Éditions Grasset, 184 pages, décembre 2025

Maudite célébrité, masque cruel. Imposteur légendaire.

C’est un livre important, il faut le lire, mais quel dommage qu’il ait été écrit après la mort de l’auteur, je me demandais si cela l’aurait aidé d’être confronté à la réalité. En effet dans ce livre Émilie Lanez, rétablit une tranche de la vie de cet auteur qui a été un escroc et fait de la prison pour cela, il a cambriolé sa propre famille, et a volé des mandats postaux quand il travaillait aux PTT . Sa mère, sans doute, n’a pas su l’aimer mais elle ne ressemble en rien au portrait de Folcoche, de « Vipère au poing » .
Tout cela n’est pas très grave, car Hervé Bazin est un écrivain qui a su décrire le désespoir d’un enfant mal aimé, simplement il n’a pas rédigé une autobiographie (contrairement à ce qu’il a toujours prétendu) mais une vengeance pour se faire de l’argent (beaucoup d’argent !) sur le dos de sa mère. Il a poussé loin la mystification, puisqu’il s’est fait passer pour résistant alors qu’il faisait de la prison pour escroquerie, cela ne l’empêchera pas de recevoir la Légion d’Honneur.

En réalité dans cette famille tout est question d’héritage, ils seront sordides tous (l’auteur y compris) pour gagner de l’argent. Ils sont bourgeois jusqu’au bout de leur vie : l’argent, l’argent toujours l’argent.

Cela ne rend pas sympathique l’auteur mais Émilie Lanez a le mérite de rétablir une vérité, je vais essayer de relire « Vipère au poing » en repensant à son travail.
Si je le mets dans la catégorie des 4 coquillages c’est pour vous inciter à le lire et en discuter avec vous.

Extraits.

Début.

 Les archives de la préfecture de police de Paris sont libres d’accès, il suffit d’en faire la demande par un courrier électronique, puis à la date convenue de venir les consulter dans une rue calme du pré-saint-Germain.

Le résultat des recherches de l’auteure.

 « Vipère au poing » n’est pas un roman autobiographique, il est une vengeance construite, mûrie et efficace puisqu’elle condamne depuis soixante dix ans une famille au silence. Le plus célèbre matricide littéraire, qui, depuis sa parution, berne toutes les générations de lecteurs. Le livre n’a rien du cri libérateur d’un adolescent, ni du texte émancipateur d’un bourgeois osant dénoncer les mœurs d’une classe sociale étriquée, il n’est pas le chef-d’œuvre d’un libre penseur pilonnant les contraintes mièvres de la piété catholique. « Vipère au point » est la construction perverse d’un manipulateur, l’œuvre maléfique d’un mystificateur mal aimé et amputé de sentiments.

Les petites remarques qui font sourire.

 Marie Bazin a épousé Ferdinand Hervé en 1870, ils unissent leur patronyme en accolant leur nom en 1923. Le couple a huit enfants. Jacques, le sixième, est leur premier fils. Ils habitent Angers, ou Ferdinand enseigne, gracieusement le droit à la nouvelle université catholique. Il n’est pas riche, mais il considère que recevoir un salaire ne sied pas à sa condition. 

Édition Plon, feux croisés . Traduit de l’anglais Aurélie de Maupéou

Tout est dit avec ces deux coquillages : ce roman n’était pas pour moi ! Pourtant Keisha en avait parlé avec un tel enthousiasme, je n’avais donc aucun doute sur mon plaisir de lecture. C’est peu dire que je me suis ennuyée avec cette pauvre Frances . Cependant, tout le long de la lecture, je me tançais en me disant : « Si Keisha a aimé c’est qu’il y a quelque chose que tu ne vois pas allez continue ! ». Mais tout est triste fade et convenu dans ce roman et j’ai été bien soulagée de le terminer et d’aller bien vite m’en débarrasser. Voici le sujet : Frances est correctrice dans un journal, mais là il ne se passe rien mais alors, rien du tout. Si vous voulez en savoir plus sur le monde de la correction et vous amuser un peu, lisez l’excellent livre de Muriel Gilbert « Au bonheur des Fautes » . Les parents de Frances sont « ordinaires » et leur fille les aime en les méprisant quelque peu. Ce sont les quelques soirées chez eux qui sauvent un peu le livre, je suis toujours intéressée par les différences sociales et les préjugés qui vont avec. Frances est le témoin d’un accident mortel pour la femme d’un écrivain de renom Laurence Kyte. Commence alors les manœuvres pour cette pauvre fille un peu terne pour se faire aimer du grand écrivain. Et tant pis pour vous, je vais raconter la fin (ce livre m’a tellement énervée !) : OUI la correctrice anonyme va devenir l’épouse du grand Laurence Kyte . Elle va savoir se rendre indispensable pour les deux enfants dans un premier temps, puis saura se faire aimer par leur père. Tout est prévisible dans ce roman et jamais mon attention n’a été captée, il est possible que je n’étais pas d’humeur à me laisser porter par ce roman qui vaut sans doute mieux que ce que j’ai éprouvé. Et surtout, je vous recommande chaudement le blog de Keisha chez qui je trouve souvent des suggestions de lectures merveilleuses !

 

Citations

Le jardin de sa mère

C’est un jardin de très bon goût. Avec un minimum de couleur et d’odeur – ma mère considère que la plupart des fleurs sont vulgaires, or elle a une terreur profonde de la vulgarité, comme si celle-ci pouvait l’attaquer par surprise dans une ruelle sombre – mais une abondance de textures et de formes. À cette époque de l’année, tandis que le crépuscule s’épaissit, il semble plus triste encore que d’habitude.

Humour

Parfois, tout au moins en ce qui concerne ma mère, je soupçonne que le but réel d’avoir une famille consiste à avoir un sujet de conversation tout prêt quand elle croise madame Tucker au supermarché.


Éditions Gallmeister, 321 pages, janvier 2023

Traduit de l’anglais (Canada) par Juliane Nivelt.

Il est plus dur de perdre ceux qui ne vous ont jamais donné assez que ceux qui vous ont tout offert.

 

Merci Cathy de m’avoir prêté ce roman, j’ai tout simplement adoré. Ce roman va peu à peu dévoiler la vie et la personnalité d’Astra, une enfant qui est née dans une communauté écologique : la ferme Célestial. Son père, Raymond, n’a jamais voulu avoir d’enfant, Gloria, sa mère meurt en couche. Raymond va laisser grandir Astra au milieu de la communauté en peine nature. Pauvre petite gamine, sauvageonne qui a failli mourir dans la gueule d’un puma. Raymond avait conçu cette ferme utopique avec Doris, qui lui demande plusieurs fois de lui confier Astra afin de lui donner une éducation à peu près normale à Vancouver. De personnage en personnage qui ont côtoyé Astra, on la voit grandir, se tromper dans ses amours, ses amitiés, et puis un jour elle a un bébé et elle devient mère à l’opposé de l’abandon qu’elle a connu.

