Author Archives: Luocine

Comme je le constate à travers mes blogs amis, nos habi­tudes de lecture, en temps de confi­ne­ment, changent beau­coup. Je pense que certains d’entre nous sont plus occu­pés qu’a­vant et ont moins le temps de lire , d’autres ont perdu l’en­vie de la fiction, jugeant sans doute la réalité trop diffi­cile à vivre, et enfin comme moi, il arrive que certains changent leurs centres d’in­té­rêt. Si vous suivez Luocine, vous savez que je lis peu, sinon pas, de romans poli­ciers. Et en voilà trois d’un coup que j’ai abso­lu­ment dévo­rés, je les ache­tés sur ma liseuse : confi­ne­ment oblige ! Et si je leur attri­bue cinq coquillages, c’est que dans le genre, ils sont tous les trois abso­lu­ment parfaits. Vous avez parfai­te­ment le droit de vous deman­der comment puis-je juger d’un genre que je lis si peu ? Réponse : c’est le privi­lège de Luocine, de ne prétendre à aucune objec­ti­vité. C’est un billet de Géral­dine qui m’avait tentée, mais peut-être que cet auteur connaît déjà un large succès sur la blogo­sphère, il le mérite large­ment. Ces trois romans peuvent se lire sépa­ré­ment mais il y a « un petit plus » à les lire à la suite. En les décou­vrant, j’ai beau­coup pensé à la série « the Wire » qui reste pour moi la meilleure série de tous les temps, en 2010, je concluais ainsi mon billet :

En regar­dant cette série, on l’impression de mieux comprendre les Etats-Unis. On voit aussi les diffé­rences et les ressem­blances avec notre société en espé­rant qu’on ne laisse jamais s’installer, en France, une écono­mie paral­lèle autour de la drogue aussi puis­sante !

Comme j’étais naïve ! bien sûr que la France a suivi le chemin des États Unis . Déjà dans le roman « La Daronne », Hanne­lore Cayre nous avait donné une bonne descrip­tion de l’im­por­tance du trafic de Haschisch entre le Maroc et la France, la corrup­tion à tous les niveaux de notre société, la justice aux yeux bien bandés qui a complè­te­ment oublié la balance de l’im­par­tia­lité devant la loi, et la violence dans les quar­tiers à la péri­phé­rie de Paris. Ici, dans cette trilo­gie , Olivier Norek scrute trois aspects du problème, le trafic de drogue dans « code 93 », la corrup­tion de la muni­ci­pa­lité dans « Terri­toires » et enfin, l’en­fer carcé­rale dans « Surten­sion » . Bien sûr ces trois faits de société sont liés mais avoir su mettre l’éclai­rage sur un des aspects rend la trilo­gie passion­nante. Comme dans tout bon roman polar les person­nages ont leur impor­tance : Victor Coste dont nous suivons les enquêtes est un poli­cier intel­li­gent et tenace. Son regard triste exprime tous ses dégoûts pas seule­ment de la violence des truands mais aussi de la veule­rie et de la corrup­tion du person­nel poli­tique. Sa hiérar­chie ne l’aime pas beau­coup, en revanche son équipe lui est très dévouée. Ronan le poli­cier trop fonceur, Sam le fou d’in­for­ma­tique et Johanna la nouvelle de l’équipe une Super­wo­man mais aussi la seule qui ait une vie de famille réus­sie. J’ou­bliais Léa, la méde­cin légiste avec qui Coste essaie d’éta­blir une rela­tion amou­reuse. Olivier Norek a été poli­cier et il rend bien compte de l’at­mo­sphère d’un commis­sa­riat, il connaît le 93, je ne sais pas comment mais ses descrip­tions rejoignent tout ce qu’on peut entendre dans les média. Au moment où j’écris, les banlieues sont le théâtre de violences qui auraient complè­te­ment leur place dans un roman d’Oli­vier Norek, voici un extrait du jour­nal Marianne :

A Ville­neuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine), des tirs de mortiers d’ar­ti­fice ont été consta­tés peu avant minuit. Un peu plus tôt, les inci­dents avaient commencé dans la commune voisine d’As­nières, avec des tirs simi­laires. En Seine-Saint-Denis, des poubelles ont été incen­diées à Aulnay-sous-Bois et Saint-Denis vers 22h30. « Il n’y a pas eu d’af­fron­te­ments avec les forces de l’ordre », a précisé la préfec­ture. Sept personnes ont été arrê­tées à Clichy-la-Garenne et deux autres à Rueil-Malmai­son, deux communes des Hauts-de-Seine. 

