Ce livre, cadeau d’amis navi­ga­teurs, a été récom­pensé par plusieurs prix et commenté de façon très élogieuse sur de nombreux blogs. Si j’ai quel­ques réser­ves sur ce roman et que je n’en fais pas comme tant d’autres lecteurs et lectri­ces un coup de cœur, je le consi­dère cepen­dant comme un très grand roman. Cathe­rine Poulain, cette petite femme à la voix si douce est à coup sûr une roman­cière éton­nante. Elle raconte, son expé­rience de 10 ans en Alaska, où elle est allée faire la pêche dans des condi­tions extrê­mes. C’est une femme de défis, et elle veut montrer à tous, et d’abord à elle même qu’elle peut tenir sa place sur les bateaux menés par des hommes par tous les temps.

Comme elle n’a aucun préjugé, elle cher­che à connaî­tre ces marins qui après avoir passé des semai­nes en mer dans des condi­tions de fati­gue effroya­ble revien­nent à terre pour se saou­ler dans les bars des ports. Elle en fait des portraits au plus près de la réalité et trouve en chacun d’eux, même ceux qui roulent dans le cani­veau après leur beuve­ries, leur part d’humanité. J’ai beau­coup aimé ces récits de pêche et on reste sans voix devant la violence contre l’espèce animale. Les scènes où ces hommes tuent ces super­bes pois­sons sont d’une beauté mais d’une tris­tesse infi­nie, les hommes sont-​ils obli­gés de tant de cruauté pour se nour­rir ? Même les limi­tes impo­sées par les contrô­les pour la survie des espè­ces ne sont guère rassu­ran­tes pour la repro­duc­tion des gros pois­sons des mers froi­des. Bien sûr, les pêcheurs ne doivent pas rame­ner des pois­sons trop petits, ils les rejet­tent donc dans les flots, seule­ment qui s’inquiètent qu’ils soient déjà à l’état de cada­vres ? Tout cela est parfai­te­ment raconté, alors pour­quoi ai-​je quel­ques réser­ves ? C’est un récit très répé­ti­tif surtout quand Lily est à terre. Je n’ai pas une grande passion pour les beuve­ries dans les bars et il y en a beau­coup, beau­coup trop à mon goût dans ce roman.

Citations

Être pêcheur

Embar­quer, c’est comme épou­ser le bateau le temps que tu vas bosser pour lui. T’as plus de vie , t’as plus rien à toi. Tu dois obéis­sance au skip­per. Même si c’est un con (.….) Manquer de tout, de sommeil, de chaleur, d’amour aussi, il ajoute à mi-​voix, jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à haïr le métier, et que, malgré tout on en rede­mande, parce que le reste du monde vous semble fade, vous ennuie à deve­nir fou. Qu’on finit par ne plus pouvoir se passer de cette ivresse, de ce danger, de cette folie !

Dangers de la pêche

- Mais a quoi exac­te­ment je dois faire atten­tion ?
– À tout. Aux lignes qui s’en vont dans l’eau avec une force qui t’emporterait si tu te prends le pied, le bras dedans, à celles que l’on ramène qui, si elles se brisent, peuvent te tuer, te défi­gu­rer … Aux hame­çons qui se coin­cent dans le vireur et sont proje­tés n’importe où, au gros temps, au récif que l’on n’a pas calculé, à celui qui s’endort pendant son quart, à la chute à la mer, la vague qui t’embarque et le froid qui te tue.…

Scènes à vous dégoûter de manger du poisson et une idée du style de l’auteure

Mais non, pas des dollars .… des pois­sons bien vivants… des créa­tu­res très belles qui happent l’air de leur bouche stupé­faite, qui tour­noient folle­ment sur le clair blanc de l’aluminium, aveu­glés par le néon, se cognent encore et encore à cet univers cru où tout est tran­chant, toute sensa­tion bles­sante.

Une femme à bord

Une femme qui pêche va se fati­guer autant qu’un homme, mais il va lui falloir lui trou­ver une autre manière de faire ce que les hommes font avec la seule force de leurs bisco­teaux, sans forcé­ment réflé­chir, tour­ner ça autre­ment, faire marcher son cerveau. Quand l’homme sera brûlé de fati­gue elle sera encore capa­ble de tenir long­temps, et de penser surtout. Bien obligé.

Que cherche-​t-​on dans ces conditions extrêmes

Vous êtes venus cher­cher quel­que chose qui est impos­si­ble à trou­ver. Une sécu­rité ? Enfin non même pas puis­que c’est la mort que vous avez l’air de cher­cher, ou en tout cas vouloir rencon­trer. Vous cher­chez… une certi­tude peut-​être… quel­que chose qui serait assez fort pour combat­tre vos peurs, vos douleurs, votre passé -qui sauve­rait tout, vous en premier.


Ce livre a obtenu un coup de cœur de notre club et je comprends pour­quoi. C’est un livre d’une lecture éprou­vante car il met en scène, dans un essai romancé, certai­nes horreurs de notre huma­nité et le plus insup­por­ta­ble, c’est qu’on sait que cela conti­nue encore et encore, la Corée du Nord est, en effet, capa­ble du pire. C’est une partie du pire dont il s’agit ici : pour des raisons assez obscu­res, des assas­sins de Corée du Nord, en 1970, ont enlevé des Japo­nais pour les emme­ner et les rete­nir dans l’enfer de leurs pays. Certains seront employés pour appren­dre le japo­nais à des terro­ris­tes qui sévi­ront sous une fausse iden­tité japo­naise dans le monde entier. Une terro­riste qui avouera la respon­sa­bi­lité du krach vol 858 en 1987  expli­quera qu’une jeune japo­naise lui avait appris la langue et la culture du Japon. Il y a aussi le cas du GI améri­cain, Char­les R. Jenkins, qui de son plein gré partira en Corée du Nord, il en revien­dra 36 ans plus tard. Son témoi­gnage a beau­coup aidé Eric Faye pour la rédac­tion de ce livre.

