Éditions Stock, 283 pages, janvier 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Il paraît que nous mourrons deux fois : la première à l’instant où notre cœur s’arrête ; la seconde, et celle-ci de façon moins violente, mais définitive lorsque plus personne ne se souvient de nous.

J’avais beaucoup aimé « La Cache » de cet écrivain, il explorait son appartement parisien pour comprendre la vie de la famille de son père, marquée par le sort des juifs pendant la guerre 39/45. Je faisais remarquer qu’il y avait une absente dans ce récit sa mère. Dans ce roman , il fouille le passé de la famille de sa mère, et on comprend pourquoi elle était absente du premier livre, comme son père elle devait être dépressive et ses parents ont divorcé. Mais aujourd’hui l’auteur passe des vacances dans la maison de douanier de son grand père. Ernest est un personnage complètement falot qui en dehors d’une photo est totalement absent sinon par des procès de réclamations incessante car pendant la guerre sa maison a souffert des bombardements. Et lui aussi, est certainement neurasthénique.

Le reste de la famille est plus intéressante, en particulier deux sœurs institutrices, mais hélas la tuberculose a bien sévi et l’auteur le raconte avec beaucoup de précision. Et le titre du roman, c’est qu’à Barfleur la mer attaque sans cesse la côte et que la maison sera peut être menacée un jour. Il trouve dans cette maison des poèmes, il aurait aimé les attribuer à une de ses tantes, Madeleine qui a tant lutté contre la tuberculose. Cette quête l’entraîne à travers les écoles normales, les sanatoriums, les écoles primaires, le couple Freinet, la résistance …

Il y a vraiment quelques belles pages sur la mer et les paysages battus par le vent, mais je n’ai pas réussi à m’intéresser à ce roman. Mais, je le redis, cet auteur a vraiment un très beau style.

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Extraits

Début.

 Ils sont cinq, et ils me regardent. Ils flottent au milieu de la photo, dans un paysage nébuleux, évoquant une tonnelle ou une charmille. Une lumière venue dont ne sait où forment autour d’eux un halo trouble. Ils planent dans un au-delà luminescent. Je les ai toujours vus là, accrochés dans la première pièce en entrant au-dessus du secrétaire en acajou. Enfermés dans leur guérite rectangulaire, ils gardent les lieux. Je les retrouve à chaque séjour étonnamment présents, à la fois vifs et hiératiques, dégageant un envoûtant magnétisme, paraissant même rajeunir à mesure que je vieillis.

Comment en effet ? Et surtout, pourquoi ?

 Comment écrire la biographie de quelqu’un présent dans la mémoire de personne ? D’un employé subalterne dépourvu et, plus encore, privé d’histoire. D’un douanier qui n’a rien à déclarer ? D’un homme, pas seulement muré dans le silence, d’un homme sans mot, atteint d’une forme, d’aphasie ?

Passage sur la tuberculose.

 La tuberculose a déclaré la guerre à la population du Val de Saie. Une guerre qui rappelle la peste des siècles passés, une guerre totale, une guerre invisible dont personne n’ose dire le nom.
 Le mot fait trop peur. Il équivaut à un arrêt de mort. Il passe pour une tare héréditaire. Le médecin lui-même évite de le prononcer, il élude souvent avec l’accord tacite des familles. Il n’a pas de véritable remède à leur offrir autant, alors autant ménager leur réputation. Il se contente de leur donner des recettes de grand-mères, du repos, du calme, des fécules, quelques ventouses qui laissent de grandes taches violacées sur la peau, et de la carnine une mixture élaborée à partir de sang bovin, vendue sous la marque, Le Franc.
 On considère la phtisie comme une dégénérescence. La rançon du vice, la paresse, une plaie sociale à l’égale à l’égal de l’ivrognerie et de la civilisation sortie tout droit des taudis et des caniveaux. Ceux qui s’en vont des poumons sont marqués de la croix indélébile des lépreux. Un signe d’infamie frappe leur maison pendant des générations. Dans les écoles où les mairies, des affiches illustrées par un dessin de Caran d’Ache, appellent à combattre un péril national, des milliards de bacilles, aussi menaçants qu’une armée ennemie, éructés, vomis, portillons, éternués, mêlés à la poussière et à la crasse. Dans un bourg où tout le monde se connaît, et où tout finit par se savoir, mieux vaut diagnostiquer une bronchite ou une pneumonie..


Éditions Gallmeister, 274 pages, novembre 2025

Traduit de l’américain par Laura Derajinski

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

En 2017, j’avais déclaré que plus jamais je ne lirai cet auteur, que mon club de lecture m’avait découvrir avec le roman « Aquarium«  ; j’avais évidemment oublié (hélas !) cette déclaration, et j’ai donc lu un deuxième roman de cet auteur et j’espère bien que la prochaine fois je me souviendrai de ma tristesse en lisant ce roman.. Pourtant le sujet est très intéressant et même la façon dont le traiter est originale. Je raconte rapidement l’histoire de la pauvre jeune-fille Aica qui vit dans une petite île des Philippines. Sa famille est très pauvre, son père est un alcoolique violent. Un jour un étranger, Bob, arrive dans son beau bateau blanc, Aica n’a qu’un but se faire faire un bébé par Bob pour avoir une rente à vie. La première partie du roman, raconte toutes les hésitations de Aica et l’envie de Bob de posséder le corps de cette jeune fille. Finalement, elle part avec lui, commence alors la deuxième partie, Aica se rend compte que Bob ne lui fera pas de bébé car il s’est fait faire une vasectomie. Elle sait qu’alors elle s’est prostituée sans doute pour rien. Elle décide de tuer Bob , et commence la troisième partie, elle est bloquée dans son voilier car elle veut que le corps de Bob soit dévoré par les poissons avant de repartir. Pendant cette attente, elle rencontre Andy qui lui à l’opposé de Bob est d’accord pour faire des bébés à toutes les femmes philippines qu’il rencontre.

Commence alors la quatrième partie, elle rentre vers son île en se sachant enceinte. Et commence alors, une lutte à mort avec sa famille et les gens de son village, en particulier le chef qui veut absolument attirer les touristes dans leur petite île et qui attend de Bob (dont tous ignorent le triste sort), l’argent nécessaire à la construction d’un hôtel pour recevoir les visiteurs. Aica ne pourra que s’enfuir de ce village qui maintenant la déteste au plus haut point.

Un des aspect qui m’a intéressé, c’est la façon dont la jeune fille apprend peu à peu à se servir du bateau, il est certain que cet auteur connaît la navigation, et comprend bien comment une jeune peut se débrouiller sur une bateau même sans y connaître grand chose.

