Édition livre de poche Folio

J’avais noté le nom de cette auteure à propos d’un autre livre « J’irai danser si je veux » chez Cuné d’abord, puis chez Aifelle. Voilà une tenta­tion que je ne regrette abso­lu­ment pas et je vais certai­ne­ment lire les autres romans de Marie-Renée Lavoie. J’ai commencé par son enfance, car ce livre est paru en poche et que les deux amies blogueuses en disaient du bien. Je vous le recom­mande sans aucune réserve. J’ai beau­coup ri et souvent retenu mes larmes. J’étais rare­ment à l’unis­son avec Joe-Hélène qui pleure comme une made­leine lorsque son héroïne Oscar du dessin animé qui va enchan­ter toute son enfance, mourra dans un dernier combat pendant la révo­lu­tion fran­çaise. Au contraire quand Joe-Hélène reste digne en nous racon­tant les souf­frances ordi­naires des habi­tants de son quar­tier, je me suis sentie très émue, les portraits de ces vieux sortis de l’asile qui ont tout perdu sont presque tragiques, même s’ils sont « ordi­naires » pour la petite fille qui a toujours vécu parmi eux. « Le vieux » Roger qui veille sur elle à sa façon lui sera d’un précieux secours lors d’une agres­sion où le courage et la beauté de l’en­fance ont failli se flétrir défi­ni­ti­ve­ment sur un trot­toir. La gale­rie de portraits des habi­tants du quar­tiers est inou­bliable, cela va de la famille des obèses, à ceux confits en reli­gion, et ce Roger (c’est lui « le vieux ») qui ne dévoi­lera jamais son secret à la petite fille pour qui il a tant de tendresse, et qui jure dès qu’il ouvre la bouche. J’ai encore oublié ce détail, la langue ! Le québé­cois a pour moi des charmes qui me forcent à sourire et les « Ostie » « Jéri­boire » « Face de Bine » « Calvaire » « Crisse »« En Maudit » chantent dans ma tête. J’ai toujours eu des coups de cœur pour les livres qui savent racon­ter l’en­fance. Ce n’est pas si facile : il faut, à la fois, retrou­ver la naïveté de cet âge-là et en même temps faire comprendre à l’adulte lecteur la réalité du monde dans lequel vivait cette enfant. Joe-Hélène est une petite fille d’un courage incroyable et si elle se trouve bien banale à côté de son modèle « Oscar » jeune fille dégui­sée en soldat pour servir Marie-Antoi­nette, elle va faire l’admiration de tous ceux qui, enfants, qui n’ont jamais eu à se lever deux heures avant tout le monde pour distri­buer des jour­naux, afin de gagner quelques sous pour aider la famille. Sa famille est tenue de main de maître par une mère courage. Tout aurait pu se passer à peu près norma­le­ment si son père, ensei­gnant, ne trou­vait pas dans l’al­cool et le tabac des compen­sa­tions natu­relles à un métier où il souffre de ne pas pouvoir impo­ser son auto­rité. D’ailleurs de l’au­to­rité, il n’en a pas, il est seule­ment gentil et profon­dé­ment humain. Sa femme heureu­se­ment tient la famille et grâce à elle cette bande de cinq petites va sans doute s’en sortir. Oui, ils n’ont n’a eu que des filles ! mais quand on voit le portrait des hommes dans ce roman , on se dit que c’est mieux d’être une fille, elles ont plus de courage et sont moins portées sur l’al­cool.

Citations

Portrait des voisins

L’énorme fille unique de nos voisins portait, à seize ans à peine, une petite centaine de kilos, une perma­nente bouclée serrée et une humeur adap­tée à sa condi­tion de victime injus­te­ment trai­tée par des légions de méde­cins incom­pé­tents qui osaient prétendre qu’elle était respon­sable, en grande partie, de son sort. Gargan­tua Simard, son père, cardiaque de profes­sion, toujours vêtu d’un maillot de corps jauni au travers duquel perçaient des mame­lons dont la texture et le mouve­ment imitaient la pâte à gâteau pas cuite, prome­nait sont impo­santes panse sur le balcon en maudis­sant à peu près tout. La pauvre mère, la sainte femme, faisait des ménages en plus d’as­su­mer à elle seule toutes les tâches de la maison. Comme elle se mouvait presque norma­le­ment, quand ses tâches le lui permet­taient, c’est sur elle qu’ils déver­saient leur fiel bien macéré. Plus on s’en prenait à elle, plus elle souriait. Elle opérait comme une photo­syn­thèse de l’hu­meur qui rendait l’at­mo­sphère à peu près respi­rable. Les deux ventrus – jambus, fessus, double­men­to­nus, têtus- avaient des visages de plâtre plan­tés sur décor de gargouilles obèses, et jamais l’idée de se rendre sympa­thique ne leur était passée par la tête.