Avec un talent et une déli­ca­tesse incroya­bles l’auteur décrit la douleur de ceux qui ont vu dispa­raî­tre leur proche au Japon et l’horreur du destin de ces pauvres Japo­nais qui ne compre­naient rien à ce qui leur arri­vait en arri­vant aux pays des fous crimi­nels. Et à travers tous ces drames, la vie en Corée du Nord nous appa­raît dans son absur­dité la plus cruelle que l’homme puisse imagi­ner. J’ai vrai­ment du mal à compren­dre pour­quoi le monde entier ne se mobi­lise pas pour déli­vrer ce peuple de la main mise du plus féroce et impla­ca­ble des dicta­teurs.

Citations

Le malheur de la mère dont on a enlevé la fillette de 12 ans

À chaque pas, il semblait à cette mère orphe­line retrou­ver un nouveau mot de la dernière conver­sa­tion avec sa fille. Et à chaque fois qu’elle pensait à un mot précis, elle le plaçait sous le micro­scope de la culpa­bi­lité.

C’était une coupa­ble qui allait errant dans les rues de Niigata. Régu­liè­re­ment, à l’heure de sortie des collè­ges, Elle voyait sa fille devant elle et pres­sait le pas pour la rattra­per, puis dépas­sait une incon­nue en concé­dant son erreur. Elle ne voulait lais­ser aucune place au doute, si bien qu’elle préfé­rait mille de ces menues défai­tes à une seule incer­ti­tude.

L’horreur de la répression en Corée du Nord

Le camp couvre toute une région de monta­gnes, et dans les clôtu­res qui le déli­mi­tent circule un courant continu. Le camp recèle un centre de déten­tion souter­rain. Une prison dans la prison, ou plutôt sous la prison, dont les déte­nus ne voient jamais le jour et dont les gardiens ont ordre de ne jamais parler.… Le couloir que je devais surveiller comp­tait une quin­zaine de cellu­les d’isolement, éclai­rées tout le temps par une ampoule au plafond et tout juste assez longues pour qu’un homme s’y tienne allongé, à une tempé­ra­ture constante, dans une humi­dité qui dété­riore tout, la peau, la santé.

20161202_102350Lu grâce au club de lecture de la média­thèque de Dinard. et il a obtenu un coup de cœur.

Marcher droit tourner en rond

5Je suis si contente de commen­cer l’années par un cinq coquilla­ges ! Et, Keisha va être contente son petit chou­chou est récom­pensé d’un coup de cœur à l’unanimité de celles qui l’avaient lu dans mon club (je peux lui dire que c’est rare !). Comme je me régale égale­ment avec son précis de méde­cine imagi­naire, j’ai mis les deux livres d’Emmanuel Venet dans le même billet.
Commen­çons par « Marcher droit tour­ner en rond » vous compren­drez la photo car il s’agit en effet de dévoi­ler la vérité qui se cache derrière toutes les photos de famille.

Margue­rite a cent ans et son petit fils est à son enter­re­ment. Tout le monde fait un portait élogieux de cette cente­naire. Oh là ! non non non, il lui manque une semaine pour être cente­naire et j’en connais un que ça agace ce manque de préci­sion : son petit fils qui vit avec un syndrome Asper­ger. Cela lui donne trois compé­ten­ces pous­sées à l’extrême : le scrab­ble, le petit bac et la connais­sance des catas­tro­phe aérien­nes. En plus, évidem­ment une inca­pa­cité totale à se satis­faire des menson­ges qui dissi­mu­lent toutes les condui­tes de faça­des en société. L’enterrement est donc pour lui l’occasion de racon­ter toutes les méchan­ce­tés des uns et des autres, c’est drôle, on a vrai­ment l’impression de voir l’envers du décor. C’est l’occasion aussi de revi­vre son amour pour Sophie peu récom­pensé malgré une belle constance de sa part.

Je pense que l’auteur, psychia­tre, a mis beau­coup de sa propre connais­sance de l’âme humaine pour écrire ce texte. Je vous cite la cita­tion de Sigmund Freud qu’il a mise en exer­gue au début du roman car j’ai souri :

La grande ques­tion à laquelle je n’ai jamais trouvé de réponse, malgré trente ans passés à étudier l’âme fémi­nine, est : » Que veut une femme ? »

Citations

Logique ?

Elle aimait à répé­ter que la vieillesse est la pire des cala­mi­tés, mais chaque hiver, elle se faisait vacci­ner contre la grippe, et, à la moin­dre bron­chite elle extor­quait au docteur Comte des anti­bio­ti­ques. Pour ma part, si j’en arri­vais à trou­ver ma vie trop longue, je cesse­rais de me soigner et me lais­se­rais mourir une bonne fois pour toutes.

Compétence inutile

J’entretiens égale­ment une compé­tence hors du commun pour le jeu du petit bac, mais j’ai rare­ment l’occasion de m’en servir.

La vie de couple

Au bout de deux ans de vie commune, elle avait donc établi une fois pour toutes la répar­ti­tion des rôles dans leur couple : il reve­nait à Imre de payer des cadeaux et à elle-​même de les rece­voir, et il était convenu que ce contrat moral donnait pleine satis­fac­tion aux deux parties.

Une logique un peu rude

J’ai perçu trop tard que j’avais péché par excès de confiance en lui suggé­rant il y a trois ans, de deman­der l’euthanasie de son fils : lors du procès, j’ai senti que cette idée l’avait frois­sée.

Incompris

Je frisonne encore au simple souve­nir des expres­sions « harcè­le­ment » et « violence morale », leit­mo­tiv de ces vingt minu­tes de procès bâclé : est-​ce vrai­ment harce­ler que d’envoyer une dizaine de message par jour à une femme à qui vous pensez jusqu’au plus profond de votre être.

Le petit précis de médecine imaginaire

Ce sont de courts textes à dégus­ter pour se guérir de la moro­sité. J’avais d’bord mis 4 coquilla­ges, car certains textes (surtout la partie sur les ondes) me plai­saient moins que d’autres. Mais j’ai suivi le conseil de Keisha  : relire ces petits textes au hasard et non pas à la suite. Tous sont alors de petits bijoux . elle en a reco­pié sur son blog qui m’a pous­sée à ache­ter ce livre , à mon tour je vous en offre un et si je réus­sis à vous séduire tout le livre d’Emmanuel venet se retrou­vera sur nos blogs !