Pourquoi ai-je des réserves à propos de ce roman ? Ce n’est pas très juste de ma part, mais je déteste cette histoire, je n’ai aucune peine à imaginer que cela existe, mais ces riches occidentaux qui dépensent en un repas au restaurant de quoi faire vivre un mois une famille de pêcheurs, et qui peuvent donc s’offrir une jeune fille pour presque rien, me dégoûtent profondément. Aica, est calculatrice, meurtrière, menteuse, mais elle vit dans une telle misère que l’auteur comprend ce qui l’a amenée à cette conduite. Elle dialogue sans cesse avec elle et passe son temps à regretter ses décisions, qui sont toutes plus catastrophiques les unes que les autres, elle est prise dans une spirale infernale mortifère. Le meurtre de Bob est insoutenable et assez peu compréhensible. Je lui attribue quand même trois coquillages, car je pense que ce que décrit David Vann est plausible sinon exact. C’est triste !

Bref, ce roman pourra vous plonger dans un désespoir profond si par hasard vous aviez bon moral et confiance dans l’humanité.

Extraits

Début.

 Quand l’étranger apparaît pour la première fois, la mer est calme. Les grains de sable, bien à plat sur la plage, l’air doré. En compagnie d’enfants plus jeunes, Aica se tient sur une large branche de bois flottée, aux côtés de son amie, Ana Mae.
– Il est seul, dit Ana M.ae, il a un voilier.
Le voilier, amarré à la vue de tous dans la crique voisine, un mât unique, une coque blanche et lisse. Aica n’aime pas entendre ces mots prononcés à voix haute. C’est son rêve depuis trop longtemps. Ça devrait rester secret.

Ce que veut fuir Aica.

Aica a rincé le riz deux fois et le met à cuire sur le feu. Du charbon de bois en plein milieu de la maison, tant de fumée, et l’odeur aussi. Une gazinière ne ferait pas de cendre, pas de chaleur intense. Il suffirait d’allumer et de l’éteindre. Et un frigo pour conserver les aliments plus d’un jour sans avoir aller saler. Et des toilettes avec une chasse d’eau pour ne plus avoir à puiser de l’eau dans un récipient. Et une douche pour ne plus être obligée de se rincer avec un seau, Et plus de père ivre ne plus jamais l’entendre ni le voir.

Une scène bien racontée du danger du bateau à voile.

 Aica s’agrippe à la voile et grimpe sur la bôme, qu’elle enjambe, puis elle s’allonge sur le ventre et avance centimètres par centimètres jusqu’à l’extrémité. Avec le roulis, elle pourrait facilement tomber. Il ne faut pas qu’elle se blesse par-dessus le marché, elle est désormais au-dessus du cockpit, au-dessus du taud, elle continue à défaire la fermeture éclair et elle atteint enfin le bout.
 Elle doit à présent ramper à reculons par-dessus la voile, ce qui est bien plus difficile mais elle y parvient une progression lente puis elle se redresse en arrivant au-dessus de l’escalier. Elle descend et détache la corde qui maintient la bôme.
 La baume et la voile claquent de gauche à droite dans le mouvement des vagues. Aica fait attention de rester à bonne distance, tandis qu’elle retourne au mât.
(…)
 La grand voile est lourdes, elle gonfle dans le vent et se plaque contre Aica. À deux ou trois mètres de haut à peine et la corde est déjà tendue trop difficile à tirer, alors Aica la bloque avec le winch. La corde ou la voile ou le mât ou le winch pourrait se casser sous la pression et la force du vent, mais elle ne sait pas comment faire autrement, alors elle actionne le mécanisme du winch en utilisant la vitesse, la plus lente et la plus douce et elle regarde monter la voile.
 Le bateau avance à présent, il avance déjà et Aica est pleine d’excitation. Elle va peut-être réussir à sauver son bébé après tout, elle se précipite au gouvernail pour essayer de régler le cap sur l’autopilote. Elle devrait partir vers l’est, elle tourne la barre à gauche pour aller au sud puis à l’est, la bôme et la voile claquent soudain vers le côté opposé et soulève le bateau sous la violence de l’impact. Mais rien ne semble casser elle trouve l’est sur la boussole, règle autopilote et appuie sur le bouton. Elle repart vers le mât, dépasse l’escalier de la cabine, prends garde de ne pas perdre d’équilibre, mais une vague soulève soudain le côté du bateau la bôme tourne brusquement et Aica est fauchée, elle s’envole au-dessus du pont, si vite qu’elle ne voit plus rien sauf le bleu de l’eau quand elle y plonge (…)
Le bateau déjà si loin, si impitoyable. Entraîné par l’autopilote et la voile. Même la grand-voile partiellement hissée suffit à lui donner plus de vitesse que n’importe quel nageur.


Éditions La Table Ronde , 177 pages, aout 2025

Traduit de l’anglais par David Fauquemberg

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard

 

J’avais noté ce titre après avoir lu le billet de Cath.L , d’ Athalie, d’Ingannmic et … ce roman est au programme du club de lecture. Quel plaisir de lecture, ! je n’ai vraiment pas grand chose à ajouter à leurs billets, mais j’espère tout simplement à mon tour vous donner envie de le lire, comme vous y invite sa si belle couverture.

À la fin du livre, l’auteure donne les sources qui l’ont amenée à écrire ce récit : Au milieu du 19° siècle, des pasteurs écossais ont eu envie d’échapper à l’église presbytérienne pour fonder l’église libre d’Écosse, et en même temps les grands propriétaires terriens ont chassé de leurs terres des petits paysans qui souvent avaient du mal à leur payer le fermage et ont trouvé plus rentable d’installer des immenses troupeaux de moutons qui ne demandaient que peu de main d’œuvre.

Dans le roman, un pasteur, John Ferguson affronte dans une très grande pauvreté, car il fait partie de ceux qui veulent fonder l’église libre d’Écosse, voilà pour l’aspect religieux. Pour le fait de société, un propriétaire peu scrupuleux veut récupérer son île dans les Orcades. Il promet beaucoup d’argent à John, le pasteur, s’il se charge de chasser le dernier paysan. Dans cette île vit Ivar, un homme qui, il y a longtemps, n’a pas voulu suivre ce qui lui restait de famille détruite par une succession de tragédies. Il n’a vu aucun autre humain depuis une dizaine d’années, quand John arrive dans son île, celui-ci glisse au bas de la falaise et est sauvé d’une mort certaine par Ivar. Les deux hommes ont quelque chose à cacher à l’autre, Ivar s’est approprié le calotype (j’ai appris le mot !) de Mary la femme tendrement aimée du pasteur. Quant à John il doit dire à celui qui lui a sauvé la vie et qui le soigne qu’il est venu pour l’expulser de son île. Grâce aux soins d’Ivar, une solide amitié va s’installer peu à peu entre les deux hommes.

Le roman se passe au milieu d’une nature extraordinaire et avec deux hommes qui ne parlent pas la même langue, et pourtant ils doivent arriver se comprendre. C’est un autre centre d’intérêt la découverte d’une langue disparue qui est si riche pour décrire les réalités de la nature, sachez qu’il y a tant de mots différents pour décrire la mer et ses différents états .

gilgal : tumulte dans la mer

skreul : agitation dans la mer avec de fortes déferlantes, et notamment le bruit de celles-ci lorsqu’elle déferlent autour des rochers immergés.

pulter : mer creusée ou croisée.

