Édition Albin Michel
Traduit de l’al­le­mand par Domi­nique Autrant
Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 
Feuilles alle­mandes

Un livre parfait pour le mois de la décou­verte de la litté­ra­ture alle­mande surtout à la veille du 11 novembre. Cette auteure Monika Helfer est autri­chienne, elle a puisé son inspi­ra­tion dans sa propre famille. Le titre en alle­mand « die bagage » (les bagages) me parle davan­tage. Je trouve qu’il donne mieux l’idée de ce qu’on trim­balle avec soi : les richesses et les fragi­li­tés qui seront de tous nos voyages de la vie. Les héri­tages c’est plus abstrait. La vie fami­liale de l’au­teure est marquée par la guerre 1418 , c’est là que se creu­sera le drame qui marquera sa grand-mère, son grand- père et tous leurs enfants et petits enfants, reje­tés par une partie du village (le curé en tête) parce que sa grand mère trop belle sera accu­sée d’adul­tère pendant que son mari est à la guerre. « Les fâcheux » comme on les nomme au village vivront donc en marge de cette société peu tolé­rante mais dont, cepen­dant, plusieurs personnes vien­dront en aide à des gens qui n’ont rien fait pour méri­ter cet ostracisme.

L’au­teure décrit avec une grande tendresse sa grand mère qui rendait jalouse toute les femmes du village, tant les hommes la trou­vait belle . Monika Helfer fait des constants allers et retours dans sa mémoire person­nelle en faisant revivre les gens tels qu’elle même les a connus et ce que l’on lui a raconté pour construire un récit qui permet au lecteur de savoir qui elle est aujourd’­hui. Riche et bles­sée à la fois d’avoir dans ses bagages toutes ses histoires où pour le dire comme le traduc­teur d’être l’hé­ri­tière de ses « fâcheux » à qui elle dédie son livre. Sa propre mère ne sera jamais accep­tée, ni même nous dit l’écri­vaine, regar­dée par son propre père car celui-ci soup­çon­nera sa femme de l’avoir conçue avec un bel alle­mand de passage ou avec le maire du village, person­nage trouble qui fait de drôles d’af­faires pas très légales avec ce grand-père.
Cette plon­gée dans le monde rural autri­chien est très agréable à lire et on comprend que l’au­teure aime le tempé­ra­ment de sa grand-mère une si belle amoureuse.
Je trouve toujours étrange, quand je lis des romans autri­chiens, combien le nazisme est passé sous le silence. Le mot n’est même pas prononcé alors qu’elle parle de cette période puis­qu’elle évoque la vie d’un oncle qui a déserté pendant la campagne de Russie et a eu une femme et un enfant russes.
Autant la guerre 1418 est ressen­tie comme un drame à travers l’ab­sence du père de famille autant le nazisme autri­chien semble n’avoir eu aucune consé­quence sur cette famille. Ça me dérange parce que cela est repré­sen­ta­tif de l’état d’es­prit des Autri­chiens : le nazisme ce sont les Alle­mands pas eux .
Que cela ne vous empêche pas de lire ce livre il nous fait décou­vrir une rura­lité qui n’a rien d’idyl­lique malgré le cadre enchan­teur des montagnes autrichiennes.
Et voici le billet d’Eva . (J’avais déjà lu ce roman quand Eva a fait paraître son billet mais je garde tous les livres venant de litté­ra­ture alle­mande pour le mois de novembre.)

Citations

Les sentiments dans une région rurale.

Josef aimait sa femme. Lui-même n’avait jamais employé ce mot. En patois ce mot n’exis­tait pas. Il n’était pas possible de dire « Je t’aime » en patois. le mot ne lui était donc jamais venu à l’es­prit. Maria était à lui. Et ils voulaient que Maria soit à lui et qu’elle lui appar­tienne, ça voulait dire d’abord le lit, et ensuite la famille.

Départ pour la guerre 14.

Les quatre hommes avaient mis des fleurs sur leurs chapeaux et s’étaient envoyé un petit verre en vitesse. Le maire offrait le schnaps en tant que repré­sen­tant de l’empereur et il tira un coup de feu en l’air. Une bande de gamins accom­pa­gna les piou­piou, comme on appe­lait les conscrits. Mais seule­ment jusqu’au village suivant, ensuite ils firent demi-tour. De là, les futurs soldats conti­nuèrent seuls jusqu’à L., mais ils ne marchaient pas au pas, ils ne chan­taient plus et ils étaient passa­ble­ment dessoû­lés. Ils parlaient des choses qu’il y avait à faire et qu’ils feraient bien­tôt, comme s’ils devaient être de retour chez eux dans quelques jours ou dans quelques semaines. Ils ôtèrent les fleurs de leurs chapeaux et les jetèrent au bord du chemin. main­te­nant qu’il n’y avait plus personne de chez eux pour les voir, à quoi
bon ?

Phrases terribles.

Oncle Lorenz avait trois enfants au pays, il tenait ses deux fils pour des bons à rien, et cela avant même qu’ils aient pu deve­nir bon à quoi que ce soit, si bien qu’ils n’étaient rien de venu du tout, l’un des d’eux s’est pendu à un arbre. 

Ce billet à été écrit un an en avance ‑puisque j’ai lu ce livre fin novembre 2021- pour parti­ci­per au mois « les feuilles alle­mandes ». Walter Stucki était ambas­sa­deur de la Suisse à Vichy pendant la guerre, il a fréquenté et beau­coup appré­cié Pétain. En octobre 2021, des propos d’Éric Zemmour sur le régime de Vichy m’ont trou­blée et je n’étais visi­ble­ment pas la seule, puisque dans un podcast que j’écoute régu­liè­re­ment : « le Nouvel Esprit Public » un parti­ci­pant a conseillé ce livre de mémoire de l’am­bas­sa­deur Suisse pour mieux comprendre la période. Si Walter Stucki est bien de langue alle­mande nulle part, on ne peut lire que ses mémoires ont été traduites, on peut suppo­ser qu’il a lui même écrit ce livre dans les deux langues qu’il prati­quait couramment.

Contrai­re­ment à ce que j’avais espéré, ces mémoires ne permettent pas de mieux comprendre la person­na­lité de Pétain, elles n’ap­portent rien de nouveau pour quel­qu’un comme moi qui me suis toujours inté­res­sée à cette période. En revanche, je l’ai lu avec inté­rêt car cet ambas­sa­deur fait revivre cette période avec un regard exté­rieur, témoin actif de ce moment tout en n’étant pas un acteur de la poli­tique fran­çaise. Voici donc à l’œuvre la fameuse neutra­lité Suisse dont Walter Stucki est si fier.

L’au­teur décrit la grande estime dont était entouré Pétain, autant par le person­nel qui était proche de lui que par une très grande partie de la popu­la­tion fran­çaise. Les images de foules l’ac­cla­mant sont dans toutes les mémoires. Mais ce que l’on sait moins, c’est combien cet homme a cru à toutes les turpi­tudes que les alle­mands lui ont fait avaler en les dissi­mu­lant plus ou moins sous des prétextes très gros­siers et sans doute plus faciles à dénon­cer aujourd’hui qu’à l’époque. Je n’avais jamais lu les deux lettres adres­sées à Pétain, l’une en 1941 l’autre en 1943 par Hitler et Ribben­trop, elles sont très inté­res­santes et permettent de mesu­rer l’as­ser­vis­se­ment de la France. La posi­tion des forces de l’oc­cu­pa­tion est très claire, c’est la France qui a déclaré la guerre, et qui doit suppor­ter le poids des vain­queurs. De plus si des excès sont commis par les troupes d’oc­cu­pa­tion, ils ne sont que les justes réponses aux atten­tats terro­ristes et ne sont qu’une réplique dece que les troupes fran­çaises ont fait subir aux alle­mands lorsque après la guerre 1418 celles-ci ont occupé la Rhénanie.

En 1944 , Pétain veut suivre sa posi­tion première « faire don de sa personne à la France » et ne veut donc pas fuir Vichy, les Alle­mands l’y contrain­dront. C’est là son unique résis­tance, racon­tée dans les mémoires de cet ambas­sa­deur. Person­nel­le­ment, je ne vois pas en quoi cela serait une preuve de gran­deur de Pétain.

