Édition Actes Sud

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Avec 68 pages Éric Vuillard, exprime toute sa rage et son déses­poir face aux révoltes qui ont traversé le XVI° siècle. On est loin de la vision de l’his­toire dont j’ai gardé quelques souve­nirs de mes années lycée. Les condi­tions d’extrême pauvreté engendrent des révoltes très violentes. Et quand en plus, les popu­la­tions sont soumises à une reli­gion qui dans les textes d’ori­gine demande à ses disciples de recon­naître son frère dans le plus pauvre des humains on comprend que certains se demandent : « Où est le vœu de pauvreté dans l’opulence de l’église de leur époque ? ». Et puis, Gutem­berg invente l’im­pri­me­rie, alors tout le monde pourra lire la Bible dans le texte et consta­tera que l’église les trompe lour­de­ment. Il n’est plus besoin alors de se soumettre mais bien plutôt de se révol­ter et de reve­nir aux sources du chris­tia­nisme. Livre incan­des­cent et soutenu par un style incan­ta­toire. Il se lit très vite, mais ne s’ou­blie pas de sitôt. Si l’im­pri­me­rie a permis le schisme protes­tant, c’est bien l’ar­ri­vée de l’in­ter­net qui soutient les révoltes actuelles. La soumis­sion et la pauvreté engendrent toujours des mouve­ments violents, ils sont souvent répri­mées éner­gi­que­ment égale­ment mais beau­coup moins qu’au XVI° siècle.

Citations

Un homme révolté

John Wyclif eu l’idée qu’il existe une rela­tion directe entre les hommes et Dieu. De cette première idée découle, logi­que­ment, que chacun peut se guider lui-même grâce aux Écri­tures. Et de cette deuxième idée en découle une troi­sième ;,les prélats ne sont plus néces­saires. Consé­quence : il faut traduire la Bible en anglais. Wyclif – qui n’était pas, comme on le voit, à court d’idées – eut encore deux ou trois autres pensées terribles : ainsi, il proposa qu’on désigne les papes par tirage au sort. Dans son élan, il n’était plus à une folie prêt, il déclara que l’es­cla­vage est un péché. Puis il affirma que le clergé devait vivre désor­mais selon la pauvreté évan­gé­lique. Enfin, pour vrai­ment emmer­der le monde, il répu­dia la trans­sub­stan­tia­tion, comme une aber­ra­tion mentale. Et, pour finir, il eut sa plus terrible idée, et prôna l’éga­lité des hommes.

La haine de l’église

Bien sûr, Rome condamna John Wyclif, et, malgré sa parole profonde et sincère, il mourut isolé. Et plus de quarante ans après sa mort, condamné par le concile de Constance, on exhuma son cadavre, on brûla ses osse­ments. On avait contre lui la haine tenace.

Édition Stock

Lu dans le cadre du Club de Lecture de la média­thèque de Dinard

Autant je n’avais pas appré­cié la précé­dente lecture de Laurence Tardieu, « Un temps fou » , autant celle là m’a inté­res­sée. Pour­tant ça commen­çait assez mal, car encore l’uni­vers de cette femme et de sa famille que sa fille a fui me semblait bien loin de mes centres d’in­té­rêt. Et puis peu à peu , le roman s’est densi­fié et le récit de cette jour­née pendant laquelle Hannah pense atteindre l’apo­gée de la souf­france et qui verra aussi Lydie sa meilleure amie souf­frir à son tour, a été beau­coup plus riche que je ne m’y atten­dais. Cette belle amitié entre ces deux femmes donne un ton plus opti­miste au roman et en fait un des charmes pour moi. Le drame d’Han­nah , tient en peu de mots : sa fille Lorette a décidé de rompre sans aucune expli­ca­tion avec sa famille. Ce deuil qui n’en est pas un, est d’une violence qui depuis sept ans ronge Hannah, artiste peintre qui n’ar­rive même plus à peindre. En remon­tant dans le temps, on comprend à la fois l’his­toire de sa famille dont les grands parents ont été exécu­tés en 1942 parce qu’ils étaient juifs et de l’actualité du monde de 1989 à aujourd’­hui. Hannah a vécu dans la liesse (comme nous tous) l’ef­fon­dre­ment du mur de Berlin, puis a été terri­fiée par la guerre en Bosnie. Sa fille qu’elle aime d’un amour fusion­nel, perd peu à peu confiance dans cette mère qui est une véri­table écor­chée vive et qui s’in­té­resse trop aux malheurs du monde. Le roman se déroule, donc, sur une jour­née , le matin Hannah croit voire ou voit réel­le­ment Lorette sur le trot­toir d’en face, toute sa jour­née elle revit les moments de crise de sa famille et elle sait qu’elle doit télé­pho­ner à Lydie qui l’a invi­tée à dîner avec des amis, elle se sent inca­pable de retrou­ver son amie. Fina­le­ment, elles se retrou­ve­ront mais pas exac­te­ment comme l’avait prévue Lydie. Hannah va sans doute recom­men­cer à peindre ce qui est la fin la plus opti­miste qu’on puisse imagi­ner. Je ne peux en dire plus sans divul­gâ­cher l’in­trigue. Les deux ressorts du roman sont le mélange de l’ac­tua­lité et de la vie person­nelle, et l’hé­ré­dité du malheur des gens qui ont été touchés par la Shoa, la souf­france de cette mère privée de sa fille sert de cadre à ces deux fils conduc­teurs. Un bon roman, bien meilleur en tout cas que mes premières impres­sions.

Citations

Description si banale des couples qui s’usent.

Tout s’était délité sans qu’il s’en aper­çoive. Il se rappe­lait pour­tant avoir été très amou­reux lors­qu’il l’avait rencon­trée, à trente ans. Elle, socio­logue, jeune femme rousse à la peau pâle, au rire presque silen­cieux, au regard obsé­dant (enchan­te­ment dont il avait fini, après plusieurs mois, par iden­ti­fier l’ori­gine : un très léger stra­bisme, dont on pouvait diffi­ci­le­ment se rendre compte à moins de fixer long­temps les deux yeux, et à l’ins­tant même où il avait compris ce qui depuis des mois le rendait fou, le regard gris-vert avait perdu de sa magie) et que tous ses copains lui envoyaient. Lui, jeune cancé­ro­logue passionné par son métier, promis à un brillante à venir. Oui, la vie avait été belle, et joyeuse, et sexuelle,avec Claire. Que s’était-il passé pour qu’au­jourd’­hui les rares paroles qu’ils échangent concernent des pots de yaourt, le chauf­fa­giste à faire venir, la litière du chat ? Que s’était-il passé, d’atro­ce­ment banal, qu’il n’avait pas vu se former, et contre quoi aujourd’­hui il ne pouvait plus lutter, comme si Claire et lui avaient commencé, il y a bien long­temps, et alors même qu’ils ne le savaient pas encore, à glis­ser le long d’une pente, et qu’il n’y avait aujourd’­hui plus de retour en arrière possible, plus de possi­bi­lité de bonheur ?