Deux expériences à ne pas tenter

Je n’avais pas peur de ma mère, je savais seule­ment qu’il n’était pas possible de tailler, ne serait-ce qu’une toute petite brèche, dans son impre­nable person­nage. Pas la peine de se plaindre, de pleur­ni­cher, d’ar­gu­men­ter, de se monter un plai­doyer. Insis­ter ne pouvait que condam­ner à une abdi­ca­tion des plus humi­liantes. Je le savais pour m’être quel­que­fois frot­tée à son opiniâ­treté. Cher­cher à gagner sur cette femme rele­vait de la même témé­rim­bé­ci­lité que de se coller- avec la même inten­tion de voir ce que ça fait vrai­ment- la langue sur une rampe de fer forgé bien glacé. Mais bon, j’avais mis un certain temps à le comprendre. Dans les deux cas.

La mort et les jeunes

Je compre­nais ça parce que j’étais à l’âge où la mort n’avait encore aucune prise sur moi. Je n’al­lais jamais mourir , moi , je n’avais même pas dix ans . Et, à cet âge-là, on accepte d’emblée que les vieux doivent mourir, ça semble même dans l’ordre des choses. Après, le temps coule et ça se complique parce que ça se met à nous concer­ner. C’est là qu’on a besoin de concepts philo­so­phiques déran­geants, comme celui de l’ab­sur­dité, ou d’abs­trac­tions huma­noïdes récon­for­tantes, comme la plupart des Dieux.

L’adolescence

De toute façon, les crises d’ado­les­cence ne sont pas à la portée de tous : ça prend avec les parents qui ont de l’éner­gie pour tenter de discu­ter, s’éner­ver, crier et faire des scènes ou encore pour lire des bouquins de psycho­lo­gie de comp­toir et traî­ner les jeunes ingrats chez des spécia­listes. Aucun adoles­cent ne prend la peine de se farcir une crise sérieuse sans avoir la convic­tion de susci­ter la colère d’au moins un petit quel­qu’un en bout de ligne. Tous ces petits arro­gants en mal de vivre, qui se faisaient les dents sur le dos des profes­seurs un peu mou, comme mon père, avant de jouer leur grand « Fuck the world » à leurs parents pas payés cette fois pour les endu­rer, usaient mon père préma­tu­ré­ment.

L’obésité et la télécommande

L’emplacement qu’a­vait choisi mon père était le seul que la télé­com­mande occu­pe­rait jamais : sur le télé­vi­seur. Même si le raison­ne­ment qui justi­fiait cette règle rele­vait d’un syllo­gisme des plus falla­cieux ( Bada­boum utili­sait toujours à distance la télé­com­mande, or Bada­boum est obèse, donc les télé­com­mandes rendent obèse), le carac­tère impo­sant du contre-exemple qu’elle repré­sen­tait suffi­sait à nous convaincre de son bien-fondé. L’énor­mité de l’ar­gu­ment permet­tait à mon père de faire de petites entorses au sens commun.

Découvertes qui font grandir

Plus jeune, j’avais fait quelques décou­vertes qui m’avaient arra­ché un bout de naïveté, mais jamais rien d’aussi grave. Durant l’an­née de mes six ans, par exemple, j’avais dans la même semaine décou­vert tous les cadeaux du Père Noël entas­sés au fond du congé­la­teur désaf­fecté et le petit Jésus, pas encore né, dans la boîte à fusibles placée dans l’ar­moire au-dessus du sèche-linge. Ça faisait tout un tas de croyances qui tombaient d’un coup. Mais la peine alors ressen­tie avait rapi­de­ment laissé place au bonheur de parta­ger tous ces secrets avec mes parents qui tenaient à ce qu’on soit complices pour que mes petite sœur béné­fi­cient du droit sacré de croire à n’im­porte quoi. Ce n’était au fond qu’une autre forme du même jeu. Seule l’image de mes parents, que je suspec­te­rai désor­mais de tout, c’était trou­ver alté­rée par ce mensonge pieux

