Éditions Nami, 300 pages, mai 2026

Traduit du coréen par Marion Gilbert.

Voici donc un roman feel-good coréen. Tout est fait pour qu’on se sente bien avec cette grand-mère, Gumnam, qui non seulement régale les clients de son petit restaurant de Séoul, mais qui agrémente chaque repas à emporter d’un petit mot plein de bonté et de sagesse qui se termine toujours par ces mots : « See you again » .

Nous suivons plusieurs de ses clients : une jeune femme qui se sent obligée d’abandonner son bébé qu’elle a eu avec un malfrat, un jeune homme qui rate sa vie car il porte le même nom qu’un excellent joueur de foot, ce qu’il n’est pas, un livreur d’œufs frais qui chante très bien, un SDF qui cherche à manger, une infirmière qui est désespérée de ne pas avoir d’enfant, et enfin Minjeong, la fille adoptive de Gumnam artiste peintre à New York.

La bonté et la clairvoyance de Gumnam va aider tous ses clients à résoudre leur problème, et tout se termine pour le mieux, un peu moins pour elle, mais elle ira quand même à New-York le rêve de sa vie.
C’est le genre de roman dont on tourne les pages en se demandant ce que l’auteure va inventer pour nous donner le sourire et elle y arrive toujours, alors que les personnages sont parfois dans des galères incroyables. Les recettes coréennes de Gumnam sont là pour agrémenter le tout, c’est un peu comme si on visitait ce pays avec un tour opérateur, avec un guide décidé à nous montrer ce pays sous son meilleur aspect. Je ne pense pas que la vie soit ainsi faite mais je n’ai pas détesté me promener dans Séoul et rencontré ces personnages ; même si j’ai des doutes sérieux sur leur existence. On est tellement loin du livre HWANG SOK – YUONG, c’est aussi une autre époque je suppose qu’entre le monde désespéré de l’un et celui-ci un peu (beaucoup) à l’eau de rose la réalité doit être entre les deux, comme souvent.

Extraits.

Début du prologue

 Un matin, à l’aube, l’heure où le ciel se part de violet car le soleil n’est pas encore levé, l’introduction de « Moon River « résonnait dans tout le « hanok » à travers une enceinte Marshall, beige.

Début du roman.

«  Une journée de plus a montré mes talents de cuisinière ! » Pensa Gumnam en ouvrant d’un coup sec la baie vitrée en accordéon. L’air frais du matin pénétra instantanément dans la salle de Manna Doshirak. Une légère bise fit tintinabuler le carillon décoré de poissons, accroché à la porte d’entrée et les premiers rayons du soleil se reflétaient sur la vitrine bien lustrée. Gumnam se connecta à l’enceinte via Bluetooth, grâce aux gros caractères affichés sur son écran de téléphone, qui lui permettait de voir facilement les touches sans avoir besoin de loupe.

Cette recette ne me fait pas tellement envie.

 Bientôt, les pommes de terre dévoilèrent leur chair lisse et brillante.
 Après les avoir fait cuire et écraser, Gumnam y ajoute délicatement du jambon, du concombre, finement coupé, de la mayonnaise, de la moutarde, du sucre, du sel et du poivre, puis mélangea le tout. Elle coupa le côté d’une brioche moelleuse en deux pour y fourrer une grosse cuillère de salade ou plutôt deux, faisant presque craquer l’autre côté. Elle compléta la boîte avec une sauce aux œufs poissons et à l’avocat ainsi que du bœuf mijoté dans de la sauce soja.

 

 

 


Éditions Serge Safran, 247 pages, février 2016

Traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot 

 

Toujours dans la série des romans qui ne sont jamais sortis de la médiathèque de Dinard, j’ai donc lu ce roman d’un écrivain très connu dans son pays. Je ne suis pas certaine de contribuer à lui trouver un lectorat.