Ce que l’on voit très bien dans cet ouvrage, c’est l’ab­sence totale de marge de manœuvre du chef de l’état fran­çais et si on est logique on ne comprend pas pour­quoi il n’a pas démis­sionné dès que les alle­mands ont occupé la zone « libre ». Il n’était pas grand chose avant cette occu­pa­tion, il n’est vrai­ment plus rien après. Stucki déteste Pierre Laval mais il a peu d’im­por­tance dans cet ouvrage car il est absent de Vichy dans les derniers moments de ce régime.

Stucki a joué un rôle actif dans ces derniers moments de guerre : il a tout fait pour éviter les règle­ments de comptes sanglants entre la résis­tance et les forces alle­mandes encore présentes et très bien armées. Ce n’est pas simple parce que du côté de la résis­tance il y a plusieurs factions les FFI rallié à De Gaulle et le FTP commu­nistes. Ces hommes de l’ombre ont beau­coup souf­fert et ont du mal à rester dignes dans la victoire. Du côté des alle­mands, les troupes peuvent être très proches de la gestapo et sont capables du pire . Tout le monde même à l’époque connaît le drame d’Ora­dour sur Glane. Il faut à tout prix éviter un autre village martyre. Il raconte comment, en tant que diplo­mate suisse, il discute avec les alle­mands aussi bien qu’a­vec des résis­tants et c’est très inté­res­sants. Pendant ce temps c’est la fuite éper­due du côté des anciens parti­sans de Pétain, les rallie­ments de dernière heure vers les FFI ne sont pas très glorieux. Stucki est très sévère pour la milice créée pour lutter contre la résis­tance et qui a utilisé les mêmes procé­dés de terreur que le parti Nazi en Alle­magne. Dans ce livre, on ne voit jamais Pétain désap­prou­ver la conduite de cette milice coupable de tant d’hor­reurs. Certes, c’est Pierre Laval imposé à Pétain par les alle­mands qui créé cette milice mais Pétain ne s’y oppose pas. Pendant ces soubre­sauts de l’his­toire Pétain veut toujours garder un semblant de léga­lité, c’est pitoyable.

Pour conclure sur le rôle de Pétain, ce livre ne permet pas de savoir si d’une façon ou d’une autre ce Maré­chal de France a atté­nué les méfaits de l’oc­cu­pa­tion alle­mande sur le sol fran­çais. Mais on voit que l’homme a gardé sa luci­dité jusqu’au bout et que ceux qui l’ont appro­ché étaient séduits par sa person­na­lité. Mais on n’apprend rien dans ce livre sur le rôle de Pétain et des juifs.

Ces mémoires confirment, grâce à un témoi­gnage direct, que les fins de régime sont peu glorieuses et que les guerres civiles engendrent des violences fondées sur la vengeance parti­cu­liè­re­ment atroces.

Citations

Portrait

La verdeur physique de cet homme presque nona­gé­naire était vrai­ment stupé­fiante. J’ai parti­cipé à des défi­lés et à des revues de toutes sortes qui nous fati­guaient, nous simples spec­ta­teurs, et qu’il suppor­tait, comme person­nage prin­ci­pal actif, sans signe appa­rent de lassi­tude. Intel­lec­tuel­le­ment aussi, il était la plupart du temps d’une luci­dité et d’une fraî­cheur éton­nante. Il pouvait être vrai­ment spiri­tuel, et même mordant. En géné­ral il était, dans son compor­te­ment, plein de dignité, d’une affa­bi­lité mesu­rée, très sédui­sant. Vers la fin du régime, c’est-à-dire en était 1944 ‑il avec 88 ans- il tombait souvent dans une profonde mélan­co­lie, même dans une certaine apathie, et ne s’en cachait pas lors­qu’il était en petit cercle. Son entou­rage le plus proche allait parfois jusqu’à lui éviter tout entre­tien. Par contre, il resta toujours exté­rieu­re­ment le vieillard robuste et digne .

Toute puissance de la Gestapo

Le géné­ral von Neubronn (géné­ral alle­mand du Haut Comman­de­ment Ouest) m’a affirmé plus d’une fois qu’il pouvait être arrêté à tout instant par n’im­porte quel sous-offi­cier de la Gestapo.

Le STO la milice et la résistance

Le « Gaulei­ter » Sauckel venait, on le sait, de récla­mer un million de travailleurs fran­çais pour l’Al­le­magne. Moins de dix mille partirent. Toute la jeunesse mascu­line, pour ainsi dire, échappa à cette main­mise, soit en entrant dans la milice créée par Darnand, soit en dispa­rais­sant pour rallier un des divers groupes de résis­tance. L’en­trée dans la milice était rendue très sédui­sante par des allo­ca­tions incroya­ble­ment élevées, un bon ravi­taille­ment et les pouvoirs consi­dé­rables dont jouis­saient ses membres. Seuls les plus mauvais éléments de la jeunesse fran­çaise succom­bèrent cepen­dant à la tenta­tion. Tous ceux qui gardaient encore un reste de patrio­tisme et conser­vaient leur foi dans l’ave­nir de la France préfé­raient à ces séduc­tions la vie du maquis, avec ses aven­tures, ses dangers et ses privations.

Remarque intéressante

Pour complé­ter le tableau qu’of­frait en cet été 1944 la France tortu­rée, il faut consta­ter que, même parmi les Alle­mands, il n’y avait aucune unité et qu’ils étaient divi­sés en une série de groupes diffé­rents. Des diri­geants fran­çais habiles auraient pu obte­nir et sauver bien des choses en jouant davan­tage de l’ar­mée contre la gestapo, des diplo­mates contre les SS, des hommes poli­tiques contre les hommes d’af­faires. Mais le tragique pour eux depuis 1940, c’est que, sans aucune compré­hen­sion psycho­lo­gique de la menta­lité alle­mande, ils croyaient devoir céder et ils n’ont jamais assez utilisé le seul, mais puis­sant atout dont ils dispo­saient :l’in­té­rêt consi­dé­rable qu’a­vait l’Al­le­magne au main­tien de la tran­quillité et de l’ordre en France.

Fin de règne et comportement des diplomates

Tous les autres se compor­tèrent avec « diplo­ma­tie » : celui qui, hier encore, était le premier person­nage du pays, ne pouvait plus aujourd’­hui, prison­nier aban­donné, leur être utile ; l’ex­pres­sion de senti­ments pure­ment humains ne pouvait leur valoir aucun avan­tage, mais risquait au contraire de leur susci­ter des diffi­cul­tés. Alors on était prudent et avisé !

Les horreurs des fins de guerre

Lorsque je visite ce « champ de bataille » avec l’an­cien comman­dant de la place de Vichy, le géné­ral B, nous décou­vrons un groupe de cadavres en uniforme alle­mand. Ce sont des roumains, qui ont combattu jusqu’ici dans les rangs alle­mands et qui, à la suite du revi­re­ment poli­tique de leur pays, ont été liqui­dés dans la nuit par leurs anciens cama­rades et aban­don­nés comme poids mort.

Quand on sent que le bon goût suisse est choqué

On pouvait voir les éléments les plus hété­ro­clites appar­te­nant à des orga­ni­sa­tions FFI et FTP dont la marque distinc­tive ne consis­tait parfois qu’en un bras­sard, et l’arme en un vieux fusil de chasse. On y trou­vait aussi des femmes armées et des Afri­cains de couleur. Quelques groupes d’hommes accom­pa­gnés de femmes rappe­lait presque exac­te­ment certaines images de la Terreur sous la révo­lu­tion française.

Lettre d’Hitler à Pétain en 1941

Nous avons nous-mêmes bien des points de compa­rai­son avec le compor­te­ment des auto­ri­tés fran­çaises au temps de l’oc­cu­pa­tion de la Rhéna­nie, alors qu’à coup de fouet on chas­sait des trot­toirs des citoyens alle­mands, non seule­ment des hommes, mais aussi des femmes et des enfants, alors que plus de 16000 femmes et jeunes filles alle­mandes en été violées, parfois même par des noirs, sans que les auto­ri­tés mili­taires fran­çaises eussent estimé qu’il valût la peine d’intervenir .