Malai­ses

Une fois à la retraite, mon grand père Joseph a fait trois chutes. Il avait l’habitude quand le temps le permet­tait, de péré­gri­ner des jour­nées entiè­res pour faire des cour­ses ou pour surveiller, en compa­gnie d’autres badauds, la bonne marche des chan­tiers des envi­rons ; Trois fois, donc ;, il rentra les genoux couron­nés, boitillant, endo­lori mais anor­ma­le­ment soucieux. L’affaire se soldait par du mercu­ro­chrome et des banda­ges, mais on la prenait telle­ment au sérieux qu’un des enjeux, à coup sûr, m’échappait. Rétros­pec­ti­ve­ment, j’ai compris que Joseph avait peur qu’on parle de malaise, et que ce soit fini de la vie paisi­ble.

Le malaise, concept central de toute expé­rience exis­ten­tielle, est affreu­se­ment mal traité par la méde­cine savante, qui le consi­dère au mieux comme une approxi­ma­tion à décons­truire. Il n’existe même pas, dans la litté­ra­ture spécia­li­sée, d’ouvrage consa­cré à ce sujet inépui­sa­ble. Osons le dire tout net, il manque à notre science un bon et solide« Traité du malaise », avec étymo­lo­gie, histo­ri­que, étude clini­que et tout le bata­clan. Moyen­nant quoi le patri­cien conscien­cieux parve­nant mal à distin­guer entre effet de langage et ennui de santé, craint systé­ma­ti­que­ment de passer à côté d’une mala­die grave et épuise son malade en examens inuti­les qui, bien souvent débou­chent sur un diag­nos­tic. De sorte que le patient pour­suit sa vie beau­coup moins serei­ne­ment que s’il n’avait pas consulté.
Joseph, lucide sur le risque, s’en remet­tait donc aux anti­sep­ti­ques et aux banda­ges. Vu qu’il tenait debout et gardait la vigueur de s’opposer à toute consul­ta­tion intem­pes­tive, on n’a jamais bien su les circons­tan­ces de ses chutes.

Et une citation car j’ai éclaté de rire

sous la rubrique paranoïaque

Cette évoca­tion réveille quel­ques figu­res admi­ra­bles : la crapule désœu­vrée qui trouve dans un mur mitoyen une mine de « casus belli » ; l’hémorroïdaire acharné à se faire rembour­ser son papier hygié­ni­que par la sécu­rité sociale .…

20161007_153915

cocardes
Une rumeur s’est empa­rée du monde des blogs : il faut lire « 14 juillet » d’Éric Vuillard. Empor­tée par l’enthousiasme de Keisha, de Dasola de Sandrine et bien d’autres, (excusez-​moi je n’ai pas le talent d’Éric Vuillard pour rappe­ler tous les noms qui permet­tent de créer un événe­ment) je n’ai pas résisté à cet élan répu­bli­cain. Les quatre cocar­des trico­lo­res en disent long sur mon plai­sir de lecture et saluent un livre dont le projet est très origi­nal malgré mes réser­ves sur le message final. L’auteur n’a pas fait qu’une oeuvre d’historien, il a voulu mettre tous les procé­dés de langue dont il dispo­sait pour rendre compte d’une émotion qui a soulevé tout le peuple de Paris ces quel­ques jours de juillet 1789. Son texte nous permet de ressen­tir la peur, l’exaltation, le déses­poir, la joie de la victoire, tout cela dans des odeurs de sueur, de larmes, de poudre, de sang et de cada­vres en décom­po­si­tion. On passe deux jours, heure après heure avec le petit peuple de Paris, réduit à un misère noire par des gens incons­cients que leur mode de vie pouvait être menacé par un trop plein d’injustices. On espère avec eux, on trem­ble pour eux, et on se réjouit quand enfin, le symbole de la royauté est envahi. La Bastille est prise par un peuple affamé que rien ne pouvait plus arrê­ter.

Éric Vuillard souli­gne avec insis­tance combien les parti­ci­pants à cette insur­rec­tion ne possé­daient rien, et comment leurs noms sont immé­dia­te­ment tombés dans l’oubli. Alors que les nantis nobles ou pas sont restés dans les mémoi­res et sont le sujet de nombreux chapi­tres des histo­riens comme Miche­let par exem­ple. S’il est vrai que le gouver­neur de Launay fut tué ce jour là et sa tête mise au bout d’une pique, Vuillard rappelle que sa veuve reçut une pension de trois mille livres, alors que Marie Bliard veuve de l’allumeur de réver­bère ne reçoit qu’un pauvre papier lui signi­fiant la mort de son compa­gnon. Ces deux poids deux mesu­res choquent tant l’auteur qu’il fait tout pour retrou­ver le nom et la vie des obscurs parti­ci­pants à cet acte fonda­teur de notre Répu­bli­que. Le livre se termine par un vibrant appel à mettre le feu aujourd’hui à toute la bureau­cra­tie qui étouffe selon lui la société fran­çaise. Hélas, je ne suis abso­lu­ment pas sûre que ces solu­tions violen­tes puis­sent servir au mieux vivre de notre société certes sclé­ro­sée. Si certains aime­ront ce livre pour son message, je l’apprécie, quant à moi, pour son style.

Citations

Mélange de style et d’époque

Et ce jour là, Necker fut exac­te­ment ce qu’il était, froid, démons­tra­tif, il ne parla que de finan­ces et d’économie poli­ti­que ; il fut abstrait, hautain, et il assomma tout le monde pendant trois plom­bes par un discours tech­ni­ques.

Pour se défen­dre, les gens impro­vi­sent des barri­ca­des de chai­ses puis ils se saisis­sent de bâtons, de caillas­ses, et c’est l’intifada des petits commer­çants, des arti­sans de Paris, des enfants pauvres.

Le style

Et dans la nuit du 13 juillet tout cela résonne, ça gratte entre les pattes du petit chien qui traîne, ça urge entre les jambes du vieil ivro­gne qui pisse qui poisse sous les aissel­les du chif­fon­nier, ça démange tout le monde.

Un trait de caractère souvent vérifié

Enfin, Louis XVI, le débon­naire, monte sur le trône ; mais comme tous les tyrans indul­gents et magna­ni­mes, il sera plus féroce que ses prédé­ces­seurs.