Nous suivons la vie d’un certain Chun, qui dès les premières pages de ce livre annonce qu’il va partir faire la guerre au Vietnam aux côté des américains, sans aucune conviction, mais plutôt parce qu’il ne sait pas quoi faire de lui-même. Ensuite, l’auteur qui a des points communs avec son personnage, raconte la lente dérive du personnage et de ses amis. Dans les années 60, la jeunesse coréenne, a essayé plusieurs fois de soulever le régime très autoritaire mis en place en Corée du sud, la répression fera de nombreux morts chez les étudiants. Chun et ses amis traversent la pays pour vivre autrement, cela ressemble un peu aux gauchistes des années 68 qui partaient pour élever des chèvres sur le plateau du Larzac.

Cela aurait vraiment pu donner un roman passionnant, car on sent que la Corée est traversée par des conflits passés dont elle se remet mal et actuels qui sont très violents. Et une population très courageuse mais plongée dans une misère dont je n’avais aucune idée. J’ai bien écrit : « on sent cela » , mais ce n’est absolument pas le sujet du roman. Chun est anti héros parfaitement ennuyeux, rien ne l’intéresse dans la vie, son seul but est de ne pas s’insérer dans une société qu’il déteste. Cela nous vaut un survol de la réalité scolaire et universitaire qui visent à formater une jeunesse et jamais à l’épanouir. Dans les année 60 en Europe aussi la jeunesse se révoltait contre un système scolaire obsolète et répressif. Et , petite remarque, le système scolaire coréen n’a pas beaucoup changé, il est un des plus compétitifs du monde.

Bref, j’ai lu jusqu’au bout ce roman, en cherchant à comprendre ce pays alors que l’auteur ne voulait que se raconter lui-même et les errances de sa jeunesse, même les paysages semblent ordinaires alors que lorsqu’on va les voir sur le net, ils semblent superbes.

Extraits.

Début.

 C’est cet hiver-là que fut décidé mon départ pour le Viêt Nam.
 J’avais d’abord été loin d’imaginer que le bataillon, auquel j’étais affecté avait été désigné pour y être envoyé en renfort. Mais l’ordre d’intégrer l’École spéciale pour le combat de jungle ne tarda pas à être signifié à notre unité. Notre destination une fois l’entraînement terminé ne faisait pas de doute. Je n’en fis pas un drame. Au contraire, j’allais enfin me lancer dans quelque chose qui n’avait rien d’abstrait : mourir ou survivre, telles étaient les deux possibilités qui allaient s’offrir à moi.

Après la guerre de Corée.

 J’étais obligée de mentir à mes parents qui ne pouvaient oublier qu’avant de perdre leur fortune, ils étaient des citoyens respectables ayant reçu une éducation moderne. D’un côté, j’étais semblable à ses mioches de journaliers du plus bas de l’échelle sociale, mais de l’autre, je restais le fils chéri d’un couple de réfugiés originaires du Nord, ruinés, mais survivant grâce à l’amour-propre de ceux qui avaient appartenu à une ancienne famille aisée. Du moins étais-je cet être double dans mon quartier et dans mon école, située à la périphérique de Séoul. Mes parents avaient suivi des études poussées sous l’occupation japonaise, 0n’avaient jamais été ouvriers ni paysans, avait un temps joui d’une vie culturelle, fréquentant les cinémas, les grands magasins, les cafés ou les restaurants, dans la capitale de l’état, appelé Mandchoukouo que les impérialistes japonais avaient érigé au nord de la péninsule coréenne.

Lui et ses amis dans un musée.

 Il y avait, cependant une remarquable statue de Maitreya en méditation, un pied posé sur la cuisse de l’autre jambe et une main touchant le menton. Sa position était parfaitement harmonieuse, mais ce qui était mystérieux, c’était qu’en même temps, on avait l’impression qu’il hésitait, comme sur le point de sortir de cette immobilité. Une fois dehors, nous fîmes une pause sur les degrés en pierre.
– Ne visitons plus les musées, proposai-je
Inho était également de cet avis.
– Quand on se fixe des objectifs, ça gâche le voyage. On va se laisser porter par le courant tout simplement. 
– Cela dit, on ferait mieux de décider où on va après, tu ne crois pas ?
– On ne devrait pas se rendre à Puyô ?
 Nous étions d’accord pour ne rien planifier, mais comme nous n’avions pas d’autre idée, nous décidâmes d’aller à Puyô comme l’avait suggéré l’homme du train.