Édition Livre de Poche

Texte fran­çais de Bernard Lortholary

Lu dans le cadre du mois de litté­ra­ture allemande

C’est Patrice qui m’avait donné envie de lire ce texte sur le blog « et si on bouqui­nait un peu ». J’avais déjà dû le lire mais il y a long­temps et je suis contente de pouvoir le mettre sur Luocine, surtout ce mois de novembre qui est, grâce à Patrice et Eva, consa­cré à la litté­ra­ture allemande.

C’est une pièce de théâtre qui jouée par Ville­ret devait être très drôle à l’image de cet acteur qui nous fait rire et qui a en lui une part de tragique. Ce long mono­logue d’un musi­cien « fonc­tion­naire » de l’or­chestre de Berlin est aussi amusant que triste. Qui, en effet, fait atten­tion aux contre­bas­sistes, lors d’un concert ? Je pense que tous ceux qui ont vu le spec­tacle ou qui ont lu le livre regar­de­ront avec plus de compas­sion les pauvres contre­bas­sistes d’or­chestre et se souvien­dront qu’ils doivent s’en­traî­ner sur un instru­ment bien ingrat.
Le musi­cien règle ses comptes avec tout le monde de la musique, même Mozart reçoit son avalanche de critiques, il est d’ailleurs d’une mauvaise foi totale. On lui pardonne car fina­le­ment il est surtout très malheureux.

Malheu­reux, de devoir travailler comme un forçat alors que personne ne remarque la qualité de son jeu.

Malheu­reux, car la femme qu’il aime , une jeune soprane, ne lui a jamais accordé un regard.

Malheu­reux, car il ne gagne pas assez d’argent pour fréquen­ter des restau­rants de luxe où des musi­ciens plus fortu­nés que lui peuvent invi­ter cette jeune femme.

Malheu­reux enfin, parce qu’être titu­laire de l’or­chestre cela veut dire un salaire garan­tie à vie mais où est alors la créa­tion artis­tique à laquelle il est confronté à chaque fois qu’il joue.

Si j’ai une réserve pour ce texte, cela vient ma diffi­culté à lire le théâtre : je préfère le voir sur scène que le lire.

On rit, enfin on sourit, à cette lecture que j’ai­me­rais voir jouer car je trouve que le texte se prête à des inter­pré­ta­tions très variées.

Citations

Et vlan ! pour l’orgueil des chefs d’orchestre.

N’im­porte quel musi­cien vous le dira : un orchestre peut toujours se passer de son chef, mais jamais de la contre­basse. Pendant des siècles, les orchestres se sont fort bien passés de chefs. D’ailleurs quand on regarde l’évo­lu­tion de l’his­toire de la musique, le chef est une inven­tion tout à fait récentes. Dix-neuvième siècle. Et je peux vous dire que, même à l’Or­chestre Natio­nal, il nous arrive de plus d’une fois de jouer sans nous soucier du chef. Ou en passant complè­te­ment au dessus de sa tête sans qu’il s’en rende compte. On le laisse s’agi­ter autant qu’il veut, à son pupitre et nous, on va notre petite bonhomme de chemin. Pas quand c’est le titu­laire. Mais avec les chefs de passage, à tous les coups. C’est un de nos petits plai­sirs. Diffi­cile à vous faire comprendre… mais enfin c’est un détail.

Et vlan ! pour Wagner .

Six notes distinctes ! À cette vitesse invrai­sem­blable ! Parfai­te­ment injouable. Alors, on les bous­cule tant bien que mal. Est-ce que Wagner s’en rendait compte, on ne le sait pas. Vrai­sem­bla­ble­ment, non. De toutes façons, il s’en fichait. D’ailleurs il mépri­sait l’or­chestre en bloc. C’est bien pour­quoi, à Bayreuth, il le cachait, en prétex­tant des raisons d’acous­tique. En réalité, parce qu’il mépri­sait l’or­chestre. Et ce qui lui impor­tait avant tout, c’était le bruit la musique de théâtre préci­sé­ment vous comprenez ?

Et vlan ! pour la contrebasse.

Quel instru­ment hideux ! Je vous en prie, regar­dez-la ! Non, mais regar­dez-la ! Elle a l’air d’une grosse bonne femme, et vieille. Les hanches beau­coup trop basses, la taille complè­te­ment ratée, beau­coup trop marquée vers le haut, et pas assez fine ; et puis ce torse étri­qué, rachi­tique… à vous rendre fou. C’est parce que, d’un point de histo­rique, la contre­basse est le résul­tat d’un métis­sage. Elle a le bas d’un gros violon et le haut d’une grande viole de gambe. La contre­basse est l’ins­tru­ment le plus affreux, le plus pataud, le plus inélé­gant qui ait jamais été inventé. Le Quasi­modo de l’orchestre.

Et son idéal féminin.

En tant que bassiste, il me faut une femme qui repré­sente tout l’op­posé de moi : la légè­reté, la musi­ca­lité, la beauté, la chance, la gloire, et il faut qu’elle ait de la poitrine …


Sans aucun jeu de mots, j’ar­rive « après » le grand succès de ce roman et « après » avoir lu « Ameri­can Rust ». Le sujet est le même : que se passe-t-il dans une région qui a perdu ce qui faisait sa richesse écono­mique, dans les deux cas, il s’agit de s’agit de la dispa­ri­tion de l’in­dus­trie métal­lur­gique. dans les deux romans on voit la dispa­ri­tion d’un rôle mascu­lin évident car fondé sur la force physique, la diffé­rence c’est que l’on sent que la région lorraine peut revivre autre­ment alors que dans le roman de Philip Meyer c’est la nature qui reprend ses droits, la région retour­nant à l’état sauvage.

Je ne voulais pas lire ce roman car j’avais peur de retrou­ver une atmo­sphère trop sombre et sans espoir. C’est bien le cas mais le talent de l’écri­vain est tel que j’ai lu avec beau­coup d’in­té­rêt ce gros roman. Il s’at­tache à décrire tous les habi­tants d’une ville imagi­naire du bassin des Hauts-Four­neaux, on voit des hommes déclas­sés dont la seule façon de tenir est de consom­mer de l’al­cool à haute dose : « eux » ce sont ces anciens ouvriers. Leurs femmes parfois boivent mais le plus souvent elles essaient de tenir leur famille. Et leurs enfants ? Ils s’en­nuient et cherchent à satis­faire leurs besoins sexuels, ils boivent aussi mais rajoutent la drogue qui leur ouvre un monde plus souriant. À côté et se mélan­geant assez peu des arabes, une famille maro­caine très cliché : le père épuisé par une vie de labeur, la mère retour­née au pays, et un fils dealer de haschisch. On voit aussi deux filles de la bour­geoi­sie qui s’en­ca­naillent mais réus­si­ront à sortir de cette région.

La construc­tion du roman se passe autour d’un vol de moto qui sera le déclen­cheur de la catas­trophe entre les jeunes, la violence des bagarres est terrible et laisse des traces indé­lé­biles. En revanche, il n’y a pas de meurtre contrai­re­ment à ce qui se passe dans les romans améri­cains, donc, un après sera possible pour ces jeunes mais cela ne veut pas dire un avenir posi­tif. Le roman se termine sur un deuxième vol de moto, rouler sur une moto semble donner aux jeunes une impres­sion de liberté. Le dernier été se passe lors de la coupe de monde de foot en 1998 et l’écrivain décrit cette popu­la­tion d’anciens ouvriers réunie dans un élan « patrio­tique » presque unanime.

On peut repro­cher à ce texte de faire une pein­ture trop noire d’une popu­la­tion qui a certai­ne­ment plus de richesse person­nelle que celle des diffé­rents person­nages, on peut aussi ne pas trop aimer le langage des jeunes, les descrip­tions des beuve­ries à la bière (arro­sée de picon, ou non), les hallu­ci­na­tions dues à la drogue, les très nombreuse scènes de baise… Je suis d’ac­cord avec tout cela mais ce qui m’a empê­chée de mettre cinq coquillages c’est de n’avoir aucun person­nage posi­tif dans le roman. On a l’im­pres­sion que tous les gens de cette région sont décrits dans ce roman, or je suis certaine qu’il existe des gens de valeur qui ne sont ni alcoo­liques ni drogués et dont la prin­ci­pale acti­vité n’est pas sexuelle.

Cette dernière remarque ne m’a pas empê­chée de lire avec beau­coup d’in­té­rêt ce roman de Nico­las Mathieu et de rete­nir son nom pour d’autres lectures.