Le drame de la famille

Hannah, alors tout jeune adoles­cente, avait soudain vu, effa­rée, le visage de cette tante d’or­di­naire silen­cieuse et discrète se tordre, comme si la peau deve­nait du chif­fon, et les larmes rouler sur ses joues, et elle avait entendu, ils avaient tous entendu, la brève phrase demeu­rée depuis comme un coup de tonnerre dans la nuit, dont Hannah se deman­dait parfois, à force de l’avoir répé­tée menta­le­ment pendant des années, si elle ne l’avait pas inven­tée : « De toute façon, s’ils avaient pu tous nous faire dispa­raître, ils l’au­raient fait. On est restés là David et moi cachés dans notre trou, à les regar­der partir pour la mort comme des chiens, on est restés là, impuis­sants, à les regar­der partir. »

La mort

Tu vois, ce qu’il y a de très violent lorsque meurt quel­qu’un qu’on a beau­coup aimé, c’est qu’au début, on a le senti­ment de perdre cette personne, de la perdre réel­le­ment. On ne peut plus lui parler, on ne peut plus la toucher, on ne peut plus la regar­der, se dire que cette couleur lui va bien, qu’elle a le visage reposé… On ne peut plus l’en­tendre rire… Mais ensuite, avec le temps, si on se souvient d’elle, si on se souvient d’elle vrai­ment, je veux dire si on se concentre pour se rappe­ler le grain exact de sa peau, la façon qu’elle avait de sourire, de parler, l’ex­pres­sion de son visage lors­qu’elle vous écou­tait , la manière qu’elle avait de poser une main sur votre épaule, d’en­fi­ler un manteau, de décou­vrir un cadeau, de piquer un fou rire, alors c’est comme si on parve­nait à faire reve­nir cette personne du royaume des morts, à la faire reve­nir douce­ment parmi nous, mais cette fois : en nous. Elle ne fait plus partie des vivants, elle ne déam­bu­lera plus parmi nous, mais elle occupe désor­mais notre cœur, notre mémoire. Notre âme. C’est un petit miracle, une victoire acquise sur la dispa­ri­tion.

Son père lui parle

Ce qui est arrivé un jour de prin­temps 1942 et qui s’est produit sous mes yeux n’en finit pas de nous faire sombrer, de nous aspi­rer, on croit que c’est arrivé à mes parents un jour de l’an­née 1942 et ça conti­nue à nous arri­ver, ça conti­nue à nous arri­ver à nous tous, Hannah, à moi, à toi, à Lorette, comme si la défla­gra­tion ne s’était jamais arrê­tée … Ce jour-là la nuit est entrée dans toutes les vies de notre famille, les vies présentes et celles à venir. Je crois, Hannah, je crois que nos corps se souviennent de ce qu’ils n’ont pas vécu, de ce qui a assiégé ceux qui nous ont mis au monde, nos corps se souviennent de la peur, ils se souviennent de l’ef­froi..

Je sais que je dois cette lecture à un blog, mais j’ai hélas oublié de noter son nom . Si je le retrouve, je mettrai immé­dia­te­ment un lien.

Ce livre est un essai du fils du « sauvé », Georges Heis­bourg pour cerner la person­na­lité de son « sauveur » le baron von Hoinin­gen. C’est une plon­gée très inté­res­sante dans la deuxième guerre mondiale et en parti­cu­lier dans le nazisme. L’au­teur s’at­telle à une tâche rendue complexe par la person­na­lité du baron qui n’a jamais raconté ce qu’il a fait pendant la guerre et qui ne s’est jamais glori­fié de quoi que ce soit. « Un taiseux » et un « hyper » discret nous est donc présenté par quel­qu’un qui ne veut surtout pas roman­cer cette histoire. Au passage, je me suis demandé si ce n’était pas là un trait de la haute société luxem­bour­geoise, car le père de l’au­teur n’a pas raconté grand chose non plus. Et si l’au­teur se plaint de n’avoir qu’une photo du baron, il ne met aucune photo de son père dans ce livre. Les sources d’archives proviennent surtout de l’Al­le­magne, car la Gestapo avait la manie de tout écrire pour faire des dossiers sur tout le monde et ce mili­taire haut gradé et noble avait tout pour finir pendu. Il n’a dû son salut qu’à sa fuite au dernier moment de la guerre, alors que l’ar­mée alle­mande recu­lait sur tous les fronts. Mais cela n’empêchait pas la Gestapo de lancer ses sbires à la recherche du fugi­tif soup­çonné à juste titre d’avoir des accoin­tances avec les conju­rés qui ont essayés en vain d’as­sas­si­ner Hitler. Tout ce qu’a fait ce baron est bien analysé et s’ap­puie sur des témoi­gnages de ceux qui ont profité de son enga­ge­ment. Tous le décrivent comme un homme « bien ». Mais alors pour­quoi sa propre famille ne veut pas témoi­gner ? Par pudeur ? De crainte de révé­ler un secret ? L’au­teur comme le lecteur en est réduit aux hypo­thèses. Enfin, le livre se termine sur une réflexion à propos du bien . C’est inté­res­sant de voir que même dans le pire système, il y a des indi­vi­dus qui ne feront pas exac­te­ment ce que des tortion­naires au pouvoir attendent d’eux. C’est ce que l’au­teur défi­nit comme « la bana­lité du bien » qui est en chacun de nous . Alors que » la bana­lité du mal » expres­sion si mal comprise d » Hannah Arendt est le fait d’êtres sadiques et dépra­vés qui se cachent derrière des êtres dont l’ap­pa­rence et la vie sont banales.

Citations

Le recrutement nazi

L’une des forces du Nazisme sera hélas d’avoir su recru­ter aux deux extrêmes du spectre des compé­tences : d’un côté les brutes mena­cées de déclas­se­ment , profil large­ment répandu chez les Gaulei­ter, de l’autre les surdi­plô­més, notam­ment dans les disci­plines juri­diques, qui aurait réussi dans n’im­porte quel système et que l’on trou­vera souvent chez les SS, spécia­le­ment dans les Einsatz­kom­man­dos exter­mi­na­teurs sur le front de l’Est.