 

 


Éditions Phébus, 314 pages, octobre 2025

Traduit de l’anglais(Corée du Sud) par Lou Gonse

 

Quelle plongée dans un pays que l’on connaît si mal ! (et pour cause, il est tellement refermé sur lui-même) : la Corée du Nord. Même si une partie du roman se passe en Corée du Sud, l’essentiel du roman se passe sous la dictature communiste.

Le roman commence de nos jours, dans une maison de retraite en Corée du Sud, une jeune femme récemment divorcée, y travaille et elle décide d’écrire des biographies des résidents très âgés. Pour cela, elle demande aux gens de se définir avec trois adjectifs, une femme très âgée presque centenaire, lui dit qu’il lui faut au moins huit mots : « esclave, reine de l’évasion, meurtrière, espionne, amante et mère ». Et finalement, elle lui confiera sept cahiers dans lesquels elle lui raconte sa vie. L’auteure dit qu’elle s’est inspirée de la vie de sa grand-tante qui a fui la Corée du Nord. Le récit ne suit pas la chronologie, mais c’est très facile de s’y retrouver car chaque chapitre donne la date des cahiers de Mook Miran, la résidente de la maison de retraite. Sa vie commence par son enfance dans les années 1930, sa mère est une femme extraordinaire mais hélas son père est frustre et hyper violent, elle comprend qu’elle doit sauver sa vie et celle de sa mère en empoisonnant son père. (meurtrière) Ce moment de sa vie décrit la Corée avant l’occupation japonaise, avec quelques membres d’une église américaine où elle apprend l’anglais et certaines valeurs. Tout le drame de son enfance vient de la frustration de son père qui sent que sa femme est beaucoup plus raffinée que lui et il lui en veut au point de la battre et de lui faire perdre un œil. Ensuite lors de l’occupation japonaise, elle sera effectivement une esclave sexuelle dans une des nombreuse maisons créées par l’armée japonaise pour satisfaire les besoins sexuels de ses soldats, elle se lie d’amitié avec une autre esclave qui lui fera du bien en racontant sa vie d’avant où elle avait été mariée avec un homme qu’elle n’aimait pas mais qui était très doux. Les parents coréens avaient si peur que les jeunes filles soient enlevées par les soldats japonais qu’ils cherchaient à les marier le plus site possible. Cette jeune esclave meurt de tuberculose et Mook Miran réussi à s’enfuir, elle repart en Corée du Nord et prend l’identité de cette jeune femme, c’est le seul moment de vrai bonheur pour elle, mais très vite la Corée du Nord se referme sur elle et va exiger d’elle qu’elle devienne espionne. C’est elle aussi qui va former sa fille adoptive et qui deviendra aussi une espionne, elle ne peut pas avoir d’enfant puisque les japonais lui ont enlevé l’utérus quand elle a eu une enfant au bordel .

J’ai vraiment été passionnée par le récit de leur formation d’espionne et la vie en Corée du Nord. La façon dont dans ce pays, dès le plus jeune âge, on forme les esprits à l’autosurveillance et à se méfier de tout ce qu’on peut dire, permet de comprendre comment on supprime toutes velléités de divergences avec la doctrine officielle. L’horreur de ce régime est total, et la famine des années 90 est absolument terrible. La mère et la fille finiront par sortir des griffes de ce régime à travers un lot de souffrances incroyables. J’ai beaucoup aimé le personnage du mari de Mook qui a très vite su que ce n’était pas sa femme qui lui était revenue mais qui a décidé de l’aimer quand même avec une telle patience et tendresse que cela réconcilie avec l’humanité.