Yog : mer forte avec des vagues courtes et hachées.

L’auteure décrit très précisément la vie d’Ivar faite de gestes simples et d’une observation attentive de tous les phénomènes de la nature, on sent sa grande empathie avec tous ses personnages, ce qui fait ressortir la cruauté des grands propriétaires terriens qui, eux, n’ont aucune considération pour les pauvres fermiers.

J’ai une petite réserve sur le dénouement, mais j’ai tellement aimé ce roman que je n’insiste pas plus, à vous de voir, Athalie a aimé la fin, et Cath, comme moi, un tout petit bémol.

Extraits

Début

 Il regrettait soudain de ne pas savoir nager – cette ceinture de flottaison paraissait bien fragile et cela ne l’avait pas rassuré qu’on lui dise de ne pas s’alarmer, que les hommes non plus ne savaient pas nager.
 Chaque fois que la barque s’élevait, il apercevait la côte rocheuse, les falaises, l’absence du moindre lieu où débarquer ; chaque fois qu’elle descendait, les rochers disparaissaient, remplacés par un mur gris, liquide.

Religion en Écosse.

 Le plus probable c’est qu’à ses yeux, il n’y ait guère eu de différence entre un ministre presbystérien et un autre – pas un seul à sa connaissance, n’ayant protesté contre le fait, qu’on chasse les gens de domaines comme le sien pour les remplacer par des moutons. Qu’ils fussent restés au sein de l’Église établie ou bien partis rejoindre la nouvelle, cela n’y changeait rien – ils étaient tenus à l’art de ces affaires.
 D’ailleurs la doctrine presbytérienne de la Providence s’était révélée, être une aubaine à l’heure de l’déplacer les gens – en leur rappelant, comme elle le faisait, que les évènements de leur vie n’étaient ni plus ni moins que le déploiement de la volonté de Dieu ; que toute souffrance résultant de leur expulsion, n’était qu’une punition divine pour leur péchés.

Se comprendre sans parler la même langue.

Ivar n’était pas loquace. Il parlait rarement, et quand il le faisait, ses phrases étaient courtes.
 S’y entrelaçaient quelques mots que John Ferguson croyait reconnaître -une poignée de termes ressemblant à ceux qui, en anglais, signifiaient poisson, tourbe, mouton, jour, regarder, moi ou je, mais prononcés avec un accent tel qu’il était impossible d’en être absolument certain. Difficile d’isoler quoi que ce soit de familier, tant ces mots s’entremêlaient avec tout ce qu’il ne connaissait pas et ne pouvait deviner, si bien qu’à peu près tout ce que disait Ivar, au début, lui était incompréhensible, la communication entre eux passait principalement par des doigts pointés vers les choses.

La communication progresse.

 Tout s’était soudain animé depuis qu’ils avaient commencé à ajouter des verbes et des adverbes aux noms dans leur dictionnaire bleu de fortune – beaucoup de mouvements et d’agitation des bras, de la part d’Ivar et autant que John Ferguson pouvait en faire avec ses côtes endolories et probablement fêlées ; un tas de oui et de non de la tête aussi, et toute une série de pantomimes tandis que John Ferguson essayait de représenter ce qu’il voulait savoir, Ivar mimant de même ce qu’il essayait de décrire, et ensemble, ils s’ approchaient lentement des bons mots pour, disons, tricoter, et filer et carder la laine ; pour manger discrètement et manger en faisant du bruit ; pour marcher vite et marcher lentement ; pour crier et pour murmurer ; pour sauter et pour frissonner ; pour tousser et pour renifler ; pour s’accroupir devant le feu et pour chasser les poules.

Où va se loger la religion ?

 Elle lui avait déjà confié, alors qu’elle était « une bien médiocre presbytérienne ». Cependant, une expérience vécue à l’église l’avait ébranlée : au beau milieu d’un sermon, une femme assise devant elle s’était levée pour annoncer qu’elle venait d’avoir une vision de l’enfer où tous les gens portaient des bijoux, des perruques et de fausses dents.

 

 


Éditions Les Presses de la Cité (Terres sombres) , 199 pages, janvier 2022

 

Un roman policier sur Luocine avec trois coquillages, et pourtant ! Je vais d’abord expliquer ce qui m’a plu, cette écrivaine connaît très bien Saint Malo et ma ville en face, Dinard. Elle décrit bien cet endroit, elle a choisi de situer son roman en hiver et a donc évité de traiter du tourisme, voire le sur-tourisme en ce qui concerne Saint-Malo. Les impressions d’hiver sont bien rendues dans cet endroit qui parfois est sublime.

Le Môle des Noires, prolongement de la ville fortifiée de Saint-Malo

 

Marie Rivalain est attachée de presse et doit aider l’écrivain fétiche de la maison d’édition Brodin, Pierre Le Guellec, à se préparer pour rejoindre Stockholm, où il va recevoir le prix Nobel de littérature. Pierre Le Guellec est un écrivain attaché à Saint-Malo car il est descendant des Terre-Neuvas et a su faire aimer la vie de ces marins à la France entière. Il n’arrivera jamais à Stockholm, le lecteur sait assez vite pourquoi, mais il restera à trouver tout ce que cette disparition cache.

C’est un roman d’ambiance, qui permet de découvrir une région à laquelle je suis attachée personnellement ( mon père était malouin, et ma mère de Dinard , où je vis aujourd’hui) . Ce qu’elle dit sur la différence entre les deux villes est très juste : Saint Malo, une ville de granit austère pleine de secrets et Dinard la ville balnéaire aux villas riantes et souvent tarabiscotés parfaite pour les vacances en famille.

La pointe de la Malouine et ses villas

 

Le roman se situe dans le monde de l’édition et le travail d’un écrivain : c’est un intérêt de plus. Enfin, l’écrivaine est professeur de français et ses références littéraires sont un réel plaisir.

Avec tout cela, pourquoi pas plus de coquillages ? Parce que franchement l’histoire ne tient pas la route. Qui pourrait accepter la disparition d’un homme aussi célèbre sans que la police s’en mêle et découvre ce que l’auteure veut nous présenter comme possible à dissimuler alors que personne ne peut y croire ? Les trois coquillages sont donc pour l’écriture, l’ambiance, le monde de l’édition, la création littéraire et surtout la description de Saint-Malo et de sa région.

Extraits.

Début (je connais bien ce train).

