Éditions Perrin, 243 pages, octobre 2008

Toujours dans la série « Romans qui ne sont jamais sortis des rayons de la médiathèque » voici un auteur que je ne m’attendais pas à trouver dans cette triste catégorie. Depuis « effroyable jardin » qui avait connu un succès important, j’ai chroniqué sur Luocine : « Apaise le temps« , « En dépit des étoiles » et « L’espoir d’aimer en chemin« . C’est un auteur qui sait très bien raconter les histoires en particulier, quand la grande Histoire se mêle à la vie des gens. Il a pris ici un risque qui visiblement n’a pas rencontré un public (seul 100 lecteurs sur Babelio, 4292 pour « Effroyable jardin ») . Il le dit dans son introduction : il a fait des deux dernières années la vie de Jean Moulin, un roman. Il y raconte, au plus près de la réalité, sa lutte pour unifier la résistance derrière le Général de Gaulle. Pour rendre ce récit romanesque, il crée une jeune fille lilloise rescapée de l’exode qui tombe amoureuse d’un jeune résistant. Celui-ci fils de pharmaciens de Lyon, sera dénoncé par ses parents et se suicidera dans la prison de Montluc.

Le roman commence et se termine par une scène d’épuration, le village où les parents de son amoureux avait un propriété vont organiser le lynchage des parents collabo . Le roman suit donc les deux destinées , et deux narrateurs vont utiliser le « je », Max et Agathe, qui habitent dans le même immeuble et Max trouve qu’elle ressemble à Berthe Morisot donc l’appelle ainsi.

Avec Max nous suivons toutes les difficultés que Jean Moulin a rencontré pour unifier les différents composantes de la résistance. J’ai retrouvé tout ce que j’avais découvert grâce à Daniel Cordier dans son livre « Alias Caracalla« . On sent que chaque personnalité à la tête d’un réseau pense surtout à l’après et veut absolument apparaître comme le sauveur et n’a nul envie de laisser la place à de Gaulle. L’hostilité de Henri Fresnay ne s’éteindra pas facilement ; même après la guerre, car pour lui Jean Moulin était à la solde des communistes, et on lui doit la qualification de « crypto-communiste ». Quant à savoir si Max a été trahi par Hardy, (défendu par Fresnay dans ses deux procès) , l’auteur ne prend pas partie, il décrit surtout une montée en puissance de la Gestapo et de la Milice qui connaissaient de mieux en mieux l’organigramme de la résistance. Il est certain que si Hardy n’a pas trahi, Bénouville qui est venu avec lui à la réunion de Caluire, a fait une énorme erreur , car il n’était pas très compliqué de le savoir suivi par la police allemande qui venait de le relâcher.

L’histoire d’amour, permet à l’auteur de nous faire vivre au plus près le travail de fourmis des petites mains de la résistance. Les boîtes aux lettres et le transport des messages qui permettent d’organiser les différentes actions et de prévenir des dangers.

Quand je lis ce genre de romans, je me demande toujours comment font mes amies anti-divulgâcheuses, pour lire ce genre de roman : car oui, Max va être arrêté et, oui il mourra sous la torture sans avoir parlé. Savoir cette fin, n’enlève rien au suspens insoutenable de la réunion de Caluire, car Michel Quint sait si bien faire monter la tension que j’ai eu du mal à lire la fin. Il sait aussi parfaitement décrire la pesante atmosphère de délation et de suspicion qui a régné pendant l’occupation nazie. Savoir se taire et ne faire confiance à personne étaient indispensables pour survivre quand on n’était pas vichyste, encore plus si on était résistant.
C’est un bon roman qui mériterait de sortir des rayons de notre médiathèque.

Extraits.

Avertissement (j’espère alors, lui pardonner, ce que j’ai fait finalement.)

 Qu’on me pardonne de faire de Jean Moulin un héros de roman. Que sa famille, les historiens, les gardiens de mémoire et les survivants de la Résistance excusent mes libertés avec l’histoire : j’ai souvent simplifié la réalité des êtres et de leurs actes, de leurs motivations, réalité sur laquelle les spécialistes et même les acteurs de l’Histoire dans leurs écrits ne s’accordent pas encore. J’ai voulu que cette fiction, pour tenter d’être vraie ne prenne pas partie dans leur polémique aussi fondée soient-elles. 