Si la Corée vous intéresse ce livre est pour vous, c’est en plus un livre qui plusieurs fois explique que savoir raconter des histoires permet la survie à ceux qui les écoutent même s’ils vivent dans les pires conditions d’horreur, on peut aussi s’évader par l’imaginaire. J’ai pensé, alors, au livre de Joseph Czapski : Proust contre la déchéance  : on peut donc sortir de l’horreur par la littérature, dans ce roman c’était plutôt par le fait de savoir raconter la vie heureuse et insouciante d’avant.

Je ne connaissais pas cette déviance : la géophagie (manger de la terre) mais cela m’a permis de mettre sur ma photo un tas de terre fabriquée par madame Taupe, c’est bien la première fois que je lui trouve un intérêt ! (je n’ai pas pour autant goûté la terre)

Lire l’avis du blog « mot à mot » Alex.

Extraits.

 

Début du prologue.

 L’idée me vint pendant mon divorce.
 J’avais quarante sept ans et des kilos en trop. Je n’avais pas d’enfants pour combler ma solitude, mes jours silencieux. Je n’étais pas l’une de ces femmes modernes, indépendantes qui décident tôt de ne pas avoir d’enfants. J’avais voulu en avoir un, mais mon mari ne pouvait pas m’en donner -son oligospermie m’avait-il dit. J’aurais aimé tenter une FIV, mais il avait refusé jugeant le processus trop humiliant. J’étais furieuse lorsque j’appris qu’il s’était inscrit dans une célèbre clinique de fertilité à Gangnam avec cette autre fille de douze ans sa cadette, un mois avant que notre divorce soit prononcé.

Début du roman : la cinquième vie.

 Ce n’était pas un vrai fantôme bien sûr, nous n’étions pas certains qu’elle fût vierge non plus. Nous l’appelions ainsi à cause de ces vêtements un « hanbok » taupe clair taillé dans sa chanvre épais, une robe que seules les pleureuses portent ou les vierges fantômes des contes, des beautés envoûtante mortes trop tôt, tourmentées de rage à l’idée de n’avoir jamais eu d’époux.

Manger de la terre.

 J’attendais toujours de trouver la terre parfaite. Sa viscosité devait être celle d’un riz au jasmin cuit à la vapeur, suffisamment pâteuse pour former une cuillerée, mais assez friable pour être remportée par un souffle. Trop d’humidité gâche le plaisir, transforme la terre en gadoue que la bouche associe aussitôt à des excréments. Au premier coup d’œil, la teinte devait être chocolat au lait. En l’observant de plus près pourtant, on découvre de minuscules particules de diverses couleurs. La plupart sont d’un beau noisette, donnant à la perle de terre son goût distinctif de noix. Celles couleur de suie réveillent la langue avec leur amertume de café noir. Les granulés blancs, brillants, comme des gemmes mais durs comme du silex, sont les plus rares : ils donnent une touche métallique raffinée, comme du sang sur les lèvres. La bonne combinaison pourrait transformer une pincée de terre en une pincée de paradis. J’adorais la façon dont elle glissait, crépitait sous mon palais, telle la caresse du chat. Même si je savais que cela érodait mes dents, je ne parvenais pas à arrêter.

Le soupçon .

 Le silence n’aida pas mais rétrospectivement rien n’aurait pu aider. Cela est dû au caractère particulier du soupçon. Il ne s’agit jamais réellement d’un soupçon. C’est une conviction masquée. Donnez lui un peu de temps et il finira par se muer en certitude.

Début de la guerre de Corée.

 Au début, la guerre n’était qu’un désagrément. Lorsque je retournais dans mon village après des années d’absence, les camarades aux brassard rouges s’étaient infiltrées dans le quotidien des villageois, les harcelant à coups de rassemblement obligatoires et de meetings hebdomadaires, appelant même les femmes mariées à se former pour devenir sentinelles. Les villageois se mirent alors à disparaître. Des rumeurs à propos de la chaleur du sud, libre d’obligations partisanes, attirèrent certains rêveurs du nord comme ma mère et ma sœur qui, selon les voisins étaient partis il y a bien longtemps.

