Éditions Gaïa, 486 pages, octobre 2010

traduit du Danois par Ines Jorgensen

Ce n’est pas ma première rencontre avec cet auteur Danois, je m’étais régalée avec les Racontars , Un curé d’enfer et autres racontars , puis le Naufrage de la Vesle mari . Dans ce livre qui en réalité en réunit trois : » Un récit qui donne un beau visage », puis « le Piège à renard du Seigneur » et enfin « la Fête du premier tout ». Nous retrouvons tous les personnages des Racontars mais autour d’un enfant et de sa nourrice Aviaja cette vieille femme inuit qui retrouve le goût de la vie grâce à cet enfant qu’elle va élever avec les deux pères, et trois oncles. Le principe de l’humour de Jorn Riel m’est maintenant bien connu, il présente des hommes qui sont peu à peu séduits par les Inuits qui s’appellent eux -mêmes « les hommes », et quittent sans aucun regret « la civilisation » qui aident peu à survivre dans ces régions où la vie est menacée par le grand froid et les animaux comme les ours. La sexualité a beaucoup d’importance, et les femmes inuits ne comprennent pas les notions de fidélité ou de péchés qu’un prêtre aimerait leur inculquer. L’alcool aide souvent les hommes à supporter les difficultés de la vie et la rigueur du climat. Jorn Riel est un conteur et ses livres se lisent comme des récits que l’on pourrait se raconter entre amis. L’intérêt de ce roman tient à la formation d’un enfant abandonné par sa mère et élevé par ses pères et une nourrice adorable, le deuxième livre, l’enfant est partie en Europe et la vieille nourrice n’a plus envie de vivre, c’est le moment où un curé arrive dans cette région reculé avec une église gonflable … et espère tromper les inuits et s’approprier les peaux d’animaux en particulier de Renard. La troisième partie l’enfant adolescent est revenu et va trouver sa place dans cette société et la vieille nourrice peut mourir. Les sentiments sont très présents dans cette petite communauté même si leur expression est compliquée, on sent combien la petite communauté est unie par des liens très forts. Le ridicule de la religion chrétienne est toujours aussi savoureuse. Si ce livre avait été mon premier roman de cet auteur mon enthousiasme aurait été total. Mais ce roman reprend les mêmes personnages et les mêmes ressorts d’humour que j’avais lu dans les « Racontars », ce qui explique mes trois coquillages.

Extraits.

Début.

 J’ai deux pères. En vérité, j’aurai sans doute dû en avoir cinq, mais les camarades s’étaient mis d’accord pour désigner Pete et Jeobald comme mes vrais pères, et Samuel Gilbert et Small Johnson plutôt comme un genre d’oncles.

Propos à la hauteur des sentiments. (Humour)

Pete venait de la baie de l’Homme Mort. Il avait franchi Wilson Hills et l’étroit Pas de l’Oie. Lorsqu’il déboucha sur le coin de bruyère entre la rivière et la maison, il lui arriva exactement la même chose qu’à McHuges autrefois. Le sang afflua dans ses veines et un sentiment le prit à la gorge, qui lui donnait envie de rire et de pleurer à la fois. Pete éprouva un désir irrépressible de prononcer quelque chose à la mesure des circonstances, quelque chose d’un ordre spirituel, et après avoir longuement réfléchi, il laissa cours à son émotion. 
« Grands dieux, merde alors !  » s’exclama-t-il.

Leur voisin.

 Notre voisin, le plus proche s’appelait John. Il était connu comme le plus grand voleur entre Downty City et le bassin de Pol et portait le surnom de John l’honnête. Sa réputation de chasseur était extrêmement mauvaise, étant donné que de notoriété publique la moitié de ses renards venaient de pièges posés par d’autres que lui.

Proverbe eskimo.

 « Comme dit l’Eskimo ne prête jamais tes chiens, tes traîneaux, tes armes ou ton kayak. On pourrait facilement te les abîmer. Mais ta femme il faut la prêter aussi souvent que possible, car elle s’améliore à chaque fois. »

Le départ du garçon vers l’Europe.

 » C’est bizarre. Y’a des jours où on parle tout simplement. Pas pour dire quelque chose de particulier, on parle et on parle c’est tout. Ça sort tout seul, sans qu’on y pense, c’est pas vrai, et puis il y a des jours où on a une foule de mots à l’intérieur et où on n’arrive pas à sortir un son, vous connaissez ça ? »
 Pete hocha énergiquement la tête répandant une pluie de braises de sa pipe. « C’est comme la constipation dit-il, on a une putain d’envie, on pousse, on se démène et… »
 L’ongle Sam montra du doigt un arc doré qui cheminait lentement vers le nord au-dessus des montagnes au sommet aplati.
 » Voilà la lune », dit-il les autres hochèrent la tête sans même la tournée pour vérifier s’il disait vrai.
 Sam tendit la main vers la bouteille de rhum que Smal-johnson tenait fermement entre ses jambes pour qu’elle ne se renverse pas. Il poursuivit.
 » On vous a fourni une information tout à fait superflue. Au fond, c’était juste pour dire quelque chose. Je savais que vous saviez que la Lune allait se lever maintenant. Pourtant, j’ose prétendre que ma petite information a quand même de la valeur. Un jour comme aujourd’hui, toute remarque à sa valeur si nous devons continuer à nous serrer les coudes, si je peux m’exprimer ainsi. » Il versa une larme de rhum dans son thé. « On parle de ce qui n’est pas essentiel de la lune, des pattes des chiens, de l’état de la neige et que sais-je encore. Et c’est bien parce que ce qui n’est pas essentiel, nous ramène par des voies détournées à l’essentiel, à savoir le départ du garçon. »