 Il pleuvait. Elle regardait les gouttes d’eau s’écraser sur la vitre, puis s’étirer et suivre sur le carreau des chemins incertains – ralentissements suivis de brusques accélérations-, loupes ductiles les fugitives où s’enflaient la campagne, les vaches, l’ardoise des toits. Combourg, trois minutes d’arrêt puis Dol de Bretagne, La Fresnais, La Gouesnière- Cancale. Elle interrogeait son reflet dans la vitre : est-ce qu’elle aurait dû envoyer un message à son père  ? Il vivait à Saint-Coulomb à même distance de Cancale et de Saint-Malo, trop loin des ours à huitres pour attirer les amateurs et des remparts pour attirer les touristes, une bourgade de choux-fleurs et de malouinières secrètes où passaient parfois des retraités avec des bâtons de marche et des sacs à dos bicolores.

Opposition Dinard Saint Malo.

 Elle sourit. Ils étaient arrivés à l’extrémité du môle. De l’autre côté du barrage, Dinard exhibait ses palmiers, ses villas à encorbellements, la séduction de sa ligne Belle Époque. Il lui sembla que tout ce qui lui lestait le cœur aurait fondu sur ces plages-là, si elle avait pu passer le barrage de la Rance et rejoindre la rive riante de la station balnéaire. Atteindre l’insouciance interdite. Mais elle se sentait empêchée, prisonnière de la ville corsaire, de son géant rugueux, de l’âpreté de son histoire. 

On sent que l’auteure connaît bien cette ville.

 Arrivée au phare rouge, elle fit volte-face. La ville se dressait au bout de la jetée, comme à l’extrémité d’une laisse de pierres qui la tirait vers le large. Jamais la citadelle ne lui avait semblé aussi mystérieuse, des secrets qui fermentaient derrière ses remparts. Elle devinait qu’il y avait là, au-delà de l’affaire Le Guellec, des énigmes jamais résolues, des frégates jamais rentrées, des capitaines disparus, des fortunes cachées où évanouies. Ce n’était pas seulement la mérule qui mangeait les charpentes des hôtels d’amateurs, c’était cette culture du secret qui liait les pêcheurs et les explorateurs, les fils de négrier et les vieux marins, les capitaines et les mousses. Elle les devinait tous solidaires, unis par ce que leurs ascendants avaient vécu à bord, sur les mers du globe, des siècles de courses, d’attaques, de naufrages, qu’on taisait une fois rentrés dans la cité corsaire, selon la formule séculaire que rappelait Pierre Le Guellec quand on l’interrogeait sur la vie des terre-neuves :  » Ce qui se passe à bord reste à bord » .


Éditions Pocket, 369 pages, février 2024 (première édition Éditions Escales 16 mars 2023)

 

Femme de marin, femme de chagrin.

J’ai décidé qu’une fois par mois je mettrai sur Luocine un livre pioché dans ma très, très longue liste noté sur la blogosphère. Le 22 juin 2024, j’avais dit à Athalie que je mettais ce roman dans ma liste suite à son billet. Voilà, je vais pouvoir le retirer de ma liste.

Ce livre raconte la tragédie des femmes, veuves ou orphelines qui ont vu leur père ou (et) leur fils périr en mer. Le début est prenant et la façon dont Perrine va injurier la mer de toutes ses forces, lorsque son fils meurt en mer est terrible. Elle a perdu son père, son mari puis son fils. Le début du roman voit comment Perrine a élevé son fils dans l’espoir qu’il ne prenne jamais la mer, lui, Jean ce petit si bon à l’école et qui écrit si bien. Il partira cependant et écrira le plus souvent qu’il le peut à sa mère ce qui permet au lecteur de suivre ses difficultés et ses voyages. Pendant la guerre 39/45, comme si la mer n’était pas assez dangereuse se rajoutent les avions anglais qui tirent sur les bateaux des pêcheurs. Puis, les Allemands qui laissent des mines et qui chassent les résistants. L’approche de la collaboration et de la résistance est bien imaginée, on est loin des récits héroïques où tout le monde trouve immédiatement le bon chemin à suivre. La résistance, c’est plus un hasard et aussi l’atrocité des nazis qui y conduit.

Ensuite, on suit le destin de Paulette la fille d’un homme qui s’est enrichi car il a su travailler avec les « Boches » pour construire le mur de l’atlantique. Cette Paulette au caractère bien trempé ne voudra pas empêcher Jean de partir en mer, hélas pour elle. L’immédiate après guerre est bien racontée et la différence entre Perrine la mère de Jean et Paulette en rivalité pour le même homme est bien vu

La dernière partie est pour moi beaucoup plus faible. Nous suivons Pierre le fils de Paulette et Jean, tous les deux vivent dans le Jura le plus loin possible de la mer qui, évidemment, va se venger et rattraper cette lignée.

Dans ce roman, il est presque dit que si les Bretons n’arrivent pas à vivre leur besoin d’aventures sur l’eau alors, il leur reste l’alcool comme « ptit Louis » le beau frère de Jean. Et les femmes  ?,elles ne peuvent que subir. Ce n’est vraiment pas l’image que j’ai des femmes autour de moi.

Bref j’ai aimé les deux tiers du livre et j’aurais imaginé une fin très différente, que Pierre gagne le « Vendée des globe » par exemple .

Je me sens un peu sévère avec mes trois coquillages mais en ce moment j’ai vraiment du mal à m’enthousiasmer pour un roman, j’ai trouvé celui-ci un peu « gentillet » si j’étais plus positives je dirai tout en nuances.

 

Extraits.

 

Début (beau début).

 Perrine a juré en breton des mots qu’elle ne connaissait pas en français. Elle, si belle dans le temps, était laide pour la première fois, le visage tordu par la colère et par la peine. Elle avait vieilli d’un coup de vingt ans, ou de trente ans, ou même davantage, on ne sait pas. Elle aurait voulu faire plus de mal à la mer, avec ses galets qu’elle lui jetait de toutes ses forces comme on lapide une bête. Parce qu’elle lui en avait encore volé un qu’elle aimait, la salope.
 Cette fois, c’était son fils, elle n’en avait qu’un, dont le curé accompagné du maire avait dit le prénom : Jean.

Les superstitions.

 Les superstitions rassuraient Perrine autant qu’elles lui gâchaient la vie. Tout ty passait, la consternation devant une miche de pain à l’envers, la peur des chats noirs, l’épouvante après le bris d’un miroir, l’agacement à la vue d’un parapluie ouvert à l’intérieur d’une maison, mais aussi les échelles qu’elle évitait soigneusement, la couleur verte qu’elle ne portait pas, le nombre treize qu’elle ne prononçait jamais ni en breton ni en français, les grains de sel qu’elle balançait par-dessus l’épaule à tous les repas, le bois qu’elle touchait dix fois par jour et la quête des trèfles à quatre feuilles pour lesquels elle se cassait le dos à chaque printemps.

Le plaisir des mots spécifiques de la voile.

Monsieur Tournellec m’a expliqué comment construire l’abri de la nuit. Il tenait la technique d’un vieux terre-neuvas. Il faut accrocher un aviron à la drisse et le hisser à la verticale du grand bau. Quand l’aviron est bien calé sur l’amorce de pontage, on y tend la misaine. On fait contrepoids à l’aide de la vergues et ça donne un refuge superbe.