Début du roman.

 Je suis entrée aux enfers par une rue en pente. Elle coupait net le premier pâté de maisons du village comme la lame étroite, brûlante de soleil, d’un petit couteau oublié à la fin d’une partie de campagne au cœur d’une pomme trop mûre. Au bout, là où elle s’étrécissait en pointe, on entamait à droite une grimpée qui s’enroulait jusqu’au centre avec ses commerces tassés autour du noyau, d’une place ovale, gros fruit grumeleux de gravier, blond. Au-delà, passé l’église aux épaules d’hercule forain, on dévalait un vieux cimetière par des venelles où les habitations boîtaient bas. Je le savais pour être venu une seule fois à Noël 42, dans une demeure campagnarde, et y avoir laissé entre les draps parfumés de lavande, sous la suspension de la cuisine, au détour de chaque couloir contre les portes de chaque pièce, de la chambre, au jardin amidonniers d’hiver, oui, y avoir laissé tout ce que j’avais aux lèvres de baisers frais, et d’amour.

Scène de la libération.

 Je les connais, ces deux là qu’on massacre en kermesse, je n’ai entrepris ce voyage que pour les rencontrer, me montrer vivante à eux. Ce que je ressens alors, même aujourd’hui je ne sais plus, sûrement que je me suis effacée à l’intérieur, je n’ai plus été présente consciemment et puis c’est revenu, la douloureuse sensation d’être témoin de l’inhumain et de ne rien pouvoir que ces villageois avaient la certitude de n’être pas coupable puisqu’ils punissaient le mal incarné, et aussi d’être parmi eux, semblables à eux. La nausée m’est montée dans une suée glacée, je me suis retournée pour vomir.

Difficultés d’organiser la résistance unie dialogue entre Alain (Daniel Cordier) et Max (Jean Moulin).

Charvet (Fresnay), Bernard (D’Astier de La Vigerie) et Gilles (Lévy) ont toutes les prétentions aujourd’hui…Sans abandonner de Gaulle qu’ils pensent contrôler, ils ne veulent plus passer par vous, le terrain est favorable pour Brumaire ..
– Alors je demanderai son rappel d’urgence à Londres. Même chose pour son acolyte Passy (Dewavrin)… Ensuite il faut s’allier les syndicalistes et les socialistes… Notons-le. Voir aussi si on peut pas faire désavouer Charvet par le comité directeur de Combat, diviser un peu pour régner… En revanche, tâcher de retarder son départ possible à Londres. Idem pour Bernard et Gilles … Qu’il n’aille pas me débiner à une période cruciale. Si je résume, j’ai à calmer la fronde des chefs de mouvements, dont il faut aussi augmenter le financement leur faire accepter Vidal (Delestraint) aux commandements de l’AS, améliorer le sort et l’utilisation des réfractaires au STO et des maquis et mettre sur pied le conseil de la résistance…
– Et à ne pas vous faire prendre, Max.
– Je ne suis pas y remplaçable.
– Pour encore longtemps, si.
 À moi donc d’atteindre vite mes objectifs.

Ce discours résonne aujourd’hui encore.

 Je fais l’exposé liminaire, j’espère que ma voix tiendra, faire la guerre, rendre la parole au peuple de France rétablir les libertés républicaines travailler avec les Alliés collaboration internationale où la France ait sa place, surtout aller vers une forme de bipartisme élargi, à la libération, qui fasse stable rase de la foule de formation politique troisième république, incapable d’alliance profonde…. Ensuite, deux trois questions pour la bonne forme s’il est représentant des vieux partis renaudent, on lit le message de Gaulle demandant un effort proprement français, unifié lors de la libération, qui soit alors un appui pour le comité national de Londres, à faire valoir les droits et intérêts de la France dans le nouveau concert mondial…. Ce sera au suffrage citoyen de s’exprimer sur les aspirations de ceux qui ont participé à la lutte.


Éditions Gallimard NRF, 498 pages, avril 2026.

