{"id":20757,"date":"2025-12-18T06:20:17","date_gmt":"2025-12-18T05:20:17","guid":{"rendered":"https:\/\/luocine.fr\/?p=20757"},"modified":"2026-01-13T17:35:14","modified_gmt":"2026-01-13T16:35:14","slug":"la-maison-vide-laurent-mauvignier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/luocine.fr\/?p=20757","title":{"rendered":"La maison vide   &#8211; Laurent MAUVIGNIER"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/luocine.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/IMG_0781-scaled.jpeg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-20764\" src=\"https:\/\/luocine.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/IMG_0781-scaled.jpeg\" alt=\"\" width=\"2560\" height=\"1920\" srcset=\"https:\/\/luocine.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/IMG_0781-scaled.jpeg 2560w, https:\/\/luocine.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/IMG_0781-300x225.jpeg 300w, https:\/\/luocine.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/IMG_0781-1024x768.jpeg 1024w, https:\/\/luocine.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/IMG_0781-768x576.jpeg 768w, https:\/\/luocine.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/IMG_0781-1536x1152.jpeg 1536w, https:\/\/luocine.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/IMG_0781-2048x1536.jpeg 2048w, https:\/\/luocine.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/IMG_0781-1320x990.jpeg 1320w\" sizes=\"auto, (max-width: 2560px) 100vw, 2560px\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><em>\u00c9ditions de Minuit, 744 pages, septembre 2025<\/em><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/luocine.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/5.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-726 alignleft\" src=\"https:\/\/luocine.fr\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/5.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"58\" \/><\/a>Ce roman (cadeau de ma s\u0153ur, un grand merci) a re\u00e7u de multiples r\u00e9compenses, dont le prix Goncourt 2025. Vous en avez donc, tous et toutes entendu parler, <a href=\"https:\/\/enlisantenvoyageant.blogspot.com\/2025\/11\/la-maison-vide.html\">Keisha<\/a> a d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit un billet et bien d&rsquo;autres sont \u00e0 venir, j&rsquo;en suis certaine, voici celui d\u2019<a href=\"https:\/\/aleslire.wordpress.com\/2025\/11\/19\/rentree-litteraire-la-maison-vide-laurent-mauvignier\/\">Athalie<\/a> puis celui de <a href=\"https:\/\/tetedelecture.com\/2025\/11\/29\/la-maison-vide-de-laurent-mauvignier\/\">Sandrine<\/a>. J&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 crois\u00e9 cet auteur avec un livre que j&rsquo;avais trouv\u00e9 remarquablement bien \u00e9crit mais dont la fin m&rsquo;avait d\u00e9courag\u00e9e tant elle \u00e9tait violente&#160;: <a href=\"https:\/\/luocine.fr\/?p=13588\">Histoire de la nuit<\/a>.<\/p>\n<p>Surtout, que l&rsquo;id\u00e9e de lire un \u00e9ni\u00e8me roman familial ne vous fasse pas peur, si certes, sa famille est bien le point d&rsquo;origine de son \u00e9criture, Laurent Mauvignier va tellement au del\u00e0 du genre. La maison vide, h\u00e9ritage familial mais dans laquelle la fratrie actuelle n&rsquo;a aucun souvenir, sert de fil narratif au roman . Deux drames connus ont boulevers\u00e9 cette famille&#160;: La grand-m\u00e8re Marguerite effac\u00e9e de toutes les m\u00e9moires et qui a \u00e9t\u00e9 tondue \u00e0 la lib\u00e9ration, et le suicide du p\u00e8re du narrateur. La seule femmes dont on c\u00e9l\u00e8bre la m\u00e9moire est Marie-Ernestine \u00e0 qui le superbe piano de la maison vide \u00e9tait destin\u00e9. Du c\u00f4t\u00e9 des hommes, il y a d&rsquo;abord Firmin l&rsquo;arri\u00e8re-arri\u00e8re grand p\u00e8re qui a confort\u00e9 la richesse de la famille Proust, autour du hameau ajoutant au domaine familial, fermes, maisons \u00e0 louer, bois et une scierie, puis Jules \u00ab&#160;h\u00e9ros&#160;\u00bb de la guerre 14\/18 , h\u00e9ros entre guillemets car il semblerait que son exploit soit surtout une l\u00e9gende, en tout cas, c&rsquo;est lui qui aurait d\u00fb remplacer Florentin Cabanel, le professeur de piano, dans le c\u0153ur de Marie-Ernestine, il n\u2019est que le p\u00e8re de Marguerite, et enfin, Ars\u00e8ne, le mari de Marguerite qui lui fera deux enfants avant d&rsquo;\u00eatre prisonnier en Allemagne, une fille et le p\u00e8re de l&rsquo;auteur.