Je ne savais pas ça !

Un pasteur proche de la branche natio­nal-socia­liste du protes­tan­tisme, les tenant du « Deut­scher-Christ » (un Jésus non pas juif mais aryen)

Cet étrange Nazi

En ligne de résul­tats : Franz von Hoinin­gen a contri­bué à tirer au moins 574 Juifs, (964 avec « le dernier convoi ») des griffes des nazis au Luxem­bourg, dont de l’ordre de 470 vers un naufrage défi­ni­tif hors d’Eu­rope. Les recherches les plus récentes estime à 890 le nombre total des Juifs du Luxem­bourg qui ont pu quit­ter l’Eu­rope occu­pée pendant la guerre : plus de la moitié de ces sauve­tages défi­ni­tifs doivent être attri­bués, au moins entre autres, au baron.

Un luxembourgeois conservateur : son père.

Un conser­va­teur luxem­bour­geois, c’est d’abord quel­qu’un qui soutient l’exis­tence même du grand-duché et de la dynas­tie grand-ducale. Nonobs­tant l’in­fluence cultu­relle alle­mande et la langue alle­mande dans le pays, et spécia­le­ment à travers une église alors puis­sante, ce natio­na­lisme est davan­tage anti­prus­sien et anti­al­le­mand qu’an­ti­fran­çais ou qu’an­ti­belge. L’épi­sode de 19141918 avait eu pour effet de confor­ter ce posi­tion­ne­ment. Mon père avait par ailleurs pris goût pour la culture et la langue fran­çaises, d’où son choix d’en­ta­mer ses études supé­rieures à Grenoble et à la Sorbonne, à à l’époque, il n’y avait pas d’uni­ver­sité au grand-duché, et les bache­liers pouvaient choi­sir de pour­suivre leurs études en Belgique, en France ou en Alle­magne. Réac­tion­naire, il l’était, mais démo­crate aussi et affi­chera donc ses senti­ments pro-Alliés pendant la drôle de guerre.

La banalité du bien

Pour­tant, ils sont mis par une combi­nai­son assez simi­laire d’éthique de respon­sa­bi­lité et l’éthique de convic­tion. Ce ne sont pas des cyniques. La formule « noblesse oblige » ne s’ap­plique pas au pied de la lettre, puisque seul Hoinin­gen fait partie de cette confré­rie là : pour­tant elle paraît résu­mer leur approche de la situa­tion excep­tion­nelle dans ces années de feu. Aussi, on ne manquera pas de souli­gner l’im­por­tance capi­tale de la trans­mis­sion éthique dans nos socié­tés, trans­mis­sion qui implique aussi une certaine compré­hen­sion de notre passé.

le cas de la Pologne et de la Hongrie

Des pays comme la Pologne où la Hongrie ne parviennent pas à apai­ser leur rela­tion au passé de la guerre froide en partie parce qu’ils n’ont fait que très impar­fai­te­ment leur travail de mémoire par rapport aux drames de la Seconde Guerre mondiale.

Appel au témoignage

Il y a une immense noblesse à faire le bien, surtout si cela implique de tour­ner le dos au système de croyances de son clan, de sa tribu. Cepen­dant, l’ac­tion doit être prolon­gée par sa narra­tion. Le taiseux baron, mais pas seule­ment lui, n’y était pas porté. Il est temps d’en parler. Et, en parlant, peut-être susci­te­rons- nous d’autres voca­tions : des langues de proches se délie­ront, des archives fami­liales ou publiques s’ou­vri­ront. En d’autres mots, et en retour­nant l’adage fami­lier : pas seule­ment des actes mais aussi des paroles. Telle est la condi­tion d’une trans­mis­sion durable.

Homère, pour autant qu’il est réel­le­ment existé, paraît avoir été de cet avis. Qui lui donne­rait tort trois mille ans plus tard ?

Édition du seuil

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un roman déjanté comme je les aime … presque. Cuné chez qui je l’avais noté a moins de réserves que moi. Il y a, en effet, un aspect que j’ai toujours du mal à accep­ter : la déri­sion des meurtres et ici d’un tueur en série. C’est ce qui lui a fait rater une étoile sur Luocine , mais que les amateurs de cet esprit de déri­sion se préci­pitent car dans le genre c’est très bien raconté. C’est drôle et c’est une très bonne satyre des compor­te­ments des humains d’aujourd’hui. La famille belge qui arrive dans un camping avec la radio à fond qui dérange tout le monde avec la plus grande désin­vol­ture est à mourir de rire. Le person­nage prin­ci­pal à qui nous devons cette histoire est un gigolo Dino Scala, il vit au crochet de Lucienne une femme de vingt ans son aînée immen­sé­ment riche. Seule­ment, malheu­reu­se­ment pour lui, il y a aussi la belle mère Macha qui n’aime pas du tout Dino. Celui-ci doit fuir le Luxem­bourg para­dis des million­naires et de Dino et Lucienne après avoir été quelque peu violent avec un banquier. La descrip­tion du Luxem­bourg fait partie des morceaux de bravoure de ce roman. Il arrive dans un camping de la côte d’Azur et rencontre un écri­vain qui pour des raisons person­nelles veut connaître le peuple d’en bas. Charles Desservy et Dino font un couple impro­bable lié par un secret qui les conduira très loin et au passage vous fera beau­coup sourire avec ce qui pour moi est une limite que l’on peut pour rendre la vie encore plus agréable se sépa­rer en les assas­si­nant des empê­cheurs de tour­ner en rond.

Citations

Les vieux

Les vieux sont sympa­thique , en géné­ral . Même ceux qui , plus jeunes, étaient des crevures. On ne peut d’ailleurs jamais savoir comment ils étaient, avant , car ils finissent tous en mode « friendly » . Étant donné qu’il n’y a pas neuf humains dur dix de bien­veillants, on peut en déduire que nos chers aînés s’as­sa­gissent avec l’âge. D’une certaine façon ce sont des faus­saires, des fourbes, à l’image de tous ces digni­taires qui ont terminé leur vie en Argen­tine et qui s’ap­pe­laient Muller. Après avoir bien pourri leur monde, ils se détendent. La raison en est simple : ils se retrouvent en posi­tion de faiblesse. Fini l’au­to­rité, fini les déci­sions et fini le permis de conduire, tiens, plus rien, tu demandes à ta fille pour aller pisser et t’es bien content qu’on te sorte à Noël. La peau comme du carton mouillé, le ventre gonflé, les pommettes tout en bas, les cheveux violets des femmes et le pue-de-la-bouche des hommes. Un naufrage.
La seule arme qui leur reste pour se défendre, c’est la gentillesse. Ils deviennent adorables pour qu’on les préserve et qu’on ne les pique pas.

