Édition Le Serpent à Plumes

Merci Lyvres sans toi je n’au­rais pas repéré ce roman qui est pour moi un vrai coup de cœur. J’es­père à mon tour entraî­ner quel­qu’un à lire ce livre triste et merveilleux à la fois. Cet auteur Kurdo-Syrien sait de façon unique – à mon avis- nous faire toucher du doigt ce que repré­sente l’exil quand le pays d’ori­gine est saccagé par la folie des hommes. Même la façon dont le roman est construit rend bien compte de ce que vit Fawas Hussain, il mêle la vie de tous les jours, donc les habi­tants de son HLM dans le 20° arron­dis­se­ment de Paris, aux actua­li­tés télé­vi­sées qui racontent en détail l’ef­fon­dre­ment et toutes les horreurs qui ont ravagé son pays . Avec, parfois, des souve­nirs heureux du temps de son enfance. Deux rencontres avec des Kurdes, comme lui feront le lien avec ce qu’il vit aujourd’­hui et son pays. J’ai souri, car c’est aussi un roman plein d’hu­mour à la façon dont les Kurdes se saluent quand ils ne se sont pas vus depuis longtemps :

« Alors, kurde syrien, tu arrives encore à bander ou tu t’en sers unique­ment pour pisser ? »

Fawas Hussain, présente tous ses person­nages par leur origine ethnique, la femme qu’il a aimé est toujours nommée comme Japo­naise ou Nippone et elle est partie avec « son » Breton. Il faut dire que ces appar­te­nances ont eu telle­ment d’im­por­tance dans les haines réci­proques entre les Chiites et les Sunnites qui détestent les Kurdes et tous veulent chas­ser les Chré­tiens… Pour ne pas parler des Yazi­dis ! Dans son HLM, on sent que les diffi­cul­tés de la vie, l’argent, l’al­cool les infi­dé­li­tés prennent le pas sur ces diffé­rences d’ori­gines. Mais il y a une entité qui rassemble tout le monde : « la Société des HLM pari­siens ». Les travaux dans sa tour HLM sont des hauts moment d’hu­mour et d’absurdité. 

Sur le sol fran­çais et dans ce HLM les diffé­rents commu­nau­tés arrivent à coha­bi­ter et parfois à s’entre-aider. Je lisais dans un des commen­taires laissé chez Lyvres que c’était peut-être une vision trop idyl­lique. Je ne le crois pas, car ces HLM sont dans Paris et ne consti­tuent pas des zones de non-droit. C’est parfois violent mais rien à voir avec les phéno­mènes des quar­tiers de banlieues péri-urbaines.

Ce roman permet de se plon­ger dans la réalité des quar­tiers popu­laires de Paris et les souf­frances crées par la destruc­tion du Moyen-Orient. Et tout cela avec une belle dose d’humour !

Citations

La voisine désespérée 

Le sourire de conni­vence de la mère cède la place à une tris­tesse dévas­ta­trice et l’in­quié­tude déforme ses traits. Elle m’avoue hési­ter avant de monter car elle ne sait pas si on lui ouvrira la porte. Elle se débat comme une mouche prise dans la toile de quelques grosses arai­gnées nommé Angoisse.

J’aime le style de cet écrivain 

Malgré un ciel Pari­sien constam­ment squatté par des nuages téné­breux et mena­çants, je décide de quit­ter l’écran de la télé­vi­sion pour prendre quelques vacances. Depuis le début des catas­trophes à répé­ti­tion en Syrie, je vis la violence qui s’exerce sur mon pays à distance, ce qui la rend encore plus cruelle que si j’y étais en chair et en os.

Une si grande tragédie !