Citations

Le style de l’auteur .

Anthony venait d’avoir quatorze ans. Au goûter, il s’en­fi­lait toute une baguette avec des Vache qui Rit. La nuit il lui arri­vait parfois d’écrire des chan­sons, ses écou­teurs sur les oreilles. Ses parents étaient des cons. À la rentrée, ce serait la troisième.

Ambiance de la cité.

Un peu après 15h, le temps devint comme une pâte, grasse, étirable à l’in­fini. Chaque jour, c’était pareil. Dans le creux de l’aprèm, un engour­dis­se­ment diffus s’emparait de la cité. On n’en­ten­dait plus ni les enfants ni les télé­vi­seurs par les fenêtres ouvertes. Les tours même semblaient prête à s’af­fais­ser, hési­tant dans les brumes de chaleur. Par instant, une mob kitée prati­quait une inci­sion bien nette dans le silence. Les garçons clignaient des yeux et essuyaient la sueur qui venait noir­cir leurs casquettes. Au-dedans, la nervo­sité mari­nait sous son couvercle. On était somnolent, haineux, et ce goût acide du tabac sur la langue. Il aurait fallu être ailleurs, avoir un travail, dans un bureau clima­tisé peut-être bien. ou alors la mer.

L’après de la métallurgie .

Un siècle durant les hauts four­neaux d’Heillange avaient drainé toute ce que la région comp­tait d’exis­tence, happant d’un même mouve­ment les êtres, les heures, les matières premières. D’un côté, les wagon­nets appor­taient le combus­tible et le mine­rai par voie ferrée. De l’autre, des lingots de métal repar­taient par le rail, avant d’emprunter le cours des fleuves et des rivières pour de longs chemi­ne­ments à travers l’Europe. 
Le corps insa­tiable de l’usine avait duré tant qu’il avait pu, à la croi­sée des chemins, alimenté par des routes et des fatigues, nourri par un réseau de conduites qui, une fois dépo­sées et vendues au poids, avaient laissé de cruelles saignées. Ces trouées fanto­ma­tiques ravi­vaient les mémoires, comme les ballasts mangés d’herbe, les réclames qui pâlis­saient sur les murs, ces panneaux indi­ca­teurs grêlés de plombs.

L’éducation .

L’édu­ca­tion est un grand mot, on peut le mettre dans des livres et des circu­laires. En réalité tour le monde fait ce qu’il peut. Qu’on se saigne ou qu’on s’en foute, le résul­tat recèle toujours sa part de mystère. Un enfant naît, vous avez pour lui des projets, des nuits blanches. Pendant 15 ans, vous vous levez à l’aube pour l’emmener à l’école. À table, vous lui répé­tez de fermer la bouche quand il mange et de se tenir droit. Il faut lui trou­ver des loisirs, lui payer ses baskets et des slips. Il tombe malade, il tombe de vélo. Il affûte sa volonté sur votre dos. Vous l’éle­vez et perdez en chemin vos forces et votre sommeil, vous deve­nez lent et vieux. Et puis un beau jour, vous vous retrou­vez avec un ennemi dans votre propre maison. C’est bon signe. Il sera bien­tôt prêt. C’est alors que viennent les emmerdes véri­tables, celles qui peuvent coûter des vies ou finir au tribunal.

Ado dans une famille de la classe moyenne .

Quand elle rentrait le week-end, elle trou­vait ses parents occu­pés à mener cette vie dont elle ne voulait plus, avec leur bien­veillance d’en­semble et ces phrases prémâ­chées sur à peu près tout. Chacun ses goûts. Quand on veut on peut. Tout le monde peut pas deve­nir ingé­nieur. Vanessa les aimait du plus profond, et ressen­tait un peu de honte et de peine à les voir faire un si long chemin, sans coup d’éclat ni défaillances majeures. Elle ne pouvait pas saisir ce que ça deman­dait d’opi­niâ­treté et d’humbles sacri­fices, cette exis­tence moyenne, pour­sui­vie sans relâche, à rame­ner la paie et orga­ni­ser des vacances, à entre­te­nir la maison et faire le dîner chaque soir, à être présents, atten­tifs tout en lais­sant à une ado déglin­guée la possi­bi­lité de gagner progres­si­ve­ment son autonomie.

Une méchanceté gratuite.

Il ne reste plus d’idiots dans les villages, mais chaque café conserve son épave atti­trée, mi-poivrot, mi-Coto­rep, occupé à boire du matin au soir, et jusqu’à la fin

La vie sans alcool.

Mais au fond, le problèmes d’une vie sans alcool n’était pas celui là. C’était le temps. L’en­nui. La lenteur et les gens. Patrick se réveillait d’un sommeil de vingt années, pendant lesquelles il s’était rêvé des amitiés, des centres d’in­té­rêt, des opinions poli­tiques, toute une vie sociale, un senti­ment de soi et de son auto­rité, des certi­tudes sur tout un tas de trucs, et puis des haines fina­le­ment. Or il était juste bourré les trois quarts du temps. À jeun , plus rien ne tenait. Il fallait redé­cou­vrir l’en­semble, la vie entière. Sur le coup, la préci­sion des traits brûlait le regard, et cette lour­deur, la pâte humaine, cette boue des gens, qui vous empor­tait par le fond, vous remplis­sait la bouche, cette noyade des rapports. C’était ça, la diffi­culté prin­ci­pale, survivre à cette vérité des autres.

Le Maroc et la drogue.

Le Rif produi­sait chaque année des milliers de tonnes de résine de canna­bis. Des champs dans un vert fluo­res­cent couvraient des vallées entières, à perte de vue, et si le cadastre fermait les yeux, chacun savait à quoi s’en tenir. Sous les dehors respec­tables, ces hommes matois qu’on voyait aux terrasses des cafés, avec leurs mous­taches et leur gros esto­mac, étaient en réalité d’une vora­cité digne de Wall Street. Et l’argent du trafic irri­guait le pays de haut en bas. On construi­sait avec ces millions des immeubles, des villes, tout le pays. Chacun à son échelle palpait, gros­sistes, fonc­tion­naires, magnat, mules, flics, élus, même les enfants. On pensait au roi sans oser le dire.

Retour dans sa ville de la Parisienne .

Ils papo­tèrent un moment, mais sans y croire. Au fond, Steph était le centre d’un jeux de société assez vain. Sa mère l’ex­hi­bait, les gens feignaient de s’in­té­res­ser, la jeune fille donnait le change. Il circu­lait comme ça toute une fausse monnaie qui permet­tait d’hui­ler les rapports. À la fin, personne n’en avait rien à battre.


Édition Le livre de Poche Traduit de l’an­glais (Irlande) par Sophie Aslanides

Bien conseillée par Keisha et Katell , j’ai lu avec grand plai­sir ce gros roman : comme quoi, de gros pavés peuvent me plaire ! Cet auteur m’avait, pour­tant, rendue si triste avec « L’audacieux Monsieur Swift » : John Boyne a vrai­ment une plume parti­cu­lière et beau­coup de comptes à régler avec son pays natal.

Ce roman s’étend de 1945 à 2015 et nous décrit une Irlande bien diffé­rente de la vision folk­lo­rique que l’on pouvait avoir (musique, bière danse …et paysages !). Cette vision avait déjà été bien abimée par les révé­la­tions sur la puis­sance malfai­sante de l’église catho­lique en parti­cu­lier sur les jeunes femmes qui avaient le malheur d’avoir des enfants sans être mariées. C’est encore cette puis­sance perverse qui a fait le malheur des homo­sexuels. L’hy­po­cri­sie de ceux qui se réjouissent que l’ho­mo­sexua­lité soit un crime, que les filles mères soient bannies et qui satis­font leurs désirs de façon variées est répu­gnante. Comme dans tous les pays où l’ho­mo­sexua­lité est péna­li­sée cela laisse la place à une pros­ti­tu­tion qui doit se cacher donc terri­ble­ment dangereuse.