Le feuilleton télévisé qui a rythmé sa vie d’enfant

Et puis, je suis morte dans l’épi­sode suivant celui de la mort d’An­dré. Un vendredi soir, à 16h17, sur Canal Famille. Les morts télé­vi­suels sont toujours précis, comme les nais­sances de la réalité. Ça m’a semblé tout natu­rel, même si j’avais secrè­te­ment souhaité quelques grandes scènes encore pour pouvoir engran­ger dans ma mémoire des hauts faits d’armes de dernière minute. Pour ma posté­rité. Mais voilà, comme tous les destins étaient liés, Oscar ne devait pas survivre long­temps à la mort d’An­dré, de son beau cheval blanc et de la vieille France. L’ef­fet domino.

Les toilettes uniques dans une famille nombreuse

Je me suis réfu­giée dans la salle de bain, le seul endroit où il était possible d’échap­per aux pour­suites de la bien­veillance fami­liale. Assis sur le carre­lage gelé,me suis pleuré pendant des heures.
Et comme il n’y avait toujours qu’un seul WC dans l’ap­par­te­ment, il s’est passé peu de temps avant qu’on ne se mette à piéti­ner devant la porte. Les plus grands drames de l’his­toire n’ont jamais eu d’emprise sur les plus petits besoins de l’homme. Ça contre­car­rait un peu mes plans, je voulais mourir là, par terre, misé­rable, seul, au moins jusqu’au dîner.

j’ai encore une fois trouvé cet auteur sur la blogo­sphère et je m’en féli­cite. Il se trouve que je l’ai lu deux fois car j’ai été isolée dans un endroit avec ce seul livre comme lecture possible, alors comme autre­fois dans ma jeunesse, j’ai relu ce livre tout douce­ment pour ne pas le finir trop vite​.Et j’ai été très sensible à la langue et par moment une réflexion sur les mots, ceux venant du patois comme « empur­gué » qui désigne à la fois la nais­sance et la mort. Telle une tragé­die antique le roman tient en une jour­née de 1961. Mais fina­le­ment la clé du livre est donnée dans un court texte qui lui se passe 2011 et raconte un fait histo­rique peu connu de 1940 dans la ligne Magi­not le combat et la résis­tance de l’ar­mée fran­çaise à Schœ­nen­bourg . Le roman évoque un petit village d’Au­vergne c’est l’époque du remem­bre­ment et de l’ar­ri­vée de la télé­vi­sion. Des person­nages complexes que l’on ne peut pas juger faci­le­ment. Un geste héroïque d’un père qui sait depuis 1940 ce que veut dire la guerre. Et enfin un moment de notre histoire très mal racon­tée par nos livres d’histoire et très défor­mée dans notre incons­cient collec­tif : la ligne Magi­not. Nous suivons d’abord les pensées d’Al­bert qui n’a jamais su trou­ver les mots pour racon­ter sa guerre à ses enfants. Il sait une chose Albert, il ne veut pas de la moder­nité que sa femme aime tant. Et le remem­bre­ment qui s’an­nonce signi­fie pour lui la fin de son monde car il se sent plus paysan qu’ou­vrier chez Miche­lin. Puis les pensées de Gilles, ce petit bonhomme de CM2 qui a trouvé dans les livres sa raison de vivre et qui, ce jour là, est plongé dans « Eugé­nie Gran­det ». En chemi­nant dans ce roman trop diffi­cile pour lui, il ouvre peu à peu les portes de la compré­hen­sion de la vie. C’est merveilleu­se­ment raconté. Et puis il y a la belle Suzanne, la mère d’Henry soldat en Algé­rie né avant la guerre 3945 et de Gilles né après. C’est la femme d’Albert qu’elle a cessé d’ai­mer.