20160813_105713Traduit du danois par Raymond ALBECK

5
Quel livre ! Je le dois encore une fois à Domi­ni­que. Que sa curio­sité insa­tia­ble soit mille fois remer­ciée ! Sans son blog ce livre ne serait pas parvenu jusqu’à moi puis­que ma média­thè­que ne possède pas encore (depuis j’ai convaincu les biblio­thé­cai­res de l’acheter) ce « chef d’oeuvre », comme le dit la quatrième de couver­ture. Et je suis entiè­re­ment d’accord, c’est un petit chef d’oeuvre. Thor­kild Hansen, décrit avec une préci­sion extra­or­di­naire, tant sur le plan tech­ni­que qu’humain, une expé­di­tion qui part du Dane­mark en 1761, pour faire connaî­tre au monde un pays alors inviolé : « L’Arabie Heureuse ». Un roi danois Frédé­ric V, soutenu par un minis­tre, Berns­torff, parti­cu­liè­re­ment gagné à l’esprit des lumiè­res, mobi­lise des sommes impor­tan­tes pour finan­cer une expé­di­tion auda­cieuse. Il s’agit de rassem­bler des savants les plus poin­tus de l’époque pour décou­vrir une partie de la planète où aucun occi­den­tal n’était encore allé.

D’abord, il s’agit de compren­dre ce nom : pour­quoi s’appelle-t-elle « Heureuse » cette Arabie ? Qui sont les peuples qui la compo­sent ? Pour cela, il faut un savant linguiste , ce sera un Danois von Haven. Pour compren­dre la géolo­gie et les plan­tes, on fera appel un savant suédois Peter Forss­kal, un méde­cin physi­cien danois le docteur Kramer pour soigner les membres de l’équipe , un pein­tre graveur Bauren­feind pour rame­ner les illus­tra­tions de tout ce qui sera décou­vert et un arpen­teur d’origine alle­mande, Cars­ten Niebuhr, le moins titré des cinq hommes. Tous ces gens ont beau­coup écrit, envoyé de longs rapports sur leur voyage (sauf le docteur Kramer). Torkild Hansen, les a tous lus et pour certains de ces écrits, il en était le premier lecteur.

Son récit nous faire revi­vre de l’intérieur cette incroya­ble épopée qui a failli être un des plus grands fias­cos de tous les temps. Pour une raison que l’on sait dès le début du livre van Haven et Forss­kal se haïs­saient, et malheu­reu­se­ment Berns­torff n’a pas su anti­ci­per les consé­quen­ces de cette haine impla­ca­ble. Il aurait au moins fallu dési­gner un chef, mais non, on leur demande à tous de s’entendre ce qu’ils sont tota­le­ment inca­pa­bles de faire. La raison en est sans doute que l’éminent profes­seur danois von Haven, déce­vait beau­coup son employeur qui n’osait pas l’avouer. Sur le terrain la mollesse d’esprit et de corps de von Haven le discré­di­tera tota­le­ment, au profit du coura­geux, éner­gi­que mais colé­reux Forss­kal.

La mala­ria empor­tera dans la mort ces deux hommes, le premier n’aura rien décou­vert d’important, se plai­gnant à longueur de rapports de l’inconfort et de l’insécurité. Le second au contraire a réussi à envoyer de multi­ples rapports, de nombreu­ses cais­ses de plan­tes, d’animaux empaillés, ou conser­vés dans l’alcool , de semen­ces, de plan­tes séchées. Tout cela parfai­te­ment décrit dans de mult ouvra­ges. Malheu­reu­se­ment, rien ou pres­que de son fabu­leux travail n’a été exploité. Pour­quoi ? Il était suédois et le roi du Dane­mark n’avait guère envie que la Suède s’attribue le succès d’une expé­di­tion qu’elle avait finan­cée. Forss­kal est un élève de Linné qui est déjà un savant reconnu mais suédois, les consé­quen­ces de ce natio­na­lisme absurde c’est que von Haven n’a rien décou­vert par paresse et que les extra­or­di­nai­res décou­ver­tes de Forss­kal ont été complè­te­ment négli­gées ou pres­que.

Il ne reste donc rien de cette expé­di­tion qui dura 7 ans ? et bien si ! Le seul person­nage peu titré était cet arpen­teur d’origine alle­mande : Cars­ten Nieb­hur qui a toujours refusé le moin­dre titre hono­ri­fi­que, il est le seul à reve­nir vivant de cette extra­or­di­naire épopée et il a fourni au monde, pour plusieurs siècles, des cartes exac­tes de cette région du monde. Même s’il a donné le nom correct à l’Arabie « Heureuse » : le Yemen , il n’a pas trouvé pour­quoi on l’avait si long­temps appelé Heureuse. La réponse est dans le livre, à vous de l’y trou­ver…

C’est peu de dire que j’ai lu avec passion ce voyage abso­lu­ment extra­or­di­naire, ne m’agaçant même plus d’un procédé qui d’habitude me gêne beau­coup : l’auteur nous annonce souvent les événe­ments impor­tants à venir. Je préfère toujours décou­vrir les diffé­ren­tes péri­pé­ties au cours de ma lecture sans effet d’annonce. Quand j’ai réalisé que l’énorme travail de Forss­kal, d’une qualité remar­qua­ble allait être réduit à néant par la stupi­dité et la mesqui­ne­rie humaine, j’ai alors lu ce livre comme un thril­ler, je n’arrivais pas à le croire ! Si je dois encore vous donner une raison supplé­men­taire pour vous plon­ger dans ce voyage, lisez-​le simple­ment pour décou­vrir une des plus belles person­na­lité que les livres m’ont permis de connaî­tre : celle d’un arpen­teur qui avec téna­cité et intel­li­gence a permis de faire de cette expé­di­tion une superbe réus­site. Une person­na­lité de cet acabit : modeste, honnête, humaine, altruiste, coura­geuse, sans préjugé … bref, à lui seul, il mérite un collier entier de coquilla­ges !

Citations

Les temps anciens

Ce minis­tre nour­ris­sait pour l’art et la science un inté­rêt qu’il nous est diffi­cile d’imaginer, alors que nous avons amélio­rer la consti­tu­tion de l’État et que le despo­tisme éclairé a fait place à la démo­cra­tie non éclai­rée.

Trait de personnalité toujours sujette à la critique

Il avait de la valeur, on le lui eût pardonné, mais il le savait lui-​même, montrait avec osten­ta­tion qu’il en était convaincu, et cela était inex­cu­sa­ble.