L’après guerre.

Tes raisons, je les sais même s’il ne les dis pas. Il a un peu les chocottes des questions qu’on va bien finir par venir lui poser pour ce qui est du béton qu’il a vendu aux Bosches et des machines qu’il leur a mis à disposition. Alors se mettre bien avec des gens qui vont se pavaner dans le bourg comme s’ils étaient des cousins à de Gaulle et qui ont leur entrée chez les résistants , ça vaut facile le prix d’une charpente et de quelques ardoises. 


Édition JC Lattès, 213 pages, août 20024.

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

L’auteure dans ce premier roman – le mot roman figure sur le dos du livre- raconte sa quête pour retrouver ses racines paternelles.

Virginia Tagvald est la fille du navigateur, Per Tangvald qui a été connu dans les années 70, pour plusieurs raisons : il naviguait sur un bateau sans aucun confort et uniquement à la voile, il a embarqué sa famille pour naviguer sur toutes les mers du globe, deux de ses femmes sont mortes en mer, et finalement, il mourra ainsi que sa deuxième fille en faisant naufrage sur les rochers de l’île de Bonaire au large du Venezuela . Son fils Thomas sera rescapé de ce naufrage mais lui aussi périra en mer beaucoup plus tard.

Elle dédie son livre à sa mère qui, dit-elle, l’a fait naître deux fois . Effectivement, en fuyant son mari, elle lui a permis de vivre.

Le roman va de personnages en personnages qui ont connu son père. Cela empêche le récit de trouver son unité et même parfois, on se demande ce que ces gens apportent à sa recherche, par exemple la rencontre avec Yvon Le Corre, ce navigateur a rencontré son père et a navigué sur le même genre de bateau uniquement à voile sans aucun confort, ni moteur, mais il n’apporte rien à son récit.

En réalité, je me suis empêchée pendant toute la lecture de penser que son père était un assassin et que je le détestais de toutes me forces. La mort de ses deux femmes est horrible et tellement bizarre, la première aurait été assassinée par des pirates mais qui n’ont rien volé sur son bateau et lui ont laissé la vie sauve ainsi qu’à son fils Thomas , quand à la deuxième, elle est passée par dessus bord sans savoir nager. Le voilà débarrasser de deux femmes qu’il avait obligé auparavant à accoucher en pleine mer sans aucune assistance ! enfin son naufrage avec à son bord sa petite fille enfermée à clé dans un cabine à l’avant de son bateau , il traînait derrière lui le petit bateau de son fils Thomas qui aurait dû lui aussi périr, il survivra mais sera marqué par ce drame, n’oublions pas qu’il avait déjà vécu la mort de sa mère.

Ce que je ne comprends pas, dans son récit c’est pourquoi elle n’interroge pas plus sa mère : la seule personne que j’aurais eu envie d’entendre.

J’ai eu beaucoup de mal à m’intéresser à Per Tangvald, je comprends l’envie de sa fille de mieux connaître son père et de ne pas le juger, mais rester ainsi entre deux eaux sans prendre partie enlève beaucoup de force à son propos. Je me sentais tellement en colère contre son père qui profite de son beau physique d’homme du nord et ses qualités de navigateurs pour séduire des jeunes femmes. Toutes les femmes qui ont eu des bébés doivent me comprendre, comment peut on ne pas tout faire pour que les femmes qu’on aime accouchent dans les meilleures conditions possibles ? Le navigateur va les entraîner au milieu de l’océan où elles vont accoucher sans aucune aide si ce n’est la sienne, enfin, elles y survivront mas pas très longtemps .

Et puis comme toujours quand quelqu’un cherche la mort et entraîne ses enfants avec lui, cela me révolte au plus profond de moi, son naufrage final ressemble beaucoup plus à un suicide qu’à un accident.

En écrivant ce billet je me rends compte que j’aurais voulu que sa fille se révolte contre l’image du navigateur solitaire, beau comme un viking. Il y a trop de morts autour de cet homme ! Et si les bons sentiments ne font pas de la bonne littérature, une accumulation de malheurs non plus !

 

Extraits

Début

Bonaire , côte est de l’île, juillet 1991
 Crabe bleu, visqueux et luisant, campé sur les rochers. Les enfants l’ont vu, ils s’approchent lentement. Ils sont trois. Le corail est tranchant comme un poignard. Il suffit de l’effleurer pour saigner. Il veille à ne pas se couper. Le corail est mort depuis longtemps ; des squelettes blancs et friables, les bras tendus vers le ciel comme s’ils ne savaient pas qu’ils étaient morts. Il craque sous les pas des enfants, leurs éclats roulant en cascade avec un tintement de clochette. Le crabe déguerpit et disparaît dans les crevasses. 
Le rire des enfants se mêlent au vent.

Le malheur : hasard ou pas ?

Comment sa destinée a basculé ensuite, quand, en route vers l’Australie, le long de la côte de Bornéo, sa femme et mère de leur enfant, Thomas, avait été assassinée par des pirates. Comment il avait perdu une deuxième épouse en mer en 1985, tombée par-dessus bord pendant une traversée de l’Atlantique. Ne sachant pas nager, elle avait disparu dans les flots. C’était la mère de Carmen.

La vérité ?

Avant de quitter le port en direction du Venezuela en passant par Porto Rico pour récupérer son fils, Peter avait demandé à Garry de l’aider à hisser la grand-voile pour partir. Il avait refusé, estimant que s’il était trop faible pour hisser la grand-voile, il serait trop faible pour naviguer avec un enfant de 8 ans enfermé dans la cabine avant. Peter fut aidé par d’autres marins qui en frissonnent encore quand ils en parlent. « Pauvre enfant », disaient-ils. Tous savaient qu’elle allait mourir. Depuis Gary était hantée par la culpabilité d’avoir abandonné cette petite fille à son sort. Honteux, il faisait tout pour conjurer le souvenir de ce monstre de Tangvald.
 En apprenant l’identité de Thomas Tangvald, il avait conclu que Thomas ne s’était jamais libéré de la cabine de son enfance. Que cette prison, il la portait partout avec lui.

La deuxième naissance de l’écrivaine.

 Mon père nous implorait de revenir. Il ne supportait pas qu’on puisse lui échapper.
 Ma mère l’avait quitté sur un coup de tête, sans le prévenir, à Porto Rico, quand j’avais 2 ans. Elle avait appelé sa propre mère depuis une cabine téléphonique pour lui demander d’acheter un billet d’avion et avait sauté dans le premier vol vers Toronto pour la rejoindre. Elles étaient déjà loin quand mon père comprit qu’elle était partie. Elle n’aimait pas cette ville. Elle répétait qu’on en partirait bientôt, quand elle saurait où elle aimerait vivre et ceux qu’elle aimerait faire de sa vie. Elle avait vingt-deux ans.