Tous les ingré­dients des romans de Norek sont présent dans cet inci­dents, un jeune délin­quant arrêté de multiple fois par la police est mis à terre de son scoo­ter bruta­le­ment par un poli­cier qui a ouvert sa portière au moment où il cher­chait à fuir. Le quar­tier dont il est issu vit essen­tiel­le­ment du trafic de la drogue, or le confi­ne­ment sani­taire trouble ce trafic. La police patrouille un peu plus que d’ha­bi­tude dans ces quar­tiers tenus par des dealers. Le jeune circu­lait sans auto­ri­sa­tion et sans casque sur un scoo­ter. ET .… son arres­ta­tion ouvre la voie à des violences nocturnes et sans doute à une reprise du trafic. C’est tout à fait dans la veine de que raconte « Terri­toires » Dans ce deuxième roman, on voit à quel point pour avoir la paix poli­tique les élus locaux font la part belle aux truands repen­tis qui seuls savent tenir les quar­tiers. Encore une fois l’actualité raconte parfois de tels faits, on peut penser que ce n’est que la partie visible d’une pratique beau­coup plus géné­ra­le­ment répan­due. Enfin dans le troi­sième roman, on quitte la banlieue pour arri­ver dans une prison et là, l’hor­reur atteint son comble. On quitte aussi les trafi­quants des banlieues pour croi­ser la mafia corse et les avocats peu scru­pu­leux sur la façon de s’en­ri­chir c’est une autre forme de violence tout aussi radi­cale mais qui ne s’ap­puie pas sur la destruc­tion de la ville d’où ils viennent.

Il me reste à vous parler du style d’Oli­vier Norek. D’abord le suspens, il est très doué : tout s’emboîte de façon incroyable, il n’y a aucune invrai­sem­blance et hélas, il n’y a pas non plus de super-héros qui permet­trait au lecteur de reprendre son souffle et de croire que cela peut se finir sinon bien un peu mieux ! Non, les gentils ne gagnent pas à tous les coups et oui, les méchants perdent des batailles mais jamais la guerre. La langue d’Oli­vier Norek est précise et très agréable à lire et en plus, ce qui ne gâte rien, cet auteur a le sens de la formule qui fait mouche .

Les chiffres ne sont que des paillettes pour faire beau à la fin des rapports vides.

ou

Sérieux, dans la phrase « non », c’est quoi le mot que tu comprends pas ?

Je pour­rais presque dire merci au confi­ne­ment pour m’avoir permis de rencon­trer un tel écri­vain.

En 2016, déjà, Dasola parlait très posi­ti­ve­ment de cet auteur

Citations

Code 93

La médecin légiste

Dans les siennes elle avait pris ses mains salies, frôlé ses cheveux puis passé le bout des doigts sur les bles­sures de son visage. Elle avait regardé alen­tour, car ces choses-là ne se font pas. Elle avait ôté ses gants en latex et recom­mencé les mêmes gestes. Elle s’était lais­sée aller au pire des maux de son métier, l’empathie.

Description de la banlieue

Quatre voies grises et sans fin s’enfonçant comme une lance dans le cœur de la banlieue. Au fur et à mesure,voir les maisons deve­nir immeubles et les immeubles deve­nir tours. Détour­ner les yeux devant les camps de Roms. Cara­vanes à perte de vue, collées les unes aux autres à proxi­mité des lignes du RER. Linge mis à sécher sur les grillages qui contiennent cette partie de la popu­la­tion qu’on ne sait aimer ni détes­ter. Fermer sa vitre en passant devant la déchet­te­rie inter­mu­ni­ci­pale et ses effluves, à seule­ment quelques enca­blures des premières habi­ta­tions. C’est de cette manière que l’on respecte le 93 et ses citoyens : au point de leur foutre sous le nez des montagnes de poubelles. Une idée que l’on devrait propo­ser à la capi­tale, en intra muros. Juste pour voir la réac­tion des Pari­siens. À moins que les pauvres et les immi­grés n’aient un sens de l’odorat moins déve­loppé…

Si vrai

Elle ne pleu­re­rait pas tant qu’il serait là. La tris­tesse c’est person­nel, ça ne se partage pas.

Une mère peu aimante

Mais si j’étais à Bercy tu ne t’en satis­fe­rais pas plus et tu m’enverrais l’Élysée au visage… Je te connais, maman, ton ambi­tion pour les autres est débor­dante. Seul le corps fati­gué de Margaux Soul­tier avait soixante-dix-huit ans. Le reste aurait pu durer encore quelques géné­ra­tions. Elle avait joué son rôle de mère comme une actrice désas­treuse, se consi­dé­rant plutôt comme une femme d’homme de pouvoir, de celles qui poussent à se surpas­ser et qui admettent aisé­ment le concept de dommages colla­té­raux qu’une carrière poli­tique ne manque pas de produire. – Cela t’amuse toujours autant de m’appeler maman ? – C’est ce que tu es, non ? – Ne sois pas ridi­cule, évidem­ment, mais tu n’as plus besoin d’une maman à ton âge.