La première scène est inou­bliable : la jeune Cathe­rine Goggin, âgée de seize ans est trai­tée de putain par un prêtre d’une violence inouïe, car elle attend un bébé et est bannie de l’église et de son village. Arri­vée à Dublin, elle connai­tra au terme de sa gros­sesse une deuxième scène violente. Elle avait, en effet, trouvé deux hommes qui avait accepté de la loger, c’est très inté­res­sant de voir combien cette jeune femme est tota­le­ment inca­pable d’ima­gi­ner l’ho­mo­sexua­lité, hélas ce n’est pas le cas du père d’un des deux jeunes hommes. Dans une scène à peine soute­nable celui-ci tuera son fils et ratera de peu son amant et Cathe­rine qui accou­chera ce jour là d’un bébé qu’elle fera adop­ter. Elle ne reverra ce fils qu’en 2008 . Cet enfant, Cyril qui va être le fil conduc­teur de tout le roman, sera élevé par une famille pour le moins origi­nale qui ne saura pas l’ai­mer mais qui ne le rendra pas malheu­reux. Son père adop­tif est accusé de fraude fiscale et fera de la prison et précise à chaque fois qu’il présente son fils qu’il est adopté et qu’il n’est pas un vrai « Avery » . Sa mère vit enfer­mée dans son bureau et écrit des romans et fuit toute célé­brité. Après sa mort, elle devien­dra une des plus grande écri­vaine irlan­daise. Cyril, vivra une passion amou­reuse avec Julian, cette passion n’est pas parta­gée mais Julian reste son ami. Il finira par épou­ser sa soeur mais pren­dra la fuite le soir de ses noces. Sa jeunesse irlan­daise sera d’une tris­tesse sordide car il ne pense qu’à assou­vir ses pulsions sexuelles sans connaître l’amour, adulte en Hollande il connai­tra une période de bonheur en vivant un amour partagé avec un méde­cin qui consa­crera sa vie à soigner des malades du SIDA.

J’ar­rête de vous racon­ter tout ce roman qui saute d’époque en époque et de pays en pays ce qui permet – mieux qu’un essai sur le sujet- de comprendre combien les homo­sexuels ont souf­fert de ne pas pouvoir vivre leur sexua­lité norma­le­ment. Quand on sait que certains pays vivent encore sous cette condam­na­tion morale cela fait peur, comme les homo­sexuels sont consi­dé­rés comme des malades ou des êtres anor­maux on peut tout leur faire subir, si la condam­na­tion est reli­gieuse ce qui est souvent le cas, alors tout devient très dange­reux pour le jeune qui perd tous ses repères.

L’as­pect roma­nesque est bien construit, même si les hasards roma­nesques font se rencon­trer des person­nages qui avaient vrai­ment peu de chance de se retrou­ver, on accepte cette fiction litté­raire car le second plan socié­tal est riche et très bien argu­menté. Je ne peux que vous conseiller de vous plon­ger dans ce roman et tant pis s’il dégrade encore un peu plus l’image de l’Ir­lande Catho­lique. La reli­gion y a joué un bien vilain rôle dans ce domaine là, l’église fera certai­ne­ment un jour des excuses, il faut espé­rer que cela permet­tra aux menta­lité de vrai­ment chan­ger. Ce roman en tout cas peut y contri­buer mais sera-t-il lu par des gens qui ont des idées bien arrê­tées sur le sujet, à plusieurs reprises l’au­teur se plaît à rappor­ter des propos « ordi­naires » sur « ces gens là » de personnes qui imaginent qu’ils sont eux « normaux » et cela est criant de vérité et permet de nous rendre compte qu’il faut être atten­tifs sur ce genre de sujets.

Citations

Discours du prêtre pour condamner la jeune fille enceinte.

« Quitte ces lieux, espèce de gour­man­dise, quitte Goleen, emporte ton infa­mie ailleurs. Il y a des maisons à Londres qui sont faites pour les filles comme toi, avec des lits où tu pour­ras te coucher et écar­ter les jambes pour que tout le monde puisse satis­faire tes besoins licencieux. »

Enfant adopté.

« Vois ça plutôt comme un bail, Cyril, me dit-il – ils m’avaient appelé Cyril en souve­nir d’un épagneul qu’il avaient eu autre­fois et qu’ils avaient beau­coup aimé- , un bail de dix huit ans. Mais pendant tout ce temps, il n’y a aucune raison qu’on ne s’en­tende pas tous bien, n’est ce pas ? Même si je me plais à penser que si j’avais eu un fils, il aurait été plus grand que toi. Et il aurait montré un peu plus d’ap­ti­tudes sur le terrain de rugby. Mais tu n’es pas ce qu’il y a de pire. Dieu seul sait sur qui nous aurions pu tomber. À un moment, on nous a même suggéré de prendre un bébé africain. »

Un homme « galant », qui trompe sa femme.

» Chérie, prends un amant si tu veux, cela ne fait aucune diffé­rence pour moi. Si tu as besoin d’un coup de queue. Il y en a plein, là, dehors. Des grosses, des petites, des jolies, des biscor­nues. Des tordues, des cour­bées, des droites. Les jeunes hommes sont essen­tiel­le­ment des queues en érec­tion sur pattes, et n’im­porte lequel d’entre eux serait ravi de four­rer la sienne dans une femme aussi belle que toi. »

L’homosexualité .

Nous étions en 1959, après tout. Je ne savais presque rien de l’ho­mo­sexua­lité, en dehors du fait que succom­ber à ce genre de désir était un acte crimi­nel en Irlande qui donnait lieu à une peine de prison. À moins que j’entre dans les ordres, dans ce cas, il s’agis­sait d’un avan­tages en nature de la profession.

L’homosexualité 1966.

C’était une période diffi­cile, pour un Irlan­dais âgé de vingt-et-un ans attiré par les hommes. Quand on possé­dait ces trois carac­té­ris­tiques simul­ta­né­ment, on devait se situer à un niveau d’hy­po­cri­sie et de dupli­cité contraire à ma nature.

Visite chez le psychiatre en 1966.

Il faut que vous rete­niez ceci : il n’y a pas de homo­sexuels en Irlande. Vous vous êtes peut-être fourré dans la tête que vous en étiez un, mais vous avez tort. C’est aussi simple que ça. Vous avez tort. 
- Je n’ai pas l’im­pres­sion que ce soit aussi simple, docteur, avan­çai-je prudem­ment. Je pense vrai­ment qu’il est très possible que j’en sois un.
– Vous ne m’avez donc pas écouté ? fit-il, avec un sourire, comme si j’étais un crétin fini. Est-ce que je ne vous ai pas dit qu’il n’y avait pas d’ho­mo­sexuels en Irlande ? Et s’il n’y a pas d’ho­mo­sexuels en Irlande, comment diable pour­riez-vous en être un ? »


Édition J’Ai LU

Un livre à faire lire à toutes les adoles­centes qui grâce aux éclats de rire accro­che­ront au récit et compren­dront mieux que dans une histoire sérieuse voire tragique, tout le mal que peuvent faire les posts sur les réseaux sociaux. Et moi, qui ne suis plus adoles­cente depuis si long­temps, je découvre avec plai­sir le langage des jeunes d’au­jourd’­hui et toutes les diffi­cul­tés auxquelles elles sont confron­tées. C’est un roman jubi­la­toire qui fait du bien. En effet des filles dont on se moque au collège, car elles sont soi-disant moches, se rebellent de façon telle­ment intel­li­gente et drôle.

Dans cette bonne ville de Bourg en Bresse au collège, un sale gamin orga­nise sur inter­net le concours du « boudin d’or , d’argent et de bronze ». Les filles tremblent d’être dési­gnées « boudin » de l’an­née. Toutes les filles ? Non, Mireille qui a été deux ans de suite « Boudin d’or », n’a plus peur de rien et pour conso­ler les deux filles qui cette année l’ont rejointe dans ce qui doit être une infa­mie, elle va les entrai­ner dans une course à vélo jusqu’à Paris.
Elles décident de vendre des boudins sur la route et arri­ver jusqu’à Paris pour parti­ci­per à la « party » du 14 juillet à l’Ély­sée, avec le frère d’Ha­kima, Kader, un soldat de l’armée fran­çaise grave­ment blessé dans une opéra­tion mili­taire dans un pays qui pour­rait être le Mali et qui a dû être amputé de ses deux jambes. Il les accom­pa­gnera en fauteuil roulant. Je ne peux pas évidem­ment tout vous racon­ter et surtout ne cher­chez pas de vrai­sem­blance, lais­sez vous porter par les délires de Mireille. Sachez simple­ment qu’a­vec beau­coup de courage et d’in­tel­li­gence, elles ont su retour­ner les réseaux sociaux .