Humour

J’étais présen­te­ment assis dans une berline de luxe, atten­dant que la porte du garage achève de se lever, dans le silence capi­ta­liste de Kirch­berg, ce quar­tier si paisible de Luxem­bourg. Ici, les Porsche et autres Mase­rati vieillis­saient comme leurs proprié­taires, jamais à plus de 70 km à l’heure.

Le Luxembourg

J’ai pris les courses dans le coffre et je les ai mises dans le monte-charge. Parce que ici, on ne monte pas ses courses. Ce sont les gens qui montent leurs courses et au Luxem­bourg, On n’est pas des gens, on est des Luxem­bour­geois.

Portraits

J’ima­gi­nais très bien quel genre de fille cela pouvait être. De bonnes inten­tions et de l’al­truisme. Elles trouvent que l’Inde est un pays extra et le Pérou l’ave­nir de l’hu­ma­nité. Plus tard, elle roule­ront dans une voiture hybride à quarante mille euros et elles dormi­ront dans des draps de chanvre. Elles mangent des graines et boivent du jus de pomme arti­sa­nal diar­rhéique , font des Nouvel An tofu-tisane et partent à l’autre bout du monde pour ensei­gner l’an­glais a des animaux malades.

Des regrets de n’avoir pas fait d’études

Et pour­quoi je n’ai pas fait des études, tiens ? Pour deve­nir, je ne sais pas moi, méde­cin ? Tout le monde peut le faire, méde­cin, c’est qu’un boucher avec beau­coup de mémoire, un méde­cin.

Le Luxembourg

Le site le plus visité du Luxem­bourg ce n’est ni le Palais-Royal, ni le Musée d’Art Contem­po­rain, ni rien de ce à quoi on pour­rait s’at­tendre. Le site le plus visité du Luxem­bourg est l’aire d’au­to­route de Berchem. On y trouve ce que ce pays a de mieux à offrir aux fron­ta­liers et aux Euro­péens de passage, de l’es­sence et des clopes moins cher qu’ailleurs. Cette station service Shell, déme­su­rée par sa taille et par le nombre de cartouches de ciga­rettes vendues, qui compte un McDo­nald’s et un café Star­bucks, contient en elle-même toute la quin­tes­sence du Luxem­bourg. Elle est la parfaite méta­phore du Grand-Duché, un pays où on ne fait que passer et où l’on ne vient que pour l’argent. Une banque, quoi, avec le petit plus d’une déco­ra­tion sympa, la famille royale.

La différence de classe

Charles et moi avons genti­ment entre­pris de prépa­rer notre soirée, sur sa terrasse à lui. Dans l’ef­fet, je me suis retrouvé avec le couteau à huître dans les mains et Charles avec une coupe de cham­pagne. Le colon et son bougnoule. Avec lui les bulles, moi les doigts massa­crer. Les huîtres, allez, au boulot.

La famille belge tatouée

La famille avait un point commun : les tatouages. Ils évoluaient en portant sur eux les auto­col­lants de frigo de leurs convic­tions, des messages si obscurs qu’ils devaient certai­ne­ment passer des heures à expli­quer le sens des c’est Post-it qu’ils se trim­ba­laient. Genre leur prénom traduit en dialecte inca. Et comment on dit Kevin en Maya, hein ? Et Cindy, en aztèque ? J’ima­gi­nais qu’ils devaient aussi avoir des slogans quelque part, sur un quel­conque tibia, sur un bout de fesse. Un cri de rallie­ment de la contre-culture d’il y a trente ans. D’où j’étais, je pouvais recon­naître sur l’épaule de la mère, une mésange. Enfin ce qui avait dû être une mésange, à l’époque, ressem­blait main­te­nant davan­tage à un chapon.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Je n’ai pas trop accro­ché à ce roman qui possède pour­tant des quali­tés certaines. Un homme, devenu SDF par manque d’amour et de réus­site passe son temps sur la fron­tière Franco-Italienne dans les Alpes. Il y croise un autre « chemi­neau » qui a été moine char­treux autre­fois et à eux deux, ils repré­sentent ceux que notre société ne peut pas accep­ter : des itiné­rants qui n’at­tendent plus rien de la société des hommes. Couble­vie, notre SDF, s’ar­rête parfois dans le Café du Nord, lieu de réunion d’une bande de paumés alcoo­li­sés. Mais dans ce café vit aussi Camille, la fille du bistro­tier, qui éveille des convoi­tises mascu­lines, car elle est jeune et si belle. Et puis c’est le drame, un des habi­tués est retrouvé assas­siné.
Je ne vous en dis pas plus car je divul­gâ­che­rai ce roman. La force de son propos tient dans le fait que nous sommes dans la tête de Robert Couble­vie qui est loin d’avoir les idées claires. Ce roman m’a fait un peu penser à Farrago, qui est un de mes romans préfé­rés. On suit ici aussi une errance de quel­qu’un qui a si peu de chance de s’en sortir mais qui connaît très bien la nature où il trouve refuge. Ici, c’est la montagne et cela nous vaut de très belles descrip­tions. D’où viennent donc, mes réserves ? Certai­ne­ment de l’as­pect répé­ti­tif des situa­tions et des descrip­tions. Le cerveau embrumé de Robert a peu à peu endormi mon inté­rêt. Mais je suis sûre que ce roman peut trou­ver son public et j’y ai trouvé de très belles pages.

Citations

Portrait

J’ai pas encore parlé de Tape­nade, un autre habi­tué du café du Nord, une rela­tion de bureau en quelques sortes, retrai­tés agent supplé­tif, j’en sais rien, mais un type heureux, fier d’être en vie et surtout fier de rien bran­ler, avec un bon sourire de Chéru­bin céleste et, juste au-dessus, un tas de cheveux gras et filasse que c’en est une déso­la­tion. Le vrai poivrot des jours heureux… Mounir l’ap­pelle première pres­sion à froid mais c’est un peu long et le type boit jamais bière, seule­ment des petits jaunes… Je préfère Tape­nade.

Réflexion

La mémoire, c’est un piège. Elle rassemble nos échecs et nos décep­tions, elle classe toutes ces misères, elle les accu­mule dans le foutoir intime, là où ça pour­rit sans ordre et sans façon. Crois-moi, elle nous fait vrai­ment souf­frir, la mémoire, genre élan­ce­ments dentaux, vieilles caries qui se réveillent. 