Hygiène masculine.

Dad Matthew n’avait jamais eu beaucoup d’attirance pour les bonnes femmes. La terreur d’être pris au piège et séquestrée l’avait toujours emporté chez lui sur le désir d’une relation durable. Il ne vivait évidemment pas complètement à l’écart de la compagnie des femmes. Deux fois par an, il se rendait à Downty City pour rectifier le compas, comme il disait, une visite de chantier en quelque sorte, nécessaire pour maintenir le cap.

Limite de la christianisation en Afrique.

 Il y a plus de trente ans le père Brian débarqua donc sur la terre ferme africaine et commença à remonter le fleuve de Gambie, de Bathurst à Yarbutanda, sur le bateau « Lady Challenge ». Pendant environ un an, il tenta d’enfoncer dans le crâne des peaux sombres qui habitaient le long des rives, la douce doctrine chrétienne, mais la chance ne lui sourit pas. Les musulmans s’y étaient déjà implantés et le père Brian ne put rien contre une religion qui autorisait les hommes à avoir quatre femmes, un strict minimum pour une culture rentable de l’arachide.

La fréquence des visites.

 « On dirait que nous avons des invités », dit-il . « Combien de traîneaux ? » demanda Jéobald.
 » Un, je crois que c’est celui de M. Pickerin. Ils sont deux sur le traîneau.
« Pickerin ? » Pete se leva et regarda par la fenêtre. « Bizarre, il est déjà venu y a trois mois, Dieu sait ce qu’il veut encore. »

20160813_105713Traduit du danois par Raymond ALBECK

5
Quel livre ! Je le dois encore une fois à Dominique. Que sa curiosité insatiable soit mille fois remerciée ! Sans son blog ce livre ne serait pas parvenu jusqu’à moi puisque ma médiathèque ne possède pas encore (depuis j’ai convaincu les bibliothécaires de l’acheter) ce « chef d’oeuvre », comme le dit la quatrième de couverture. Et je suis entièrement d’accord, c’est un petit chef d’oeuvre. Thorkild Hansen, décrit avec une précision extraordinaire, tant sur le plan technique qu’humain, une expédition qui part du Danemark en 1761, pour faire connaître au monde un pays alors inviolé : « L’Arabie Heureuse ». Un roi danois Frédéric V, soutenu par un ministre, Bernstorff, particulièrement gagné à l’esprit des lumières, mobilise des sommes importantes pour financer une expédition audacieuse. Il s’agit de rassembler des savants les plus pointus de l’époque pour découvrir une partie de la planète où aucun occidental n’était encore allé.

D’abord, il s’agit de comprendre ce nom : pourquoi s’appelle-t-elle « Heureuse » cette Arabie ? Qui sont les peuples qui la composent ? Pour cela, il faut un savant linguiste , ce sera un Danois von Haven. Pour comprendre la géologie et les plantes, on fera appel un savant suédois Peter Forsskal, un médecin physicien danois le docteur Kramer pour soigner les membres de l’équipe , un peintre graveur Baurenfeind pour ramener les illustrations de tout ce qui sera découvert et un arpenteur d’origine allemande, Carsten Niebuhr, le moins titré des cinq hommes. Tous ces gens ont beaucoup écrit, envoyé de longs rapports sur leur voyage (sauf le docteur Kramer). Torkild Hansen, les a tous lus et pour certains de ces écrits, il en était le premier lecteur.

Son récit nous faire revivre de l’intérieur cette incroyable épopée qui a failli être un des plus grands fiascos de tous les temps. Pour une raison que l’on sait dès le début du livre van Haven et Forsskal se haïssaient, et malheureusement Bernstorff n’a pas su anticiper les conséquences de cette haine implacable. Il aurait au moins fallu désigner un chef, mais non, on leur demande à tous de s’entendre ce qu’ils sont totalement incapables de faire. La raison en est sans doute que l’éminent professeur danois von Haven, décevait beaucoup son employeur qui n’osait pas l’avouer. Sur le terrain la mollesse d’esprit et de corps de von Haven le discréditera totalement, au profit du courageux, énergique mais coléreux Forsskal.