Tout le roman tourne autour de l’ar­ri­vée de la télé­vi­sion car l’émis­sion phare de la seule chaîne alors diffu­sée « 5 colonnes à la une » consacre un repor­tage aux soldats d Algé­rie. Henry est inter­viewé à l’oc­ca­sion. Sa mère ne manque­rait pour rien au monde ce moment de revoir son fils. Les consé­quences seront tragiques.
Il y a aussi la mère très âgée qui perd parfois la tête, et la sœur d’Al­bert qui a choisi la moder­nité et le commu­nisme.
Voilà donc un moment de vie dans la campagne en 1961 et pour moi la décou­verte d’un écri­vain qui a su évoquer en une seule jour­née trois guerres, celle de 1418, le père d’Albert en est revenu victo­rieux, celle de 3945 dont Albert est revenu muet et vaincu et celle d’Henry son fils qui risque sa vie même si personne ne comprend très bien ce qu’il fait dans ce pays si loin­tain. Je sais que ce roman restera gravé dans ma mémoire et que je ferai de nouveau confiance à cet auteur pour m’embarquer dans son univers .

Citations

Explication du titre

In extre­mis, il réus­sit à rava­ler ses pleurs sous ses paupières et à les manger dans ses yeux. Ça le brûlait telle­ment qu’au moment où il les rouvrit il crut avoir perdu la vue. Il n’en reve­nait pas de ce séisme au-dedans, lui qui ne versait jamais une larme, pas même aux enter­re­ments, pas même à l’en­ter­re­ment de son père. Un homme qui pleure, ça n’avait pas de sens. Sauf parfois les vieux. Il avait déjà remar­qué que, à partir d’un certain âge, les hommes n’hé­si­taient pas à sortir leur mouchoir, pour presque rien. Il se souve­nait du père Pelou qu’il avait aidé, il y avait plusieurs années de cela, à retour­ner la terre de son pota­ger. L’homme avait été une force de la nature mais, après de 80 ans, il n’avait plus un muscle dans les bras et, malgré son grand âge, il devait encore nour­rir un fils impo­tent que le reflux de 14 lui avait ramené comme un un déchet. Inca­pable de le remer­cier du service rendu, le vieil homme s’était mis à trem­bler comme une feuille. C’était son corps tout entier qui pleu­rait sans pouvoir s’ar­rê­ter. Et pour­tant Dieu sait qu’il n’avait pas été tendre dans sa vie celui-là, surtout pas avec sa femme, une sainte, qui s’epui­sait à s’oc­cu­per de leur fils unique condamné à vie dans sa chaise roulante. En vieillis­sant les hommes pleurent. C’était vrai. Peut-être pleu­rait-il tout ce qu’il n’avait pas pleuré dans leur vie, c’était le châti­ment des hommes forts.

Un fait historique peu connu

Je suis allé plusieurs fois visi­ter le fort de Schœ­nen­bourg pour écou­ter ce silence de la plaine. À un moment, il faut renon­cer aux mots et donner les chiffres. Seule­ment 22000 soldats fran­çais ont vaincu 240 000 Alle­mands en Alsace et en Lorraine, et seule­ment 85000 autres soldats fran­çais alpin dans leurs alpins dans leurs cham­pi­gnons de béton ont arrêté près de 650000 Alle­mands et Italiens. Pas un ennemi n’est passé sur la ligne Magi­not, tant que des soldats sont restés à leur poste. Pas un ! Et quand l’ar­mis­tice entra en vigueur le 25 juin, les soldats ne capi­tu­lerent pas pour autant, et conti­nuèrent à se battre comme des chiens ou comme des dieux. Ils voulurent vaincre ici, puisque ailleurs tu t’étais déjà perdu, unique­ment pour l’hon­neur de leur père et surtout pour faire la preuve non pas de leur courage (ils étaient bien trop humbles pour ça), mais de l’ef­fi­ca­cité du plus grand projet de forti­fi­ca­tion jamais pensé ni réalisé, ni égalé en Europe et qui les avait rendu invin­cibles eux- mêmes. Le muscle de béton avait parfai­te­ment joué son rôle et tenu ses promesses, et même au-delà. Si le haut comman­de­ment avait fait son travail au nord, donné les ordres au bon moment, ou si la Belgique avait opté pour un prolon­ge­ment de la ligne Magi­not sur ses fron­tières à l’est au lieu de préfé­rer la naïve neutra­lité qui leur a coûté beau­coup plus cher en vies humaines, le cours de l’his­toire eût été tout autre.

