Éditions Phébus, 314 pages, octobre 2025

Traduit de l’anglais(Corée du Sud) par Lou Gonse

 

Quelle plongée dans un pays que l’on connaît si mal ! (et pour cause, il est tellement refermé sur lui-même) : la Corée du Nord. Même si une partie du roman se passe en Corée du Sud, l’essentiel du roman se passe sous la dictature communiste.

Le roman commence de nos jours, dans une maison de retraite en Corée du Sud, une jeune femme récemment divorcée, y travaille et elle décide d’écrire des biographies des résidents très âgés. Pour cela, elle demande aux gens de se définir avec trois adjectifs, une femme très âgée presque centenaire, lui dit qu’il lui faut au moins huit mots : « esclave, reine de l’évasion, meurtrière, espionne, amante et mère ». Et finalement, elle lui confiera sept cahiers dans lesquels elle lui raconte sa vie. L’auteure dit qu’elle s’est inspirée de la vie de sa grand-tante qui a fui la Corée du Nord. Le récit ne suit pas la chronologie, mais c’est très facile de s’y retrouver car chaque chapitre donne la date des cahiers de Mook Miran, la résidente de la maison de retraite. Sa vie commence par son enfance dans les années 1930, sa mère est une femme extraordinaire mais hélas son père est frustre et hyper violent, elle comprend qu’elle doit sauver sa vie et celle de sa mère en empoisonnant son père. (meurtrière) Ce moment de sa vie décrit la Corée avant l’occupation japonaise, avec quelques membres d’une église américaine où elle apprend l’anglais et certaines valeurs. Tout le drame de son enfance vient de la frustration de son père qui sent que sa femme est beaucoup plus raffinée que lui et il lui en veut au point de la battre et de lui faire perdre un œil. Ensuite lors de l’occupation japonaise, elle sera effectivement une esclave sexuelle dans une des nombreuse maisons créées par l’armée japonaise pour satisfaire les besoins sexuels de ses soldats, elle se lie d’amitié avec une autre esclave qui lui fera du bien en racontant sa vie d’avant où elle avait été mariée avec un homme qu’elle n’aimait pas mais qui était très doux. Les parents coréens avaient si peur que les jeunes filles soient enlevées par les soldats japonais qu’ils cherchaient à les marier le plus site possible. Cette jeune esclave meurt de tuberculose et Mook Miran réussi à s’enfuir, elle repart en Corée du Nord et prend l’identité de cette jeune femme, c’est le seul moment de vrai bonheur pour elle, mais très vite la Corée du Nord se referme sur elle et va exiger d’elle qu’elle devienne espionne. C’est elle aussi qui va former sa fille adoptive et qui deviendra aussi une espionne, elle ne peut pas avoir d’enfant puisque les japonais lui ont enlevé l’utérus quand elle a eu une enfant au bordel .

J’ai vraiment été passionnée par le récit de leur formation d’espionne et la vie en Corée du Nord. La façon dont dans ce pays, dès le plus jeune âge, on forme les esprits à l’autosurveillance et à se méfier de tout ce qu’on peut dire, permet de comprendre comment on supprime toutes velléités de divergences avec la doctrine officielle. L’horreur de ce régime est total, et la famine des années 90 est absolument terrible. La mère et la fille finiront par sortir des griffes de ce régime à travers un lot de souffrances incroyables. J’ai beaucoup aimé le personnage du mari de Mook qui a très vite su que ce n’était pas sa femme qui lui était revenue mais qui a décidé de l’aimer quand même avec une telle patience et tendresse que cela réconcilie avec l’humanité.

Si la Corée vous intéresse ce livre est pour vous, c’est en plus un livre qui plusieurs fois explique que savoir raconter des histoires permet la survie à ceux qui les écoutent même s’ils vivent dans les pires conditions d’horreur, on peut aussi s’évader par l’imaginaire. J’ai pensé, alors, au livre de Joseph Czapski : Proust contre la déchéance  : on peut donc sortir de l’horreur par la littérature, dans ce roman c’était plutôt par le fait de savoir raconter la vie heureuse et insouciante d’avant.

Je ne connaissais pas cette déviance : la géophagie (manger de la terre) mais cela m’a permis de mettre sur ma photo un tas de terre fabriquée par madame Taupe, c’est bien la première fois que je lui trouve un intérêt ! (je n’ai pas pour autant goûté la terre)

Lire l’avis du blog « mot à mot » Alex.

Extraits.

 

Début du prologue.

 L’idée me vint pendant mon divorce.
 J’avais quarante sept ans et des kilos en trop. Je n’avais pas d’enfants pour combler ma solitude, mes jours silencieux. Je n’étais pas l’une de ces femmes modernes, indépendantes qui décident tôt de ne pas avoir d’enfants. J’avais voulu en avoir un, mais mon mari ne pouvait pas m’en donner -son oligospermie m’avait-il dit. J’aurais aimé tenter une FIV, mais il avait refusé jugeant le processus trop humiliant. J’étais furieuse lorsque j’appris qu’il s’était inscrit dans une célèbre clinique de fertilité à Gangnam avec cette autre fille de douze ans sa cadette, un mois avant que notre divorce soit prononcé.