Traduit de l’italien par Romane Lafore

Ce roman permet de prendre conscience des différentes facettes du fascisme italien. L’intrigue se situe dans la région du nord de l’Italie, à Castrocaro, non loin du village de naissance de Benito Mussolini. La famille sur laquelle se concentre l’écrivaine est d’une pauvreté extrême, les enfants ont faim et froid. Le rôle des hommes est primordial pour le bonheur (relatif) de la famille. En général, il boit et cogne sur sa femme et ses enfants sauf exception. Et pourtant, les femmes sont loin d’être soumises, elles crient et se lamentent si fort que tout le monde est au courant de leurs malheurs. La grand mère, Fafina, est une femme forte, infirmière elle connaît bien la noirceur de l’âme humaine. Elle élève des enfants « des bâtards » et les enfants de sa fille dont Redenta, qui ne parle pas. Il faut dire que sa mère, Adalgisa, avant sa naissance avait accouché de deux enfants morts- nés et d’une petite fille qui n’a vécu que quelques jours. Elle est allée voir une sorte de magicien qui lui a promis la naissance d’une enfant vivante mais porteuse de la guigne. Et de la guigne, elle en a eu puisque son père l’a mariée à une ordure de fasciste à l’œil de verre (d’où le titre) qui la martyrisera de façon absolument horrible. La seule personne qui aurait plu la sauver, c’est Bruno, celui qu’elle aime depuis l’enfance car il est un des bâtards élevé par sa grand-mère.
Les aspects les plus noirs des comportements humains sont décrits avec précision et rendent la lecture de ce roman pénible, le mélange du fascisme avec le machisme italien est une horreur en particulier pour les femmes.
J’ai toujours pensé que le fascisme n’était pas le nazisme, et c’est vrai, mais quand un régime donne les pleins pouvoirs à des salauds de la pire espèce, pour les victimes, fascisme ou nazisme, cela ne faisait pas une grande différence.

L’épisode la guerre en Éthiopie est une horreur absolue, il fait partie des moments où j’ai eu du mal à lire ce roman. Avancer au milieu des cadavres d’enfants, voir des gens brûler vifs, réduire en cendre des villages de gens sans défense, par des soldats italiens armés de mitraillettes, dont le père de Redenta, et son futur mari, voilà un exemple de ce que je veux dire par une lecture pénible.
L’écriture est rude, je pense que l’auteure a voulu s’exprimer comme les gens de la campagne. Ce n’est pas toujours facile à comprendre, et comme le plus souvent on voit la réalité à partir des yeux de Redenta, sa naïveté et en même temps son absence totale de dissimulation rendent les faits de torture auxquelles elle est soumise, presque « normaux » , sauf pour le lecteur !

Un roman important pour la prise de conscience des réalités du fascisme italien, mais un roman volontairement confus, sans doute parce qu’à l’époque il était difficile de comprendre tous les enjeux.

Extraits.

Début. (Et quel début !)

 C’était beaucoup mieux avant, quand je n’étais pas là et qu’il n’y avait aucun de mes frères et sœurs, ni les vivants, ni les morts. Qu’il n’y avait que ma mère, qui se retournait sur le matelas de sa canfouine et hurlait :  » Tuez-moi, bordel de Dieu », ce à quoi la Fafina répondait : « Ferme-la ou tu vas rameuter le diable », et comme ça pendant trois jours et tous nuits, jusqu’à ce que ma mère pousse un cri féroce et que sorte Goffredo, le premier de mes frères morts. Quand on le gifla pour le faire pleurer, il ne pleura pas, si bien que la Fafina secoua la tête et dit :  » Il faut croire que Jésus Christ avait besoin d’un angelot là-haut. »

La polio.

 » C‘est la polio »
 Grand-mère poussa un cri et se jeta par terre.
« Bonté divine, la polio »
– Courage, il le faut., les cas de polio sont nombreux, vous savez. »
 Le docteur savait bien soigner les malades, et quand il n’y avait plus rien à faire, Il savait tout aussi bien dire la vérité. Il le faisait dans le respect de la souffrance des gens qui était toujours la même, et pourtant toujours différente. Tantôt terreur, tantôt épuisement, tantôt chagrin., il vit que pour la Fafina, c’était de la nervosité. 

Les hallucinations.

 J’espérai que mes frères et ma sœur mort reviennent, mais ils devaient en avoir assez de me tenir compagnie. Je n’en avais parlé à personne, on m’aurait dit que la polio ne s’était pas contentée de me rendre infirme, mais qu’elle m’avait aussi rendue cinoque. 