<\/p>\n<p>Tout le drame se joue l\u00e0&#160;: Marie-Ernestine aurait voulu conna\u00eetre une vie diff\u00e9rente o\u00f9 la musique aurait jou\u00e9 un r\u00f4le important, mais elle a d\u00fb se contenter de Jules qui meurt tr\u00e8s vite, lui laissant une petite Marguerite, elle n&rsquo;arrive pas \u00e0 aimer la fille de Jules ni m\u00eame \u00e0 s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 cette enfant. Elle s&rsquo;enferme pour passer des heures sur son piano en interdisant \u00e0 sa fille de venir l&rsquo;\u00e9couter. Cela va \u00eatre pour l&rsquo;auteur l&rsquo;occasion d&rsquo;\u00e9crire une sc\u00e8ne d&rsquo;une rare violence o\u00f9 tout se m\u00eale&#160;: l&rsquo;humiliation, la force d&rsquo;un soldat nazi, et la d\u00e9ch\u00e9ance de la fille qui annonce, ainsi, son sort \u00e0 la lib\u00e9ration.<\/p>\n<p>Mais que serait cette histoire sans le projet de l&rsquo;auteur&#160;? Cr\u00e9er pour lui, sans doute, mais surtout pour nous, des personnages qui finissent par exister \u00e0 force de nuances dans l&rsquo;analyse psychologique de chacun d\u2019entre eux. Il est vrai que l&rsquo;on ne saura pas si la sc\u00e8ne est r\u00e9elle, la sc\u00e8ne pendant laquelle le marbre de la fameuse commode dans laquelle il se d\u00e9sesp\u00e8re au d\u00e9but de ne pas trouver la croix de la l\u00e9gion d&rsquo;honneur de son arri\u00e8re- grand-p\u00e8re, aurait \u00e9t\u00e9 bris\u00e9e, mais peu importe, cette sc\u00e8ne et les personnages sont pr\u00e9sents dans notre imaginaire, comme les passages plus c\u00e9l\u00e8bres de la litt\u00e9rature&#160;: la col\u00e8re de Grandet contre Eug\u00e9nie qui a donn\u00e9 ses louis d&rsquo;or \u00e0 son cousin, le suicide de Madame Bovary, et tant de sc\u00e8nes que l&rsquo;on pourrait piocher dans \u00ab&#160;la recherche du temps perdu&#160;\u00bb .<\/p>\n<p>Pour le style, vous l&rsquo;avez certainement entendu plus d&rsquo;une fois, ces longues phrases font penser \u00e0 celles de Proust. Je pense que d\u00e8s qu&rsquo;un auteur n&rsquo;\u00e9crit pas dans un style lapidaire du 20\u00b0 et 21\u00b0 si\u00e8cle on pense \u00e0 Proust, pour moi il a surtout un style tr\u00e8s personnel qui lui appartient. Et cela, il le met au service de son expression litt\u00e9raire.<\/p>\n<p>Je viens d&rsquo;une famille o\u00f9 les femmes ont toujours pris leur destin en main et cela depuis au moins quatre g\u00e9n\u00e9rations, je trouve que j&rsquo;ai beaucoup de chance. Je pensais cela en lisant ce roman qui a \u00e9t\u00e9 un r\u00e9el choc et une fois referm\u00e9, je n&rsquo;ai eu qu&rsquo;une envie le relire pour retourner dans les m\u00e9andres de ces vies g\u00e2ch\u00e9es par le poids des convenances sociales et le poids des deux guerres tellement bien racont\u00e9es. Quand la grande Histoire traverse des familles dont l&rsquo;\u00e9quilibre \u00e9tait plut\u00f4t dans l&rsquo;apparence que dans de r\u00e9elles valeurs, tout peut voler en \u00e9clats. J&rsquo;esp\u00e8re que vous n&rsquo;aurez peur ni de la cat\u00e9gorie \u00ab&#160;roman familial&#160;\u00bb, ni des longues phrases, ni des 744 pages, et que comme moi vous lirez avec passion ce roman totalement atypique&#160;: de la tr\u00e8s grande litt\u00e9rature.