Début du roman : la cinquième vie.

 Ce n’était pas un vrai fantôme bien sûr, nous n’étions pas certains qu’elle fût vierge non plus. Nous l’appelions ainsi à cause de ces vêtements un « hanbok » taupe clair taillé dans sa chanvre épais, une robe que seules les pleureuses portent ou les vierges fantômes des contes, des beautés envoûtante mortes trop tôt, tourmentées de rage à l’idée de n’avoir jamais eu d’époux.

Manger de la terre.

 J’attendais toujours de trouver la terre parfaite. Sa viscosité devait être celle d’un riz au jasmin cuit à la vapeur, suffisamment pâteuse pour former une cuillerée, mais assez friable pour être remportée par un souffle. Trop d’humidité gâche le plaisir, transforme la terre en gadoue que la bouche associe aussitôt à des excréments. Au premier coup d’œil, la teinte devait être chocolat au lait. En l’observant de plus près pourtant, on découvre de minuscules particules de diverses couleurs. La plupart sont d’un beau noisette, donnant à la perle de terre son goût distinctif de noix. Celles couleur de suie réveillent la langue avec leur amertume de café noir. Les granulés blancs, brillants, comme des gemmes mais durs comme du silex, sont les plus rares : ils donnent une touche métallique raffinée, comme du sang sur les lèvres. La bonne combinaison pourrait transformer une pincée de terre en une pincée de paradis. J’adorais la façon dont elle glissait, crépitait sous mon palais, telle la caresse du chat. Même si je savais que cela érodait mes dents, je ne parvenais pas à arrêter.

Le soupçon .

 Le silence n’aida pas mais rétrospectivement rien n’aurait pu aider. Cela est dû au caractère particulier du soupçon. Il ne s’agit jamais réellement d’un soupçon. C’est une conviction masquée. Donnez lui un peu de temps et il finira par se muer en certitude.

Début de la guerre de Corée.

 Au début, la guerre n’était qu’un désagrément. Lorsque je retournais dans mon village après des années d’absence, les camarades aux brassard rouges s’étaient infiltrées dans le quotidien des villageois, les harcelant à coups de rassemblement obligatoires et de meetings hebdomadaires, appelant même les femmes mariées à se former pour devenir sentinelles. Les villageois se mirent alors à disparaître. Des rumeurs à propos de la chaleur du sud, libre d’obligations partisanes, attirèrent certains rêveurs du nord comme ma mère et ma sœur qui, selon les voisins étaient partis il y a bien longtemps.

L’horreur du régime coréen du Nord.

Cheol était un « kotchebi », l’un des trop nombreux orphelins engendré par la période de famine de masse et de crise économique survenue dans les années 1990, qui avait décimée un quart de la population nord-coréenne. Il n’avait aucun souvenir de sa mère, qui l’avait abandonné quand il avait trois ans, et son père ouvrier au « songbun » bas les avait confiés, son frère aîné et lui à un orphelinat. Son frère y était mort de la fièvre typhoïde, et Cheol s’était enfui peu après. Il n’avait jamais revu son père. 
(PS le songbun c’est le degré de confiance par rapport à la doctrine communiste)

Espions.

 Contrairement à ce que l’on croit souvent, l’espionnage n’est pas très éloigné des mondanités. La plupart des informations échangées ne sont pas le résultat d’actions coupe-gorge, mais de conversations prosaïques dans les cafés ou des restaurants. Les renseignements sont rarement obtenus par des James Bond à temps plein, bien plutôt par des anonymes las, infidèles et bedonnants assis dans de petits bureaux. L’information en elle-même n’est pas toujours de nature confidentielle : il s’agit d’un mélange de ouï-dire d’articles de journaux et de magazines. Le travail d’un agent se résume parfois à trier et mettre en forme ces morceaux publics de puzzle, à lire les connexions sous-jacentes soigneusement dissimulées..

 


Éditions Flammarion, 478 pages, avril 2026

J’avais déjà lu un roman policier de Ian Manook Yeruldegger et j’ai donc voulu savoir si cet auteur saurait m’intéresser en racontant les scandales qui ont secoué la Corée à propos des adoptions d’enfants comme le dit la quatrième de couverture : Cent quarante mille enfants coréens vendus dans le cadre d’un trafic humain géré et financé par l’état. Des dizaines de milliers de « minjungs » traités en parias par le dictature et raflées pour présenter au monde une Corée étincelante des J.O de Séoul en 1988.

C’est sur ce point une réussite, les scandales dont il est question dans ce deuxième tome consacré à la Corée m’a permis de me rendre compte de la réalité de ce qu’il s’est passé dans ce pays qui me semblait tellement plus sympathique que son voisin immédiat la Corée du Nord. Dans la premier tome le personnage principal est celui que l’on retrouve ici , Gangnam, est un ancien enfant enlevé et réduit en esclavage par des institutions qui étaient liées à la fois au pouvoir et au clan mafieux. C’est un ancien policier, et il va reprendre du service car son douloureux passé l’empêche de rester passif quand il s’agit de révéler les anciens scandales et la façon dont ceux qui ont permis les enlèvements d’enfants et qui ont réduit des sans abris en esclaves, n’ont jamais été vraiment punis et recommencent à revenir aux manettes du gouvernement coréen.