La science et les mythes : l’explication de la fluorescence de la mer.

Des expé­rien­ces plus récen­tes ont prouvé que la phos­pho­res­cence de la mer est due à des orga­nis­mes vivants. Les filles de Nérée sont tout simple­ment des proto­zoai­res unicel­lu­lai­res, flagel­les et rhizo­po­des.

Des questions hautement scientifiques

Pres­que toutes les univer­si­tés euro­péen­nes deman­dent aux voya­geurs d’étudier tous les problè­mes imagi­na­bles : entre autres, un circon­cis éprouve-​t-​il plus de plai­sir au cours d’un coït qu’un incir­con­cis.

Le langage diplomatique dans toute sa splendeur

Il ne va pas jusqu’à dire que von Haven, à bout d’arguments, avait demandé à Forss­kal de lui « baiser le cul », mais que « von Haven avait eu recours à une insulte si gros­sière que le respect que m’inspire Votre Excel­lence m’interdit de la lui répé­ter, et toute­fois comme les circons­tan­ces me font un devoir de préci­ser, j’indiquerai que la popu­lace s’en sert pour accu­ser un homme de la lâcheté la plus abomi­na­ble, en lui attri­buant certai­nes habi­tu­des cani­nes » .…

La fin terrible de cette aventure pour les deux savants de l’expédition

Les deux profes­seurs ambi­tieux et querel­leurs ont partagé en fin de compte le même destin. L’un fut tout au long du voyage sans éner­gie, dépourvu d’esprit d’initiative, manquant d’idées, inté­ressé seule­ment par des ques­tions de confort. L’autre a travaillé du matin au soir, s’est passionné pour tout ce qui l’entourait, a décou­vert des problè­mes capti­vant là où les autres ne voyaient que des vérité de la Palisse, et a su les résou­dre. Il a collec­tionné, cata­lo­gué, décrit. Il n’a pas laissé derrière lui un simple jour­nal : ses manus­crits remplis­saient sept lourds colis et ses collec­tions au moins vingt gran­des cais­ses. Mais il n’en a pas plus tiré profit que le premier. On a connu la plus grande partie de ses décou­ver­tes seule­ment après que d’autres les eurent refai­tes et publiées. La mise de chacun est diffé­rente mais le résul­tat est le même : il ne reste rien.

Peter Forsskal

Le seul souve­nir vivant de Peter Forss­kal qui mourut à Yerim, en Arabie Heureuse, la plante de Forss­kal, est une ortie.

20160716_131754Traduit de l’anglais par Hélène Hinfray

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Je conseille la lecture de ce court témoi­gnage à tous les fans de « Down­ton Abbey ». La quatrième de couver­ture dit que ce récit inspira plusieurs scéna­ris­tes dont Julian Fello­wes (créa­teur de Down­ton Abbey). Mais ne vous atten­dez pas à retrou­ver la série, contrai­re­ment au person­nage de Daisy, Marga­ret Powel est une jeune fille qui a tout de suite eu une conscience aiguë des limi­tes de sa condi­tion. Elle ne fait pas partie de ceux ou celles qui, à l’image de Carson ou de Mme Hughes, s’identifient complè­te­ment à la famille qu’ils servent. Elle cher­che par tous les moyens à sortir de sa condi­tion d’aide cuisi­nière et pour cela change le plus souvent possi­ble d’employés. Cela nous vaut une série de portraits des riches famil­les anglai­ses hautes en couleurs ! Entre celle où on l’oblige à repas­ser les lacets des chaus­su­res, celles où on ne les nour­rit pas assez, celles où on les fait trimer comme des bêtes de somme, tout cela donne une vision bien éloi­gnée de notre chère famille Craw­ley. Une seule famille semble un peu corres­ponde à cet idéal, mais Marga­ret n’y reste pas long­temps car elle veut surtout se marier et ne plus être au service de.. Ce qui donne autant d’énergie à cette toute jeune fille c’est une éduca­tion rude mais très joyeuse au bord de la mer à Hove près de Brigh­ton. Elle y a acquis une vision très juste de la société. Bien sûr le style est très plat mais on ne s’attend pas à plus pour ce témoi­gnage très vivant.
Pour le plai­sir d’entendre sa voix voici un petit film où elle recom­mande de manger du poulet anglais :

Citations

L’importance du dimanche dans sa famille

Enfin, on ne peut pas dire non plus que l’église jouait un grand rôle dans la vie de mes parents. Je crois qu’ils n’avaient pas vrai­ment de temps à consa­crer à ça ; ou plus exac­te­ment ils n’en avaient pas envie. D’ailleurs on était plusieurs dans la famille à ne pas être bapti­sés. N’empêche qu’on devait tous aller au caté­chisme le diman­che. Pas parce que nos parents étaient croyants, mais parce que pendant ce temps-​là on n’était pas dans leurs jambes. Le Diman­che après-​midi, c’était le moment où il faisait l’amour.

L’école

Mais ce qui était formi­da­ble à l’école, c’est qu’on devait appren­dre. À mon avis, il n’y a rien de plus impor­tant que de savoir lire et écrire et comp­ter. C’est de ces trois choses-​là qu’on a besoin si on veut travailler et gagner sa vie. Nous, on nous forçait à appren­dre , et je pense que les enfants il faut les forcer. Je ne crois pas aux théo­ries comme quoi « s’ils n’en ont pas envie ça ne leur appor­tera rien ». Bien sûr que ça leur appor­tera quel­que chose . Nous, notre maîtresse venait nous donner une bonne gifle quand elle nous voyait bayer aux corneilles. Et croyez-​moi, quand on sortait de l’école on sortait avec quel­que chose.

L’intérêt des patrons pour leurs domestiques

En fait pendant toute ma vie en condi­tion j’ai constaté que les patrons se souciaient toujours énor­mé­ment de notre bien-​être moral. Ils se fichaient pas mal de notre bien-​être physi­que. Pourvu qu’on soit capa­ble de bosser, ça leur était bien égal qu’on ait mal au dos, au ventre ou ailleurs ? Mais tout ce qui avait à voir avec notre mora­lité, ils trou­vaient que ça les regar­dait. C’est ce qu’ils appe­laient « pren­dre soin des domes­ti­ques » s’intéresser à ceux d’en bas. Ça ne les déran­geaient pas qu’on fasse de gros­ses jour­nées, qu’on manque de liberté et qu’on soit mal payé ; du moment qu’on travaillait bien et qu’on savait que c’était le Bon Dieu qui avait tout orga­nisé pour que nous on soit en bas à trimer et qu’eux ils vivent dans le confort et le luxe, ça leur conve­nait parfai­te­ment.

