il sera jugé et condamné et mourra en prison parce que la femme du pasteur est sure qu’il est pédo­phile (ce qui n’est pas prouvé) alors que le prêtre lui semble très bien être accepté par la commu­nauté et peut conti­nuer à initier les jeunes garçons. Bref un monde étroit et pervers où l’originalité est consi­dé­rée comme une offense aux « bonnes » mœurs.

J’ai été sensible à l’écriture de Michiel Heynes, (comment ne pas l’être ! et bravo à la traduc­trice), c’est un grand écri­vain : il est nous entraîne dans un monde que je ne connais­sais pas, nous fait sourire parfois et nous fait décou­vrir bien des ressorts cachés de l’âme humaine.

Citations

Le rugby étant le plus impor­tant, en réalité l’unique, déno­mi­na­teur commun de la culture blanche en Afrique du Sud.

Nous en avions donc conclu que le père de Fanie était un homme sobre, et Louis van Niekerk avait déclaré d’un ton péremp­toire : « C’est pour ça qu’il est fils unique. »

Son père l’avait retiré de l’école pendant un an parce qu’il avait décou­vert une réfé­rence à la théo­rie de l’évolution dans notre manuel de sciences naturelles.

Elle figu­rait comme dans notre livre d’histoire au titre de foyer d’une petite tribu indi­gène « amicale » ‑ce qui signi­fiait que les autoch­tones n’avaient opposé aucune résis­tance à l’occupation de leur terre par les Voor­trek­kers* (boers)

Je révé­rais tant l’autorité que je respec­tais même un de ses repré­sen­tants aussi perverti que Mr De Wet ; je n’ai jamais perdu l’espoir absurde de plaire à cet homme dont le bonheur consis­tait à faire mail aux autres.

Klasie allait prou­ver que les Boers avaient en réalité gagné la guerre, en démon­trant de façon déci­sive que les histo­riens anglais avaient falsi­fié tous les récits des combats, étant donné le fait bien connu que, ayant inventé l’écriture, les Anglais peuvent habiller la vérité à leur image.

On en parle

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