Sur le plan policier, je ne suis pas vraiment apte à en juger, et j’ai du mal avec toute la violence qui se dégagent des histoires de mafias soutenues par un gouvernement coréen. De façon un peu rapide, et peut-être injuste, je trouve que le personnage principal Gangnam, se sort de situations incroyablement dangereuses alors que les méchants meurent facilement. C’est toute la difficulté de construire un roman policier avec un personnage positif qui doit risquer sa vie sans cesse mais qui doit quand même aller jusqu’au bout du roman. Et peut être, jusqu’au bout de la série car je me demande si tout n’est pas en place pour un troisième tome.

Je comprends quand même très bien pourquoi cet auteur connaît un réel succès car comment alerter l’opinion publique bien tranquille dans un monde confortable face à de tels scandales, nous sommes concernés, car la France a accueilli 11 000 enfants coréens : est ce que les organismes qui ont aidé à ces adoptions ont été complices de crimes de trafics humains ?

Donc si vous aimez les romans policiers, si vous voulez en savoir plus sur les scandales qui ont secoué la Corée, lisez ce roman, il est réussi mais commencez par le premier tome de la série « Gangnam ». Et merci à Babelio et aux éditions Flammarion de m’avoir envoyé ce roman.

 

Extraits

Début.

1986 
…qu’il emprisonne sur le champ.
 Les feuilles mortes mordorent le sous-bois, au pied du panache d’airain des ginkos, percés des torches écarlates des érables, dans le parfum sucré des arbres à caramel aux frondaisons bigarade. Par endroits, des chênes cuivrées disputent au safran des séquoias les reflets obliques du soleil d’automne.

Genre de propos typiques des polars.

« Je sais que si je ne rembourse pas les dix mille dollar que je dois au bookmaker du clan des Quatre lanternes avant Noël, leur dragon va m’offrir une chirurgie des deux genoux à vif à la perceuse-visseuse de chantier et toute la rééducation au baston qui va avec. »

Petit déjeuner coréen.

 Pour Gangnam, un petit déjeuner, c’est soupe de pousse de soja ou de raviolis, riz blanc, chou fermenté épicé, légumes sautés à l’huile de sésame, œuf à la vapeur et poire nashi s’il y en a.

Comment on perd la foi.

 Je me suis défroqué moi même il y a bien longtemps, quand les bouddhistes ont massacré des chrétiens au Sri Lanka ou des musulmans en Birmanie, quand des temples entiers ont été testés positifs à la méthamphétamine en Thaïlande ou que des moines ont été dénoncés pour pédophilie, et quand j’ai réalisé que bien des temples en Corée avaient fait de leurs moines des marchands de lampions, d4ex-voto, de tuiles superstitieuses et autres puits pour exaucer des vœux qui n’ont jamais dépendu de Bouddha, contre espèces sonnantes et trébuchantes.

Les rapports sociaux en Corée à travers la langue.

 Qui ne serait pas stressé au quotidien, dans un pays où il existe trois formes de tutoiements et trois formes de vouvoiement en fonction du niveau de politesse, de l’ancienneté de la connaissance, du sexe, de l’âge, de la hiérarchie sociale ou familiale, ou de la manière dont on s’est connus ?

Pour lutter contre le gueule de bois.

L’idée d’une bonne soupe traditionnelle contre la gueule de bois, à base de bouillon d’os, de bœuf de vingt quatre heures, enrichie de sang coagulé et d’épine dorsale de porc, d’os de vaches, de choux et d’autres légumes, n’est pas pour déplaire à Gangnam..

Le tourisme en Corée .

C’est le temple, préféré des touristes, accroché à une falaise déchiquetée. C’est le plus mercantile aussi. Tout ce qui y est beau est marchandé. Les petits papillons de papier gribouillés de souhaits à exaucer des tonnelles en ex-voto, les plafonds de lampions colorés avec les demandes qui pendouillent, les tuiles offrandes avec leur exigence à Bouddha : « Donnez-moi une belle femme », « Faites-moi gagner à la loterie », le jeu sur le petit pont du haut duquel il faut jeter des pièces dans trou rochers creusés pour que Bouddha vous accorde la chance que vous méritez. Le pèlerin interlope paie pour verser une louche d’eau sur la tête d’un petit bouddha boudeur, pour obtenir d’un distributeur à tirette des dictons de sagesse et des conseils de vie. Les moines savent y faire.

La cuite.

 Les Coréens, hommes ou femmes, ont une telle culture de la cuite et de la gueule de bois que la honte ne fait pas vraiment partie des conséquences de leurs beuveries. Ils en rient et ils oublient. Gabrielle, avait même avancé cette théorie selon laquelle le « haejangguk » n’était en rien un remède contre le mal, mais plutôt un rituel social codifié pour sortir sans humiliation de cette situation délicate.