L’horreur du régime coréen du Nord.

Cheol était un « kotchebi », l’un des trop nombreux orphelins engendré par la période de famine de masse et de crise économique survenue dans les années 1990, qui avait décimée un quart de la population nord-coréenne. Il n’avait aucun souvenir de sa mère, qui l’avait abandonné quand il avait trois ans, et son père ouvrier au « songbun » bas les avait confiés, son frère aîné et lui à un orphelinat. Son frère y était mort de la fièvre typhoïde, et Cheol s’était enfui peu après. Il n’avait jamais revu son père. 
(PS le songbun c’est le degré de confiance par rapport à la doctrine communiste)

Espions.

 Contrairement à ce que l’on croit souvent, l’espionnage n’est pas très éloigné des mondanités. La plupart des informations échangées ne sont pas le résultat d’actions coupe-gorge, mais de conversations prosaïques dans les cafés ou des restaurants. Les renseignements sont rarement obtenus par des James Bond à temps plein, bien plutôt par des anonymes las, infidèles et bedonnants assis dans de petits bureaux. L’information en elle-même n’est pas toujours de nature confidentielle : il s’agit d’un mélange de ouï-dire d’articles de journaux et de magazines. Le travail d’un agent se résume parfois à trier et mettre en forme ces morceaux publics de puzzle, à lire les connexions sous-jacentes soigneusement dissimulées..


Éditions Christian Bourgeois, mars 2025, 376 pages.

Traduction de l’anglais (États-Unis) par Laura Bourgeois

 

Dans un précédent article, j’ai évoqué mon plaisir à lire des romans autour de la nourriture et des restaurants, ce livre je l’ai acheté dans une librairie qui fait aussi restaurant (Au chien qui lit  à la cale du Mordreuc). Il raconte la douleur d’une jeune femme d’origine coréenne par sa mère, et américaine par son père, qui accompagne sa mère atteinte d’un cancer mortel. La relation à sa mère est compliquée, car celle-ci a beaucoup de mal à exprimer son affection pour sa fille qui va rejeter l’autorité stricte à la coréenne pour devenir plus américaine que n’importe quelle jeune américaine. Mais quand sa mère tombe malade, sa fille se rend compte à quel point sa mère l’a aimée. Cela ne passait par les mots, ni par des câlins, mais par un soucis constant de lui faire plaisir à travers des plats qui demandaient parfois une journée entière de travail. Sa mère savait observer la moindre de ses réactions lorsque sa fille mangeait, son état de fatigue, son besoin de dynamisme, son envie de changement ou au contraire son envie de retrouver un plat de son enfance, et elle adaptait sa cuisine en fonction de tous ces critères.
Lorsque sa mère tombe malade, sa fille va essayer de lui redonner ce que sa mère lui a prodigué toute sa vie, l’amour à travers des plats coréens. C’est compliqué, car cela exige un retour vers une culture qu’elle a repoussée, refusant même de faire l’effort d’apprendre la coréen.

L’intérêt de ce roman est multiple

  • L’amour maternel
  • La cuisine coréenne et toutes les saveurs qu’elle contient.
  • La culture coréenne
  • Le parcours d’une jeune fille qui est à cheval entre deux cultures
  • L’accompagnement d’une maman atteinte d’un cancer mortel

Michelle a mis du temps à comprendre combien sa mère l’aimait, car en Corée dire qu’on aime son enfant et lui faire des compliments peut lui porter la poisse. Et pourtant cette mère a aimé son enfant au point d’avorter pour pouvoir se consacrer entièrement à sa fille. Elle a échoué à lui transmettre la langue et la culture de son pays mais elle lui a donné l’amour de cette cuisine complexe qui remplit ce roman d’odeurs et de sensations gustatives si bien décrites. La maladie va rebattre les cartes et Michèle va essayer de retrouver la langue de la famille de sa mère.