<\/p>\n<h1>Extraits<\/h1>\n<h3>D\u00e9but<\/h3>\n<blockquote><p><em>Fouill\u00e9 &#8211; j&rsquo;ai fouill\u00e9 partout o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais pour ainsi dire, s\u00fbr de la retrouver les yeux ferm\u00e9s&#160;; j&rsquo;ai fouill\u00e9 partout o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais certain qu&rsquo;elle se cachait, puis dans les endroits o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais convaincu que je ne la trouverai pas mais o\u00f9 je me suis racont\u00e9 qu&rsquo;elle aurait pu \u00e9chouer par je ne sais quel coup de hasard, me doutant bien qu&rsquo;il \u00e9tait impossible qu&rsquo;elle y soit, sans que personne l&rsquo;y ait mise &#8211; et depuis quand aurait-elle atterri l\u00e0&#160;?.<\/em><\/p><\/blockquote>\n<div><\/div>\n<div><\/div>\n<h3>La femme effac\u00e9e.<\/h3>\n<div>\n<blockquote>\n<div>\u00a0<em>D&rsquo;elle, il n&rsquo;y avait rien parmi les \u00e9crins, les dentelles, les bijoux. Rien -absolument. Et c&rsquo;est de ce rien que paradoxalement sa pr\u00e9sence a fini par s&rsquo;imposer avec une force presque plus aveuglante que celle, pourtant puissante, mais aur\u00e9ol\u00e9e de la douceur des vieilleries de brocantes, surlign\u00e9e par ses objets de mon arri\u00e8re-grand-m\u00e8re, Marie Ernestine. Ses babioles \u00e0 elle, Marie Ernestine, dominent tout dans le tiroir de la commode et laissent comme dans une alc\u00f4ve qui lui \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9e depuis toujours, un peu de place \u00e0 ce petit-fils que sans nul doute elle la beaucoup aim\u00e9 et beaucoup plaint, mon p\u00e8re.<\/em><\/div>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n<div><\/div>\n<div>\n<h3>La femme de Firmin.<\/h3>\n<\/div>\n<div>\n<blockquote>\n<div><em>\u00a0Sa femme, l&rsquo;ombre, pr\u00e9pos\u00e9e aux confitures ou aux chaussettes \u00e0 repriser, baissait les yeux, et acquies\u00e7ait \u00e0 la parole d&rsquo;\u00e9vangile de son \u00e9poux, mais elle savait tirer profit de l&rsquo;obscurit\u00e9 dans laquelle chacun avait l&rsquo;habitude de la tenir. Enferm\u00e9s pour mieux construire, silencieuse et industrieuse, en v\u00e9ritable fourmi obstin\u00e9e, son espace de libert\u00e9 &#8211; un r\u00e9duit, comme on dit des pi\u00e8ces minuscules m\u00eame sans fen\u00eatres ni perspectives-, mais un espace r\u00e9el, concentr\u00e9 sur sa n\u00e9cessit\u00e9, espace dans lequel elle savait rire sous cape des pr\u00e9tentions de son mari, sachant l&rsquo;infl\u00e9chir sur certaines de ces d\u00e9cisions avec une telle abn\u00e9gation que c&rsquo;est \u00e0 elle que revenait le mot final dont, son mari, en bon ventriloque se croyait l&rsquo;auteur.<\/em><\/div>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n<div><\/div>\n<h3>Marie Ernestine trahie par sa tante.<\/h3>\n<div>\n<blockquote>\n<div><em>\u00a0Elle essaie de saisir ce qui vient de se dire avec la grand&rsquo;tante, essaie de concentrer en deux ou trois moments significatifs l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de ce qu&rsquo;elle vient de vivre, mais toujours, elle finit par conclure que la vieille dame n&rsquo;est une hypocrite qui n&rsquo;a jamais cru en elle, comme elle ne le pr\u00e9tendait que par vanit\u00e9 et pour s&rsquo;attirer les bonnes gr\u00e2ces de monsieur Cabanel, lui dont maintenant elle n&rsquo;avait m\u00eame pas sembl\u00e9 se souvenir. Quand Marie-Ernestine lui avait rappel\u00e9 qu&rsquo;elle et lui avait soutenu ensemble son talent, ses dons, Caroline n&rsquo;avait r\u00e9pondu qu&rsquo;avec un geste d&rsquo;agacement et d&rsquo;incr\u00e9dulit\u00e9, comme si elle n&rsquo;avait pas aim\u00e9 qu&rsquo;on lui rappelle un d\u00e9sagr\u00e9ment -un simple, inconfort plut\u00f4t- et avait \u00e9vacu\u00e9 la question d&rsquo;un simple.\u00a0<\/em><\/div>\n<div><em>Un autre biscuit&#160;?<\/em><\/div>\n<div><em>\u00a0sans y pr\u00eater plus d&rsquo;attention, comme si le professeur de piano n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;une illusion dont la vieille dame \u00e9tait revenue et dont elle avait fait le deuil.