Un objet va la suivre tout au long de sa vie : un dé métallique décaédrique qu’elle utilise souvent pour prendre une décision. Le roman est séparé en chapitres, suivant les personnages, son père Raymond qui ne veut pas de ce bébé , Kimmy,la fille de la voisine qui a une vie tellement normale (Astra est alors enfant et essaie de kidnapper la petite sœur de Kimmy), Clodagh qui habitait dans la ferme et a deux enfants, elle connaît des galères sans fin, mais ce sent concernée par Astra et lui apportera un peu de stabilité pendant son adolescence, Brendon une des erreurs d’Astra lorsqu’elle travaille dans un centre commercial, Sativa la fille de Clodagh qui est jalouse d’Astra et lui vole son fameux dé, Doris la planche de salut d’Astra qui les hébergera elle et son fils Hugo, Lauren qui va essayer d’aider Astra et son fils mais deviendra visite jalouse d’elle et la chassera, Nick le mari d’Astra qui veut la sauver de son enfance et qui l’amènera à consulter une psychologue, Dom (enfin Freedom) le fils de Clodagh et le père de Hugo, enfin Hugo puis Astra qui est revenu dans la ferme et s’occupe de son père.

J’ai noté tout cela me souvenir moi-même des différentes facettes qui éclairent la personnalité d’Astra. Ce que je trouve incroyable, c’est la fin : Astra revient vers son père et l’accompagne dans sa fin de vie. Pour moi, ce Raymond est une véritable ordure, il ne voulait pas d’enfant et cela je peux le comprendre, mais sa femme meurt en couche, et pour moi il aurait dû alors trouver une solution pour que cette petite fille soit aimée, et il avait des solutions, Doris le lui propose plusieurs fois. Ses théories fumeuses comme quoi la nature peut subvenir à tout, et qu’il a réussi à rendre Astra libre de toute attache, tout cela c’est de la foutaise ! enfin pour moi. Ensuite, toutes les rencontres d’Astra la blesseront plus souvent qu’elles ne la construiront. Elle a été une mère abusive qui ne pouvait pas laisser son fils la moindre liberté , mais cela vaut mieux que d’être abandonné. En tout cas, son fils construit une famille aimante et Astra a la joie d’avoir une petite fille.

Le roman se termine, on dirait qu’à la troisième génération les blessures de l’enfance peuvent guérir, mais que de souffrances ! L’auteure ne juge jamais, elle s’efface devant les différents protagonistes qui ont détruit ou construit Astra. Une construction très intéressante qui permet de comprendre au mieux une personnalité.

Lorsque j’ai lu la dernière ligne de ce roman, je me suis surprise à penser : bonne chance Astra, que ton fils et ta petite fille connaissent tout ton courage pour survivre finalement et donne leur le goût de la vie et de la tolérance.

 

Extraits.

Début.

Raymond Brine ne veut pas penser au bébé à venir. Il ne veut pas y penser, ni à Gloria, ni à son rôle dans tout cela. Il ne veut pas penser à une créature si faible et geignarde. Ni à son cordon ombilical, ni à son premier cri ni à sa peau délicate de nouveau-né. Il ne veut pas penser au lien du sang, ni à la filiation, ni à la tendance irrépressible de l’humanité à surpeupler cette planète exsangue. Raymond veut travailler.

La mère de Kimmy.

Comme si Kimmy risquait d’oublier, ses sept frères et sœurs mort-nés. Des pleurs de sa mère, chaque fois qu’elle en perdait un. La manière qu’elle avait de rester dans la pénombre. Le tremblement de ses mains. Les heures qu’elle passait sur le canapé tandis que la vaisselle s’empilait dans l’évier, sa manière d’expliquer, les yeux humides, qu’elle était « juste un peu triste », alors qu’à l’évidence, elle était beaucoup plus que « juste un peu triste ».
 Après la naissance de Kimmy, sept années se sont écoulées avant l’arrivée de la petite Stacy, en bonne santé et parfaitement formé. C’est à cette époque que les règles se sont multipliées, sanglant Kimmy comme une ceinture trop serrée. . Désormais au lieu d’être heureuse, sa mère a peur de tout. Elle a peur que Stacy se casse un os, face une crise d’urticaire, ou s’étouffe pendant son sommeil. Si elle n’est pas occupée à réduire en purée les petits pois ou les abricots dans la cuisine, elle frotte toutes les surfaces de la maison avec du détergent et refuse de sortir au cas où un inconnu, bourré de microbes, essaierait de toucher les joues de Stacy avec ses mains crasseuse Elle semblait croire que son unique mission consiste à maintenir Stacy en vie, quitte à en oublier le reste. Quitte à en oublier Kimmy.

Triste bilan.

 Astra avait vingt cinq ans, et sa situation ne valait pas mieux que celle de sa mère si celle-ci avait survécu. Tout comme Gloria, Astra n’était pas prête à devenir mère. Tout comme Gloria, Astra était loin de sa famille et ne bénéficiait d’aucun vrai soutien. Auquel cas, n’avaient-ils pas échoué ? Célestial ? Le féminisme. ? C’était presque la fin du siècle, pourtant les femmes continuaient de souffrir, à la merci des hommes.

Des enfants sacrifiés.

 Là-bas, Freefom évoqua les coups de sang de Dale, les innombrables déménagements, les lieux atroces ou sa mère et lui avaient vécu. Il raconta qu’un de ses premiers souvenirs figurait Clodagh en train de sangler les meubles sur le toit du van. Ce qui le surprenait plus encore que sa capacité à se confier à elle, c’était le fait qu’Astra le comprenne.
– On est pareils parce qu’on vient du même endroit.
– Quel endroit ?
– Il n’est pas réel, c’est juste une idée. Un pays peuplé de rêveurs irresponsables et d’orphelins comme nous.


Éditions Stock, 283 pages, janvier 2026

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Il paraît que nous mourrons deux fois : la première à l’instant où notre cœur s’arrête ; la seconde, et celle-ci de façon moins violente, mais définitive lorsque plus personne ne se souvient de nous.

J’avais beaucoup aimé « La Cache » de cet écrivain, il explorait son appartement parisien pour comprendre la vie de la famille de son père, marquée par le sort des juifs pendant la guerre 39/45. Je faisais remarquer qu’il y avait une absente dans ce récit sa mère. Dans ce roman , il fouille le passé de la famille de sa mère, et on comprend pourquoi elle était absente du premier livre, comme son père elle devait être dépressive et ses parents ont divorcé. Mais aujourd’hui l’auteur passe des vacances dans la maison de douanier de son grand père. Ernest est un personnage complètement falot qui en dehors d’une photo est totalement absent sinon par des procès de réclamations incessante car pendant la guerre sa maison a souffert des bombardements. Et lui aussi, est certainement neurasthénique.

Le reste de la famille est plus intéressante, en particulier deux sœurs institutrices, mais hélas la tuberculose a bien sévi et l’auteur le raconte avec beaucoup de précision. Et le titre du roman, c’est qu’à Barfleur la mer attaque sans cesse la côte et que la maison sera peut être menacée un jour. Il trouve dans cette maison des poèmes, il aurait aimé les attribuer à une de ses tantes, Madeleine qui a tant lutté contre la tuberculose. Cette quête l’entraîne à travers les écoles normales, les sanatoriums, les écoles primaires, le couple Freinet, la résistance …

Il y a vraiment quelques belles pages sur la mer et les paysages battus par le vent, mais je n’ai pas réussi à m’intéresser à ce roman. Mais, je le redis, cet auteur a vraiment un très beau style.

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Extraits

Début.

 Ils sont cinq, et ils me regardent. Ils flottent au milieu de la photo, dans un paysage nébuleux, évoquant une tonnelle ou une charmille. Une lumière venue dont ne sait où forment autour d’eux un halo trouble. Ils planent dans un au-delà luminescent. Je les ai toujours vus là, accrochés dans la première pièce en entrant au-dessus du secrétaire en acajou. Enfermés dans leur guérite rectangulaire, ils gardent les lieux. Je les retrouve à chaque séjour étonnamment présents, à la fois vifs et hiératiques, dégageant un envoûtant magnétisme, paraissant même rajeunir à mesure que je vieillis.