Sagesse de la tenancière du bordel.

–  Mais vous ou plutôt « nous » : que pouvons-nous connaître des hommes qu’avons-nous en commun avec eux ? Si l’homme pouvait « ne pas faire », je n’aurais pas ce travail. 
– Si, il pouvait, il pouvait se retenir par respect pour moi.
Et vous, est-ce que vous parvenez à retenir, pardonnez mon audace, votre sang menstruel, c’est la nature humaine et elle nous commande. Elle a voulu ceci pour la femme et cela pour l’homme. Ce que nous rejetons par le sang, eux, le rejette par le sperme. Ils ne peuvent pas s’en dispenser. Celui qui n’est pas fait ainsi, soit il est malade, soit c’est un inverti.

La vraie misère.

 Ma mère en avait fini, avec les lupins, et tout le pécule de la famille se résumait aux deux sous par jour que mon père rapportait à la maison. Ma mère souffrait de la faim et de tous ses tracas et passait ses journées à se creuser la cervelle pour nous sortir de la misère. Parfois, elle se laissait envahir par la fureur et hurlait que j’étais sa ruine et que c’était moi qui avait fait mourir Clélia, parce que la guigne se refilait comme la peste ou la grippe espagnole. Je me disais qu’elle avait raison, et alors je pleurais et me morfondais à l’idée d’avoir tué une pauvre vieille innocente.

L’injustice.

 » C’est du chiqué elle n’a rien volé.
– Ah, bon ?
– J’ai caché les draps dans sa chambre parce que j’avais besoin de la renvoyer, je dois engager une fille du parti. »
Bruno en resta coi.
 » Donc tu as retiré à une malheureuse son travail et son honneur pour arranger tes affaires.
– C’est la vie, petit. Il faut que des brebis meurent pour que les siens aient du boulot.
– En effet tu n’es qu’un chien, Gualtiero, répondit Bruno et lui cracha au visage. Un chien et un poltron. »
(…)
 » Mais de quoi est-ce que tu t’es encore mêlé ? Occupe-toi de tes affaires ! »
 Il garda les oreilles baissées comme un âne sous la pluie.
 » Tu veux trop de chose en même temps, Bruno. Tu veux avoir un travail et tu veux être l’avocat des causes perdues. Mais on se salit les pieds à courir et chier en même temps.
– Je veux rien, noir, je veux juste la justice.

– Mais qui t’a mis cette idée dans la tête ? La justice, même le Seigneur, Il ne sait pas ce que c’est. S’Il le savait, tu penses qu’on vivrait dans un monde pareil ? »

Les fascistes italiens valaient bien les nazis allemands.

 » Il y a des enfants ici, viens me donner un coup de main », cria une voix derrière lui. Il se retourna : Vétro. Il tenait dans ses bras quatre petits nègres aussi chétifs que des chiots qui se débattaient et hurlaient. Il accourut. Les enfants étaient des brindilles pourtant Vetro les tenait dans ses bras sans réussir à les dompter.
 » C’est qui, ils viennent d’où ? »
 Vetro désigna du menton une cabane en flammes.
 » Ils se sont échappés par la fenêtre.
– Je m’en occupe. »
 Mon père leur donna un coup de coude à la base du nez, précis, rapide, et les petits se ramollirent comme des marionnettes. Un seul, le plus grand, qui devait avoir six ans, ne tomba pas dans les pommes et continua à se plaindre doucement, son nez pissant le sang.
 » Bien, acquiesça Vetro, comme ça. »
 Il jeta les quatre enfants dans le bûcher, l’un après l’autre., celui qui était encore éveillé agita ses jambes, tandis qu’il volait vers l’incendie, comme s’il courait dans les airs. 
« Allez, on continue par ici, du nerf »
 Ils répandirent du kérosène dans les cahutes et allumèrent le feu avec leur torche, en veillant bien à ce que personne n’arrive à s’échapper. Si un nègre trouvait une issue, il le rejetait à l’intérieur un coup de matraque. Il les brûlait vif, sans leur tirer dessus, histoire d’économiser les munitions .