<\/em><\/div>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n<div><\/div>\n<div>\n<h3>La trahison du professeur de piano.<\/h3>\n<\/div>\n<div><\/div>\n<div>\n<div>\n<blockquote>\n<div>\u00a0<em>Il l&rsquo;accompagne jusqu&rsquo;au coup\u00e9 et dit que peut-\u00eatre tout est mieux comme \u00e7a, parce que, vous savez, c&rsquo;est tellement dur la musique, le piano, tellement dur, tout \u00e7a, \u00e7a rend tellement seul de se pencher tous les jours sur ses touches, vous avez la vie devant vous et la vie c&rsquo;est le plus important, l&rsquo;art, vous savez, tout le monde en r\u00eave mais personne ne veut payer le prix pour cet enfer&#160;; votre p\u00e8re vous a peut-\u00eatre sauv\u00e9e d&rsquo;un choix, dont vous ne mesurez peut-\u00eatre jamais combien il vous aurait co\u00fbt\u00e9 peut \u00eatre que vous devriez le remercier &#8211; et Marie Ernestine dit<\/em><\/div>\n<div><em>OUI, sans doute oui\u00a0<\/em><\/div>\n<div><em>et soudai. elle le regarde et<\/em><\/div>\n<div><em>\u00a0Je suis heureuse de voir que votre \u00e9pouse va mieux, c&rsquo;est bien.<\/em><\/div>\n<div><\/div>\n<\/blockquote>\n<div><\/div>\n<div><\/div>\n<div>(Et la fin du chapitre)<\/div>\n<div><\/div>\n<blockquote>\n<div>\u00a0<em>Alors qu&rsquo;on entend le coup\u00e9 qui d\u00e9marre, le cheval qui s&rsquo;\u00e9loigne, elle ne voit pas, elle ne le sait pas et ne le saura jamais, mais Florentin Cabanel se retrouve seul avec lui-m\u00eame et c&rsquo;est lui, sans doute, qui mesure davantage le choix qu&rsquo;il vient de faire et qui comprend aussi combien ce choix, probablement, il le regrettera toute sa vie.<\/em><\/div>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n<h3>Le poids des secrets .<\/h3>\n<\/div>\n<div>\n<div>\n<blockquote>\n<div>\u00a0<em>Il faut peut-\u00eatre pr\u00e9ciser&#160;: cette histoire l\u00e0, c&rsquo;est l&rsquo;ombre p\u00e2le de l&rsquo;atavisme qu&rsquo;on m&rsquo;a dress\u00e9 comme portrait de famille depuis l&rsquo;enfance, et surtout depuis le suicide de mon p\u00e8re. Ce qui m&rsquo;occupe l&rsquo;esprit, ici, c&rsquo;est comment ces histoires qui ont \u00e9t\u00e9 obstin\u00e9ment tues ont pu traverser l&rsquo;opacit\u00e9 du silence qu&rsquo;on a voulu dresser entre elles et moi, pour arriver \u00e0 se d\u00e9poser dans ces lignes qui me donnent l&rsquo;impression de les avoir men\u00e9es \u00e0 bon port et de pouvoir m&rsquo;en lib\u00e9rer.<\/em><\/div>\n<div><em>.<\/em><\/div>\n<div><em>\u00a0Car des secrets se r\u00e9pandent en nous comme s&rsquo;ils avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9nonc\u00e9s depuis toujours par ceux-l\u00e0 m\u00eames qui pr\u00e9cis\u00e9ment font d&rsquo;eux des secrets. Ce n&rsquo;est pas que ces derniers se trahissent et disent sans s&rsquo;en rendre compte ce qu&rsquo;ils veulent taire, non, c&rsquo;est qu&rsquo;ils ne sont pas seuls&#160;: ils ont des amis, des voisins, de la famille, des gens comme des ombres qu&rsquo;ils ont charg\u00e9s du devoir de dire, l&rsquo;air de rien, ce qu&rsquo;eux font profession de taire. Et c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;un si\u00e8cle plus tard, les rumeurs virevoltent encore dans les plis des rideaux, derri\u00e8re les fen\u00eatres des voisins, qui accumulent vos secrets de famille et savent les colporter aux g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 qui l&rsquo;on voulait les taire, comme le pollen se transporte dans l&rsquo;air, essaimant au plus loin de son lieu d&rsquo;origine.<\/em><\/div>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n<h3>Destin d&rsquo;une femme sans homme.