Réflexion dans une chapelle

C’est pas Dieu qui importe. C’est ce truc-là, le télé­phone. On passe notre vie à le tapo­ter, le guet­ter, le consul­ter et, dès qu’il reste muet une demi-heure, on pète de trouille. On a vrai­ment peur qu’il reste silen­cieux. Avec Dieu, le silence, quand même, on a l’ha­bi­tude.

Paysage de montagne

On arrive à la chapelle de Constance avec sa petite croix en pierre, sa fontaine dans un tronc de mélèzes, ces fleurs et son toit de bardeaux. 
Je la connais, cette chapelle.
C’est là, dans un recoin, le long du ruis­se­let cana­lisé en fontaine, que sortent les premières violette, les toutes premières de l’an­née, celle qui sentent la guimauve, l’en­fance et la Résur­rec­tion. Cette fois, en plus des violettes, l’églan­tier est en boutons… Je tends le.doigts vers les roses sauvages qui pointent leur nez au milieu des épines.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Sans mon club, je ne serai certai­ne­ment pas allée vers ce livre, et je ne suis certai­ne­ment pas la personne qui convient au projet de ce roman. Plusieurs choses me sont tota­le­ment étran­gères, le manque de réalisme dans le projet de vie en autar­cie : les bambous qui poussent en une semaine, la femme qui abat vingt pins dans sa jour­née, le pota­ger qui pousse en quinze jours … et puis cette commu­nion avec la nature à laquelle je n’adhère pas non plus, et la poésie qui n’est pas celle qui me touche ! Il reste quoi ? des textes sur l’es­ca­lades assez répé­ti­tifs qui au début m’ont enchan­tée et puis lassée. Est-ce que je rejette tout ? Non, et surtout pas les réflexions de cette auteure sur le sens de la vie que je trouve très perti­nentes, elle possède aussi un sens de la tension roma­nesque : on se demande qui est cette nonne qui vit en recluse, elle aussi, dans cette montagne. J’ai, égale­ment, été séduite par certaines évoca­tions de la nature, par exemple, quand celle-ci devint apoca­lyp­tique, comme cet orage qui « déplace les montagnes ». Bref je ne sais ni clas­ser ni défi­nir ce roman qui certai­ne­ment doit autant séduire que déplaire. Je me situe à mi chemin : j’ai aimé certaines descrip­tions et certaines réflexions, mais pas accro­ché au récit lui-même .

Citations

But de l’expérience

Je dois savoir si la détresse est une situa­tion, un état du corps ou un état d’es­prit.
On peut être accro­ché à une paroi à trois mille quatre cents mètres d’al­ti­tude en plein orage nocturne sans être en détresse. On peut aussi sous le même orage nocturne se sentir au chaud au fond de son lit au cœur de la détresse. On peut avoir soif, être fati­gué, blessé sans être en détresse.
Il suffit de savoir que la bois­son, la nour­ri­ture, le repos, le secours sont à portée de main. Qu’on peut les atteint. Plutôt faci­le­ment.
L’ef­fort n’est pas la détresse mais il est souvent lié.
Il suffit d’ali­men­ter un alpi­niste coincé depuis deux jours sur une vire sans eau ni nour­ri­ture à la limite de l’hy­po­ther­mie pour que dispa­raisse la détresse.
Le corps recouvre ses forces, l’es­prit reprend courage, l’en­vi­ron­ne­ment n’est plus un obstacle. Ni un cercueil, ni une menace.
De la même façon, il suffi­rait de le dépla­cer (le descente de la vire en héli­co­ptère) pour que dispa­raisse la détresse. Bien avant qu’il soit réhy­draté et nourri.
Comme il suffira d’une parole capable de chan­ger ses repré­sen­ta­tions mentales ‑du passé, du présent, de l’ave­nir immé­diat, de sa place dans le monde- pour que dispa­raisse la détresse.
La seule limite est la mort.

De l’utilité de la grammaire

Le regret engendre la détresse. » Je n’au­rais pas dû » est le début et le fond de la détresse. Le condi­tion­nel tout entier, ce temps révolu qui n’est même pas le passé est le fonde­ment et peut-être le créa­teur de la détresse. L’oc­ca­sion qu’elle s’ins­talle.
Faudrait voir ce que cette forme gram­ma­ti­cale entre­tient comme rela­tion avec la culpa­bi­lité et comment. Un mode verbal peut affec­ter la produc­tion de gluco­cor­ti­coïdes. Et jouer sur notre humeur.
Le condi­tion­nel intro­duit une illu­sion d’ave­nir à l’in­té­rieur du passé. Il ouvre une brèche, un éven­tail de fantômes dans la néces­sité des faits irré­ver­sibles, qui ont déjà eu lieu. Il n’y aurait pas de détresse sans le condi­tion­nel. La fin, l’épui­se­ment, la douleur et la mort si ça se trouve, mais pas de détresse.
Ou je me trompe ?

Les bambous

(pourquoi sans « s » dans son texte)
Un bosquet de bambou est une armée inva­sive. Immo­bile, un bosquet de bambou ne fait que strier l’es­pace, diffrac­ter la lumière et les moindre souffles du vent. C’est une armée calme, obsti­née, une assem­blée d’es­thètes dont la présence change la lune en lanterne et l’en­voie flot­ter parmi les cailloux. On est chez soi dans un bosquet de bambou, sous protec­tion, camou­flé, accueilli. Le chant des oiseaux dans un bosquet de bambou remplace les musique à corde. Assis près de l’eau dans un bosquet de bambou, buvant et fumant, on célèbre les trois arts avec les sept sages, poésie, calli­gra­phie, et musique. C’est une bonne compa­gnie.

Des détails qui m’énervent comment abattre 20 arbres en quelques heures ?

C’est alors que j’ai abattu les 20 pins dont j’avais besoin, et que mon proto­cole de coupe est devenu si coulant à mesure que j’abat­tais que j’ins­pi­rais , que j » expi­rais, qu’il fallut le cri de sorcière d’une effraie pour me sortir de l’ac­tion. Avec un bon fris­son. La nuit n’était pas tout à fait tombée , ce qui me parut inso­lite. Sans le vouloir, j’ai repensé à la main de rapace que j’avais vu sortir d’un tas de laine sombre, et j’ai eu un second fris­son. J’ai rassem­blé mes troncs et j’ai commencé de les tirer vers le jardin. Les deux derniers, je les ai laissé retom­ber avec un vrai soula­ge­ment. Je suis allé ranger la hache dans le module du jardi­nage avant de remon­ter, et lorsque j’ai vu la couver­ture qui avait servi à proté­ger mes semis je me suis rendu compte que j’étais debout depuis plus de 34 heures et je me suis ravi­sée.