 

Depuis « Bluff » je savais que je lirai d’autres livres de cet auteur. Celui-ci est comme une ébauche de « Bluff ». Nous sommes en Australie. Le personnage commence par faire de la pêche, cette fois sur un bateau digne des plus horribles cauchemars. Tout y est affreux, la façon de pêcher, le non respect des espèces protégées et surtout les rapports d’une violence extrême entre les pêcheurs. Puis, on part dans le nord de cet énorme continent, vers Nullarbor. La route qui traverse cet endroit est écrite dans les guides comme étant une des plus impressionnantes du monde.

Mais cette photo ne dit rien des routes secondaires qui mènent à la côte. Cela devient alors un vrai parcours du combattant. Notre personnage, dont on ne sait rien, est visiblement à la recherche de sensations fortes. Il va en avoir en suivant des Aborigènes qui lui font découvrir le plaisir de la chasse et de la pêche. Peu de personnages sympathiques : ils semblent tous vivre des subventions de l’état. Ils attendent le chèque du gouvernement pour se saouler à mort. Mais … Il y a une rencontre : Augustus qui est un personnage comme on en rêve et qui prendra sous sa coupe le narrateur qu’il surnomme « Napoléon ». Grâce à ce vieux sage de la tribu des Bardi, on a un aperçu de ce qu’aurait pu être la civilisation des aborigènes si les « Blancs » ne les avaient pas massacrés, ou s’ils n’avaient pas complètement nié leur culture. Mais on sent bien que c’est trop tard et que les « Blancs » ont gagné. Aujourd’hui, l’Australie brûle, les Aborigènes ne sont plus là pour expliquer comment vivre dans un pays qui peut être si hostile à la présence humaine.

Si vous avez envie de visiter ce pays, je vous conseille fortement de lire ce livre, et, ne pas craindre les requins, les crocodiles, les serpents, les araignées … et les alcooliques bien entraînés à la bagarre.

 

Citations

La tempête

Ma couchette gisait sous la proue, au plus fort du tangage. Chaque impact me soulevait à un mètre de mon matelas. Je me suis hissé dans la cabine en me cramponnant aux barreaux. Attablés en silence, les autres attendaient que ça passe. En mer quand les conditions deviennent à ce point mauvaises, pas un ne la ramène. Le capitaine moins que les autres. L’humilité du marin face aux éléments, si l’on veut. Plus certainement, la trouille.

Le mal de mer

Grelottant, nauséeux, j’étais terrorisé. Le mal de mer , le vrai, vous fait envisager la mort comme une délivrance. Moi, je n avais pas envie de crever, mais je me sentais trop épuisée pour croire en ma survie.

Histoires de chasse en Australie

J’connais des tas d’histoires comme ça. Trois types partent à la chasse après la fermeture du pub. À l’affût dans un arbre, ils poireautent des heures et des heures. Au petit matin, il fait froid, l’un des trois en a marre, descend de sa branche. Les autres lui crient de revenir, il leur faut un cochon. Mais leur pote ne veut rien entendre. Alors ils se bagarrent, le coup part. Là, ils l’enterrent au pied de l’arbre, ni vu ni connu. Bien sûr, on retrouve le corps. En général, l’autopsie montre qu’il s’est débattu dans son trou, car il n’était pas vraiment mort.

Plaisirs de la nature australienne

Comme je sautillais, maladroit, pour soulager la plante de mes pieds, Augustus s’est campé devant moi : « Napoléon, regarde où tu marches ». Un minuscule serpent gris, strié de noir, se tortillait, nerveux, au bout de sa gaffe.  » Serpent cinq minutes ». Il a lancé le reptile dans les profondeurs de la mangrove, sans épiloguer sur l’étymologie.

Toujours les joies australiennes

« Alors faut pas se promener là tout seul ? J’ai demandé.
– Ah non, Napoléon. À moins d’marcher en haut des des des dunes. Parce qu’il galope, les croc’, même sur le sable. Ou bien t’amènes un chien… Le crocodile raffole des clebs. Friandises ! Il entend aboyer, on l’tient plus, il est comme fou… Crois-moi, Napoléon, s’il a le choix, un croc ira toujours après le chien.
– Mais dans l’affaire, tu perds ton chien !
– Hé, Napoléon qui t’a dit de prendre le tien ? Celui du voisin, il te faut… Une pierre, deux coups, le croc te bouffera et le clebs d’à côté, celui qui aboie tout le temps, t’en es débarrassé. »

Comme quoi, l’alcool ce n’est pas bon pour la santé

Un type, il avait bu… Eh, Yagoo, pas qu’un peu. Ils l’ont ramené de Broome … Lui, il a coupé par les buissons, pour rentrer plus vite… Les buissons, en pleine nuit ! Le serpent tigre, six morsures, qu’il lui a données.
– Il est mort ?
– Ben non. Pas croyable, hein ? Mais on lui a coupé la jambe… Et le serpent, Yagoo, crevé. On l’a trouvé près du type, le matin… Tué par l’alcool, à c’qui paraît, tellement le type en avait plein l’sang. Eh ! Yahoo. C’est pas bon, hein l’alcool…

Une façon de priver les Aborigènes de leurs terres

Les blancs, ils ont fait dégager tout le monde… Ils voulaient plus les voir sur l’île. Un bel endroit comme ça, tu parles, ils l’ont gardé pour eux tout seul. Toujours la même histoire, hein, Napoléon. Un jour, ils ont rassemblé tout le monde. Ils ont dit qu’il fallait partir. Un cyclone va venir, qu’ils ont fait. L’île disparaîtra sous la mer. Ils les ont mis dans des bateaux, à part les vieux, pas moyen de faire partir. Tout ça, Napoléon c’était que des bobards… Les miens ont atterri à Lombadina, il y avait des aborigènes de toute la région… Ils ont pris les enfants, les ont placés dans leur pension. Pour les éduquer, il disait. Les parents, c’était trop de tristesse, personne a eu le cœur de retourner sur l’île…