Le monde des affaires et le monde politique

Jacques Soul­tier était aisé­ment passé d’homme d’affaires à homme de pouvoir sans avoir à chan­ger les règles du jeu, puisqu’elles lui avaient paru être iden­tiques. Il avait construit sa deuxième carrière comme il mettait en place le rachat d’une société ou la liqui­da­tion d’une autre : en connais­sant les secrets de ses adver­saires autant qu’ils tentaient de les cacher.

Immigration

Au lende­main des révo­lu­tions arabes, le flux migra­toire tuni­sien et algé­rien s’était vu multi­plié par trois sans que soit mis en place le moindre programme d’accueil et de loge­ment. Atti­rés par les lumières de Paris puis rapi­de­ment expul­sés comme un corps étran­ger, les nouveaux migrants avaient été, comme d’habitude, accueillis par le cousin pauvre du 93. 

Les chiffres et la vérité

Les chiffres ne sont qu’une indi­ca­tion. Ils ne veulent rien dire. Deman­der un chiffre c’est faire l’évaluation d’un travail. La réponse chan­gera en fonc­tion de la personne à qui vous posez la ques­tion. Si vous le deman­dez à celui qui a effec­tué le travail, il sera poussé vers le haut. Si vous le deman­dez à ses détrac­teurs, il sera tiré vers le
bas. Deman­der de chif­frer une acti­vité c’est être assuré d’avoir une infor­ma­tion déjà faus­sée. Les chiffres ne sont que des paillettes pour faire beau à la fin des rapports vides.

Le monde politique

En poli­tique, partez du prin­cipe qu’il n’existe aucune salo­pe­rie à laquelle vous puis­siez penser qui n’ait déjà été commise. Aucune. Plan­quer des cadavres pour permettre la créa­tion du Grand-Paris, votre Code 93 n’a pas plus d’ambition qu’une vulgaire opéra­tion immo­bi­lière.

Territoires

Des dialogues comme je les aime

- Foret quatre milli­mètres. C’est gravé dessus. On m’a assuré que vous étiez bon enquê­teur, je suis plutôt déçu. –
- On m’a assuré que vous étiez carré­ment désa­gréable. Person­nel­le­ment, je suis comblé.

Les votes en banlieue

- Moins on n’a de votants et plus il est simple d’influer sur le cours d’une élec­tion, c’est mathé­ma­tique.
- Mathé­ma­tique, pas poli­tique !

Mort d’un délinquant de banlieue sa mère et la maire …

Sauf madame Doucouré, dissi­mu­lée derrière son voile, imper­tur­bable, ou déjà rendor­mie. Vespe­rini s’approcha d’elle et elles restèrent ainsi en silence, comme en prière. S’il n’y avait eu aucune bonne fée au-dessus du berceau de Bibz, il y avait bien eu deux sorcières penchées sur son cercueil.

le langage jeune

Sérieux, dans la phrase « non », c’est quoi le mot que tu comprends pas ?

La banlieue

Toi-même tu sais. Douze ans du 93 c’est pas douze ans de Paris. C’est pas les mêmes formats.

La corruption municipale

Certes, Sébas­tien était le fils de son ex beau-frère, mais surtout elle appré­ciait sa créa­ti­vité. Marchés surfac­tu­rés, asso­cia­tions fictives, finan­ce­ment occulte de campagne, achat de votes, de gros bras, de colleurs d’affiches, de concierges et de jour­na­listes rappor­teurs d’infos, emplois fictifs et place­ment d’amis aux bons postes. Delsart avait commis tant de malver­sa­tions qu’il n’en voyait même plus l’illégalité. Dans la mesure où il ne s’agissait pas d’enrichissement person­nel, il prenait presque plai­sir à ce jeu du chat et de la souris avec la préfec­ture, les admi­nis­tra­tions publiques et la Cour régio­nale des comptes. Pour lui, tout cela ressem­blait à de simples mouve­ments bancaires. Avec juste un peu plus de malice et d’attention.

Une maire efficace

Vespe­rini venait de décro­cher cinq millions d’euros. En provo­quant elle-même une émeute dans sa propre ville, elle avait réussi un casse histo­rique. Pire, elle venait de braquer l’État.