Si je n’avais jugé ce roman qu’avec mes critères habi­tuels, je ne lui aurais attri­bué que trois coquillages mais en pensant à tout le bien qu’il peut faire (et le sourire que j’avais en le lisant) il en vaut bien quatre.

Merci à cette écri­vaine qui porte un prénom qui m’est si cher et qui a su avec autant d’humour dénon­cer un phéno­mène qui fait des ravages dans les collèges, je viens hélas d’en être témoin très récemment.

Citations

L’adolescence.

Je ne sais pas pour­quoi j’aime à ce point exté­nuer ma mère. Je ne sais pas pour­quoi j’ai jeté dans les toilettes tout le flacon de parfum « Flower by Kenzo » de Philippe Dumont m’avait genti­ment offert pour mon anni­ver­saire. -« Dis donc Mireille tu as remer­cié Philippe pour le parfum qu’il t’a genti­ment offert pour ton anni­ver­saire »- et sans tirer la chasse, histoire de bien lui faire comprendre que ses 54 euros de fragrance avaient fini dans les égouts.
Je ne sais pas pour­quoi, mais c’est comme ça. 

Réagir face à l’inacceptable.

Je sais que ma vie sera bien meilleur quand j’au­rai vingt-cinq ans ; donc j’at­tends. J’ai beau­coup de patience.
- « C’est triste de devoir attendre d’al­ler mieux. »
J’ai envie de lui répondre , : « Oh, seule­ment les trois premières années après on s’y fait. » Mais il clair que la pauvre Astrid chez les sœurs n’a pas eu le même entraî­ne­ment que moi on n’a pas dû lui répé­ter assez souvent qu’elle était gros­sé­moche alors que moi c’est arrivé telle­ment de fois que désor­mais je m’en gausse. Ça glisse comme de l’eau sur des feuilles de lotus.

Hakima a ses règles . (Et l’humour de Mireille !).

- Je peux appe­ler ma mère sur son télé­phone pour lui dire ? Je veux pas que Kader le sache, tu promets que tu dis rien à Kader ? OK
- Promis juré. Je ne dirai rien. 
( trois minutes plutôt 
- Ma sœur a ses règles, c’est ça ?
- Comment tu sais ? 
- Quand une fille dit qu’elle a mal au ventre, qu’elle va ensuite s’en­fer­mer aux toilettes avec une autre fille plus grande pendant trois heures, et puis que les trois se disent des trucs en secret sur un ton de conspirateur… 
- oh, ça aurait très bien pu être un avor­te­ment discret )


Édition JC Lattès

Encore une fois c’est La souris Jaune qui m’a tentée pour ce roman très prenant. La tension est palpable dès le début et va en augmen­tant jusqu’à un certain jour d’été. Nous suivons l’ado­les­cence de Joy et Stella deux très jeunes filles qui se ressemblent physi­que­ment et qui nouent un lien amical très fort. L’une comme l’autre ont des vies déséqui­li­brées : Joy est élevée par un père seul, sa femme est partie alors que sa fille avait huit ans. Stella est élevée par une mère qui fréquente le monde artis­tique dans une très belle maison où les fêtes alcoo­li­sées résonnent trop souvent. Et puis un jour, après le séjour d’été chez la grand mère aux États-Unis, Stella se sépare de Joy et au retour en France, elle coupe défi­ni­ti­ve­ment avec son amie sans aucune explication.

La deuxième partie du roman se passe trente ans plus tard et on finit par comprendre ce qui a poussé Stella à couper défi­ni­ti­ve­ment avec son amie.

En dehors de cette révé­la­tion, ce que je trouve très inté­res­sant c’est la façon dont les deux adoles­centes se trompent toutes les deux sur leur famille respec­tive. Et surtout, le style de l’au­teur sert très bien cette histoire tragique, la voix des deux jeunes filles qui racontent bien le plai­sir qu’elles ont à se retrou­ver et à passer du temps ensemble : faire le mur, aller danser, s’échan­ger leurs vête­ments et surtout écou­ter David Bowie en boucle. Elles ne perçoivent pas ce que les adultes veulent leur cacher et inventent une vie imagi­naire comme les adoles­centes savent si bien le faire.

Celle qui a subi le drame c’est Stella mais elle arri­vera à se recons­truire une vie heureuse. En revanche, Joy à qui on a tout caché et qui ne peut même pas imagi­ner le début d’une vérité n’a pas réussi à être heureuse dans sa vie amoureuse.

Un roman sur un sujet souvent traité mais d’une façon origi­nale grâce au suspens très bien mené par cette écri­vaine, mais je n’ai vrai­ment profité du roman qu’à le relec­ture lorsque j’ai été débar­ras­sée du suspens (Je sais que je ne fais pas la l’una­ni­mité quand je dis cela), et je l’ai trouvé un peu vide tout l’in­té­rêt est dans le drame dévoilé au trois quart du récit.

Citations

L’amitié adolescente .

L’ado­les­cence est une fiction ; l’ami­tié, un pacte tempo­raire. On cherche et recon­naît en nos rencontres ce qui nous fait défaut, on leur jure fidé­lité en échange, chacun devient l’ar­mure de l’autre pour se jeter à l’as­saut du monde, puis s’en déleste, une fois l’obs­tacle surmonté ou la défaite admise.

La réalité derrière la fête.

Joy a idéa­lisé ce qui se passait villa Adrienne. Ce n’était pas le monde géné­reux qu’elle décri­vait. Ces types prenaient la maison pour une auberge, ils trai­taient Domino et sa fille comme leur soubrette. Jamais Stella n’en a vu un appor­ter un bouquet de fleurs ni se mettre en cuisine. À part ça, ils étaient formidables.
Domino était passée d’une vie modeste avec un réfu­gié laotien obsédé par l’in­té­gra­tion a une commu­nauté foutraque et intel­lec­tuel­le­ment vivi­fiante, mais son rôle n’avait pas changé, elle faisait les courses, les repas, le ménage, et elle gueu­lait. Ou alors elle pleu­rait parce qu’une fois de plus elle était tombée amou­reuse d’un tocards qui avait pris la poudre d’escampette.

Comment empêcher une adolescente de parler.

Dottie, elle, n’a pas gobé son mensonge. Elle est venue la trou­ver dans le garage et lui a demandé très genti­ment ce qu’il lui arri­vait, parce qu’elle croyait que les deux amies s’étaient dispu­tées. Stella s’est sentie en confiance : 
- il y a eu un problème avec votre fils… 
Dottie lui a jeté un coup d’œil furtif, méfiant aussi­tôt contré par son bon sourire.
- Il est incor­ri­gible, hein ? Ce n’est pas bien grave tu sais. Tu t’en remet­tras, s’il t’a volé un baiser . 
– Non ce n’est pas… 
Dottie l’a inter­rom­pue sèche­ment cette fois. 
- Quand on a le feu au cul, on allume.
Oui ce sont les mots de la gentille vieille Dame qui aimait les expres­sions idio­ma­tiques. Ses grands yeux bleus avait rétréci en tête d’épingle noires. Un regard d’une dureté abyssale. 


Édition Arthaud. Traduit de l’ita­lien par Béatrice Vierne.

En ce trois octobre, ma meilleure amie a 80 ans et comme cette auteure, elle aime par dessus tout créer des jardins, comme elle, elle lutte aussi contre des mala­dies graves mais heureu­se­ment qui la laisse en vie permet­tant à ses amis de profi­ter de son incroyable opti­misme . C’est aussi une photo­graphe de talent et j’avais parlé d’un de ses livres sur le pain sur Luocine.

Le titre du livre vient d’un poème d’Emily Dickinson :

« Je ne l’ai pas encore dit à mon jardin

Tant je redoute ma défaillance.