<\/h3>\n<\/div>\n<div>\n<div>\n<blockquote>\n<div>\u00a0<em>Ce que veut dire, une vie sans homme, c&rsquo;est dans le regard fi\u00e9vreux des hommes qu&rsquo;une femme seule l&rsquo;apprend. Une femme seule ne sera jamais qu&rsquo;une proie sur laquelle chaque homme aura le droit de se jeter quand bon lui semble&#160;; les filles seules ne deviennent jamais des femmes, non, ce sont des \u00ab&#160;filles&#160;\u00bb, elles finissent t\u00f4t ou tard dans le lit d&rsquo;hommes, qui n&rsquo;auront pas un regard pour elle une fois qu&rsquo;ils auront obtenu, le pire de ce qu&rsquo;une femme peut se r\u00e9soudre \u00e0 donner, car ces hommes sont des vauriens qui quittent leur foyer le temps d&rsquo;une heure ou deux \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit, pour s&rsquo;encanailler chez ces filles perdues, qui sont la honte parmi la honte des femmes&#160;; ces hommes mari\u00e9s et p\u00e8res de famille s&rsquo;en retournent, leur bestialit\u00e9 assouvie, chez eux, l&rsquo;air sournois, puant l&rsquo;eau de Cologne et les droits froiss\u00e9s, le liqueur de porto, de geni\u00e8vre, et ils ne se retournent pas pour consoler la fille seule qu&rsquo;ils laissent derri\u00e8re eux, trop contents d&rsquo;avoir pos\u00e9 sur un bout de table, trois mis\u00e9rables sous pour mieux revenir un de ces soirs, entre chien et loup, quand ils savent que les vieilles ne seront plus derri\u00e8re leurs rideaux pour observer leur petit man\u00e8ge.<\/em><\/div>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n<h3>Passage que j&rsquo;ai appr\u00e9ci\u00e9 nous sommes le 17 avril 1913.<\/h3>\n<\/div>\n<div>\n<div>\n<blockquote>\n<div>\u00a0<em>C&rsquo;est le portrait de son p\u00e8re,<\/em><\/div>\n<div><em>disent-elles toutes les deux, le r\u00e9p\u00e9tant deux ou trois fois, comme si c&rsquo;\u00e9tait la plus belle nouvelle du monde. Marie Ernestine scrute la peau rouge\u00e2tre et les yeux gonfl\u00e9s de l&rsquo;enfant&#160;; elle pense \u00e0 la souffrance de l&rsquo;accouchement, \u00e0 Jules et \u00e0 sa joie, elle pense qu&rsquo;en effet, le b\u00e9b\u00e9 lui ressemble \u00e0 lui&#160;; elle regarde l&rsquo;enfant avec une duret\u00e9 qui la surprend elle-m\u00eame &#8211; maintenant la guerre peut commencer.<\/em><\/div>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n<h3>Diff\u00e9rence entre les hommes et les femmes.<\/h3>\n<\/div>\n<div>\n<div>\n<blockquote>\n<div>\u00a0<em>Bien s\u00fbr, on avait aussi beaucoup bl\u00e2m\u00e9, monsieur Claude, mais davantage pour sa faiblesse, d&rsquo;avoir c\u00e9d\u00e9 \u00e0 la perversion de Paulette que pour sa responsabilit\u00e9 dans l&rsquo;affaire, parce que comme tous les hommes, il avait \u00e9t\u00e9 facile de le d\u00e9tourner du droit chemin, il \u00e9tait une victime des deux \u00ab&#160;petites salopes&#160;\u00bb, car bien que mieux n\u00e9e que Paulette, Marguerite \u00e9tait une pimb\u00eache depuis tellement longtemps qu&rsquo;on avait pu enfin trouver une prise pour d\u00e9montrer combien elle \u00e9tait mauvaise &#8211; \u00e7a se voyait, je ne disais rien mais, \u00e0 son \u00e2ge, cette suffisance qu&rsquo;elle a toujours eue, ma fille me le disait, \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, elle n&rsquo;avait pas d&rsquo;amies, et prenait tout le monde de haut &#8211; quelle honte pour une famille si bien.<\/em><\/div>\n<div><\/div>\n<div><em>\u00a0Bien s\u00fbr, personne n&rsquo;avait pens\u00e9 \u00e0 se souvenir que Marguerite \u00e9tait \u00e0 peine sortie de l&rsquo;enfance quand \u00e7a avait commenc\u00e9&#160;; personne ne s&rsquo;\u00e9tait souci\u00e9 de son \u00e2ge, de ce que monsieur Claude avait \u00e9t\u00e9 son patron et qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 celui de Paulette, qu&rsquo;il avait eu du pouvoir sur elle deux, non, personne n&rsquo;a song\u00e9 \u00e0 y redire. C&rsquo;\u00e9tait elle, venue de sa famille de vauriens, puis c&rsquo;\u00e9tait Marguerite, la pimb\u00eache en train de mal tourner &#8211; monsieur Claude est un homme et les hommes sont des enfants n&rsquo;importe quelle catin les retourne et cette pauvre madame Claude qui travaille tout le jour dans sa boutique n&rsquo;a rien vu, pensez-vous, on fait confiance.et voil\u00e0 qu&rsquo;on h\u00e9berge le loup et quand il est trop tard, le troupeau a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cim\u00e9, et le loup s&rsquo;est enfui depuis longtemps.