Comment en effet ? Et surtout, pourquoi ?

 Comment écrire la biographie de quelqu’un présent dans la mémoire de personne ? D’un employé subalterne dépourvu et, plus encore, privé d’histoire. D’un douanier qui n’a rien à déclarer ? D’un homme, pas seulement muré dans le silence, d’un homme sans mot, atteint d’une forme, d’aphasie ?

Passage sur la tuberculose.

 La tuberculose a déclaré la guerre à la population du Val de Saie. Une guerre qui rappelle la peste des siècles passés, une guerre totale, une guerre invisible dont personne n’ose dire le nom.
 Le mot fait trop peur. Il équivaut à un arrêt de mort. Il passe pour une tare héréditaire. Le médecin lui-même évite de le prononcer, il élude souvent avec l’accord tacite des familles. Il n’a pas de véritable remède à leur offrir autant, alors autant ménager leur réputation. Il se contente de leur donner des recettes de grand-mères, du repos, du calme, des fécules, quelques ventouses qui laissent de grandes taches violacées sur la peau, et de la carnine une mixture élaborée à partir de sang bovin, vendue sous la marque, Le Franc.
 On considère la phtisie comme une dégénérescence. La rançon du vice, la paresse, une plaie sociale à l’égale à l’égal de l’ivrognerie et de la civilisation sortie tout droit des taudis et des caniveaux. Ceux qui s’en vont des poumons sont marqués de la croix indélébile des lépreux. Un signe d’infamie frappe leur maison pendant des générations. Dans les écoles où les mairies, des affiches illustrées par un dessin de Caran d’Ache, appellent à combattre un péril national, des milliards de bacilles, aussi menaçants qu’une armée ennemie, éructés, vomis, portillons, éternués, mêlés à la poussière et à la crasse. Dans un bourg où tout le monde se connaît, et où tout finit par se savoir, mieux vaut diagnostiquer une bronchite ou une pneumonie..


Éditions Cambourakis, 75 pages, novembre 2025

Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly

Cet auteur a reçu le prix Nobel de littérature en 2025, d’où ma curiosité, je pensais qu’un si petit roman n’allait pas être trop compliqué à lire. J’ai pourtant dû m’y prendre à plusieurs fois, non pas parce que le texte ne comporte aucun point, l’auteur utilise une ponctuation suffisamment riche pour qu’on suive ce qu’il veut dire sans aucun problème. Ce qui au début était compliqué pour moi, c’est sa façon d’installer son récit dans le cerveau embrumé du narrateur qui n’est plus intéressé par rien, et qui pense ne mériter lui-même aucun intérêt. Il a, autrefois, imaginé être un écrivain, mais il sait maintenant qu’il n’a plus rien à dire. Comme le personnage de « La chute » de Camus, il finit ses soliloques dans un café à Berlin, où ses propos n’intéressent que vaguement le barman. Il raconte qu’il a (ou aurait car avec lui on n’est jamais sur de rien) été invité en Estrémadure pour écrire sur cette région d’Espagne. Apparemment, l’auteur y est très connu et on compte sur lui pour qu’il sache parler de façon originale de cette région. Bien sûr il n’a rien à dire, mais il est hanté par cette phrase, qu’il a lu il ne sait plus où « le dernier loup a péri en 1983 ».

Le récit tient sa force dans ce récit, comment les hommes ont fait une chasse sans pitié aux loups dans cette région, et comment cela a bouleversé ceux qui connaissaient bien ces animaux.

C’est plutôt une nouvelle qu’un roman, je ne sais pas si ce livre est représentatif de l’œuvre de cet auteur. Et je ne sais pas si je vais continuer à le lire, Sans être un livre extraordinaire, j’ai été touchée par le combat si inégalitaire entre les loups et les hommes, tout cela au nom d’un progrès qui n’apportera sans doute pas le bonheur à la population d’Estrémadure, région où la nature est tellement plus belle que l’horrible trottoir où se trouve le café d’où nous parle le narrateur. C’était sans doute là le but de l’écrivain : comment être sûr que la modernité vaut mieux que la misère d’autrefois ? et comment le monde animal est injustement traité par les hommes. ?

Plus enthousiaste que moi : Ingannmic 

Extraits.

Début.

Il se mit à rire, mais pas vraiment de bon cœur, car son esprit était occupé par des questions du genre : quelle est la différence entre la vanité des choses et le mépris, et à quoi cela se rapporte-t-il , d’après lui, cela se rapportait clairement à un tout émanant de tout et de partout ,or, si quelque chose s’appliquait à tout et émanait de partout, il était difficile de déterminer ce tout et ce partout, tout cela pour dire qu’il rit, mais seulement du bout des lèvres, à cause de cette vanité et de ce mépris qui gangrenaient sa vie, il ne faisait rien, absolument rien de ses journées, 

Vision dégoûtante.

tout le monde, les jeunes comme les vieux, crachait continuellement par terre en marchant, en arrêtant de marcher, en regardant les devantures de magasin, en attendant le bus, ce qui rendait le sol tout gluant, ici, il était impossible de flâner, car on avait l’impression qu’on allait rester coller au trottoir,

D’où le titre.

 il se souvient uniquement d’un étrange article sur l’écologie dans lequel les deux auteurs mentionnaient un homme -il avait écrit son nom quelque part mais ne se rappelait plus où- qui avait déclaré : » c’est au sud du fleuve Duero qu’en 1983, à péri le dernier loup » , c’était de toute évidence du fait de sa tonalité inhabituelle que la phrase lui était restée en mémoire

L’Estrémadure.

 la misère ici était épouvantable, j’ai vu les photographies montrant comment c’était autrefois et effectivement, la misère était vraiment épouvantable, il fallait y mettre fin, il y ont mis fin, ils vont poursuivre en ce sens mais ce qui est dramatique, c’est est que le seul moyen dont il dispose pour cela, c’est de laisser le monde s’introduire et de laisser ainsi la malédiction s’introduire car tout aussi bien la nature que la population de Estrémadure sera frappée de malédiction et il ne se doute de rien, ils ne savent pas ce qu’ils font, ni ce qui les attend, mais lui, dit-il en se désignant, il le savait,

Trait caractéristique du personnage.

personne n’avait vraiment envie de parler si bien qu’il gardèrent le silence un silence qui lui permit de réfléchir, enfin, il ne fallait pas prendre le mot réfléchir au pied de la lettre, au sens général du terme, car réfléchir, allait de pair avec concentrer son attention, il ne serait pas allé jusqu’à prétendre qu’il était concentré, non, il voulait simplement indiquer un état qui lui donnait l’air d’être concentré,


Éditions du Sous-sol, 288 pages, août 2025

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

 

Sans le club de lecture, je ne serai pas allée vers ce roman, et surtout j’aurais arrêté ma lecture assez vite ! Avant de lire mon avis, lisez celui d‘Ingannmic avec qui je suis souvent d’accord. Mais là, mon avis est totalement opposé. Cette jeune auteure, dans un très long monologue, crie son désespoir et ses souffrances car la société la rend tellement malheureuse . Elle a déjà écrit de la poésie et ce texte se veut « poétique » ce qui veut dire dans ce que je lis très peu compréhensible.