L humeur et le mauvais temps

Je dois sortir de l’in­fluence du climat. Le moindre rayon de soleil est une joie pour tout, l’es­prit, la peau, les cheveux, les boyaux, les vête­ments, les casse­roles. Dès que remonte ou retombe le brouillard, mon humeur s’alour­dit. Ce n’est pas souhai­table. Je le subit. Je n’ar­rive pas à admettre ce rapport entre les nuées, les météores, le ciel bas et bouché et le niveau de mon éner­gie. Mon plafond interne se règle de lui-même sur la hauteur, la quan­tité et la qualité de l’at­mo­sphère exté­rieur. Je le supporte mal.

Une réflexion intéressante

Les pompiers, les secou­riste, les méde­cins, les chamans qui nous portent secours sont et doivent être des étran­gers. Cela figure dans le serment d’Hip­po­crate : ne pas soigner ses proches. Parce que c’est dange­reux pour les deux parties (…)
le type abso­lu­ment à bout de force , blessé , déshy­draté , exsangue , choqué , au bord du délire d’épui­se­ment ne peut être secouru que par un étran­ger. Son ami, son second de cordée, devient dans ces circons­tances un étran­ger , le seul lien qui l’on est alors celui du soutien. Le plus archaïque, le plus ancien, le plus invo­lon­taire des liens ? Le plus neutre. Aussi neutre et aussi opaque que les mouve­ments des organes et la forma­tion du fœtus.
Si l’ami ne s’ou­blie pas comme tel, ne s’abstrait pas de sa rela­tion envers le blessé, son soutien sera brouillé, vrai­sem­bla­ble­ment inef­fi­cace. Si le blessé rappelle son amitié à celui qui le secourt, il l’empêche. La tech­nique du soin, quelle qu’elle soit, inter­dit toute rela­tion person­nelle. Elle permet aux deux personnes de s’en garder, de passer sur un autre plan, indif­fé­rent, désaf­fecté, urgent. La vie ne peut être sauve­gar­der que par une volonté et un enchaî­ne­ment de faits aussi imper­son­nels que ceux qui l’ont fait appa­raître

lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un livre éton­nant, raconté à travers le regard d’un enfant de 12 ans qui vit dans une famille de sur-doués alors que lui ne l’est pas. Son père meurt et les rôles dans la famille, vont peu à peu chan­ger. Isidore assez insi­gni­fiant, au moins aux yeux de ses frères et sœurs qui cumulent les succès scolaires va deve­nir un person­nage central, il est, en effet, le seul à mettre les senti­ments au centre de toutes ses préoc­cu­pa­tions. Cette famille, vit au rythme du passage des thèses des uns et des autres, le mieux étant d’en faire deux pour rester le plus long­temps possible dans le cadre si rassu­rant de l’école. Rassu­rant ? Oui, quand on obtient toutes les féli­ci­ta­tions sociales qui vont avec la réus­site. Le petit canard boiteux, cet Isidore au cœur tendre finira par comprendre que l’on peut être heureux autre­ment que par la réus­site scolaire et au passage fera sourire plus d’une fois son lecteur. 

Plusieurs choses m’ont gênée dans ce roman, le style d’abord, cela passe par la langue d’un ado et l’ab­sence du « ne » est une vraie diffi­culté comment lire et comprendre « On peut plus pour toi » . On s’y fait , on devine ! ce qui m’a encore plus gênée c’est que le roman n’est pas ancré dans la réalité, on sait que ça se passe en France sans en recon­naître le lieu. 

Ce ne sont là que des détails d’un roman léger qui pourra amuser et distraire.

Citations

Un moment tendre (avec l’absence du ne de la négation. )

J’ai attendu le weekend pour aller sur la tombe du père. J’ai dit à personne que j’y allais. Je me disais qu’ils avaient tous oublié, ou qu’il s’était pas rendu compte de la date, et je voulais pas être rabat-joie de service. Quand je suis arrivé, la tombe du père était couverte de trucs que je pouvais attri­buer à chacun de mes frères et sœur (un petit bonsaï =Léonard ; un bouquet de fleurs sauvages =Simone ; une bougie = Aurore ; des petits cailloux blancs dans le jardin =Jérémy ; l’or­chi­dée devait être la part de ma mère). Ils avaient tous dû venir là chacun leur tour sans rien dire aux autres.

Humour macabre

Elle m’a demandé ce qui, à mon avis, arri­vait aux enfants qui mouraient alors qu’il portait encore leurs bagues. » Tu crois qu’on les enterre avec ? Elle a dit. Je doute qu’il y ait des ortho­don­tistes pour enfants morts.

Les joies de la thèse 

Tu as pas remar­qué que Béré­nice, Aurore et Léonard se sont tous inscrits en thèse parce qu’ils pensaient qu’ils allaient trou­ver des réponses à toutes leurs ques­tions, mais qu’au lieu de ça, il leur faut de plus en plus de temps pour répondre à des ques­tions de plus en plus simples ? Ils divisent toutes les ques­tions en une infi­nité de sous-ques­tions main­te­nant, et les sous ques­tions sont telle­ment compli­quées qu’ils finissent jamais par reve­nir à la ques­tion origi­nale. Ils sont deve­nus cinglés.

Traduit de l’espagnol par Alek­san­dar Gruji­cic avec la colla­bo­ra­tion de Karine Loue­don Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard Cet auteur a une façon de racon­ter un peu agaçante, il écrit tous ses états d’âme sur la diffi­culté d’écrire sur le sujet de son roman. J’ai eu plus d’une fois envie de lui dire : « fais- le ou ne le fais pas mais n’en­combre pas le lecteur avec tes états d’âme du style » (oui je tutoies les auteurs quand ils m’énervent) :

Voilà la déci­sion que je pris : ne pas écrire l’his­toire de Manuel Mena, conti­nuer à ne pas écrire l’his­toire de Manuel Mena.