C’est un beau roman, un peu répétitif à propos des plats coréens mais qui donne, aussi, très envie de les goûter. La maladie et le deuil sont traités de façon originale grâce à l’évocation de la cuisine et cela permet d’alléger un récit qui serait seulement sombre sans cela.

Extraits

Début.

 Depuis que maman est morte je pleure dans les rayons du H Mart.
H Mart est une chaîne américaine de supermarchés asiatiques. Le H évoque une expression coréenne, « han ah reum » qui signifie plus ou moins les bras chargés de victuailles ». H Mart, c’est le lieu de rassemblement de tous les jeunes venus étudier aux États-Unis car ils y trouvent la marque de nouilles instantanées qui leur rappellera le goût du pays.

Portrait de sa mère.

Elle grignotait peu et ne prenait pas de petit déjeuner. Elle préférait le salé.
Je me souviens de toutes ces choses, car c’est ainsi que ma mère témoignait son amour. Pas avec de pieux mensonges ni avec des mots d’encouragement et d’affection. Mais par une observation fine de ce qui apportait de la joie aux autres. Elle conservait cette information soigneusement pour les mettre à l’aise et les choyer sans même qu’ils ne s’en rendent compte. Ceux qui préfèrent le ragoût noyé dans du bouillon, les sensibles au piment, ceux qui détestent les tomates, les allergiques aux fruits de mer, les grands mangeurs, elle n’oubliait rien. Elle se souvenait du banchan dont on avait vidé la coupelle en premier, de sorte qu’au prochain passage à la maison, elle en prévoyait une portion double.

L’ennui des ado dans une petite ville américaine.

Mais la plupart du temps, on se contentait de rouler en écoutant des CD, voire de s’aventurer à une heure de route, jusqu’au lac artificiel Dexter ou à celui de Fern Ridge, juste pour s’asseoir sur le quai et regarder les eaux sombres, noires comme le pétrole dans la nuit, étendue sinistre qui servait d’oreille à l’expression de notre confusion identitaire et émotionnelle. 

Le cancer.

 Je n’arrivais pas à me faire à l’idée de ce diagnostic. Eunmi était si guindée. Elle n’avait que quarante huit ans. Elle n’avait jamais fumé une seule cigarette de sa vie. Elle faisait du sport et allait à l’église. En dehors de nos rares soirées poulet entre célibataires elle buvait peu. Elle n’avait jamais embrassé personne. Les femmes comme elles ne pouvaient pas attraper de cancer.

Des plats coréens (et je ne les ai pas tous notés !)

Tteokbokki (pourquoi commencer un mot par une double consonne)
Tangsuyuk
Pojang-macha.
Seolleongtang.
Gochuang
Sannakji (plat de pieuvre découpée vivante)
Banchan.
Kimchi de concombre 
Kong pa
Des feuilles de perilla
Anju (encas)
Heamul pajeon.
Jjajangmyeon.
Miyeok muchin 
Samgyetang.
Soondubu jjigae
Yukgaejang.
Yusanseul.

 