Pour le moment, je n’ai pas tout à fait la force

De mettre l’abeille dans la confidence »

Pia Pera est connue pour ses livres sur les jardins et elle écrit ce dernier livre en luttant contre une mala­die qui va fina­le­ment l’emporter. Tout le long des années où elle a senti son corps la trahir, elle a cher­ché du récon­fort auprès des plantes dont elle s’était occu­pée dans son merveilleux jardins. Elle a aussi cher­ché auprès de la méde­cine, si impuis­sante dans son cas, une guéri­son qui n’est pas venue. Elle a accepté de trou­ver dans des méde­cines non conven­tion­nelles un peu de récon­fort, elle a beau­coup espéré hélas, en vain. Elle a trouvé aussi dans les lectures des points d’ap­pui, plus sans sans doute que dans la science médi­cale. Mais ce qui fait le charme de ce livre qui a tant plu à Domi­nique ‑au point de me donner envie de le lire et de l’of­frir- ce sont tous les passages sur les merveilles de la nature. Autant elle sent l’inu­ti­lité des souf­frances qu’on lui impose pour soi-disant la soigner, autant on sent qu’elle se regé­nère à chaque fois qu’elle peut se fondre dans le paysage qu’elle a su créer.

Comme ce livre suit ses pensées, il four­mille de petits passages merveilleux qui enlèvent la tris­tesse du propos. Par exemple savez vous qu’à Détroit les habi­tants créent des jardins pota­gers et des fermes sur des terrains arra­chés aux friches indus­trielles ou aux barres d’im­meubles vidés de leurs habi­tants par la délo­ca­li­sa­tion des indus­tries métal­lur­giques et auto­mo­biles. De nombreux jardins sont évoqués que j’ai­me­rais bien aller visi­ter, et tant de livres que je n’ai pas lus et où elle trouve des propos qui corres­pondent à son état physique et mental. Car évidem­ment son corps souffre et trahit la femme active qu’elle a toujours été. C’est triste mais pas tragique car dès qu’elle peut adap­ter son corps à des plai­sirs physiques, on la sent heureuse. Comme ce dernier bain de mer à l’île d’Elbe dans une voiture adap­tée. Mais, ce sont les passages sur les plantes qui font tout le charme de ce livre et pour­tant ce n’est pas mon sujet de prédi­lec­tion. Je vous ai reco­pié le passage sur les rose pour vous donner une petite idée du style de Pia Pera.

Fina­le­ment que dire de plus : un très beau livre et un hymne à la vie. Comme le dit la mère de José Saramago

« Le monde est si beau, quel dommage d’être obligé de mourir. »

Citations

On a envie de s’y promener.

J’ai tenté de racon­ter comment j’avais trans­formé une ferme austère en lieu où l’on pouvait, par une tran­si­tion progres­sive entre le spon­tané appa­rent et le cham­pêtre, entre le fortuit et le déli­béré, assez discrète par une tran­si­tion imper­cep­tible côtoyer des bosquets, des oliviers, un verger, un pota­ger, jusqu’au jardin des buis, derrière la maison. Mon inten­tion avait été d’ef­fa­cer ou pour le moins d’es­tom­per mes propres traces, tous les indices risquant de lais­ser devi­ner un projet, une attention. 

Les plantes et les ruines.

Ce qui émeut, dans les plantes superbes pous­sant telle de coura­geuses pion­nières, parmi les ruines archéo­lo­giques, ce n’est pas la mort, mais la vitalité.

J’espère que mon amie arrivera à cette sagesse .

La canne à la main, me dis-je, je ne me lais­se­rai plus domi­ner par personne. Je tien­drais tête. Vrai­ment, elle me met en joie. Elle favo­rise ma voca­tion de despote. J’adore dire aux autres ce qu’ils doivent faire. Il a fallu que je tombe malade pour décou­vrir à quel point donner des ordres est plus grati­fiant, au fond, qu’une pénible auto­no­mie. Au début, je m’obli­geais pour des raisons morales, à tout faire toute seule. Main­te­nant, malade, je peux profi­ter en secret d’un privi­lèges suspect sur le plan éthique.

Les roses.

Depuis leur premières appa­ri­tion, j’ap­pelle les boutons de rose minus­cules et serrés, comme des écrins en minia­ture tantôt ronds, tantôt allon­gés, avec parfois des pétales dispo­sés capri­cieu­se­ment, par petites Gilles. Chacun d’eux m’ins­pire une tendresse poignante, mêlée de curio­sité envers les nuances, les formes compri­mées jusqu’à l’in­vrai­sem­blable. Et puis enfin, quelque chose trans­pa­raît : l’étreinte des sépales se relâche tandis que la fleur pousse afin de s’ou­vrir à la lumière. Pour le bouton c’est la capi­tu­la­tion , et alors les rôles s’in­versent : on voit la petite couronne de sépales ployer, vain­cue, au pied de la fleur triom­phante, tantôt dessi­née selon des lignes Art nouveau, tantôt fluide comme la tache de couleur d’un impres­sion­niste, tantôt avec des pétales dispo­sées en corolle simple, comme dans un codex enluminé.

Une autre amoureuse de jardin.

Aussi long­temps qu’elle (Vitæ Sack­ville-West) l’a pu, elle a vécu avec et pour son jardin. Elle n’était pas femme à sacri­fier un seul instant pour penser à cette goujate qu’est la mort .

J’ai aimé tant de passages comme celui-ci :

José Sara­mago, dans son discours pour le Nobel, évoque l’homme le plus sage qu’il est connu – son grand-père mater­nel, qui ne savait ni lire ni écrire. Pres­sen­tant qu’il ne revien­drait pas du voyage qui d’Azin­haga allait le conduire jusqu’à un hôpi­tal de Lisbonne, il a pris congé, en larmes, des arbres de son jardin, les étrei­gnant un par un. quant à sa grand-mère mater­nelle, elle a déclaré : « Le monde est si beau, quel dommage d’être obligé de mourir.


Édition « La belle étoile. Traduit de l’an­glais (États-Unis) par Aline Pavcoñ)

Quand j’ai compris que ce roman se situait au Liban , j’ai immé­dia­te­ment répondu à Babe­lio que j’avais très envie de le lire. Il a bien pour toile de fond ce pays qui m’est cher, avant la terrible crise écono­mique qui a réduit à la misère tous mes amis univer­si­taires. On sent dans ce roman à quel point ce pays est inca­pable de renaître de ses cendres, les feux dont il s’agit dans le titre sont ceux qui sont provo­qués par la popu­la­tion qui n’en peut plus de vivre dans les ordures jamais ramassées .
Les trois coquillages montrent ma décep­tion, je pensais connaître un peu mieux ce pays, en réalité je connais tout sur l’his­toire d’amour contra­riée de Mazna une jeune fille syrienne qui a un talent certain pour le théâtre mais qui n’ar­ri­vera pas à deve­nir actrice aux États-Unis car elle a suivi un homme dont elle n’était pas amou­reuse, Idris un jeune liba­nais qui vient d’une famille plus riche que la sienne. Mazna était folle­ment éprise de Zaka­ria un réfu­gié pales­ti­nien et ami presque frère d’Idriss. Zaka­ria est tué car il a lui-même tué des chré­tiens et Idriss et Mazna s’en­fuient. Ensemble ils auront trois enfants dont nous allons suivre le parcours.
l’aî­née, Ava cher­cheuse en biolo­gie et mère de deux enfants, est mariée à un améri­cain, son couple subit quelques turbu­lences. Marwan le fils préféré de sa mère, doit choi­sir entre une carrière de chan­teur ou la cuisine et sa vie avec sa fian­cée Harper, et enfin Najla homo­sexuelle et chan­teuse à succès qui est revenu vivre et faire carrière au Liban.

Ils se retrouvent tous à Beyrouth car Idriss a décidé de vendre la maison de sa famille. Ce sera l’oc­ca­sion de ravi­ver les souve­nirs que les parents préfèrent oublier. Il faut 420 pages à cette auteure pour faire émer­ger tous les secrets autour de Zaka­ria. Ma décep­tion vient de ce que histoire si clas­sique ne fait pas revivre le Liban, à cette nuance près que certaines déci­sions pouvaient entraî­ner la mort plus faci­le­ment qu’ailleurs. On sent aussi le poids des tradi­tions dans l’édu­ca­tion des filles et aussi la façon dont la proxi­mité de la mort et de la guerre fait que la jeunesse fonce dans tout ce qui peut lui faire oublier les dure­tés de la vie et à quel point elle peut être brève : on boit beau­coup, on fume sans cesse et toutes les drogues sont possibles et la musique est toujours à fond.