Quand on tient un roman de plus de 300 pages dans les mains consa­cré au dit Manuel Mena, ce genre de propos est pour le moins, peu inté­res­sant. En revanche, ce qui l’est beau­coup plus, c’est l’ana­lyse minu­tieuse des prises de posi­tions des diffé­rentes parties de la popu­la­tion d’Iba­her­nando un petit village d’Es­tré­ma­dure en 1936. La popu­la­tion est très pauvre, les terres appar­tiennent à de riches nobles castillans qui habitent Madrid, mais quelques paysans ont réussi à avoir un peu de terre, ils sont tout aussi pauvres mais leur pauvreté leur appar­tient. Il seront très choqués de voir des gens plus misé­rables brûler des récoltes et des bâti­ments reli­gieux, ils défen­dront le retour à l’ordre, person­ni­fié par Franco. La famille de Javier Cercas faisait partie des « nantis » du village et son oncle, Manuel Mena, choi­sira à 19 ans de s’en­ga­ger dans les phalanges. Les raisons pour lesquelles il a fait ce choix sont peu évidentes, il était idéa­liste et très déçu par la trop jeune et trop fragile répu­blique, il voulait quelque chose de nouveau. Il est mort dans la bataille de l’Èrbre épisode sanglant de la guerre d’Es­pagne. De statut de héros tant que le fran­quisme domi­nait l’Es­pagne, il est passé au statut de paria par la suite, et Javier Cercas est donc le neveu d’un phalan­giste convaincu. Convaincu ? peut être pas tant que ça mais qui peut être certain d’avoir les bons choix à cette époque et dans ce contexte précis ? Roman, diffi­cile à lire car très précis sur le dérou­le­ment de la guerre elle-même, je n’ai pas trouvé qu’il remplis­sait la fonc­tion que j’at­ten­dais de lui : qu’est ce qui fait que l’on se trouve d’un côté ou de l’autre lors d’une guerre civile ? En revanche, il rappelle bien l’hor­reur que repré­sente la guerre civile. 

Citations

La mémoire de la guerre d’Espagne

Quoi que tu écrives, les uns vont t’ac­cu­ser d’idéa­li­ser les répu­bli­cains parce que tu ne dénonces pas leurs crimes, et les autres d’être révi­sion­nistes ou de farder le fran­quisme parce que tu ne présentes pas les fran­quistes comme des monstres mais comme des personnes ordi­naires normales. C’est comme ça, la vérité n’in­té­resse personne, t’as pas encore pigé ça ? Il y a quelques années, on avait l’im­pres­sion que ça inté­res­sait les gens, mais c’était une illu­sion. Les gens n’aiment pas la vérité : ils aiment les mensonges, et je ne te parle même pas des intel­lec­tuels et des poli­ti­ciens. Les uns s’ir­ritent dès qu’on met le sujet sur la table parce qu’ils pensent encore que le coup d’État de Franco était néces­saire où en tout cas inévi­table, même s’ils n’osent pas le dire, et les autres ont décidé que refu­ser de consi­dé­rer tous les répu­bli­cains comme démo­crate il comprit Durruti et la Pasio­na­ria, et admettre que des putains de curés ont été assas­si­nés des putains d’églises brûlées, c’est faire le jeu de la droite. Et je ne sais pas si tu as remar­qué, mais la guerre, c’est passé de mode.

Qu’est ce que la phalange ?

La phalange était un parti qui, avec sa voca­tion anti­sys­tème, son pres­tige exal­tant de nouveau­tés abso­lue, son irré­sis­tible aura de semi-clan­des­ti­nité, son refus de la distinc­tion tradi­tion­nelle entre droite et gauche, sa propo­si­tion d’une synthèse qui dépas­se­rait les deux, sont impec­cable chaos idéo­lo­gique, son pari simul­tané et impos­sible sur le natio­na­lisme patrio­tique et la révo­lu­tion égali­taire et sa déma­go­gie capti­vante, semblait être fait sur mesure pour séduire un étudiant fraî­che­ment sorti de son village qui a seize ans à peine, rêve­rait à l’oc­ca­sion de ce mouve­ment histo­rique déci­sif dessi­ner un coup brutal et libé­ra­teur à la peur et à la pauvreté qui tour­men­tait sa famille et à la faim, l’hu­mi­lia­tion et l’in­jus­tice qu’il voyait quoti­dien­ne­ment dans les rues de son enfance et son adoles­cence, et cela sans compro­mettre l’ordre social, lui permet­tant qui plus est de s’iden­ti­fier à l’éli­tisme aris­to­cra­tique.

La guerre d Espagne.

À l’époque, on tuait pour un oui ou pour un non, conti­nue-t-il. Disputes. Jalou­sie. Parce qu’un tel a dit quelque chose à un tel point pour n’im­porte quoi. La guerre a été comme ça. Les gens disent main­te­nant que c’était la poli­tique, mais c’était pas la poli­tique. Pas seule­ment. Quel­qu’un disait qu’on devait régler son compte à quel­qu’un et on s’en char­geait. Un point c’est tout. C’est comme je te dis et pas autre­ment. C’est pour­quoi il y a tant de gens qui sont partis du village au début de la guerre.

Le cœur du livre

- D’ailleurs, peut-on être un jeune homme noble et pur et en même temps lutter pour une mauvaise cause ?
David réflé­chit un moment (.…) . C’est possible, répon­dit-il. Et tu sais pour­quoi ? 
– Pour­quoi ?
- Parce que nous ne sommes pas omni­scients. Parce que nous ne savons pas tout. Quatre vingt cinq ans se sont écou­lés depuis la guerre, et toi et moi on a dépassé la quaran­taine, alors pour nous c’est du tout cuit, on sait que la cause pour laquelle Manuel Mena est mort n’était pas juste. Mais est-ce qu’il pouvait le savoir à l’époque, lui, un gamin sans aucun recul et qui, en plus, était à peine sorti de son village ?

Raison de la guerre civile

C’est une situa­tion d’ex­trême néces­sité qui fait s’op­po­ser ceux qui n’ont rien à manger et ceux qui ont de quoi manger ; ces derniers ont très peu, juste ce qu’il faut, mais ils ont quelque chose. Et en effet, ici, ça commence à prendre l’al­lure d’une tragé­die, parce que ceux qui ont faim ont raison de haïr ceux qui peuvent manger et ceux qui peuvent manger en raison d’avoir peur de ceux qui ont faim. Et c’est comme ça qu’ils arrivent tous à une conclu­sion terri­fiante : c’est soit eux, soit nous. Si eux gagnent ; ils nous tuent, si nous, on gagne, on doit les tuer. Voilà la situa­tion impos­sible à laquelle les respon­sables du pays on conduit ces pauvres gens.

Explication du titre

J’étais déjà devenu un autre, une sorte d’Ulysse vieux et médiocre et heureux, qui, grâce à cette expé­di­tion à la recherche du monarque des ombres dans les ténèbres de cette grande maison vide, venait de décou­vrir le secret le plus élémen­taire et le plus caché, le plus refoulé et le plus visible, qui est qu’on ne meurt pas, que Manuel Menna n’était pas mort.