 

 


Éditions Gallimard, 172 pages, juillet 2020

Comme beaucoup à l’époque, j’avais adoré « Balzac et la petite tailleuse chinoise », depuis je lis régulièrement cet auteur , j’avais beaucoup aimé, « L’évangile selon Yong Sheng« , et un peu moins « trois vies chinoises« . Ici, encore, mon avis est en mi teinte. Pour mieux comprendre la folie destructrice des « Gardes rouges » pendant la révolution culturelle contre la civilisation tibétaine, ce roman mérite d’être lu. Bien sûr, on le sait vaguement et le régime actuel reconnaît du bout des lèvres les « excès » de cette période, mais ne dit rien sur la volonté de supprimer totalement une civilisation et son expression culturelle. Dans le palais Polota, l’ancien peintre du dernier Dalaï-Lama est retenu par des gardes rouges qui veulent lui faire avouer des turpitudes des moines, et vont pour cela le torturer à mort. Lui se réfugie dans son passé, période durant laquelle il a peint des « tankas » les plus extraordinaires et ainsi l’auteur fait revivre la civilisation tibétaine. Un garde rouge, le chef est particulièrement cruel et excite ses troupes à détruire au maximum tout ce qui relève de la religion bouddhiste. On apprend à l afin qu’il était le fils de l’homme chargé de s’occuper des restes des cadavres et que ce sont des gens méprisés par les bouddhistes. De là sa fureur ?

L’auteur entraîne son lecteur dans les valeurs de cette religion et dans son expression artistique, et j’ai été beaucoup moins intéressée par cet aspect qui représente quand même la plus grande partie du roman. Un reproche de mise en page : on ne peut pas comprendre ce livre sans lire les 112 notes qui expliquent un vocabulaire totalement inconnu pour moi, et au lieu de les mettre en bas de page ce qui permet de ne pas interrompre la lecture, elles sont à la fin du roman. Mais surtout cette civilisation que je respecte beaucoup ne me passionne pas. Si l’auteur décrit bien le monde des moines, on a moins d’informations sur le peuple tibétain lui-même. Un petit peu au début, l’enfance du peintre Bstan Pan, avec ses parents nomades, mais dès sa plus jeune enfance il est confié à des moines qui remarquent très vite son talent de peintre. On ne sent pas la vie de cet enfant ni de cet homme qui semble juste quelqu’un en adéquation totale avec cette religion.

La destruction des œuvres de cette culture est une horreur absolue et les meutres perpétrés par les Gardes Rouges aussi, cela rend ce petit livre très pesant, mais la beauté de cette culture, je n’ai pas réussi à la comprendre, je suis sans doute trop occidentale pour cela. Voici une image de Tanka trouvé sur l’article Wikipédia

 

Extraits .

Début.

 Il avait plu toute la nuit et, en ce matin de mars1968, il bruinait encore. L’air était frais. Dans l’arrière-cour, déserte du Potala, où les anciennes écuries du Dalaï- Lama étaient transformées en prison par les gardes rouges, qui occupaient le Palais, le silence fut soudain troublé par le grincement des essieux d’une charrette et le crissement de ses roues sur le gravillon. Hachée par la rotation des rayons, la silhouette courbée d’un vieil homme se dessinait en ombre chinoise entre les brancards de la voiture chargée de seaux en bois. De sa bouche s’échappait une faible haleine. 
Il était prisonnier et, cependant, il n’avait pas été arrêté par la police ou condamné par un tribunal, l’une et l’autre de ses administrations étant paralysées en cette période troublée de la révolution culturelle.

Les volontés de destruction d’une culture ancienne.

 Des centaines de silhouettes sombres, un brassard rouge autour du bras – des gardes rouges venus d’autres villes du tibet-, formaient une chaîne humaine entre la bibliothèque du premier étage et le rez-de-chaussée, se passant des centaines de précieux sutras, parmi lesquels, Bsan Pa reconnut une magnifique et très ancienne et édition du Kanjur, calligraphies à l’encre d’or, dont le plat supérieur de la reliure était en bois de santal, incrusté d’ivoire. Les derniers de la scène les entassaient au centre de l’esplanade, et quand les piles de livre furent si hautes, qu’elles s’écoulèrent sous leur propre poids, ils y mirent le feu en entonnant des chants révolutionnaires.

Les horreurs chinoises ne datent pas du communisme.