Donc, une décep­tion pour moi. Je lis sur la présen­ta­tion de cette écri­vaine qu » « Hala Alyan américo-pales­ti­nienne est clini­cienne spécia­li­sée dans les trau­ma­tismes, les addic­tions et l’in­ter­cul­tu­ra­lité ». Je crois que j’au­rais préféré que son roman se passe aux USA et qu’elle me fasse décou­vrir les diffi­cul­tés pour une jeune améri­cano-pales­ti­nienne d’as­su­mer deux cultures. Car, pour ce qui est du Liban, je n’ai vrai­ment rien appris et je ne l’ai pas senti vivre contrai­re­ment par exemple aux roman de Charif Majda­lani que j’aime tant.

Citations

C’est tellement vrai.

Ava se résigne à endu­rer le tour­billon de circon­vo­lu­tions mater­nelles. « Zwarib » est le mot qu’on emploie en arabe pour décrire ces tours et détours qui ne servent qu’à éviter d’abor­der le cœur du sujet. Sa sœur Naj appelle ça du terro­risme linguistique.

J’aime bien ce genre de voix.

Najla adorait la musique. Elle avait une voix hors du commun, rugueuse et guttu­rale légè­re­ment fausse, mais suffi­sam­ment hardi pour que personne ne sente soucie.

Explications des guerres libanaises par un metteur en scène de théâtre en 1972.

Les colo­ni­sa­teurs ont pesé, bien qu’in­di­rec­te­ment, dans toutes les déci­sions poli­tiques qui ont été prises depuis l’époque otto­mane. Chaque pays a son oppres­seur : les Britan­niques pour la Pales­tine, les Fran­çais pour le Liban. Les Occi­den­taux ont redes­siné les fron­tières. C’est la raison pour laquelle les rues de Beyrouth portent des noms fran­çais. Ce sont eux qui ont mis sur pied la struc­ture parle­men­taire qui distri­bue le pouvoir de manière injuste. C’est leur faute si les Pales­ti­nien sont arri­vés ici par milliers en 1948, puis en 1977. Je veux que vous gardiez à l’es­prit durant les répé­ti­tions, les plus grands crimi­nels de guerre sont toujours en coulisse, même s’ils sont à des conti­nents d’ici. 

Un autre point de vue .

Les gens n’ont pas besoin de prétexte pour se détes­ter. Nous sommes program­més pour blâmer les autres de notre malheur. et quand ton prêtre, ton imam ou Big Brother te fait croire que tout un tas de gens te détestent, tu prends rare­ment le temps de véri­fier s’il dit la vérité. 

Très possible.

Le feu passe au vert. Ava range son télé­phone, bien qu’elle doute de risquer une amende ici. Un jour, elle avait vu un homme conduire avec son fils sur les genoux. L’en­fant tenait un cendrier.


Édition livre de poche

Traduit du suédois par Laurence Mennerich

Merci la Souris Jaune , sans toi je n’au­rais pas lu ce roman qui m’a fait passer un bon moment et qui, tout en décri­vant une réalité sociale assez dure n’est pas triste parce que nous voyons la vie d’une petite ville dans laquelle il n’y a plus de travail à travers les yeux de Britt-Marie une femme qui passe son temps à faire des listes et le ménage. Pour­quoi ne lui ai-je pas mis cinq coquillages à ce livre que j’ai lu avec plai­sir ? Il m’ar­rive de faire ma diffi­cile ! oui ce roman se lit bien , oui les person­nages sont atta­chants mais cette Britt-Marie est une cari­ca­ture de person­nage : est-ce qu’il existe encore des femmes qui se dévouent corps et âmes à leur mari sans rien exiger d’eux ? Est-ce qu’ils existent des femmes dont le seul hori­zon se limite au ménage bien fait ? Complè­te­ment effa­cée, Britt-Marie va « fuguer » du domi­cile conju­gal car elle découvre que, malgré tout son dévoue­ment, Kent son abruti de mari la trompe. Elle se met à la recherche d’un travail, mais elle a 63 ans et ce n’est pas une mince affaire. Ses rapports avec la femme de pôle emploi sont compli­qués et très drôles, celle-ci lui trou­vera fina­le­ment un poste de direc­trice d’une MJC qui doit fermer dans trois mois, elle peut donc occu­per cet emploi dans un petit village dont toutes les acti­vi­tés « normales » ont disparu à cause de la crise économique.

Notre super Madame-Propre dont les deux produits fétiches : le bicar­bo­nate et le Faxin (produit pour les vitres) va donc entre­prendre de nettoyer tout ce qui est à sa portée. Mais sa vie et ses valeurs vont être bous­cu­lées par le foot­ball. Car les rares enfants du village adorent ce sport et bien malgré elle Britt-Marie va devoir s’y inté­res­ser. Peu à peu nous décou­vri­rons les diffé­rents drames qui ont jalonné sa vie et nous la compren­drons un peu mieux ; je me suis atta­chée à Britt-Marie qui a été si mal aimée dans sa vie. Les habi­tants du village qui semblent aussi des cari­ca­tures vont prendre de la consis­tance. Pour deve­nir plus humains, il semble­rait qu’en Suède il faut connaître le déclas­se­ment social, à l’image de Kent qui, de gros « macho » stupide devient un mari plus atten­tif et plus aimant parce qu’il a perdu son travail.

Certes, c’est une vision sociale un peu trop simpliste mais, comme je le dis au début, c’est aussi un roman qui fait du bien car on le lit en souriant. Alors, lisez-le si vous voulez vous dépay­sez avec une femme d’un autre temps dans un pays plus connu pour ses auteurs de romans poli­ciers que pour le genre « conte social humaniste ».

Citations

Le début .

Four­chettes. couteau. cuillère.
Dans cet ordre.
Britt-Marie n’est certai­ne­ment pas femme à juger autrui, mais quelle personne civi­li­sée aurait l’idée d’or­ga­ni­ser un tiroir à couverts autre­ment ? Britt-Marie ne juge personne mais tout de même, nous ne sommes pas des animaux.

L’amour .

Diffi­cile à dire quand l’amour s’épa­nouit. Un jour, on se réveille et il a éclos d’un coup. C’est pareil dans l’autre sens : on s’aper­çoit trop tard qu’il a déjà fané. L’amour ressemble beau­coup aux fleurs de balcons, en cela. Parfois, même le bicar­bo­nate de marche pas.

Le couple.

C’est comme ça, quand on a vécu assez long­temps auprès d’un homme qui essaie constam­ment de faire de l’hu­mour. Il n’y avait plus de place pour d’autres plai­san­te­ries que les siennes dans leur rela­tion. Kent faisait le bout en train et Britt-Marie faisait la vais­selle. Voilà comment les tâches étaient réparties.

Humour suédois.

Elle place égale­ment des verres devant les enfants. L’un d’eux, celui que Britt-Marie ne décri­rait jamais comme « obèse », mais qui donne l’im­pres­sion d’avoir souvent chipé la limo­nade de ses cama­rades, lui dit avec entrain qu’il « préfère boire dans la canette ».
- Certai­ne­ment pas, ici on boit dans un verre, arti­cule impi­toya­ble­ment Britt-Marie. 
-Pour­quoi ? 
- Parce que nous ne sommes pas des animaux.
Le garçon observe sa canette de limo­nade dans un silence songeur, puis demande :
- Il y a des animaux qui arrivent à boire à la canette, en dehors de l’homme ?

Philosophie de la vie.

Parce que la vie est plus que les chaus­sures dans lesquelles on marche, plus que la personne qu’on est. Ce sont les liens. Les frag­ments de soi dans le cœur d’une autre personne. Les souve­nirs, les murs, les placards et les tiroir à couverts dans lesquels on sait où sont rangés les affaires. Toute une vie d’ajus­te­ments visant à l’or­ga­ni­sa­tion parfaite, à l’aé­ro­dy­na­mique unique de deux person­na­li­tés. Une vie commune, faite de tout ce qui est commun. Pierre et mortier, télé­com­mandes et mots croi­sés, chemise et bicar­bo­nate, placard de salle de bains et rasoir élec­trique dans le troi­sième tiroir. Il a besoin d’elle pour tout cela. Si elle n’est pas la, rien ne va. Elle est essen­tielle, ines­ti­mable, irremplaçable.

Joli dialogue.

-J’avais cru comprendre qu’on devient poli­cier parce qu’on croit aux lois et aux règles souffle-t-elle
-Je crois que Sven est devenu poli­cier parce qu’il croit à la justice répond Samy.