L’auto­car clima­tisé faisait un premier arrêt dans l’oa­sis de Palmyre. Les passa­gers pouvaient ache­ter de quoi se restau­rer tandis que le chauf­feur et son aide mangeaient à l’œil en tant qu » appor­teurs de clients. Moi, par peur de tomber malade, je n’ava­lais rien et je me diri­geais chaque fois vers la grande colon­nade, prin­ci­pale voie de circu­la­tion de la ville antique qui s’étire sur plus d’un kilo­mètre. Je passais sous l’arc monu­men­tale où des gamins Bédoins propo­saient aux touristes des prome­nades sur la bosse unique de leurs droma­daires. Je me pres­sais vers le temple de Bêl, le dieu du soleil, et me recueillais devant le sanc­tuaire de Baal­sha­min, le dieu du ciel, sans imagi­ner alors qu’ils seraient bien­tôt plas­ti­qués par le groupe État isla­mique et complè­te­ment rayé du patri­moine archéo­lo­gique de l’humanité.

Des destins tragiques 

Mon compa­triote me ramène à notre première rencontre devant le restau­rant univer­si­taire Albert Châte­let. C’était dans les années 80, et il avait fui Saddam Hussein comme moi Assad, le père, son homo­logue et ennemi juré. .… Mais avec Saddam Hussein au pouvoir, il n’osait pas, à la fois comme kurde n’ayant pas fait son service mili­taire, et comme ressor­tis­sant d’une petite commu­nauté comme les yézi­dis qu’on appe­lait les fayliz.. Musul­mans chiites, ils avaient été dépor­tés par le parti Baas est condamné à vivre aux alen­tours de Bassora. 

Faire venir sa mère discussion avec son ami Kurde titulaire d’une thèse sur la place de l’adjectif épithète. 

Si les jeunes peuvent s’adap­ter à leur nouvel envi­ron­ne­ment et apprendre plusieurs langues étran­gères, ma mère ne suppor­tera pas la vie en Europe. Elle vit en Syrie depuis quatre-vingts ans et elle n’a toujours pas appris l’arabe, pour­tant la langue de la nation. Alors comment se mettra-t-elle au fran­çais et pourra-t-elle maîtri­ser le compor­te­ment de l’épi­thète ? Elle mourra d’en­nui loin de ses filles puis­qu’elle conti­nue de les diri­ger d’une main de fer. Elle impose sa volonté à tout le monde autour d’elle car elle a toujours vécu comme ça et ce n’est pas Daech et un quart de million de morts en Syrie qui lui feront chan­ger de caractère. 
Mon ami constate que je n’ai pas oublié le sujet de sa thèse et en sourit. Il passe sa main devant son visage comme pour effa­cer un souve­nir écrit sur un tableau invisible :
« Nos deux pays sont deve­nus ce qu’on appelle des zones de guerre dans le jargon mili­taire. Comment lais­ser la famille à quelques kilo­mètres des fous d’Al­lah qui ne pensent qu’à une chose, égor­ger ? Ces hysté­riques s’en­traînent sur des moutons et des chèvres pour mieux déca­pi­ter les hommes, tu te rends compte ?

Les passages qui m’enchantent 

Ce soir, je ne vais pas me mettre devant le vieux poste de télé­vi­sion, non, je ne tête­rai pas le lait noir des deux mamelles déver­sant le malheur que sont France 24 et Al Jazeera. Oui, dimanche prochain, j’irai faire le marché, non pas pour les deux Suédoises, mais pour voir le vendeur des quatre saisons et le couvrir d’éloges à propos de la qualité de ses clémen­tines. Je lui deman­de­rai comment il s’ap­pelle pour de vrai et me présen­te­rai à mon tour, le Syrien du 7e étage. J’es­père de tout cœur que d’ici-là l’as­cen­seur sera réparé, non pas pour moi, mais pour tous les gens de l’im­meuble. Je pense en parti­cu­lier à la Kabyle nourri au miel et au cous­cous, avec ses pleurs de tragé­die grecque et au fran­çais du quatrième, celui qui doit véri­fier toutes les deux heures s’il a du courrier.