J’aimerais quelqu’un m’explique cette phrase : Je ne vais pas détailler ici l’importance de ces liens, ce n’est ni l’endroit ni la structure syntaxique de mes phrases est une œuvre d’art et mes parents sont morts.

Rien de ce qu’elle vit ne lui plaît, elle déteste tout, car l’humanité est une pure horreur et vaut tellement moins que le monde animal. Et quel sérieux dans ses propos ! si vous voulez savoir avec qui elle se sent un peu mieux, lisez ceux qu’elle appelle ses sources (dans le désordre, Montaigne, Nietzsche, Lucrèce, Kierkegaard, Rousseau, Simone Weil…) . Et tout cela pour accumuler des banalités que seul un adolescent ou une adolescente oserait écrire dans son cahier intime.

Cette lecture a été pour moi un véritable pensum, on peut voir sur Babelio que c’est un livre très clivant, c’est vraiment la première fois que je peux lire dix avis complètement négatif . Je vous laisse quelques passages pour que vous puissiez vous faire une idée.

 

Extraits.

Début. (Dès ces premières lignes j’ai failli abandonner)

 Les heures étaient longues, dans mon enfance, mais je ne me suis pas tuée. J’ai l’air calme. Plus jeune, je cherchais tout. Et je pouvais rester devant les fleurs à la recherche de la scène, un pétale en train de tomber. Je voulais des scènes. Je ne comprenais pas moi-même mais à l’intérieur, dans les parties sans parole, j’avais une connaissance et sans arrêt, je la touchais. Je suis bizarre. Si mon regard se pose au marché sur des œufs de poisson, je m’arrête et je pense les œufs de poisson possèdent une beauté proche du ciel le soir, des visages d’enfants ou des beaux-arts.

Toujours au début, je m’accroche !

 Nos ascendants nous ont transmis la vie et donc, nous transmettons la vie. Puisque nous sommes la vie, avant notre vie, il y avait notre vie et après notre vie, il y aura notre vie. Nos atomes formeront de nouvelles combinaisons, et indéfiniment, notre vie aura lieu. 

Fin du premier chapitre.

 Je ne pouvais pas lui dire : je suis à la recherche de ce qui m’accrocherait au-dehors de moi, je voudrais être et je ne le suis pas, je ne crois en rien et j’ai de la pitié pour ceux qui croient, car la plupart du temps, ils ne croient pas en une grande pensée de l’Univers, la plupart du temps, ils méprisent les grands sentiments, ils croient en leurs goûts, leurs avis, leur vocabulaire, leur monde, et je sentais en moi que ces choses normales étaient en dehors de la vie, mais je cherchais la vie, et je voulais la vie. 
La fille me donna rendez-vous.

Conformisme.

 Afin de me fondre dans le groupe, j’ai fabriqué ce qu’on appelle « un style ». C’est-à-dire une accumulation d’éléments reconnaissables œuvrant visuellement à la construction d’une identité personnelle permettant l’appartenance à l’identité collective, à la reconnaissance par mes pères. Dans ma narine droite, j’ai fait mettre un anneau, et sur ma tête une casquette. Mes doigts portent des bagues, mes oreilles des boucles, ces signes indiquent, je suis tel type de personne, et reconnaissez-moi. Ils indiquent que l’uniformité à l’échelle d’un groupe minoritaire ne me dérange pas. Ils indiquent que j’ai l’habitude d’un certain type de conformisme.

Fin du conformisme.

 Les habitudes et le conformisme marchent ensemble main dans la main. Le conformisme permet d’éviter la punition sociale..

Je passe complètement à côté de la compréhension de certains passages et même de certaines phrases .

 Prenons un objet humain, toi par exemple, et elle pointa du doigt la fille aux yeux très noirs. Et prenons ceci, et elle montra ses propres dents. C’est un dentier, à mon âge, on n’a plus de dents, on a le souvenir des dents. Entre cette fille aux yeux très noirs et mon dentier, il existe différents liens. Tout d’abord, ces deux objets se trouvent sur terre. La terre est une planète parmi des millions ou des milliards dans l’Univers. Le lien entre la fille et mon dentier est donc rare, c’est ce que j’appelle « un lien épais ». Il existe des « liens épais » entre les êtres ou les phénomènes. Le fait de se trouver sur une même planète au même moment, constitue un lien épais. Je ne vais pas détailler ici l’importance de ces liens, ce n’est ni l’endroit ni la structure syntaxique de mes phrases est une œuvre d’art et mes parents sont morts. J’avais un père misogyne et travailleur ma mère comme tant d’autres a vécu effacée, Schéma classique, puisque tous les voisins de ma famille, les cousins, l’entourage proche ou lointain vivaient dans ce chemin schéma. L’une de nos voisines, une femme maigre, courbée, battue par son mari, par son oncle, son père, son fils, son frère, son neveu, son beau-père, violé, battu, baignant dans ce schéma, fut tué dans le silence et toi, tu l’as été, elle s’adressait à la fille aux yeux très noirs, toi tu l’as été.

Propos plus facile à comprendre, pas très original.

 Le capitalisme nous raconte une histoire, tandis qu’il accompli un tout autre récit. Les familles les plus riches se transmettent des héritages, les noms, les codes. Un jeu d’illusion maintient la haine et la compétition entre les pauvres, afin qu’ils ferment leur bouche, si bien que beaucoup causent du tort à ceux qui sont placés plus bas sur l’échelle sociale. Ils se vengent sur les plus faibles. Les individus se détruisent eux-mêmes. Et ce système mental économique détruit le sens du monde. Les relations sociales sont bousillées, et les personnes ne forment qu’un troupeau.

Et hélas ce n’est pas de l’humour ! ! !

 De la même manière que nous pleurons nos morts, nous aimons les frites. De la même manière que nous avons du mal à parler en public, nous tombons amoureuse. De la même manière que nous ressentons du dégoût à la vue d’un cil dans un yaourt, nous aimons l’harmonie des formes. Et ceci n’est pas nous, pourtant ceci est nous.


Éditions Buchet-Castel, 170 pages, janvier 2026

Cette auteure me plaît de plus en plus, j’ai commencé par L’Annonce, puis Joseph et Histoire du fils. Nous vivons aujourd’hui, au rythme des crises paysannes, et nous sentons bien qu’il y a quelque chose qui se déglingue dans le monde agricole qui évoquait plutôt un monde de stabilité. En lisant « Hors champ » j’ai vécu avec une énorme tristesse le sort d’une catégorie de paysans. Le personnage principal, Gilles, a été programmé pour reprendre une ferme qui se consacre à l’élevage de vaches laitières dans le Cantal. Ses parents en ont bavé pour acquérir cette ferme, et le fis lui en hérite. Aux yeux du père, « le vieux », « l’autre » tel que l’appelle Gilles, leur fils est un nanti, il n’a eu qu’à se baisser pour ramasser le fruit de leur labeur. Ce vieil homme est aigri, mauvais, et avec sa femme ils ont tout fait pour que Gilles ne puisse jamais vivre selon ce qu’il aurait aimé faire : il n’a pas eu le choix. Autant le livre d’Antoine Wauters, « Haute -Folie » ajoute horreur sur horreur pour décrire le monde rural, et finit par donner une impression de « trop c’est trop », autant Marie-Hélène Lafon, ne charge pas la barque, et pourtant, la vie de Gilles est une pure horreur, consentie, subie et jamais voulue. Il est complètement pris dans les filets d’une vie trop dure quand on ne l’a pas choisie, tissée par le mépris du père et la langue de vipère de sa mère. Il y a bien sa sœur qui est écrivaine et qui lui dit si souvent , « si tu veux changer de vie, je serai là », mais si cette phrase est simple il n’arrive pas à vraiment à la comprendre. Nous vivons tout le temps de cette lecture, la dureté de cette vie, et en contre point la beauté du paysage qui est décrit par sa sœur quand elle revient se ressourcer dans leur Cantal qui est si beau à regarder quand on n’a pas les vaches à traire ni tout le travail qui va avec. On est complètement pris dans ce récit et on voudrait défaire les liens qui ligotent de plus en plus Gilles dans cette famille où personne ne sait se parler, on étouffe avec lui. Il ne se passe pas grand chose sauf cette destinée terrible et comme c’est vraiment superbement raconté c’est un livre qui se lit doucement et laisse un arrière goût de tristesse mais de beauté aussi. Sin-City a beaucoup aimé .

l’écouter

Pourquoi retournez vous dans le Cantal, Marie Hélène Lafon

Extraits.