<\/em><\/div>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n<h3>Page 618, je lis cela et je me dis, Bravo monsieur l&rsquo;\u00e9crivain.<\/h3>\n<\/div>\n<div>\n<div>\n<blockquote>\n<div><em>C&rsquo;est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale, que j&rsquo;ai besoin d&rsquo;en \u00e9crire une sur mesure, \u00e0 partir de faits v\u00e9rifi\u00e9s, de gens ayant exist\u00e9, mais dans les histoires sont tellement lacunaires et impossibles \u00e0 reconstituer qu&rsquo;il faut leur cr\u00e9er un monde, dans lequel, m\u00eame fictif, ils auront chacun eu une existence. C&rsquo;est cette r\u00e9alit\u00e9 qui se dessine qui deviendra la seule, m\u00eame si elle est fausse, car la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue s&rsquo;est dissoute et n&rsquo;a aucune raison de nous revenir&#160;; le r\u00e9cit que j&rsquo;en fais est comme une ombre d\u00e9form\u00e9e trahissant la pr\u00e9sence d&rsquo;une histoire dont je capte seulement l&rsquo;\u00e9cho, la vibration dans l&rsquo;image tremblante d&rsquo;une fiction et d&rsquo;un roman possible.<\/em><\/div>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n<div><\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; \u00c9ditions de Minuit, 744 pages, septembre 2025 Ce roman (cadeau de ma s\u0153ur, un grand merci) a re\u00e7u de multiples r\u00e9compenses, dont le prix Goncourt 2025. Vous en avez donc, tous et toutes entendu parler, Keisha a d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit un billet et bien d&rsquo;autres sont \u00e0 venir, j&rsquo;en suis certaine, voici celui d\u2019Athalie puis <span class=\"ellipsis\">&hellip;<\/span> <span class=\"more-link-wrap\"><a href=\"https:\/\/luocine.fr\/?p=20757\" class=\"more-link\"><span>Read More &rarr;<\/span><\/a><\/span><\/p>\n","protected":false},"author":822092,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[401,46,274,354,133,191,163,167,360,102,331,24,69,96,113,4,254,49,358],"tags":[],"class_list":["post-20757","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-401","category-5-coquillages","category-alcoolisme","category-amour","category-amour-et-couple","category-civilisation-traditionnelle","category-collaborationresistance","category-condition-de-la-femme","category-creation-litteraire","category-enfance-malheureuse","category-famille","category-france","category-guerre-1418","category-guerre-3945","category-homosexualite","category-mes-preferences","category-monde-rural","category-roman","category-secret-de-famille"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/luocine.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/20757","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/luocine.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/luocine.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/luocine.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/822092"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/luocine.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=20757"}],"version-history":[{"count":13,"href":"https:\/\/luocine.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/20757\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20968,"href":"https:\/\/luocine.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/20757\/revisions\/20968"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/luocine.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20757"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/luocine.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20757"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/luocine.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20757"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}