Une plon­gée dans l’hor­reur et aucune pitié pour les lecteurs trop sensibles (dont je fais partie). Je ne sais pas si cela a un sens de mettre des petits coquillages pour un tel livre, il en mérite 10 si vous voulez vous rensei­gner sur la guerre civile algé­rienne et beau­coup moins si vous préfé­rez vivre loin de ces horreurs Malgré les récits plus horribles les uns que les autres je n’ai pas lâché ce roman « noir » (très noir) avant la dernière page qui n’ap­porte, d’ailleurs, aucun récon­fort. Ce livre m’a rappelé un repor­tage diffusé par « France 2 » sur la lutte contre le terro­risme en France. Et comme en janvier le thème du club de lecture c’est : l’Al­gé­rie, j’ai pris ce livre à la média­thèque . Cette guerre a fait envi­ron 100 000 morts, des milliers de dispa­rus, un million de personnes dépla­cées, des dizaines de milliers d’exi­lés et plus de vingt milliards de dollars de dégâts et a duré une dizaine d’an­nées. Elle commence en 1991 quand un parti isla­miste le FIS est en passe de rempor­ter les élec­tions. Le gouver­ne­ment avec l’appui de l’ar­mée annule les élec­tions et l’ar­mée prend le pouvoir. Ce livre raconte les mani­pu­la­tions de l’ar­mée algé­rienne pour plon­ger dans l’hor­reur l’Al­gé­rie d’abord, puis, la France pour que celle-ci soutienne sans aucun remord la répres­sion contre les partis isla­mistes. Quand les isla­mistes ne sont pas assez violents, l’ar­mée les pousse à l’être davan­tage. La France a mis beau­coup de temps à réagir, mais j’ai entendu dans l’émis­sion que peu à peu les services secrets de la France ont pris conscience que les terro­ristes du GIA se sentaient soute­nus par le gouver­ne­ment algé­rien. Au milieu de person­nages réels, le récit suit l’en­quête du person­nage prin­ci­pal Tedj Benla­zar, un homme mi-breton mi-algé­rien, agent de la DGSE et qui compren­dra plus vite que d’autres tous les dessous d’une très, très sale guerre. Si aujourd’­hui ce pays est plus calme, il n’empêche que le gouver­ne­ment n’a toujours pas osé faire un retour vers la démo­cra­tie et que si l’étau mili­taire se desser­rait, on peut se deman­der combien de scor­pions sorti­ront de cette four­naise. Or, on sait aussi aujourd’hui que la médi­ter­ra­née ne suffit pas à proté­ger la France du fana­tisme qui s’ex­porte telle­ment mieux que les valeurs huma­nistes. 

Citations

L’armée algérienne et ses liens avec les islamistes.

Le lien contre nature entre mili­taire et isla­miste engen­drera inévi­ta­ble­ment le grand bordel. Le grand bordel, comprendre l’im­por­ta­tion des problèmes algé­riens en France.

Un soldat algérien pris dans la tourmente

Lors­qu’il s’est engagé dans l’ar­mée, il voulait rester honnête, droit, propre, se souvient-il. Sauf que la guerre ne rend pas les hommes meilleure, elle les trans­forme en bête féroce

Les luttes dans l’armée algérienne

Car derrière l’unité de façade de l’ar­mée face à la barba­rie des isla­mistes, les guerres fratri­cides font rage entre les offi­ciers de haut rang. Il n’y a pas de frater­nité mili­taire qui tiennent long­temps face à la convoi­tise. Et la convoi­tise anime tout ce qui approche de près ou de loin le pouvoir, civils comme mili­taires.
L’Al­gé­rie est riche. Nonobs­tant la terrible crise écono­mique qui sévit et la quasi-tutelle du FMI, l’Al­gé­rie est très, très riche. Dans le Sahara se trouve les troi­sièmes réserves de pétrole d’Afrique et le tiers de son gaz. L’Al­gé­rie et un coffre-fort ouvert dans lequel puisent les géné­raux et les ministres depuis long­temps.

Traduit de l’amé­ri­cain par Juliane Nivelt Lu dans le cadre du Club de Lecture de la média­thèque de Dinard Une belle histoire d’amour et une lutte de tous les instants contre la sclé­rose en plaque. SP pour les intimes (qui aime­raient tant ne pas l’être !). Pour vous mettre dans l’am­biance je vous reco­pie la quatrième de couver­ture : Maddy s’était juré de ne jamais sortir avec un garçon du même âge qu’elle, encore moins avec un guide de rivière. Mais voilà Dalt, et il est parfait. À vingt ans, Maddy et Dalt s’embarquent dans une histoire d’amour qui durera toute leur vie. Mariés sur les berges de la Buffalo Fork, dans le Wyoming, deve­nus tous deux guides de pêche, ils vivent leur passion à cent à l’heure et fondent leur entre­prise de rafting dans l’Oregon. Mais lorsque Maddy, frap­pée de vertiges, apprend qu’elle est enceinte et se voit en même temps diag­nos­ti­quer une sclé­rose en plaques, le couple se rend compte que l’aventure ne fait que commen­cer. Je dois avouer que ce roman ne m’a pas entiè­re­ment conquise. Certes la nature est belle, et oui, cet auteur sait décrire les somp­tueux décors des réserves natu­relles nord-améri­caines. Mais les romans qui avancent à coup de dialogues ne sont pas mon fort. Et puis cette femme dont je comprends si bien la colère a souvent besoin de jurer et « les trou du cul » de succèdent à un rythme qui m’ont vite fati­guée. Leur histoire d’amour est belle un peu trop sans doute, on peut cepen­dant y croire car l’au­teur le raconte avec beau­coup de déli­ca­tesse. Ces deux thèmes qui se mêlent : cet amour profond qui les lie l’un à l’autre et la mala­die qui ronge peu à peu les capa­ci­tés de la jeune femme ont visi­ble­ment su séduire un large public. Je suis restée un peu en dehors, certai­ne­ment à cause du style et je l’ai trouvé beau­coup trop long pour une fin que l’on sait, hélas ! inéluc­table . 

Citations

La maladie dans le regard des autres

Ses inten­tions sont bonnes, mais la vérité, c’est que je préfé­re­rais être brûlé vive​.Je veux dire, je suis toujours heureuse de me retrou­ver dans les bras d’Al­lie, les rares fois où un type ne s’y trouve pas déjà, s’ar­ro­geant toute la place. Mais pas de cette manière-là. Pas par pitié. Pas parce que je ne peux plus cacher mon bras, ma mala­die.