 

Début.

 La balançoire grince sous l’ érable dans la cour verte et bleue. Claire et Gilles sont ressortis en pyjama après la grande toilette du samedi. Leur mère n’a rien dit, elle était trop occupée à ranger les affaires du bain, la bassine, la serviette, le gant. Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l’accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l’élan. Claire sent qu’il est là sans être là, comme s’il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut ou quand il a peur. Il n’a peut-être pas envie de revenir ; il n’est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme dans la cour, dans le soir de juin.

 

Le poids du destin.

 Gilles sens maintenant les peurs entassées dans la voix de la mère quand elle l’appelle le matin, peur de son retard à lui et de la colère du père, mais aussi, et surtout peur que la veille ait été le dernier jour, sans qu’elle le sache, sans qu’elle l’ait vu venir, et qu’il n’aille plus traire lui le fils, plus jamais, et que s’effondre tout ce qui repose sur lui, tout ce pour quoi elle, la mère, met un pied devant, l’autre du matin au soir et chaque jour depuis tant d’années. La ferme est pour le fils, on la tient à bout de bras pour lui, Gilles, le fils, il doit la reprendre, continuer, elle est à eux, et à lui, il a besoin d’eux, ils ont besoin de lui. Même si le père dit le contraire, lance des phrases, parle de de vendre, plutôt que de trimer pour payer un ouvrier et maintenir la ferme à flots pour le fils, que fils se débrouille, qu’il aille gagner sa vie ailleurs chacun pour soi. La mère ne veut pas lâcher la ferme qui est le lot du fils, et leur raison de vivre à eux les parents. La ferme leur fait honneur et devoir à eux les trois, pour la mère ; la sœur n’a rien à voir là dedans, la sœur vit et a toujours vécu sur une autre planète.

Les ragots de village.

 On connaissait la famille on savait d’où elle sortait, les hommes se louaient dans les fermes et buvaient et les femmes ne tenaient pas leur maison, sauf sa mère, la pauvre, qui ne faisait pas parler d’elle, mais n’avait pas de santé, ses tantes et ses sœurs s’amusaient. Tout le pays le savait et leur était passé dessus, il fallait être aussi naïf que lui pour croire qu’une fille de trente ans qui a vécu en ville allait se mettre à la colle, avec un paysan de plus de quarante ans qui habite toujours avec ses parents dans un trou perdu, et au cul des vaches.
Quand la mère était lancée, on ne l’arrêtait pas, et elle cognait sec. Tout y était passé, il allait servir de père à un gosse de quatre ou cinq ans quand alors qu’il était à peine capable de s’occuper lui-même.

Les confidences de la mère.

 C’était en 1976, l’année de la grande sécheresse. Claire se souvient exactement des mots de sa mère, on aurait arrêté là les frais si tu avais été un garçon. Elle allait avoir quatorze ans et n’avait pas répondu à sa mère que, longtemps, elle aurait préféré, elle aussi, être un garçon. Elle n’avait rien dit parce que, depuis toujours, elle ne peut pas vraiment parler avec sa mère ; elle écoute, elle lui donne plus ou moins vaguement la réplique, mais elle sent, elle sait qu’il est impossible d’aller plus loin avec elle et de passer de l’autre côté du flux ordinaire. Sa mère est barricadée ; parfois, quelque chose, une expression, suinte, ou fuse comme une giclée de pus, on aurait arrêté là les frais ; et c’est tout. Ensuite ça tient, c’est écrit en lettre de fer et de feu, ça résiste à l’abrasion des années et Claire appelle ça des scènes.


Éditions Flammarion, 497 pages, Aout 2025.

Traduit de l’anglais par Dominique Goy-Blanquet

Lu dans le cadre du club de lecture de la médiathèque de Dinard.

Un roman historique comme je les aime, qui emporte le lecteur dans un lointain passé, et qui le ramène à la force du courant qui traverse l’Histoire jusqu’à aujourd’hui. Nous suivons, comme l’indique l’image de la couverture, l’histoire d’une goute d’eau : celle qui aurait annoncée le déluge, en tombant sur la tête du roi sanguinaire et érudit, Assurbanipal et qui a détruit la civilisation des Assyriens, goutte d’eau qui se retrouve dans la Tamise qui sert d’égout à ciel ouvert au XIX siècle aux Londoniens, puis dans le Tibre au XX° siècle dont la Turquie veut détourner l’eau à son profit, et enfin aujourd’hui dans une Tamise à peu près propre et qui devenue un lieu d’un habitat luxueux pour la nouvelle bourgeoisie londonienne.

Mais le thème c’est aussi la légende de Gilgamesh, dont un jeune londonien Artur, originaire des bas-fonds de la ville a réussi à lire le récit sur des tablettes venant de Mésopotamie. Arthur (roi des égouts et des taudis) sera un des personnages de ce récit, jeune enfant très intelligent, il a le malheur de naître dans la misère la plus totale. L’auteure décrit avec un grand talent le Londres de cette époque et l’accident le plus improbable que représente le destin d’Arthur qui pourtant s’inspire d’un personnage réel, sortir de la misère à cette époque était plus que hautement improbable.

Enfin le destin des Yézidis est raconté d’abord en 1850 lorsqu’ils sont chassés de leur terre natale par un massacre organisé par des fanatiques, quelques survivants se retrouvent en Turquie, et puis comme on le sait en 2014 Daesh les poursuit sans pitié et leur sort n’est qu’une succession de crime de masse, de viols, de femmes réduites en esclavage .

Toutes ces destinées se retrouvent dans l’Angleterre aujourd’hui à travers une famille très riche, dont le père collectionne les antiquités, et dont la nièce est une ingénieure spécialiste de l’eau. L’auteure sème dans son roman des indices qui traversent les époques ; les tablettes de la bibliothèque d’Assurbanipal, permettent au jeune Arthur de découvrir la légende de Gilgamesh, elles sont de nouveau vendues par Daesh qui a pillé les musées en Irak. Le père d’Arthur qui est un alcoolique violent était aussi un menuisier de talent et la commode qu’il a construite pour un bourgeois du XIX ° siècle et qui ne lui a jamais été payée est maintenant une des plus belles pièces de la collection du riche Londonien. Et si, en fouillant la Tamise devenue propre, on trouve des ossement de tortue c’est parce que la reine Victoria a lancé la mode du consommé de tortue pour les riches nobles et riches anglais.