Les Américains en 1918 et Maginot

Fini, enfin, d’ap­pe­ler à notre rescousse ces améri­cains si mal élevés qui refu­saient que leurs soldats noirs parti­cipent aux célé­bra­tions de la victoire. Saviez-vous que ce sont les paysans fran­çais qui sont allés cher­cher les soldats noirs dans leur caserne où leurs maîtres blancs les avaient bouclé à double tour. Et, malgré le règle­ment améri­cain, ces mêmes paysans ont jeté ces esclaves dans les bras de leurs filles pour danser sur les places de tous les villages. Ils ont aimé l’ac­cor­déon, ces noirs qui ne connais­saient que le jazz. Pour­quoi croyez-vous que la France fut une terre bénie pour les jazz­men qui arri­vèrent à Paris au moment où Magi­not juste­ment réflé­chis­sait à la façon d’évi­ter que le massacre recom­mence un jour ? Le jazz, c’est la musique de l’idéal, le blues, c’est la musique du spleen. Ça jouait du jazz partout, et l’ar­mée cher­chait aussi à sa façon à faire écho à cet idéal. Enfin, toutes ces raisons addi­tion­nées donnaient une réponse claire, il fallait éviter qu’un jour autant d’hommes meurent pour sauver leur pays. Après tout, ce n’est pas aux hommes de sauver leur pays, c’est au gouver­ne­ment. Magi­not en était convaincu.

J’aime réfléchir sur les mots

Mais est-ce que ça pouvait vrai­ment être ça le bonheur ? Il cher­cha dans le diction­naire , qu’il avait aussi emprunté à son frère , l’éty­mo­lo­gie de ce mot . Il décou­vrit que le bonheur n’était pas cet état de béati­tude qu’il avait imaginé, le bonheur était un présage, le présage du bien, comme le malheur était le présage du mal. C’était juste une promesse.

Le charme du patois

Albert connais­sais aussi le miracle de cette langue ancienne des paysans ou le feu meurt à tout jamais, alors que les hommes s’éteignent pour naître dans la mort. On ne disait pas que quel­qu’un était mort, on disait qu’il s’était éteint puis « empur­gué ». Le mot oublié remonta en lui pour le conso­ler. L’Em­pur­gar ! Le seul mot qui dési­gnait en patois la nais­sance dans la mort, un mot gaulois sûre­ment, qui n’exis­tait pas en fran­çais, le seul mot qui devait apai­ser Made­leine en secret.

Le plaisir des livres

Eugé­nie Gran­det était le premier grand roman qu’il lisait, sans savoir que c’était un grand roman. Dès les premières lignes, sa confiance en ce qui était écrit gran­dit au fur et à mesure de sa lecture. Dans le livre, on ne parlait pas comme chez lui, à part Nanon peut-être, qui parlait un peu comme sa grand-mère. Les phrases étaient comme des routes de montagne avec des virages qui s’en­chaînent les uns aux autres et au bout desquels se révèlent des paysages magni­fiques. Elles étaient compli­quées, même ardues quel­que­fois et, malgré cette diffi­culté, il comp­tait bien aller jusqu’au bout du livre. Les pages étaient encore scel­lées entre elles et, à l’aide du canif que son père lui avait offert, il coupait les pages les unes après les autres avec un plai­sir équi­valent à celui d’un explo­ra­teur obligé de couper la végé­ta­tion pour se frayer un chemin dans une forêt épaisse et noire, atta­qué lui aussi par les mouches qui se multi­pliaient dans la chaleur.

Découverte du roman de Balzac et les pleurs d’un homme.

Le cousin d’Eu­ge­nie était incon­so­lable. Gilles, plongé dans un nouveau chapitre du roman, chas­sait machi­na­le­ment les mouches qui brouillaient les lignes noire et genait sa lecture. Charles venait d’ap­prendre la mort de son père. C’était pour l’éloi­gner du drame que le vieil homme ruiné l’avait envoyé à Saumur, chez son oncle. Il était perdu, le pauvre garçon. Ninon, la bonne à tout faire, et Euge­nie cher­chaient par tous les moyens à soula­ger la peine de ce jeune homme si diffé­rent de tout ce qu’elles connais­saient , et qui n’ar­rê­tait pas de pleu­rer. Ça, c’était curieux. Gilles savait qu’un enfant pouvait pleu­rer, que sa mère pleu­rait quand elle lisait les lettres d’Henri, mais un homme ! Charles Gran­det était un homme déjà. Gilles n’avait jamais vu son père pleu­rer, ni aucun homme autour de lui, pas même Henri. Alors, de quoi était fait ce Charles qui s’ef­fon­drait des nuits entières, comme une fille, écrasé dans ses oreillers ?