Traduit du norvégien par Alain Gnaedig

Édition Folio

C’est à propos de « Mer Blanche » chez Jérôme que j’ai eu très envie de découvrir Roy Jacobsen. Merci à lui et à toutes celle et ceux qui ont dit tant de bien de ce roman qui m’a permis de découvrir la Norvège du début du XX° siècle. J’ai été un peu étonnée que ce roman plaise tant à Jérôme que j’imagine plus tenté par des lectures du monde urbain dur et violent. Mais je suppose que ce qui lui a plu, comme à tout ceux qui aiment et aimeront ce roman, c’est son écriture sans aucun pathos pour décrire un monde d’une dureté incroyable. La nature d’abord aussi grandiose que cruelle, elle ne laisse aucun répit aux habitants d’une petite île du nord de la Norvège au sud des îles Lofoten. Les tempêtes détruiront plusieurs fois le hangar que la famille essaie de dresser pour faire sécher le poisson. Les hivers si longs que bêtes et hommes risquent de mourir de faim puisque la principale ressource est constituée par le poisson qu’il faut aller pêcher loin plus au nord quand le climat le permet. Sur l’île voisine, plus grande et plus riche une usine achète le poisson pour le transformer. Et sur cette île aussi vit un pasteur au cœur sec, en tout cas trop sec pour prendre en charge deux petits qui viennent de perdre leur père, le directeur d’usine et dont leur mère sombre dans la folie. C’est donc l’héroïne de ce roman, Ingrid qui les prendra en charge et les ramènera sur sa petite île Barroy. Pourtant elle aussi doit faire face à la mort de son père et la grave dépression de sa mère. Tragédies successives mais racontées avec une telle pudeur que le lecteur souffre en silence et respect pour le courage de ses enfants que les difficultés forcent à devenir adultes si vite. On suit avec angoisse les efforts de son frère Lars pour améliorer le quotidien d’une petite famille qui est souvent plus proche de l’anéantissement que de la survie.

Un grand moment de lecture et qui en dit long sur la dureté des temps anciens en Norvège.

Citations

Je suppose que cela décrit la crise de 29

Quel soulagement de voir un homme rentrer sain et sauf chez lui, même s’il arrive à l’improviste. Il y a la crise dans le pays et dans le monde, des faillites et des budget réduit, des gens doivent quitter leurs ferme, d’autres perdent leur travail, et les gars de l’équipe d’artificier dans laquelle il était le contremaître a été renvoyer chez eux avec mon salaire à peine de quoi couvrir ce qu’il avait déjà dépensé.

Les chaises

Quand Barbro a grandi sur Barroy, les filles n’avaient pas de chaises. Elle mangeait debout…..
Mais Barbro se souvenait ce que c’était de ne pas avoir de chaise si bien que, le jour où elle eut la sienne, elle emporta partout avec elle, au hangar à bateaux, à la remise, et même dans les prés ; elle s’asseyait dessus et observait les animaux, le ciel, les pies huîtrières sur la rive. Un meuble à l’extérieur. C’est faire du ciel un toit et de l’horizon le mur d’une maison qui s’appelle le monde. Personne n’avait jamais fait cela. Ils ne parvinrent jamais à s’y habituer.

Vivre sur une île

Un îlien n’a pas peur sinon il ne peut pas vivre dans un endroit pareil, il lui faut prendre ses cliques et ses claques, déménager et s’installer dans un bois ou dans une vallée, comme tout le monde. Ce serait une catastrophe, un îlien a l’esprit sombre, il n’est pas raide de peur, mais de sérieux.

Les tempêtes

Mais, en règle générale, les tempêtes sont brèves, et c’est durant l’une d’elles que les feuilles disparaissent. Il n’y a pas beaucoup d’arbres sur l’île, mais il y a assez d’ arbustes à baies, de bouleaux nains et de saules qui, à la fin de l’été, ont des feuilles jaunes qui virent au marron et au rouge à des vitesses variées, si bien que l’île ressemble à un arc-en-ciel sur terre pendant quelques jours de septembre. Elle garde cette allure jusqu’à ce que cette petite tempête attaque les feuilles par surprise et les emporte dans la mer, et métamorphose Barroy en un animal loqueteux à fourrure marron. Elle va rester ainsi jusqu’au printemps, si elle ne ressemble pas alors à un cadavre aux cheveux blancs sous les rafales et la grêle, quand la neige violente arrive , disparaît, revient encore et forme des congères comme si elle tentait d’imiter la mer sur terre.

Le mépris

Gertha Sabina Tommesen réussi à appeler Barbro « l’idiote » trois fois pendant qu’elle lui montre la chambre où elle va dormir avec l’autre bonne, qui vient des îles elle aussi, mais qui est bien plus jeune que Barbro. Elle explique que l’idiote doit s’attendre à être appelée à l’usine quand il y a des arrivées de harengs, même au milieu de la nuit, comme les autres femmes de la maison.

Lu dans le cadre du Club de Lecture de la médiathèque de Dinard

Citation de Sénèque qui illustre parfaitement le sens de ce roman :

Tirons notre courage de notre désespoir même 

Ce roman concourt à notre prix final du mois de Juin 2019, c’est dire si l’enthousiasme des lectrices a été convainquant. J’avoue que je me suis amusée à cette lecture. J’ai retrouvé une partie de mon enfance quand je chipais des livres à mes frères et qu’en secret, je partais dans des romans plus aventureux que mes goûts habituels en matière de lecture. Je pense aussi que cette auteure s’est bien amusée à rédiger des belles scènes de navigation et de batailles entre les bateaux du roi et ceux des pirates. Virginie Caillé-Bastide s’est appliquée à être la plus exacte possible aussi bien en matière de navigation que sur le plan historique. Elle a choisi de garder des tournures de la langue du XVIIe siècle, mais cela n’empêche nullement la compréhension. Pour étoffer son roman elle a choisi de confronter un pirate à l’âme noire, Ombre, à un pasteur Jésuite à l’intelligence et à l’humanité remarquables. C’est sans doute ce qu’on peut lui reprocher, les personnes positives le sont à la lumière du XXI° siècle et de valeurs humanistes qui ne sont venues que très tardivement dans les conscience des humains. Mais ce reproche ne doit arrêter aucun lecteur ou lectrice. Si vous voulez connaître, l’histoire de Ombre, anciennement petit noble breton, qui a vu toute sa famille et ses proches mourir de faim, qui reniera Dieu et ses œuvres pour partir dans les Caraïbes et devenir un des pirates les plus craints des mers lointaines, embarquez-vous sur le Sans-Dieu, l’aventure sera au rendez vous, et l’amour aussi, un peu, peut être trop, si vous êtes uniquement attaché à la réalité historique.

 

Citations

 

La famine sous Louis XIV, propos sarcastiques

Certes, notre pauvre dame a déjà perdu six enfants et le petit Jehan était le seul que le Seigneur notre Dieu avait omis de lui reprendre.

Combat de pirates

Après la détonation, chacun entendit le sifflement reconnaissable entre tous de cette arme redoutable. Tournoyant dans les airs, les deux boulets reliés par une chaîne entamèrent d’importance un gréement déchirèrent une voile, et rencontrèrent deux matelots qui avait eu l’infortune de se trouver sur leur course. Au même instant, le brick tira à bout portant belle salve dans les flancs du galion, l’atteignant au cœur de ses œuvres vives, où se situaient canon et réserve de poudre. Aussitôt, un début d’incendie se déclara ajoutant à la confusion de l’assaut. Le bricks s’était encore approché ne se trouvait plus qu’à quelques brasses de l’espagnol. Perchés dans les enfléchures des haubans, les gabiers du « Sang Dieu » lancèrent des dizaines de grenades sur le pont du galion, causant grand dommage à l’ennemi. Puis à l’aide de grappins et de crochets, ils agrippèrent les vergues et les drisses, de façon à permettre au restant de l’équipage de sauter à bord du vaisseau. Pendant l’abordage, bien des pirates tombèrent sous les balles des mousquets espagnol, mais la majorité d’entre parvint à gagner le pont principal et se précipita avec force cris sur les soldats ébahis. Hache en main et sabre au clair, l’Ombre fut l’un des premiers à se jeter sur un officier qui n’avait pas eu le temps de recharger son mousquet, et dont l’épée délicatement ciselée , vola au premier coup de hache…..