Traduit du coréen par Lim Yeon-hee et Mélanie Basnel, lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Un petit livre étonnant et fort instructif. Je salue d’abord la performance de l’auteur qui s’est mis dans la peau d’une femme pour écrire ce livre. Il y arrive très bien et il a eu bien raison de choisir ce point de vue pour nous faire comprendre pourquoi son pays est si peu attractif. Un homme peut se réaliser dans un travail qui sera quand même une lutte de tous les instants pour sortir du lot, mais pour une femme les barrières sont encore plus hautes et peu d’entre elles arrivent à les franchir et à s’épanouir. Et pourtant, les femmes n’ont pas le poids des interdits religieux et au moins sur le plan de la sexualité, elles sont libres. Mais pour le reste que de contraintes ! En réalité, tout est déterminé par l’origine sociale, si vous êtes née dans une bonne famille, vous habitez dans un beau quartier, votre logement sera spacieux et confortable, vous n’échapperez cependant pas à la terrible sélection mais aurez 99 % de chance d’aller dans une bon établissement secondaire et donc 90 % de chance d’entrer dans une bonne université, Vos parents pouvant payer pour vous, dans le cas où vous n’êtes pas au niveau le nombre de cours particuliers qu’il vous faudra pour réussir votre concours d’entrée à l’université dans laquelle « il faut » aller. Ensuite le tapis rouge se déploie devant vous et vous aurez la carrière de cadre à laquelle vous aspirez et vous ferez le mariage qui convient. Aucune chance pour vous, si vous venez d’une université moyenne, vous serez un cadre moyen. Et si vous n’avez pas réussi vos études vous resterez au bas de l’échelle sociale.
Ce qui révolte notre héroïne Kyena, c’est que tout le monde accepte cet état de fait sans même ressentir la moindre révolte, à commencer par ses parents qui ont trimé toute leur vie pour vivre dans un logement sans aucun confort. Tout le roman est écrit en alternance, sa vie en Corée qui est étriquée, laborieuse et épuisante, et sa vie en Australie qui sans être idyllique lui semble paradisiaque. Comme la photo sur la couverture Kyena sent qu’elle peut vivre dans ce pays où elle se sent libre, je lui laisse la parole pour que vous compreniez son choix

Si je ne peux pas vivre dans mon pays…c’est parce qu’en Corée, je ne suis pas quelqu’un de compétitif. Je suis un peu comme un animal victime de la sélection naturelle. Je ne supporte pas le froid ; je suis incapable de me battre de toutes mes forces pour atteindre un but : ; et je n’ai hérité et n’hériterai jamais d’aucun patrimoine. Mais tout ça ne m’empêche pas d’avoir le culot d’être salement exigeante : je veux travailler près de chez moi, qu’il y ait suffisamment d’infrastructures culturelles dans mon quartier, que mon boulot me permette de m’accomplir personnellement, etc. Je chicane sur ce genre de choses.

Voilà pourquoi elle crie très fort, et je pense qu’après avoir lu ce roman vous la comprendrez.

Pourquoi je suis partie ? Parce que je déteste la Corée

Citations

Classe moyenne pauvre

Ma famille vivait et vit aujourd’hui encore dans un très vieil immeuble délabré dont les matériaux de construction et les encadrements de fenêtres étaient de très mauvaise qualité dès le départ. Chaque année en octobre, mon père recouvrait les fenêtres avec d’épaisses feuille de plastique, mais ça n’empêchait pas l’air glacial de pénétrer dans la chambre au plus fort de la saison froide. Quand le vent soufflait, il faisait gonfler les feuilles de plastique vers l’intérieur. Ces jours-là, nous avions beau mettre le chauffage au sol au maximum, seuls les endroits où passaient les tuyaux était chauds. Ailleurs dans la pièce on était transi de froid. Dans le lit, on avait le bout de nez gelé.

 Les contraintes qui pèsent sur la jeunesse

Je n’ai pas d’avenir en Corée. Je ne suis pas sorti d’une grande université, je ne viens pas d’une famille riche, je ne suis pas aussi belle que Kim-Tae-hui. Si je reste en Corée, je finirai ramasseuse de détritus dans le métro.

Le paradis australien

Quand on devient australien, on peut toucher des indemnités chômage sans rien faire, et quand on attrape une maladie grave, on est soigné gratuitement. Quand on achète pour la première fois une maison, on touche vingt mille dollars d’aide de la part de l’État. On reçoit aussi plusieurs dizaines de milliers de dollars pour financer les études universitaires de ses enfants. En bref tout est merveilleux. En additionnant tout ça, on peut dire que la nationalité australienne vaut environ un milliards de Wons coréen.