 Cette époque, au Tibet, personne ne savait vraiment ce qui se passait en Chine, et nul n’avait eu vent de la lutte féroce et sans merci que l’impératrice douairière avait livré à son neveu, désormais placé en résidence surveillée comme un vulgaire prisonnier. Depuis dix ans, elle ne l’autorisait plus à recevoir de visites, pas même celle de son épouse ou de ses concubines. (Sa favorite, surnommé la Perle, fut contrainte de se suicider en se jetant dans un puits du palais, sur ordre de Cixi, qui lui refusa l’indulgence de pouvoir se pendre.)

Les personnages tibétains (bizarres, pour moi).

 À leur grande stupéfaction, les deux hommes avaient découvert que le cadavre d’un jeune enfant faisait office de selle sur le dos de la mule. La femme avait fini par l’enfourcher pour s’éloigner lentement, le corps oscillant dans la lumière du contre-jour. D’une main, elle tenait un crâne humain rempli de sang, de l’autre, une vipère à tête plate qui servait de bride à la monture. La mule, à laquelle les yeux naïfs et les longues oreilles toujours en branle donnaient un air bon enfant, s’était mise en marche, soulevant du bout de ses sabots, de petits nuages de vase au bord de l’eau. Elle avait aussi un troisième œil, non pas au milieu du front, mais sur sa croupe gauche, large et pleine. Le deuxième dalaï-lama et son conseiller avaient tout autant été fascinés qu’effrayés par cette créature, et, sur le chemin du retour, le souverain avait mandé un peintre pour en faire le portrait.

 


Éditions Flammarion, 478 pages, avril 2026

J’avais déjà lu un roman policier de Ian Manook Yeruldegger et j’ai donc voulu savoir si cet auteur saurait m’intéresser en racontant les scandales qui ont secoué la Corée à propos des adoptions d’enfants comme le dit la quatrième de couverture : Cent quarante mille enfants coréens vendus dans le cadre d’un trafic humain géré et financé par l’état. Des dizaines de milliers de « minjungs » traités en parias par le dictature et raflées pour présenter au monde une Corée étincelante des J.O de Séoul en 1988.

C’est sur ce point une réussite, les scandales dont il est question dans ce deuxième tome consacré à la Corée m’a permis de me rendre compte de la réalité de ce qu’il s’est passé dans ce pays qui me semblait tellement plus sympathique que son voisin immédiat la Corée du Nord. Dans la premier tome le personnage principal est celui que l’on retrouve ici , Gangnam, est un ancien enfant enlevé et réduit en esclavage par des institutions qui étaient liées à la fois au pouvoir et au clan mafieux. C’est un ancien policier, et il va reprendre du service car son douloureux passé l’empêche de rester passif quand il s’agit de révéler les anciens scandales et la façon dont ceux qui ont permis les enlèvements d’enfants et qui ont réduit des sans abris en esclaves, n’ont jamais été vraiment punis et recommencent à revenir aux manettes du gouvernement coréen.

Sur le plan policier, je ne suis pas vraiment apte à en juger, et j’ai du mal avec toute la violence qui se dégagent des histoires de mafias soutenues par un gouvernement coréen. De façon un peu rapide, et peut-être injuste, je trouve que le personnage principal Gangnam, se sort de situations incroyablement dangereuses alors que les méchants meurent facilement. C’est toute la difficulté de construire un roman policier avec un personnage positif qui doit risquer sa vie sans cesse mais qui doit quand même aller jusqu’au bout du roman. Et peut être, jusqu’au bout de la série car je me demande si tout n’est pas en place pour un troisième tome.

Je comprends quand même très bien pourquoi cet auteur connaît un réel succès car comment alerter l’opinion publique bien tranquille dans un monde confortable face à de tels scandales, nous sommes concernés, car la France a accueilli 11 000 enfants coréens : est ce que les organismes qui ont aidé à ces adoptions ont été complices de crimes de trafics humains ?

Donc si vous aimez les romans policiers, si vous voulez en savoir plus sur les scandales qui ont secoué la Corée, lisez ce roman, il est réussi mais commencez par le premier tome de la série « Gangnam ». Et merci à Babelio et aux éditions Flammarion de m’avoir envoyé ce roman.

 

Extraits

Début.