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Je consi­dère Domi­ni­que comme une bien­fai­trice de l’humanité des lecteurs et lectri­ces. Je n’avais pas un moral extra­or­di­naire et ce livre m’a fait beau­coup rire et m’a remis en forme. Pour­quoi « une bien­fai­trice » et non « la » bien­fai­trice ? Car je donne égale­ment ce titre à tous les auteurs qui me font du bien . Cepen­dant, les signa­ler à mon inten­tion doit être récom­pensé comme il se doit ! Vous devez lire cet ouvrage, surtout si, comme moi, dans les musées, il vous est arrivé de mourir d’ennui en traver­sant certai­nes salles . Savoir que, si l’on porte un regard criti­que sur des chef d’œuvre (s’ils sont au Louvre, ce sont bien des chef d’œuvre non ?) on est en bonne compa­gnie, m’a fait un plai­sir immense.

Avez-​vous déjà remar­qué le nombre de vier­ges à l’enfant qui tien­nent très mal le bébé qu’on leur a mis dans les bras ? Si vous avez essayé de tenir le vôtre de cette façon, il serait à coup sûr tombé par terre. Peut-​être qu’elle ne l’aimait pas tant que ça, ce bébé, et après tout, avec tous les soucis qu’il lui donnera plus tard, on peut la compren­dre. Je suis aussi souvent agacée sur les remar­ques basi­ques que j’entends sur l’art de notre époque, pour ça aussi cela me fait du bien qu’on se moque des œuvres qui, bien qu’anciennes et consa­crées, ne sont pas si bien construi­tes que ça ! Je me demande si, depuis que ce livre est paru, des gens se promè­nent avec ce guide sous le bras et se tordent de rire dans cette véné­ra­ble insti­tu­tion en regar­dant ce genre de tableau et en lisant le commen­taire qu’en on fait nos auteurs.

Pour vous donner un avant-​goût de ce qui vous attend voici un exem­ple :

20160504_154547Il s’agit de l’enlèvement de Déja­nire par le centaure Nessus 1755 peint par Louis Lagre­née (vous le trou­ve­rez Sully 2e étage. Vigier Le Brun salle 52)

Centaure et sans reproche

Au moins, on ne pourra pas dire repro­cher à Louis Lagre­née de gâcher de la toile ! Il a incon­tes­ta­ble­ment travaillé les effets de matière, à tel point qu’on ne sait plus quoi regar­der : le paysage flou et sucré à l’arrière-plan, les muscles bien dessi­nés des athlè­tes sans maillot, les mètres de drapés vire­vol­tants, sans oublier le crin blanc de la queue nerveuse du centaure, ni la trans­pa­rence de l’eau.

Au premier plan, un homme âgé – quoi­que fort bien bâti- se roule part terre de dépit, tirant la queue d’un autre candi­dat, qui a telle­ment abusé des hormo­nes que son corps en a été modi­fié, moitié cheval, moitié vache (notez la robe, si carac­té­ris­ti­que des norman­des). A l’arrière-plan, un candi­dat en plein effort. Certes, il appuie légè­re­ment son pied gauche sur un rocher, mais il pour­rait déco­cher ses flèches en faisant des poin­tes s’il le voulait tant il a travaillé ses quadri­ceps. Concen­trons nous sur Déna­jire : pour­quoi avoir investi dans autant de tissu pour se retrou­ver un sein (fort beau d’ailleurs) à l’air ? Est-​ce pour cela qu’elle arbore un air si tragi­que ou bien est-​elle déçue d’être embar­quée par le cultu­riste blond ? L’énorme jarre située en bas à gauche prend alors tout son sens : tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse.

Grâce à ce tableau, Luis Lagre­née a été reçu membre de l’Académie royale de pein­ture. Autre temps, autre mœurs.

SONY DSCTraduit de l’anglais par Patrick Marcel.

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Avis à tous ceux et celles qui possè­dent une liseuse, ce petit texte est gratuit ! Votre seul déses­poir sera de ne pas pouvoir le prêter à tous ceux et à toutes celles avec qui vous aime­riez le parta­ger. Quand je pense que Flau­bert voulait nous faire croire qu’il exis­tait de mauvai­ses lectu­res et que si Emma rate sa vie c’est parce qu’elle s’est réfu­giée dans des lectu­res trop roman­ti­ques ! On sent qu’il n’avait pas lu Neil Gaiman !

Un peu comme Pennac, il nous dit qu’il n’y a pas de mauvai­ses lectu­res , lire est en soi un geste salva­teur et comme tous les grands lecteurs, il se retrouve chez lui dans les biblio­thè­ques. Il pense que lire des fictions oblige le lecteur à s’intéresser à d’autres destins et permet de compren­dre l’humanité. Je pour­rai bien vous reco­pier entiè­re­ment sa confé­rence telle­ment tout ce que je lisais me faisait plai­sir

Citations

J’ai assisté un jour à New-​York à une confé­rence sur la construc­tion de prisons privées, – une énorme indus­trie en déve­lop­pe­ment en Améri­que. Cette indus­trie des prisons a besoin de plani­fier sa crois­sance future : de combien de cellu­les va-​t-​elle avoir besoin ? Combien de déte­nus y aura-​t-​il dans quinze ans ? Et il sont décou­vert qu’on pouvait le prédire très faci­le­ment, en utili­sant un algo­rithme assez simple, basé sur la recher­che du pour­cen­tage d’enfants de dix et onze ans qui ne savaient pas lire​.et qui, à coup sûr ne lisaient pas pour le plai­sir.

L’importance de la science fiction

Je me trou­vais en Chine en 2007, lors de la première conven­tion de Science-​fiction et de Fantasy de l’histoire chinoise à être approu­vée par le Parti. Et, à un moment, j’ai pris à part un offi­ciel de haut rang, et je lui ai demandé : « Pour­quoi ? » la SF faisait depuis long­temps l’objet d’une désap­pro­ba­tion. Qu’est ce qui avait changé ?