Un bon roman historique avec une fin qui est troublante mais vous en jugerez par vous même. J’ai une petite réserve, je pense que ce roman aurait gagné à être plus rapide, c’est un peu lent et trop touffu, l’auteure a sans doute trop voulu tout dire et tout nous expliquer.

 

 

 

 

Extraits.

Début.

 Chant du Tigre, dans l’ancien temps.
 Longtemps après, quand l’orage aura passé, chacun parlera des ravages qu’il a laissés derrière lui, alors que personne, pas même le roi, ne se souviendra que tout cela a commencé par une seule goutte de pluie.

Cruauté des puissants.

Mais Assurbanipal ne tuera pas son vieux maître. Il n’a jamais eu le goût de mener la charge sur un champ de bataille, préférant commander les massacres, démolitions, pillages et viols, assis en sécurité sur son trône -ou comme souvent, dans la quiétude de sa bibliothèque. Il a maintes fois supervisé le sac d’une cité et condamné sa population entière à la famine, ne leur laissant d’autre choix que de dévorer les cadavres de leurs proches ; écrasé les villes, réduit les temples en poussière, répandue du sel sur les champs fraîchement labourés ; écorché les chefs rebelles et pendu leurs partisans à des pays poteaux, nourri de leur chair, les oiseaux du ciel, les poissons des eaux profondes ; ensanglanté à coups de chaîne les mâchoires de ses rivaux qu’il a enfermés dans des chenils ; profané les tombes des ancêtres de ses ennemis si sauvagement que même leurs fantômes ne pouvaient reposer en paix -tous ces actes et bien d’autres, il les a dirigés depuis sa salle de lecture. Il ne va pas se salir les mains. C’est un roi érudit, un intellectuel qui a étudié les présages célestes et terrestres.

La Tamise en 1840.

 Tout l’indésirable, on le jette dans le fleuve. Orge usée des brasseries, pulpe des moulins à papier, viscères des abattoirs, rognures des tanneries, effluent des distilleries, chutes des teintureries, vidange des puisards et décharge des chasse d’eau (les inventions nouvelles dont jouissent les riches et les privilégiés) se diverse dans la Tamise, tuent les poissons, tuent les plantes aquatiques, tuent l’eau.

Les Yezidis.

– La haine est un poison versé dans trois coupes. La première, c’est quand les gens méprisent ceux qu’ils envient -parce qu’ils veulent les avoir en leur possession. Tout cela, c’est de l’orgueil démesuré ! La deuxième, c’est quand ils haïssent ceux qu’ils ne comprennent pas. C’est de la peur. ! Et puis il y a la troisième, espèce.-quand les gens haïssent ceux qu’ils ont fait souffrir ?
 -Mais pourquoi ?
 – Parce que le tronc se souvient de ce que la hache oublie
 – Qu’est-ce que ça veut dire
 – Que ce n est pas le malfaisant qui porte les cicatrices, mais celui qu’il a blessé. Pour nous autres, la mémoire c’est tout ce que nous possédons. Si tu veux savoir qui tu es, tu dois apprendre les histoires de tes ancêtres. Depuis des temps immémoriaux, les Yézidis ont été incompris, diffamés, maltraités. Notre histoire n’est que souffrance et persécution. À soixante douze reprises, on nous a massacrés. Le Tigre a pris la teinte rouge de notre sang, le sol s’est desséché de notre chagrin -e t ils n’ont toujours pas fini de nous haïr..

Cette écrivaine sait décrire des ambiances.

 

Londres est drapée ce matin dans un suaire de brouillard. Il règne dans ses rues et ses parcs une quiétude insolite, un silence pesant qui se referme sur lui-même, comme une bourse fermée par des cordons bien serrés. Même si les cloches de l’église voisine viennent de sonner dix heures, on croirait plutôt que le crépuscule est déjà là. Ni gris ni blanc, l’air est d’un ocre sirupeux qui verdit par endroits. Des particules de suie et de cendre voltigent, tandis que les poêles domestiques au charbon et les cheminée d’usine vomissent des panaches de fumées chargées de soufre, encrassant les poumons des Londoniens à chaque inspiration.

Humiliation du père.

 Arthur sent que son père peut faire toute la lèche possible à ces deux messieurs si élégamment vêtus, en gilet brodé et cravate de soie, il n’a aucune chance. Ils l’observent avec un dédain manifeste, leurs yeux n’expriment que du mépris. D’en être témoin attriste le garçon. Personne n’aime voir ses parents dévoiler leurs faiblesses à d’autres. Leurs échecs, c’est notre affaire privée, un secret qu’on préférerait garder pour soi : quand ils s’affichent en public, livrés en pâture à tous, nous ne sommes plus les enfants que nous étions naguère.

La pauvreté.

 Si la pauvreté était un lieu, un paysage hostile dans lequel on tomberait accidentellement ou par une poussée délibérée, ce serait une forêt maudite – un bois sauvage, humide et lugubre suspendu dans le temps. Les branches vous happent, les troncs vous bloquent le passage, les ronces s’agrippent à vous, résolues à vous empêcher de partir. Même si vous parvenez à surmonter un obstacle, il est aussitôt remplacé par un autre. Vous vous arrachez la peau des mains en vous efforçant de dégager un chemin alternatif, mais dès que vous tournez le dos aux arbres, ils resserrent les rangs derrière vous. La pauvreté mine, votre volonté, peu à peu.

Les villes et les rivières.

 New york, Vienne São Paulo, Sydney, Pékin, Moscou. Toronto… Il existe des fleuves perdus presque partout sur la planète. Peu d’étrangers savent que Tokyo était autrefois une ville lacustre. Ça reste un endroit incroyable, bien sûr, mais ils ont comblé une centaine de cours d’eau et de canaux pour construire des routes ou simplement les dissimuler sous la chaussée. Ou bien prenez Athènes. Vous y étiez tous les deux cet été. Et bien cette ville aujourd’hui, malgré toute sa splendeur, n’a pas le moindre cours d’eau. Mais en fait, historiquement Athènes pouvaient se vanter d’avoir non pas un, ni deux, mais trois fleuves.

Les cultes et traditions yézidies

 Grandma dit qu’une vieille femme yézidie, une voisine qui lui est chère a émigré avec ses enfants en Allemagne où la famille s’est établie dans les années 1990. La femme a été troublée et attristée d’apprendre que les gens là-bas remplissaient une baignoire d’eau et s’essayaient dedans pour se savonner. Elle ne pouvait pas croire qu’il y ait des gens assez insensés pour plonger dans de l’eau propre sans être lavés auparavant.
 Grandma dit qu’on devrait aussi rendre hommage au soleil et à la kune qui sont des frères célestes. Chaque matin à l’aube, elles monte sur le toit pour saluer la première lueur, et quand elle prie elle se met fasse au soleil. Quand vient le soir, elle s’adresse une pierre à l’orbe de la nuit. On doit toujours marcher sur la terre avec émerveillement, car elle est pleine de miracles qui n’ont pas encore eu de témoins. Quant aux arbres, il ne faut pas penser seulement à ce qu’ils sont au-dessus de sol, mais aussi à ce qui reste invisible dessous. Oiseaux, rochers, touffes d’herbe, bouquets d’ajoncs, et même les plus minuscules insectes doivent être chéris.

Archéologie.