1986 
…qu’il emprisonne sur le champ.
 Les feuilles mortes mordorent le sous-bois, au pied du panache d’airain des ginkos, percés des torches écarlates des érables, dans le parfum sucré des arbres à caramel aux frondaisons bigarade. Par endroits, des chênes cuivrées disputent au safran des séquoias les reflets obliques du soleil d’automne.

Genre de propos typiques des polars.

« Je sais que si je ne rembourse pas les dix mille dollar que je dois au bookmaker du clan des Quatre lanternes avant Noël, leur dragon va m’offrir une chirurgie des deux genoux à vif à la perceuse-visseuse de chantier et toute la rééducation au baston qui va avec. »

Petit déjeuner coréen.

 Pour Gangnam, un petit déjeuner, c’est soupe de pousse de soja ou de raviolis, riz blanc, chou fermenté épicé, légumes sautés à l’huile de sésame, œuf à la vapeur et poire nashi s’il y en a.

Comment on perd la foi.

 Je me suis défroqué moi même il y a bien longtemps, quand les bouddhistes ont massacré des chrétiens au Sri Lanka ou des musulmans en Birmanie, quand des temples entiers ont été testés positifs à la méthamphétamine en Thaïlande ou que des moines ont été dénoncés pour pédophilie, et quand j’ai réalisé que bien des temples en Corée avaient fait de leurs moines des marchands de lampions, d4ex-voto, de tuiles superstitieuses et autres puits pour exaucer des vœux qui n’ont jamais dépendu de Bouddha, contre espèces sonnantes et trébuchantes.

Les rapports sociaux en Corée à travers la langue.

 Qui ne serait pas stressé au quotidien, dans un pays où il existe trois formes de tutoiements et trois formes de vouvoiement en fonction du niveau de politesse, de l’ancienneté de la connaissance, du sexe, de l’âge, de la hiérarchie sociale ou familiale, ou de la manière dont on s’est connus ?

Pour lutter contre le gueule de bois.

L’idée d’une bonne soupe traditionnelle contre la gueule de bois, à base de bouillon d’os, de bœuf de vingt quatre heures, enrichie de sang coagulé et d’épine dorsale de porc, d’os de vaches, de choux et d’autres légumes, n’est pas pour déplaire à Gangnam..

Le tourisme en Corée .

C’est le temple, préféré des touristes, accroché à une falaise déchiquetée. C’est le plus mercantile aussi. Tout ce qui y est beau est marchandé. Les petits papillons de papier gribouillés de souhaits à exaucer des tonnelles en ex-voto, les plafonds de lampions colorés avec les demandes qui pendouillent, les tuiles offrandes avec leur exigence à Bouddha : « Donnez-moi une belle femme », « Faites-moi gagner à la loterie », le jeu sur le petit pont du haut duquel il faut jeter des pièces dans trou rochers creusés pour que Bouddha vous accorde la chance que vous méritez. Le pèlerin interlope paie pour verser une louche d’eau sur la tête d’un petit bouddha boudeur, pour obtenir d’un distributeur à tirette des dictons de sagesse et des conseils de vie. Les moines savent y faire.

La cuite.

 Les Coréens, hommes ou femmes, ont une telle culture de la cuite et de la gueule de bois que la honte ne fait pas vraiment partie des conséquences de leurs beuveries. Ils en rient et ils oublient. Gabrielle, avait même avancé cette théorie selon laquelle le « haejangguk » n’était en rien un remède contre le mal, mais plutôt un rituel social codifié pour sortir sans humiliation de cette situation délicate.

 

 


Éditions Robert Laffont, 251 pages, Décembre 2024

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

J’ai commencé ce roman en étant persuadée qu’il allait fortement me déplaire : pendant la période du confinement une jeune femme rencontre un homme avec qui elle va tromper son mari. Elle sent qu’elle reproduit l’histoire de sa mère qui, elle aussi, a trompé son mari, et qui a avoué à sa fille qu’elle n’est pas la fille de son père mais d’un autre homme que sa mère a aimé avec passion.

Mais j’ai été happée par l’histoire de Luis ce médecin uruguayen, qui a fui la dictature, pour se réfugier à Lille aidée par Mathilde la mère de la narratrice. J’avais oublié que l’Uruguay avait connu une période de dictature militaire et la description de ce qu’il se passe dans les prisons du pouvoir est insoutenable.