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Traduit de l’an­glais par Chris­tine Barbaste. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

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Je ne m’at­ten­dais pas à prendre autant de plai­sir dans une lecture aussi peu dans mes centres d’in­té­rêts habi­tuels. Je ne me souve­nais plus que Sandrine en avait déjà dit le plus grand bien. Ce livre raconte l’his­toire d’un groupe de créa­teurs d’une comé­die à succès « Barbara (et Jim) » . Le succès de cette comé­die vient du charme et de la drôle­rie de l’ac­trice prin­ci­pale Sophie Straw (à propos, je n’ai pas réussi à en trou­ver trace sur le net, au point je me suis deman­dée si c’était une créa­ture fiction­nelle). Dans ce livre, on dit que ça l’énerve qu’on la compare à Sabrina dont voici la photo (qui elle, est dans le livre) :

20160118_181929J’adore ! et je dédie cette publi­cité à tous ceux et toutes celles qui trou­vaient, dans Mad Men, la poitrine de Joan irréa­liste.

Ce qui est vrai­ment plai­sant dans ce roman, c’est la descrip­tion de la société anglaise des années 60, celle qui finira par faire sauter tous les verrous de la bien­séance instal­lés par la Reine Victo­ria. Cela commence par l’ho­mo­sexua­lité, qui lors­qu’elle est refou­lée fait souf­frir tant de gens, les homo­sexuels bien sûr, mais leur entou­rage en parti­cu­lier la femme qu’ils se croient obli­gés d’épouser pour donner des gages de bien­séance, sans pour autant éprou­ver d’at­ti­rance pour elle, et bien sûr leurs enfants. On voit aussi la lutte entre la BBC sérieuse mais terri­ble­ment ennuyeuse et le diver­tis­se­ment à travers des comé­dies drôles et légères. Bien-sûr la télé­vi­sion est allée encore plus loin aujourd’­hui, et depuis la « télé réalité » qui montre tout sauf la réalité, elle s’est perdue à force de diver­tis­se­ment.

Aujourd’­hui, tout cela est remplacé par le net et les jeunes ne regardent plus beau­coup la télé­vi­sion. Est-ce mieux ? Est-ce pire ? Comme le faisait remar­quer Sandrine lors de mon commen­taire à propos de ce livre, on est parfois effaré du temps perdu à « surfer » sur cette merveilleuse source de connais­sance mais aussi le vide que repré­sente le temps que nous passons devant notre ordi­na­teur ! J’ai noté que très tôt le poli­tique a compris l’im­por­tance des médias, puisque le premier ministre de l’époque (Harold Wilson) aurait demandé qu’un des épisode de la série soit tour­née au 10 Downing Street. Donc notre premier Ministre qui se déplace pour parti­ci­per à une émis­sion télé­vi­sée de distrac­tion popu­laire n’est pas un nova­teur.

L’in­té­rêt de ce livre, c’est de nous faire revivre une époque, mais c’est un peu plus compli­qué à lire pour les Fran­çais car nous ne connais­sons pas les person­nages dont il est ques­tion, en tout cas pas moi.

Citations

la sexualité

-Tu n’es pas vierge n’est ce pas.
-Bien sûr que non. 
En vérité Barbara n’en savait trop rien. Réso­lue à s’af­fran­chir de quelque entrave avant de venir à Londres , elle avait tentée deux ou trois bricoles avec Adam, juste avant le concours de beauté. Mais comme il ne s’était pas montré très dégourdi, elle ne savait plus trop quel était son statut offi­ciel.

L’accent anglais

On l’en­ten­dait à la radio, et elle parlait avec ce timbre et cet accent estam­pillé BBC que personne, nulle part en Angle­terre, au nord comme au sud, n’avait dans la vraie vie.

Les opinions dans la classe moyen en 1960

Mon père me tuerait si je votais travailliste, dit Sophie. Il prétend qu’il a travaillé trop dur pour tout donner aux tire-au-flanc et aux syndi­cats.

Finalité d’une comédie télévisée

N’est ce pas là tout l’ob­jet des comé­dies télé­vi­sées ? De fédé­rer les gens ? Et c’est ce que j’adore dans ce travail. Tu rigoles de la même chose que ton patron, ta mère, ton voisin, le critique de télé­vi­sion du « Times », et la reine, pour ce que j’en sais. C’est génial.