Le fonctionnement des municipalités en banlieue

Vous ne savez pas comment gérer ces milliers de gamins sans diplômes ni emplois, mais moi je m’en occupe. Je leur donne un travail et ils font vivre leurs familles. Résul­tat, le trafic tempère vos quar­tiers défa­vo­ri­sés et hypo­cri­te­ment, vous nous avez lais­sés faire, comme si vous ne connais­siez pas les raisons de ce calme. Mieux que ça, vous nous utili­sez. Vous nous payez pour garan­tir votre sécu­rité pendant vos campagnes, vous nous payez pour vous récu­pé­rer des votes et des procu­ra­tions. Vous vous servez de nous pour asseoir votre pouvoir et, pour être sûre de notre loyauté, parfois, vous enga­gez certains d’entre nous dans votre propre équipe. Vous
colla­bo­rez avec le mal qui ronge votre ville pour en garder le contrôle. Vous êtes même prête à la mettre à feu et à sang. Le serpent se mord la queue. Cercle vicieux, donc.

Surtension

Le cannabis en prison

Le canna­bis. Encore un moyen de se garan­tir un peu de calme. Une partie non négli­geable des prison­niers se retrouvent à Marveil pour des délits rela­tifs à la drogue. Qu’elle soit tolé­rée à l’intérieur de la prison relève de l’ironie.

La sexualité en prison

Une partie non négli­geable des prison­niers se retrouvent à Marveil pour des agres­sions sexuelles. Qu’elles soient tues, voire tolé­rées à l’intérieur de la prison, voilà encore qui relève de l’ironie.

La prison école du crime

Malheu­reu­se­ment, il n’existe pas d’endroit plus dange­reux, inégal et injuste que la prison. Et au lieu de ressor­tir équi­li­bré ou cadré, les déte­nus en sortent plus violents, désa­bu­sés, perdus et agres­sifs, sans aucun projet de réin­ser­tion. Plus veni­meux en sorte. La prison comme une école du crime. »

Un moment d’humour

C’est l’affaire du Norvé­gien. Un type de soixante ans qu’on a retrouvé poignets et chevilles accro­chés à un lit après une over­dose à l’ecstasy et au poppers. C’est son jeune amant qui nous a appe­lés. Quand on a essayé de contac­ter sa famille, on a décou­vert qu’il était ici en voyage d’affaires sur un projet de jume­lage de deux églises, entre la France et la Norvège. Le type était prêtre. Je sais que là-bas ils sont ouverts d’esprit et qu’ils aiment bien se baigner à poil dans l’eau glacée, mais ils ont quand même dû être un peu secoués par la nouvelle.

Édition Pavillon Poche Robert Lafont

Traduit du polo­nais par Chris­tophe Glogowski

Il m’a fallu cette période de confi­ne­ment pour venir à bout de ce livre. Autant j’ai été conquise tout de suite et tota­le­ment empor­tée par la lecture « Sur les Osse­ments des morts », autant je me suis contrainte pour lire ce roman au moins pour le premier tiers.( Pour­tant je savais qu’Atha­lie avait beau­coup aimé, ce qui est pour moi une bonne réfé­rence.) Il faut dire que ce roman est étrange, consti­tué de courts chapitres qui sont consa­crés à un seul person­nage inti­tu­lés « au temps de … ». Ces chapitres finissent tel un puzzle à racon­ter l’his­toire d’un village et au delà l’his­toire de la Pologne. Dieu et les Anges sont aussi de la partie et ce mélange de méta­phy­sique de nature et d’hu­main n’est pas si facile à accep­ter pour une ratio­na­liste comme moi. Seule­ment voilà, cette écri­vaine a un talent incroyable et quand peu à peu j’ai lâché mes réflexes habi­tuels de carté­sienne, j’ai aimé cette lecture. En touches succes­sives, c’est bien l’his­toire d’une famille polo­naise jusqu’à aujourd’­hui dont il s’agit et à travers leurs rela­tions indi­vi­duelles on comprend mieux que jamais l’his­toire et les malheurs de la Pologne marquée à tout jamais par l’extermination des juifs. Cette nation a perdu à ce moment là une partie impor­tante de son fonde­ment cultu­rel, une telle barba­rie sur son propre sol devant les yeux de ses habi­tants ne pouvaient que lais­ser des traces. Ce livre est aussi un hymne à la nature qui est, et sera toujours, la grande gagnante surtout si les hommes ne veulent pas l’écou­ter. L’his­toire actuelle d’un petit Virus si petit mais si malin que personne ne peut l’empêcher d’in­fec­ter l’hu­ma­nité entière, n’est-il pas une preuve que la nature est plus forte que toutes les construc­tions humaine et que certains progrès même extra­or­di­naires fragi­lisent l’hu­ma­nité. Je pense donc que ce livre s’ins­crit dans la réflexion que nous pouvons avoir à propos de la pandé­mie actuelle et en plus permet de passer un long moment avec une écri­vaine remar­quable qui a un sens de l’hu­mour qui rend ses récits très atta­chants.