Luis est médecin et il doit signer les constats de mort dans les prisons sans parler des tortures que ces pauvres gens ont subies. Cela le mine si fort qu’il finit par s’enfuir en France mais il est détruit par le poids de la culpabilité et la peur que le régime s’en prenne à sa femme et ses enfants.

Mathilde, mariée à un clerc de notaire dont elle a une fille, Sophie, aide cet homme à se reconstruire et emportée par sa passion, ils feront ce bébé , Lucia-Maria (Lucia pour la lumière et Maria du nom de la jeune femme torturée à mort, dans la prison de Montevideo, la dernière dont Luiz signera l’acte de décès par arrêt cardiaque) .

Luis ne sera jamais un père pour cette enfant née en France alors que, lui, est retourné dans son pays pour lutter et rétablir la démocratie. Il occupe maintenant un poste important, La rencontre avec ce père permet à la jeune femme de confronter l’histoire de sa mère avec celle de cet homme, mais c’est tout.

Un roman très classique et pas passionnant si ce n’est pour le rappel du passé tragique de l’Uruguay et j’ai trouvé que Laetitia de Luca le racontait très bien.

Extraits

Début

Paris, avril 2020
 Toutes les familles ont leurs traditions. La nôtre, manifestement, est de tromper son mari. J’ai longtemps cru pouvoir y échapper, mais j’ai présumé de mes forces. Pourtant chacun le sait les chiens ne font pas des chats. D’ailleurs c’est en allant promener le mien que c’est arrivé.

Passage obligé sur le statut de la femme secrétaire d’un grand patron de médecine.

Daller a toutes les raisons d’être satisfait du travail de Mathilde. Elle le materne du matin au soir avec une application de chaque instant qui flatte son égo boursoufflé. Elle range son bureau, trie ses papiers, vide sa poubelle et débarrasse son cendrier qui déborde comme un volcan. Elle s’enquiert de son sommeil quand il a l’air fatigué, s’inquiète pour sa santé à la moindre toux, le sermonne gentiment quand il travaille trop. Elle fait tout ça naturellement, parce que c’est dans l’ordre des choses. Parce que c’est un homme et elle, une femme. À la moindre difficulté le doyen crie « Mathilde » et elle accourt.
 Elle planifie chaque minute de son temps, lui annonce ses prochains rendez-vous, tape à la machine des lettres qu’il lui dicte.trop vite, pour la mettre au défi, parce que la possibilité de son échec est amusante pour lui. Parce qu’il n’a jamais su ce que c’est que de risquer sa place. Elle cale ses déjeuners et ses déplacements professionnels. Elle lui rappelle l’anniversaire de ses enfants, envoie le plombier à son domicile en cas de fuite. La femme du doyen ne travaille pas mais elle n’aurait « ni l’idée ni le temps » de s’en charger elle-même. Mathilde connaît bien madame Daller une très belle femme, grande mince, blonde, elle doit avoir quinze ans de moins que son mari….

Dernière lâcheté avant la fuite.et l’exil

– Je ne signerai pas, murmure-t-il en s’effondrant, en larmes. Je ne signerai pas répète-il pour rattraper sa volonté qui déjà l’abandonne.

 Alors qu’il impose finalement son nom sur cet apocryphe, coulent sur sa roue joue, mélangées à la sueur et au filet de sang qui descend sur sa tempe, des larmes d’impuissance, des larmes de honte, et pour la 1re fois des larmes de haine.

Le poids du passé.

 Par son envolé lyrique, il a touché dans le mille les cœurs gonflés d’idéaux de ces jeunes gens. Le professeur se réjouit un instant de leur transmettre ce qu’ils considèrent comme le fondement même de la médecine moderne. Pour un instant seulement, car la seconde d’après sonne l’heure du retour au réel, du retard, des horaires, des contraintes. Il range ses feuilles de cours dans son cartable en cuir et prend congé de ses disciples. En descendant de l’estrade, il se revoit signer les constatations de décès des torturés de Montevideo, la plupart ayant le même âge que ses élèves, des enfants, et il se demande :  » Il était où à ce moment-là le grand professeur humaniste ? »