Travailler à une fouille archéologique incite à la modestie. Vous trimez dans la chaleur et la poussière armé d’une brosse et d’une truelle au fond d’un trou, avançant par millimètres à travers des dépôts millénaires. La frontière séparant l’instant présent du passé lointain se dissout et voilà que vous basculez dans un monde enfui qui bizarrement, bien que mort et enterré, revient à la vie. Vos perceptions changent : elles vous font comprendre la vulnérabilité de tout ce qui semble robuste et majestueux- palais, aqueduc, temple-, mais aussi la résilience de tout ce qui parait petit et insignifiant -un anneau, une pièce en bronze, un bréchet…Rien n’est dérisoire pour un archéologue. Même la découverte la plus banale est extraordinaire.

 


Éditions Gallimard NRF, 146 pages, mars 2025.

Après avoir lu et apprécié, « le Mage du Kremlin« , je savais que je lirai cet essai dont j’entends parler un peu partout. Le jour où je rédige cet article je vois qu’il a déjà plus de 2500 lecteurs sur Babelio ! C’est donc un phénomène, je n’ai pas lu les critiques de Babelio mais j’en ai entendu quelques unes sur les ondes (je lirai les différents critiques après avoir écrit la mienne pour ne pas être trop influencée). Ce n’est certainement pas un aussi bon livre que le précédent, je suis bien d’accord. Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par les défauts : On a l’impression que l’auteur nous livre quelques moments de ses expériences en politique dans son pays et surtout à l’international. Ce sont de petits flashs sur des moments variés du monde qui nous dirige, il n’y a pas de liens entre eux, sauf à nous faire découvrir que nous sommes gouvernés par des hommes de piètre valeur et qui eux mêmes ont laissé le pouvoir aux puissants de la « Tech », qui à l’image d’Elon Musk sont capables de tout car ils n’ont aucun contre pouvoir. L’auteur nous donne l’impression de vouloir absolument nous dévoiler ce qu’il a vu, pour nous ouvrir définitivement les yeux, comme s’il voulait nous réveiller de notre torpeur bercée aux sirènes des réseaux sociaux et de l’IA.

Mais, car il y a évidemment un « mais » et des raison à autant de succès , certaines de ses idées sont de fulgurantes évidences et devraient effectivement nous alerter. Celle que je retiendrai définitivement, c’est de se rendre compte que toutes les civilisations se sont effondrées, lorsque cela coutait plus cher de se défendre que d’attaquer. Aujourd’hui les démocraties occidentales mettent des sommes sommes importantes dans leurs différents moyens de défense, mais nous sommes menacés par des régimes beaucoup plus pauvres qui peuvent nous détruire avec des moyens tellement moins chers.

Ensuite plusieurs passages m’ont passionnée, même si c’est un peu décousu : la soi-disant gentillesse et amabilité du dirigeant de l’Arabie Saoudite : Mohammed Ben Salmane désigné par ses initiales MBS, la façon dont il a organisé une purge à son arrivée au pouvoir, et dont il a fait assassiner et dépecer le journaliste Kamal Khashoggi , en dit long sur le personnage devant lequel , les dirigeants des démocraties se prosternent .

J’ai beaucoup aimé aussi son analyse sur l’ère Obama et les différentes dérives des démocrates américains.

Mais le plus intéressant c’est évidemment l’analyse même si elle est succincte de la prise de pouvoir par les hommes de la « tech » à travers l’IA .
Certes ce n’est pas le livre du siècle mais il est facile à comprendre et il en dit tant sur notre monde et notre capacité à mettre à la tête de nos pays des gens totalement incapables, la prime revient aux USA avec leur Trump adulé par plus de 50 % de la population américaine. Pour moi il faut lire ce livre, ne serait-ce que pour en discuter.

Extraits.

 

Début.

 Quand les premières nouvelles du débarquement d’Hermán Cortés parvinrent à la capitale de l’Empire aztèque, Moctezuma II convoqua immédiatement ses plus proches conseillers. Quelle attitude adopter face à ces visiteurs inattendus arrivés d’on ne sait où à bord de curieuses citées flottantes ?
 Certains estimèrent qu’il fallait repousser les intrus sur le champ. Il n’aurait pas difficiles pour les troupes impériales de venir à bout de quelques centaines d’impudents qui avaient osé pénétrer sur les terres de la Triple Alliance sans y être invités. « Oui, mais » dirent les autres. D’après les premiers rapports sur les étrangers, ceux-ci semblaient dotés de pouvoirs surnaturels : ils étaient entièrement recouverts de métal, contre lequel se cognaient les fléchettes les plus acérées.

L’homme politique .

 Cela dit, en politique, il n’y a pas que la chute qui soit douloureuse : la vérité est qu’on souffre tout le temps. Il faut être fait pour ça. Comme ses poissons abyssaux, habitués à survivre sous la pression de milliers de tonnes d’eau de mer. 
 Prenez cet homme à la mine un peu hésitante à tabler dans la salle à manger des délégations, au quatrième étage du palais de verre à l’occasion d’un repas offert par la France en l’honneur de la Communauté du pacte de Paris pour les peuples et la planète. Il s’agit du nouveau premier ministre britannique, Keir Starmer : après les extravagances de Boris Johnson et le court mandat du premier chef de gouvernement britannique non blanc de l’histoire, voici cet avocat londonien, sexagénaire, grisonnant, poli, souriant, qui rappelle la phrase sur Louis Philippe  » Il marche dans la rue, il a un parapluie. »
 On ne peut pas dire qu’il ait eu des débuts faciles. Des gaffes, des émeutes, des coupes budgétaires et même un scandale à propos de ses lunettes qui lui aurait été offertes par un généreux donateur Résultat : deux mois après son triomphe électoral le Premier ministre britannique était au plus bas dans les sondages. Le fait est, quoi qu’en disent les populistes, que la politique est un métier parmi les plus difficile. Une activité qui expose en permanence au risque de se ridiculiser, de passer pour un imbécile surtout quand on ne l’est pas.

 

Le chef d’état des USA.

 Aujourd’hui nos démocraties paraissent encore solides. Mais nul ne peut douter que le plus dur est à venir. Le nouveau président américain a pris la tête d’un cortège bariolé d’autocrates décomplexés, de conquistadors de la tech, de réactionnaires et de complotistes impatients d’en découdre. Une ère de violence sans limites s’ouvre en face de nous et, comme au temps de Léonard (de Vinci) les défenseurs de la liberté paraissent singulièrement mal préparés à la tâche qui les attend. 

Le pouvoir.

Goethe raconte l’histoire de ce vieux duc de Saxe, original et obstiné, que l’on pressait de réfléchir de considérer, avant de prendre une décision importante.  » Je ne veux ni réfléchir ni considérer, aurait-il répondu, sinon pourquoi serais-je duc de Saxe ? »

Intelligence et politique.

Trump n’est au fond que l’énième illustration de l’un des principes immuables de la politique, que n’importe qui peut constater : il n’y a pratiquement aucune relation entre la puissance intellectuelle et l’intelligence politique. Le monde est rempli de personnes très intelligentes, même parmi les spécialistes, les politologues et les experts, qui ne comprennent absolument rien à la politique, alors qu’un analphabète fonctionnel comme Trump peut atteindre une forme de génie dans sa capacité à résonner avec l’esprit du temps.
 Que d’entrepreneurs richissimes, de technocrates globaux, d’intellectuels et de prix Nobel a-t-on vus s’infliger des humiliations cuisantes en essayant de transposer leurs triomphes professionnels dans l’arène politique.


Éditions Acte Sud, 412 pages, février 2025

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Serge Chauvin.

Mais comme dirait l’autre, les neurones c’est comme l’amour, ça ne s’achète pas.