On en parle chez Kathel

Citations

Genre de remarques auxquelles il faut s’habituer

Au centre d’an­tan, Dieu à dressé une colline qu’en­va­hissent chaque été des nuées d’han­ne­tons. C’est pour­quoi les gens l’ont appe­lée la montagne aux Hanne­tons. Car Dieu s’oc­cupe de créer, et l’homme d’in­ven­ter des noms.

C’est bien dit et vrai

Elle se mettait au lit, où, malgré les cous­sins et les chaus­settes de laine, elle ne parve­nait pas à se réchauf­fer les pieds. Et puisque, de même que dans l’eau c’est par les pieds qu’on pénètre dans le sommeil, Gene­viève demeu­rait long­temps sans pouvoir s’en­dor­mir.

Le genre d’affirmations qui sont belles sans être convaincantes.

À certains humains un ange pour­rait paraître stupide. Mais l’ange, depuis l’ori­gine des temps, porte en lui le fruit de l’arbre de la connais­sance, le savoir pur : une raison affran­chie de la pensée, et, du même coup, des erreurs – ainsi que de la peur qui les accom­pagne. Une raison libre des préju­gés engen­drés par la percep­tion lacu­neuse des humains.

Le soldat de retour chez lui au moulin

Il fit le tour du moulin, caressa la meule, ramassa de la farine au creux de sa paume et la goûta du bout de la langue. Il plon­gea ses mains dans l’eau, passa le doigt sur les planches de la clôture, huma les fleurs, actionna le tran­chant du hache-paille. Celui-ci grinça, coupa une botte d’or­tie.
Derrière le moulin, Michel péné­tra au milieu de hautes herbes et il fit pipi.

l’alcool

Le noyeur était l’âme d’un paysan nommé Pluszk. Celui-ci avait péri dans un étang fores­tier par une nuit d’août, la vodka précé­dem­ment absor­bée lui ayant exces­si­ve­ment dilué le sang.

Le genre de propos qui courent dans ce livre

Imagi­ner, c’est en somme créer, jeter un pont entre la matière et l’es­prit. Surtout quand on pratique cet exer­cice aussi souvent qu’in­ten­si­ve­ment. L’image se trans­forme alors en gout­te­lettes de matière et s’in­tègre au courant de la vie. Parfois, en cours de route, elle se déforme quelque peu. En somme, tous les désirs humains se réalisent, s’ils sont suffi­sam­ment intenses, et pas toujours de la manière qu’on s’était imagi­née.

Arrivée des antibiotiques

Un instant plus tard, il tenait au creux de sa main une petite boîte de carton. De ce qui était écrit dessus il ne comprit que les mots « made in the United States ».…
Au soir, la fièvre des fillettes avait dimi­nué. Le lende­main elle se guérit. À force de prière, Misia avait obtenu de la Sainte Vierge de Jeskotle ‑reine des anti­bio­tiques- cette guéri­son mira­cu­leuse.

Réflexion sur le temps

l’homme attelle le temps au char de sa souf­france. Il souffre à cause du passé et il projette sa souf­france dans l’ave­nir. De cette manière, il créé le déses­poir. La chienne Lalja, elle, ne souffre qu’ici et main­te­nant.