« C’est simple », m’a-t-il répondu. Les Chinois excel­laient à créer des choses si d’autres leur en appor­taient les plans. Mais ils n’innovaient pas, ils n’inventaient pas. ils n’imaginaient pas. Aussi ont-​ils envoyé une délé­ga­tion aux USA, chez Apple, Micro­soft, Google, et ils ont posé là-​bas aux gens des ques­tions sur eux-​mêmes. Et ils ont décou­vert que tous avaient lu de la science-​fiction quand ils étaient enfants.

L’obligation de rêver

Nous tous- adul­tes et enfants, écri­vains et lecteurs-, nous avons l’obligation de rêver. Une obli­ga­tion d’imaginer. Il est facile de se conduire comme si personne ne pouvait rien chan­ger, comme si nous étions dans un monde où la société est énorme et l’individu moins que rien.…Mais la vérité, c’est que les indi­vi­dus chan­gent sans cesse leur monde, les indi­vi­dus fabri­quent l’avenir, et ils le font en imagi­nant que les choses peuvent être différente…Tout ce que vous pouvez voir murs compris, a, un moment donné, été, imaginé. Quelqu’un a décidé qu’il était plus facile de s’asseoir sur une chaise que par terre et a imaginé la chaise.

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Traduit de l’Italien par Béatrice Vierne.

Citation qui donne tout son sens à cet essai

Ah la vérité histo­ri­que… C’est une île imagi­naire, elle ouvre des trous noirs qu’on ne peut rempla­cer qu’au condi­tion­nel. 

3Toujours Domi­ni­que tenta­trice pour les voya­ges inso­li­tes, mais j’ai été beau­coup moins convain­cue que par « Aux fron­tiè­res de l’Europe  », certes je suis séduite par l’érudition de cet auteur et aussi son talent à nous faire revi­vre Hanni­bal que l’on ne connaît qu’à travers ses enne­mis qu’il a bien failli anéan­tir : les Romains. Mais ma progres­sion dans ce voyage fut labo­rieux, je n’ai pas retrouvé l’allant de ma précé­dente lecture. Certes, le sujet passionne les érudits et ce chef de guerre est bien diffi­cile à cerner. Il y a tant de légen­des qui courent sur son compte. Où est donc la vérité ?

Surtout que l’on sait bien que Rome n’a eu de cesse que d’effacer toutes les traces de celui qui a les a pres­que fait dispa­raî­tre de l’histoire de l’humanité. Les lieux sont bien diffi­ci­les à mettre sur une carte, car même les lits des riviè­res ont évolué depuis les guer­res puni­ques. Alors où se trouve, donc, Cannes qui a vu l’extermination de 60 000 soldats ? Bataille mémo­ra­ble, encore étudiée dans les écoles mili­tai­res mais dont on ne retrouve aucune trace à l’endroit où l’on a cru pendant long­temps qu’elle s’était dérou­lée. Toute l’Italie est là dans ce récit, la romaine comme la catho­li­que, la fasciste comme celle d’aujourd’hui, mais tant d’érudition et d’hésitations sur ce qui s’est vrai­ment passé ont fini par épui­ser ma réserve de bonne volonté.

Citations

Réflexion sur notre époque

Vingt-​deux siècles, ce n’est qu’un souf­fle dans l’histoire humaine. Je repense à ce que me racon­taient mes grands-​parents et je m’aperçois qu’en effet il existe encore un fil rouge qui me relie à l’Antiquité. Je ne sais pas si mes fils pour­ront en dire autant, dans cette société qui tue le temps avec l’hypervélocité télé­ma­ti­que.

Remarque sur les chaînes d’hôtels

Lors­que j’arrive à l’hôtel, un block­haus glacial, affligé de la déco­ra­tion funé­raire propre aux chaî­nes hôte­liè­res améri­caine…

Dégâts du béton

En Espa­gne vous dira-​t-​on , le béton « a fait plus de dégâts que la guerre civile ». Le béton des pots-​de-​vin, bien évidem­ment. Un assaut de spécu­la­tions immo­bi­liè­res, qui au cours de ces derniè­res années a donné lieu à des failli­tes spec­ta­cu­lai­res et à des fuites rocam­bo­les­ques avec le butin, parmi les déli­ces de Marbella.

Tourisme fluvial

Je me dis : cette Europe fluviale somno­lente est vrai­ment un conti­nent inconnu, avec ses marins d’eau douce qui sont bien les seuls à célé­brer les joies de la lenteur dans une ultime zone fran­che assié­gée par le vacarme de la terre ferme.

L’Italie aujourd’hui

Au sortir des Alpes commence la plaine des Italiens moyens qui déam­bu­lent avec leur porta­ble vissé à l’oreille. Mon peuple est en apnée sous des nuages de mous­son, avan­çant à la queue leu leu dans le laby­rin­the d’un réseau routier dément. Entre­pôts, herbes folles et insulte à la mémoire sont visi­bles de partout dans cet espace qui paraît avoir perdu chacune de ses lignes direc­tri­ces

Pour réfléchir

Les provin­ces se pren­nent par la force, mais se gouver­nent par le droit. Elles sont faci­les à conqué­rir, diffi­ci­les à conser­ver. (Héro­dote)

La modernité

la mort du mythe est le phéno­mène le plus obscène des temps moder­nes. C’est la fin de l’enchantement, de l’imagination , du désir.

Exploit de Jules César

Jules César qui déplaça ses hommes de la Toscane à l’Andalousie en vingt-​huit jours à peine.

SONY DSCTraduit de L’anglais (États-​Unis) par Sylvette GLEIZE.

Voici la pensée de Marc Aurèle avec laquelle s’ouvre le livre et qui lui donne son titre :

Nous sommes tous créa­tu­res d’un jour.
Et celui qui se souvient, et l’objet du souve­nir.
Tout est éphé­mère.
Et le fait de se souve­nir, et ce dont on se souvient.
Aie toujours à l’esprit que bien­tôt tu ne seras plus rien, ni nulle part.