Discussion de pirates

« Oh là Gant-de-fer, sauras-tu encore te servir de ton boute-joie afin d’en régaler les drôlesses et émouvoir leur tréfonds ? » L’intéressé répondait aussitôt 
« Et toi, Foutriquet, si ton appendice est proportionnel à ta taille, je gage que tu ne leur feras point grand effet et qu’elle s’en viendront me trouver afin que je les satisfasse à ta place ! »

Le style

À peine l’amour rencontré, la mort s’était-elle invitée ? Les misérables qui exploitait le corps de cette malheureuse avait-il occis le naïf jeune damoiseau afin de lui faire payer le prix de son impudence ?

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Par grande tempête, ce qui n’était pas le cas le jour où j’ai pris cette photo, les côtes de la manche rappellent les tourments dans lesquels ont été pris l’équipage du Toroa : le capitaine Rongo Walker, le second Tamatoa et le narrateur le Frenchie dont on ne connaîtra que ce surnom.

C’est l’un des sujets de ce roman, les lois impitoyables de la mer. Pour les avoir une seule fois oubliées, Rongo Walker a failli perdre la vie, celle de ses deux équipiers et son bateau. Cela a commencé par une mauvaise pêche, puis par une panne de radio, enfin par un soleil couchant trop rouge annonciateur de tempêtes. Mais l’appât d’une pêche miraculeuse à la langouste, a fait perdre au capitaine sa légendaire prudence. Les descriptions de la mer en furie sont à vous donner le mal de mer et à vous empêcher de dormir. Mais sur un bateau aux conditions de vie si rudes se tissent aussi des liens d’amitié très forts qui nous permettent de comprendre pourquoi et comment les hommes ont de tout temps réussi à vaincre la peur de la mer déchaînée.

Le deuxième thème du roman, ce sont les traditions Mahori, dans des sortes de contes qui s’insèrent dans le roman, elles sont racontées et permettent de comprendre une autre civilisation qui avait une toute autre connaissance de la mer que celle qui permet de naviguer aujourd’hui. Ce sont de très beaux textes qui permettent de réfléchir, encore une fois, à la disparition de civilisations orales qui valaient largement la notre et qu’on n’a ni su comprendre et encore moins respecter.

Si j’étais par moment complètement séduite par ce livre, j’ai, aussi, été moins prise par la répétition des récits traditionnels qui veulent trop démontrer les charmes et les valeurs de ces civilisations. J’ai trouvé les propos répétitifs, ces anciens qui savaient naviguer sans aucune carte ni boussole seulement avec les étoiles, les courants et le sens de la houle, c’est absolument magique mais j’ai eu du mal à m’y intéresser plusieurs fois de suite. Je vois pourtant que ces récits à leur façon accompagnent le roman et que le dernier évoque la fin d’un ancien navigateur mais cela n’a pas suffi à capter toute mon attention. Alors que les récits de la pêche et de la vie sur le bateau m’ont saisie d’effroi et d’admiration. Malgré mes réserves, je ne peux que conseiller la lecture de ce roman j’aimerais tant partager avec vous ce plaisir de lecture. Ne serait-ce que pour vous dépayser (par beau temps) dans des paysages absolument magnifiques et peu connus

 

 

Citations

Une de mes réserves : la difficulté de lire des noms étrangers

Mon nom est Temarii à Teriipaia, je suis né le 1er décembre 1919 à Iripau,le village dans le nord de Tahaa. Les Polynésiens, trois choses nous importent, un lopin de terre ou bâtir son Fare, un coin de lagon pour la pêche, une montagne à cultiver. Moi c’est Murifenua dans la baie de Vaiore et ma plantation là-haut, sur la colline de Mahamene.

Un dicton qui fait réfléchir

Dans nos îles on a ce principe : Ha’amata Hape, Ha’aoti Hape.Ce qui commence faux finit faux.

Climat du Sud de la nouvelle Zélande

Fiordland – ce nom avait acquis au fil des mois l’éclat mystérieux des légendes. Les gens d’ici évoquaient cette région sauvage, aux confins sud de la Nouvelle-Zélande, avec un émerveillement souvent teinté d’effroi. Rien que d’immenses forêts, des lacs et des montagnes, une poignée d’habitants à peine sur des centaines de kilomètres, un climat effroyable, – pluie, vent et froid prenaient dans la région des proportions d’apocalypse. Il n’y avait que les pêcheurs pour naviguer dans ces parages. Les tempêtes en mer de Tasman étaient violentes, imprévisibles, on entendait parler de navire en perdition drossés sur les récifs, de chavirage brutaux, d’hommes perdus en mer. Les abris et étaient rares sur ces côtes, très éloignés les uns des autres, inaccessibles par vent fort.

La poésie

C’est un poète, il a l’amour des mots… Aimer les mots, c’est aimer les hommes surtout. On ne peut pas se parler à soi-même comme si on était seul !… Tout le monde aime les mots, nous les Maoris plus encore. On a perdu cela, mais nos anciens pouvaient se disputer trois jours et trois nuits sans repos pour décider du sens d’un verbe…

La vie sur un bateau

En mer ce n’est pas chacun dans son coin, il faut savoir à tout moment sur qui on peut compter. Par ses contraintes et sa monotonie, la solitude qu’elle impose, toujours sous le regard des autres, la vie au large et un révélateur. On dit qu’aller sur un bateau c’est comme être en prison avec, en prime, le risque de périr noyé. Les faux-semblants se dissolvent dans l’eau salée, on ne peut pas mentir longtemps.

Navigation traditionnelle

Je suis pas perdu, comprenez. Je sais me retrouver sur le grand océan. Je sais où, car je l’ai appris, je sais sous quel astre se trouve tout les terres connus. Je connais les chemins d’étoiles, les oiseaux, tous les signes… Sans voir le ciel pendant trois jours, je trouve une place étroite entre de roche. C’est la houle qui me guide. Te Lapa m’aide aussi, les éclairs sous l’eau qui dansent en profondeur. On voit toutes sortes de lumière la nuit quand on est seul en mer. Les reflets de la lune et des constellations, ça tremble en surface. L’éclat jaune vert qui brille là où l’eau brasse dans le sillage du Vaka, ou quand les poissons jouent avec les vagues. Les feux des hommes qu’on aperçoit très loin, les objets enflammées qui traversent le ciel…