Traduit du polo­nais par Margot Carlier, Édition Noir sur Blanc,Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Olga Tokar­zuk qui, malgré son prix Nobel de litté­ra­ture en 2018, m’était tota­le­ment incon­nue, est véri­ta­ble­ment un grand nom de la litté­ra­ture contem­po­raine. Je ne vous renvoie pas à l’ar­ticle de Wiki­pé­dia (qui m’a permis d’en savoir plus sur cette immense écri­vaine) et je vous décou­rage de le lire si vous ne voulez pas vous gâcher le plai­sir de lire ce roman qui est y est décrit sans aucun atten­tion pour les lecteurs qui n’aiment pas que l’on leur raconte le dénoue­ment avant de se lancer dans la lecture. Nous sommes ici sur la fron­tière tchèque au sud de le Pologne, dans une région de forêts et de collines. Une femme âgée qui a été autre­fois ingé­nieure, vit dans une petite maison en totale harmo­nie avec la nature. Elle garde les maisons voisines qui ne sont habi­tées que l’été et donne quelques cours d’an­glais dans une école primaire. Elle a deux amis, un traduc­teur de William Blake et Matoga son voisin dont le fils est poli­cier. Elle passe une grande partie de son temps à écrire à la police pour dénon­cer les pratiques des chas­seurs. Elle trouve parti­cu­liè­re­ment cruel que ceux-ci attirent les animaux en leur offrant de la nour­ri­ture dans ce qu’elle appelle des « Ambons » qui- loin d’être des meubles reli­gieux- sont des sortes de promon­toires remplis de foin ou de fruits, les chas­seurs pouvant alors tirer sur les bêtes qui se nour­rissent sans se donner le mal de les cher­cher dans la forêt. Mais voilà que, dans ce village, une succes­sion de morts suspectes troublent tous les habi­tants, les morts sont des chas­seurs et des hommes enri­chis par des pratiques douteuses et qui peuvent avoir un rapport avec la mafia russe. Mais elle, notre narra­trice sait qu’il s’agit là de vengeances des animaux qui ne supportent plus d’être assas­si­nés par des chas­seurs cruels et sans cœur. Elle le sait d’au­tant plus qu’elle lit dans les astres et les planètes et que tout y est écrit. Elle en informe, à travers une multi­tude de lettres, la police qui la prend pour une folle. Et nous lecteurs ? et bien aussi curieux que cela puisse paraître, on aime­rait tant que cela soit possible qu’on se laisse embar­quer dans ses raison­ne­ments. Je ne vous en dis pas plus. Je vous laisse savou­rer cette lecture qui est un hymne à la nature et aussi, une très bonne descrip­tion de la société polo­naise, cette auteure le fait avec un humour incroyable, on est vrai­ment bien dans tous les récits qui peuplent ce roman. Elle nous rend aussi un grand service en nommant tous les person­nages par des surnoms qui sont telle­ment plus faciles à rete­nir que les prénoms polo­nais . Par exemple son ami Matoga s’ap­pelle en réalité Świe­topęlk . Avouez que c’est plus facile de pronon­cer, et de rete­nir, Matoga, il en va ainsi de « Grands-pieds », « Bonne-nouvelle » et tous les autres. Un roman fabu­leux et magique et « un peu » moins sombres (grâce à l’hu­mour) que les romans polo­nais que j’ai lus récem­ment. Et qui a beau­coup plu aussi à Krol.

Citations

Une astrologue avertie

En géné­ral, il est très peu loquace. Selon moi, il doit avoir Mercure en Capri­corne, un signe de silence, ou bien en conjonc­tion, en carré ou peut-être en oppo­si­tion avec Saturne. Cela pour­rait être aussi un Mercure rétro­grade ‑ce qui est typique pour un intro­verti.

Humour

Selon moi, il aurait plus d’une fois mérité une puni­tion, voire même la prison. J’ignore pour­quoi il n’a jamais subi la consé­quence de ses actes. Peut-être était-il sous la protec­tion des anges, il arrive parfois qu’ils s’en­gagent du mauvais côté.

Les hommes vieillissants

J’ai ma théo­rie sur le sujet. L’âge venant, beau­coup d’hommes souffrent d’une sorte de défi­cit, que j’ap­pelle.« autisme testo­sté­ro­nien », il se mani­feste par une atro­phie progres­sive de l’in­tel­li­gence dite sociale et de la capa­cité à commu­ni­quer, et cela handi­cape égale­ment l’ex­pres­sion de la pensée. Atteint de ce mal, l’homme devient taci­turne et semble plon­ger dans sa rêve­rie. Il éprouve un attrait parti­cu­lier pour toutes sortes d’ap­pa­reils et de méca­nismes. Il s’in­té­resse à la Seconde Guerre mondiale et aux biogra­phies de gens célèbres, poli­ti­ciens et crimi­nels en tête. Son apti­tude à lire un roman dispa­raît peu à peu, étant entendu que l’au­tisme dû à la testo­sté­rone perturbe la percep­tion psycho­lo­gique des person­nages.