La malaria emportera dans la mort ces deux hommes, le premier n’aura rien découvert d’important, se plaignant à longueur de rapports de l’inconfort et de l’insécurité. Le second au contraire a réussi à envoyer de multiples rapports, de nombreuses caisses de plantes, d’animaux empaillés, ou conservés dans l’alcool , de semences, de plantes séchées. Tout cela parfaitement décrit dans de mult ouvrages. Malheureusement, rien ou presque de son fabuleux travail n’a été exploité. Pourquoi ? Il était suédois et le roi du Danemark n’avait guère envie que la Suède s’attribue le succès d’une expédition qu’elle avait financée. Forsskal est un élève de Linné qui est déjà un savant reconnu mais suédois, les conséquences de ce nationalisme absurde c’est que von Haven n’a rien découvert par paresse et que les extraordinaires découvertes de Forsskal ont été complètement négligées ou presque.

Il ne reste donc rien de cette expédition qui dura 7 ans ? et bien si ! Le seul personnage peu titré était cet arpenteur d’origine allemande : Carsten Niebhur qui a toujours refusé le moindre titre honorifique, il est le seul à revenir vivant de cette extraordinaire épopée et il a fourni au monde, pour plusieurs siècles, des cartes exactes de cette région du monde. Même s’il a donné le nom correct à l’Arabie « Heureuse » : le Yemen , il n’a pas trouvé pourquoi on l’avait si longtemps appelé Heureuse. La réponse est dans le livre, à vous de l’y trouver…

C’est peu de dire que j’ai lu avec passion ce voyage absolument extraordinaire, ne m’agaçant même plus d’un procédé qui d’habitude me gêne beaucoup : l’auteur nous annonce souvent les événements importants à venir. Je préfère toujours découvrir les différentes péripéties au cours de ma lecture sans effet d’annonce. Quand j’ai réalisé que l’énorme travail de Forsskal, d’une qualité remarquable allait être réduit à néant par la stupidité et la mesquinerie humaine, j’ai alors lu ce livre comme un thriller, je n’arrivais pas à le croire ! Si je dois encore vous donner une raison supplémentaire pour vous plonger dans ce voyage, lisez-le simplement pour découvrir une des plus belles personnalité que les livres m’ont permis de connaître : celle d’un arpenteur qui avec ténacité et intelligence a permis de faire de cette expédition une superbe réussite. Une personnalité de cet acabit : modeste, honnête, humaine, altruiste, courageuse, sans préjugé … bref, à lui seul, il mérite un collier entier de coquillages !

Citations

Les temps anciens

Ce ministre nourrissait pour l’art et la science un intérêt qu’il nous est difficile d’imaginer, alors que nous avons améliorer la constitution de l’État et que le despotisme éclairé a fait place à la démocratie non éclairée.

Trait de personnalité toujours sujette à la critique

Il avait de la valeur, on le lui eût pardonné, mais il le savait lui-même, montrait avec ostentation qu’il en était convaincu, et cela était inexcusable.

La science et les mythes : l’explication de la fluorescence de la mer.

Des expériences plus récentes ont prouvé que la phosphorescence de la mer est due à des organismes vivants. Les filles de Nérée sont tout simplement des protozoaires unicellulaires, flagelles et rhizopodes.

Des questions hautement scientifiques

Presque toutes les universités européennes demandent aux voyageurs d’étudier tous les problèmes imaginables : entre autres, un circoncis éprouve-t-il plus de plaisir au cours d’un coït qu’un incirconcis.

Le langage diplomatique dans toute sa splendeur

Il ne va pas jusqu’à dire que von Haven, à bout d’arguments, avait demandé à Forsskal de lui « baiser le cul », mais que « von Haven avait eu recours à une insulte si grossière que le respect que m’inspire Votre Excellence m’interdit de la lui répéter, et toutefois comme les circonstances me font un devoir de préciser, j’indiquerai que la populace s’en sert pour accuser un homme de la lâcheté la plus abominable, en lui attribuant certaines habitudes canines » ….

La fin terrible de cette aventure pour les deux savants de l’expédition

Les deux professeurs ambitieux et querelleurs ont partagé en fin de compte le même destin. L’un fut tout au long du voyage sans énergie, dépourvu d’esprit d’initiative, manquant d’idées, intéressé seulement par des questions de confort. L’autre a travaillé du matin au soir, s’est passionné pour tout ce qui l’entourait, a découvert des problèmes captivant là où les autres ne voyaient que des vérité de la Palisse, et a su les résoudre. Il a collectionné, catalogué, décrit. Il n’a pas laissé derrière lui un simple journal : ses manuscrits remplissaient sept lourds colis et ses collections au moins vingt grandes caisses. Mais il n’en a pas plus tiré profit que le premier. On a connu la plus grande partie de ses découvertes seulement après que d’autres les eurent refaites et publiées. La mise de chacun est différente mais le résultat est le même : il ne reste rien.

Peter Forsskal

Le seul souvenir vivant de Peter Forsskal qui mourut à Yerim, en Arabie Heureuse, la plante de Forsskal, est une ortie.