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J’ai décou­vert cet auteur il y a deux ans main­te­nant et il y a entre ses livres et moi une réso­nance parti­cu­lière. Cela ne s’explique pas complè­te­ment, la seule phrase qui me vient à l’esprit est celle-​ci : j’aime passer du temps avec cet auteur. Pour ses romans déjà chro­ni­qués (« le problème de Spinoza  » ‚ « Et Nietz­sche a pleuré  » et le premier « Menson­ges sur un divan  »), je peux sans aucun problème mettre cinq coquilla­ges pour convain­cre tous ceux qui lisent ce blog de les lire, autant pour ce livre, ces quatre coquilla­ges, reflè­tent davan­tage mon plai­sir de sentir une telle adéqua­tion entre cet auteur et ma sensi­bi­lité actuelle.

Oui, c’est compli­qué parfois de vieillir, et la mort qui rôde autour de nous tous est de plus en plus présente suppri­mant de notre quoti­dien des amis qui parta­geaient notre vie. La lecture de Montai­gne à travers le livre de Sarah Bake­well, m’avait rappelé que la peur de la mort empê­chait souvent les êtres humains de vivre. Irvin Yalom, nous raconte dans son dernier ouvrage, dix person­na­li­tés qui sont venus le consul­ter en tant que théra­peute et se dévoi­lent alors, bien des facet­tes du compor­te­ment humain. Irvin Yalom est un théra­peute parti­cu­lier qui inter­vient dans le dialo­gue entre lui et son patient quand il pense que cela peut aider la personne à pren­dre conscience des problè­mes qui l’empêchent de mieux vivre. Il me fait penser à Paul Weston dans In Treat­ment  : jamais de recet­tes mira­cles et jamais de « déclic » qui vont tota­le­ment chan­ger le compor­te­ment d’autrui.

Les phra­ses qui aident sont impré­vi­si­bles, comme celle pronon­cée par une infir­mière à une patiente qui vivait la destruc­tion de son foie « faire bonne figure pour ses enfants et petits enfants », elle réus­sira alors à surmon­ter son angoisse de mort. Irvin Yalom aura un jour cette infir­mière comme patiente, et décou­vrira, à sa grande surprise et à la nôtre, les véri­ta­bles raisons qui ont poussé cette femme à pronon­cer ces mots qui ont tant aidé sa patiente. Rien de spec­ta­cu­laire dans ses dix patients , juste de l’humain et Irvin Yalom qui nous aide à faire un peu de tri dans nos soucis du quoti­dien, cet homme au sourire mali­cieux a quatre vingt un an, il semble si heureux qu’avec lui, on veut bien conti­nuer notre chemin pour VIVRE le moins mal possi­ble.

Citations

Vieillir

J’ai quatre vingt un ans, c’est vieux. Terri­ble­ment vieux. Cela m’horrifie quand j’y pense. Je ne me sens pas vieux et je me demande sans cesse comment c’est arrivé. J’ai toujours été le plus jeune partout – en classe, dans l’équipe de base­ball du camp de vacan­ces, au tennis – et voilà tout à coup que je suis le plus âgé, où que j’aille – au restau­rant, dans les confé­ren­ces profes­sion­nel­les – je n’arrive pas à m’habituer.

Une maladie mortelle

Et à la lumière (ou à l’ombre) de cette idée, appren­dre à vivre . À vivre main­te­nant. Voilà ce que m’a ensei­gné le cancer – qui vous montre la mala­die incu­ra­ble, avant de vous recra­cher, de vous renvoyer au monde, à votre vie, avec tous ses plai­sirs et toutes ses douceurs que vous ressen­tez alors encore plus fort. Et vous savez que quel­que chose a été donné et quel­que chose a été repris.

Émettre des diagnostiques pour remplir des cases

Dans ma prati­que de la psycho­thé­ra­pie depuis quarante ans auprès de patients moins grave­ment atteints, j’estime le diag­nos­ti­que le plus souvent inap­pro­prié, et j’en suis venu à la conclu­sion que les contor­sions auxquel­les nous, psycho­thé­ra­peu­tes, devons nous livrer pour répon­dre aux exigen­ces des compa­gnies d’assurances qui veulent des diag­nos­tics précis, se font au détri­ment à la fois du théra­peute et du patient. Le proces­sus de diag­nos­tic n’est pas appli­ca­ble à la personne dans sa complexité. Les caté­go­ries diag­nos­ti­ques ont éte forgées de toutes pièces et sont arbi­trai­res. Elles sont le produit d’un vote collec­tif et subis­sent inva­ria­ble­ment, et dans des propor­tions consi­dé­ra­bles, des révi­sions tous les dix ans. 

Une maison de retraite

Fair­lawn Oaks est un endroit formi­da­ble . Une sacrée orga­ni­sa­tion. Si je devais le gérer, je ne chan­ge­rai pas grand chose, je crois. Le problème vient de moi, je le recon­nais. Fair­lawn Oaks a tout pour plaire. Les repas sont de qualité, on peut y faire des tonnes d’activités fabu­leu­ses. Le parcours de golf est un peu sage, mais pour mon âge il est parfait. Le problème chez moi , c’est ce senti­ment d’ambivalence qui me para­lyse à longueur de jour­née. Chaque fois que je commence une acti­vité, mes pensées s’orientent vers une autre . Je ne fais aucun plan main­te­nant – du moins pas comme les autres le font – ça ne me corres­pond pas . Pour­quoi faudrait il que j’aille à l’aquagym tous les après midi à quatre heures ? Ou au brie­fing sur l’actualité à dix heures tous les matins ? Pour­quoi faudrait-​il que je mette chaque fois la clef dans la poche qui est accro­chée à ma porte ? Pour­quoi faudrait il que je prenne mes repas à la même heure tous les jours ? Ce n’est pas moi le vrai moi, le vrai Rick Evans , aime ce qui est spon­tané.

La mort et la vie

Lors­que la passion décline avec le temps, alors on décou­vre le merveilleux ciel étoilé que le soleil a obscurci, ou caché. La dispa­ri­tion des passions parfois tyran­ni­ques de la jeunesse m’a person­nel­le­ment permis d’apprécier davan­tage encore le ciel étoilé et le prodige que consti­tue le fait d’être en vie. J’ai plus de quatre vingts ans , et je vais vous dire une chose incroya­ble : je ne me suis jamais senti aussi bien ni plus en paix avec moi même. Oui , je sais que ma vie appro­che de sa fin, mais la fin est là depuis le début. Et la diffé­rence aujourd’hui est que je goûte les plai­sirs que me procure ce savoir.