Les actualités vues par quelqu’un qui ne regarde que la chaîne météo

À l’heure du café, on présente géné­ra­le­ment le bulle­tin météo­ro­lo­gique pour les skieurs. Il montre l’uni­vers rugueux des monts, piste et vallées, avec leur enve­loppe neigeuse ô combien capri­cieuse ‑la peau rêche de la terre n’est blan­chie par la neige qu’à certains endroits. Au prin­temps, les skieurs cèdent la place aux aller­gique et l’image devient plus colo­rée. Des courbes douces déter­minent les zones à risques. La couleur rouge indique les zones où la nature attaque le plus vigou­reu­se­ment. Durant tout l’hi­ver, elle a attendu, endor­mie, pour frap­per enfin les défenses immu­ni­taires parti­cu­liè­re­ment fragile de l’homme. Un jour vien­dra où elle aura notre peau. À l’ap­proche du weekend appa­raissent les prévi­sions pour le trafic, mais elle se limite en réalité à quelques rares auto­routes. Cette répar­ti­tion de la popu­la­tion humaine en trois groupes ‑skieurs, aller­giques et conduc­teurs, je la trouve très convain­cante. C’est une typo­lo­gie simple et claire. Les skieurs, ce sont les hédo­nistes. Ils se laissent glis­ser sur les pentes. Les conduc­teurs préfèrent tenir leur sort bien entre leurs mains, quitte à faire souf­frir leur colonne verté­brale, après tout, la vie n’est pas simple. Les aller­giques, enfin, sont toujours en guerre. À l’évi­dence, je suis une aller­gique.

Le portrait de l’écrivaine (autoportrait ?)

L’écri­vaine arrive habi­tuel­le­ment au mois de mai, dans sa voiture remplie de livres et de nour­ri­ture exotique. Je l’aide à déchar­ger et à défaire ses bagages, car elle souffre de la colonne verté­brale. Elle porte une minerve. À cause d’un acci­dent, paraît-il. Mais peut-être est-ce en raison du temps passé à écrire que sa colonne verté­brale s’est détra­quée. Elle me fait penser à quel­qu’un qui aurait vécu les derniers jours de Pompéi ‑on dirait qu’elle est couverte de cendres : son visage est gris, ses lèvres aussi, tout comme ses yeux et ses cheveux, atta­chés avec un élas­tique et rele­vés en chignon. Si je la connais­sais moins bien, j’au­rais sans doute lu ces livres. Mais puisque je la connais, j’ai trop peur de cette lecture. Peur de me recon­naître, présen­tée d’une façon que je ne pour­rai certai­ne­ment pas comprendre. Ou d’y retrou­ver mes endroits préfé­rés qui, pour elle, n’ont pas du tout la même signi­fi­ca­tion que pour moi. D’une certaine façon, des gens comme elle, ceux qui manient la plume, j’en­tends, peuvent être dange­reux. On les suspecte tout de suite de mentir, de ne pas être eux-mêmes, de n’être qu’un œil qui ne cesse d’ob­ser­ver, trans­for­mant en phrase tout ce qu’il voit, tant et si bien qu’un écri­vain dépouille la réalité de ce qu’elle contient de plus impor­tant. : l’in­di­cible.

Parler (avec humour) aux morts

Ma mère se tenait là, vêtue d’une robe d’été à fleurs, un sac en bandou­lière. Elle était inquiète, déso­rienté.
- Nom de Dieu, mais qu’est-ce que tu fais ici, maman ? Me suis-je écriée, surprise.
Elle a plissé les lèvres comme si elle voulait me répondre, puis elle est restée ainsi à les remuer durant un moment, mais sans produire le moindre son. Fina­le­ment, elle a renoncé. Ses yeux inquiets lançaient des regards circu­laires sur les murs, sur le plafond. Elle ne savait plus où elle se trou­vait. De nouveau, elle a tenté de me dire quelque chose et de nouveau elle y a renoncé.
-Maman… Murmu­rai-je, en essayant de capter son regard fuyant.
J’étais furieuse contre elle, parce qu’elle était morte depuis un certain temps déjà. Non mais je rêve ! Les mères qui ne sont plus de ce monde ne se comportent pas ainsi.

Les courses en ville en Pologne et les subventions européennes

Nous nous présen­tions sans rechi­gner aux inter­ro­ga­toire, profi­tant de ce dépla­ce­ment en ville pour accom­plir un tas de choses, ache­ter des graines, dépo­ser une demande de subven­tion de l’Union euro­péenne, nous sommes aussi allés au cinéma

Une astrologue particulièrement douée…

Cette fois-ci, j’ana­ly­sais scru­pu­leu­se­ment le programme télé, que j’avais imprimé avec le maxi­mum de chaînes possibles, et je cher­chais à établir un lien entre l’ar­gu­ment des films diffu­sés un jour donné et la confi­gu­ra­tion des planètes. Des liens réci­proques se déga­geaient avec un carac­tère d’évi­dence.

Remède contre les cauchemars

Il y a un vieux remèdes contre les cauche­mars qui hantent les nuits, c’est de les racon­ter à haute voix au-dessus de la cuvette des WC, puis de tirer la chasse.