 

S’embarquer dans un roman de Richard Powers, c’est toujours un moment de lecture exigeant, je le savais depuis la lecture que je n’ai jamais oubliée  » Le temps où nous chantions » . L’auteur a besoin de temps pour installer son sujet mais aussi à l’image de la vie, de complexité , mais quand on se laisse prendre alors tout s’éclaire et on vogue avec lui sur tant de questions qui traversent notre actualité.

Ici, nous sommes avec trois voix, une est en italique , celle d’un homme immensément riche grâce aux nouvelles performances des technologies connectées, à chaque fois qu’il prend la parole le texte est en italique : Todd Keane est atteint d’une maladie dégénérative du cerveau et il raconte sa réussite dans le monde de l’intelligence artificielle, son enfance, son amitié avec Rafi un jeune noir surdoué et les ravages de sa maladie actuelle.

Rafi ce jeune noir a été élevé dans une famille qu’on dit aujourd’hui « dysfonctionnelle » : son père qui certainement était très intelligent pousse de façon violente son fils à dépasser tout le monde à l’école, ses parents se séparent et sa mère se remarie avec un homme qui la frappe et sera à l’origine de la mort de sa sœur. Rafi ne vivra que, par et pour, la littérature. Il rencontre Todd au lycée puis à l’université, leur amitié se renforce grâce à leur passion pour les jeux de stratégie, les échecs d’abord puis le jeu de Go. Il tombera amoureux d’une artiste extraordinaire polynésienne qui cherchera à l’aider à écrire sa thèse.

Je pense qu’un lecteur plus attentif que moi pourrait lire ce roman comme une illustration des différents coups du jeu de Go. Il se termine par un vote de pierres blanches et de pierres noires qui y fait beaucoup penser.

Il y a aussi une troisième voix très importante, celle de l’Océan, portée par une femme d’exception, Evie, plongeuse émérite qui est à la fois émerveillée par l’océan et effrayée par ce qui lui arrive aujourd’hui.

Tous se retrouvent à Makatea, île de la Polynésie française . Les compagnies minières française y ont exploité le phosphate sans se soucier du bien être de la population ni de la préservation de la nature.

Nous sommes donc au cœur de la littérature et de la poésie grâce à Rafi, au centre de la création de l’IA et toutes ses dérives avec Todd , bouleversés par les révélations sur le mal être de la planète, tout cela sur un petit rocher au milieu du Pacifique, avec une population qui a toujours accueilli les étrangers avec des colliers de fleurs, même ceux qui, comme les français en 1917 , ont exploité les hommes et les ressources naturelles de façon éhontées .

J’ai beaucoup aimé ce roman , mais j’ai vraiment eu du mal au début à m’immerger dans cette histoire : trop de personnages, trop de temporalités , comme je le disais au début, partir dans un roman de cet auteur c’est vraiment faire un effort de concentration que je n’ai pas réussi à faire au début. Mais le dernier tiers du roman, quand j’ai compris ou Richard Powers voulait m’embarquer, m’a complètement séduite.

Extraits.

Début.

Ina Aroita un descendit à la plage un samedi matin enquête de jolis matériaux. Elle emmena avec elle Hariti, sa fille de sept ans
 Elles laissèrent à la maison Afa et Rafi qui jouaient à même le sol avec des robots transformables. La plage n’était pas loin à pied de leur bungalow voisin du hameau de Moummu, sur la petite colline coincée entre falaises et mer de la côte est de l’île de Makatea dans l’archipel des Tuamotu, en Polynésie française, aussi loin de tout continent qu’une terre habitable pouvait l’être -une poignée de confettis verts, comme les français qualifiaient ces atolls, perdus dans un champ de bleu sans fin.

Un couple parental peu sympathique !

 Mais c’est un jeu de guerre ininterrompu entre eux deux qui a dominé toute mon enfance. Un tournoi mû par le désir autant que la haine, où chacun engageait ses superpouvoirs respectifs. Mon père : la force du maniaque. Ma mère : la ruse de l’opprimée. Enfant précoce je n’avais que quatre ans quand j’ai compris que mes parents étaient pris dans une lutte pour se faire mutuellement autant de mal que possible sans franchir la ligne fatale : juste infliger assez de pures souffrances pour produire cette excitation que seule la rage peut engendrer. Une sorte d’étranglement de l’âme, réciproque et masturbatoire, où les deux parties donnaient généreusement et recevait bienheureusement.

Le sexe et la religion.

 Il y a cent ans, les Makatéens avaient envers le sexe l’attitude la plus saine qui soit. C’était comme l’escalade, la course ou le bodysurf, mais pimenté d’amour. La possession n’était pas un enjeu. On ne pouvait pas plus posséder une personne qu’on ne pouvait posséder la terre, ou le ciel au-dessus de la terre, ou l’océan au-delà du rivage.
Et puis les « Popa’ā » étaient arrivés. Et à présent Didier se signait et s’agenouillait sur le prie-Dieu d’une des deux églises de l’île. Deux églises pour quatrz-vingt-deux habitants ! Une catholique, une mormone, et c’est dans la première que se trouvait le maire, la tête inclinée, priant les anges (parce qu’il n’osait pas croiser le regard de la Vierge Marie dont la perfection l’embarrassait) en disant  : » Ça reste de l’adultère n’est-ce pas ? même si ma femme est d’accord ? »
À sa grande stupéfaction, les anges répondirent :  » C’est de l’adultère de survie ».

Une femme dans un univers d’hommes.

 Evelyne Beaulieu entra à Duke en 1953 , première femme jamais admise en études océanographiques. Elle survécut à quatre ans de cours à Durham et à trois étés de travail de terrain en déployant des trésors de camouflage toujours plus inventifs. Elle dissimulait l’étendue de son expérience de plongeuse, s’abstenait de corriger de nombreuses erreurs de ses professeurs, et riait aux blagues de soudard de ses condisciples mâles. Ce n’était pas si difficile de se faire passer pour ce que les américains appelaient une « bonne camarade ».

En 1957 !

On était en l’an 1957. Pepsi proposait d’aider la ménagère moderne dans la lourde tâche de rester mince. Alcoa lançait un bouchon de bouteille que même une femme pouvait ouvrir « – sans couteau, sans tire-bouchon, sans même un mari ! »

Jusqu’à quand ?

Mais comme dirait l’autre, les neurones c’est comme l’amour, ça ne s’achète pas.

La révolution internet.

 On n’a rien vu venir. Ni Rafi, ni moi, ni personne. Prédire que les ordinateurs allaient envahir nos vies ? OK. Mais prévoir qu’ils allaient faire de nous des êtres différents ? Saisir dans toute son ampleur la conversion de nos cœurs et de nos âmes ? Même les plus éclairés de mes collègues programmant « RESI » ne pouvaient s’en douter. Bien sûr, ils prophétisaient les versions portatives de l’Encyclopédia Britannica, les téléconférences en temps réel, les assistants personnels qui pourraient vous apprendre à écrire mieux. Mais imaginer, Facebook, WhatsApp, TikTok, le bitcoin, QAnon, Alexa, Google Maps, Les publicités ciblées fondées sur des mots-clés espionné dans vos mails, les likes qu’on vérifie même aux toilettes publiques, le shopping qu’on peut faire tout nu, les jeux de farming abrutissants mais addictif qui bousillent tant de carrières, et tous les autres parasites neuronaux qui aujourd’hui m’empêchent de me rappeler comment c’était de réfléchir, de ressentir, d’exister à l’époque ? On était loin du compte.