Portrait du dentiste

Selon moi, le dentiste aurait pu deve­nir l’at­trac­tion touris­tique du coin si seule­ment son acti­vi­tés avait été légale. Malheu­reu­se­ment, quelques années aupa­ra­vant, on l’avait privé du droit d’exer­cer son métier pour abus d’al­cool. C’est tout de même curieux que l’on inter­dise pas l’exer­cice de ce métier pour mauvaise vue, car cette affec­tion peut s’avé­rer bien plus dange­reuse pour le patient. Quant au dentiste, il portait des verres épais, dont un était collé avec du ruban adhé­sif.

Toujours cet humour

Je dois avouer que c’était un bel homme, malgré son ventre proémi­nent qui l’en­lai­dis­sait. Il était sûr de lui, sédui­sant, sa carrure jupi­tér­rienne faisait excel­lente impres­sion . Eh bien, oui ! cet homme était né pour gouver­ner. D’ailleurs, il ne savait rien faire d’autre.

Édition Delcourt Traduit de l’anglais(Irlande) par Claire Desse­rey

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Un vieil homme irlan­dais va, avant de mourir, porter un toast aux personnes qui ont le plus compté pour lui. Il le fait d’un bar du Rains­ford House Hotel et en s’adres­sant à son fils Kevin qui est jour­na­liste aux États-Unis. Ainsi, il va dérou­ler sa vie pour le plus grand plai­sir des lecteurs et des lectrices des blogs comme Krol , Kathel et Jérôme,par exemple. Ce sera d’abord Tony, ce grand frère qui a soutenu et protégé le mieux qu’il pouvait ce petit frère qui n’ai­mait pas l’école. Puis Molly, sa première enfant qui n’a pas vécu mais qu’il aime de toutes ses forces et qui l’ac­com­pagne dans sa vie de tous les jours. Ah oui, j’ai oublié : Maurice Hanni­gan parle aux morts qui ont jalonné sa vie et qu’il a aimés. Il y a aussi Noreen, sa belle sœur une personne « diffé­rente » qui l’a touchée grâce à cette diffé­rence et puis fina­le­ment Sadie son épouse à qui il n’a pas assez dire combien il l’ai­mait.
Le fil de cette histoire, c’est une riva­lité entre une famille riche et proprié­taire, les Dollard, et la pauvre famille de fermiers, les Hanni­gan. On suit aussi une histoire de pièce d’or trou­vée par Maurice quand il était enfant et qui contri­buera à détruire la famille Dollar.
Je n’ai pas envie d’en révé­ler davan­tage, mais cette saga fami­liale permet de vivre soixante dix années de l’Ir­lande et une ascen­sion sociale. Les début de la famille qui vit à la fois dans l’extrême pauvreté et le mépris de classe m’ont beau­coup touchée. Les diffi­cul­tés scolaires de Maurice qui ne saura que bien plus tard pour­quoi il ne pouvait pas apprendre à lire aussi vite que les autres mais qui est soutenu par l’amour de son grand frère qui ne doute jamais de ses capa­ci­tés. Cela fait penser au livre de Pennac « Mon frére ». Mais ce que j’ai aimé par dessus tout c’est l’ab­sence de mani­chéisme, d’ha­bi­tude dans les romans qui décrivent une ascen­sion sociale aux dépens d’une famille riche ayant écrasé de son pouvoir les pauvres autour d’elle, celui qui est sorti d’af­faire est souvent (sinon toujours) montré comme un héros posi­tif , et bien ici, ce n’est pas le cas. Il a beau­coup de défaut ce Maurice Hanni­gan, il s’est même montré bien inuti­le­ment cruel, il ne s’auto-justi­fie jamais et ne s’apitoie pas sur lui, c’est sans doute pour cela qu’on l’aime bien, ce sacré bonhomme.
Un très bon roman, aux multiples ressorts, comme on en rencontre assez peu et qui nous permet de comprendre un peu mieux l’Ir­lande et les Irlan­dais.

Citations

La vieillesse

Il est temps que j’aille au petit coin. Un des avan­tages d’avoir 84 ans, c’est qu’a­vec toutes ces expé­di­tions aux toilettes, on fait de l’exer­cice.

Le deuil et la foi

C’est vrai que ma foi a été mise à rude épreuve quand on m’a pris Tony, mais lors­qu’il a décidé du même sort pour Molly, j’ai décrété que c’en était trop. Ta mère était encore croyante. Je l’ac­com­pa­gnais à la porte de l’église pour la messe et je traî­nais dehors ou je repar­tais m’as­seoir dans la voiture. Je ne pouvais pas péné­trer à l’in­té­rieur. Je voulais pas Lui accor­der ce plai­sir.
J’ai fait la paix avec Lui, si on peut dire, après ta nais­sance. Pour autant je lui ai pas encore accordé un pardon total. J’ai plus la foi que j’avais avant. Je la connais la théo­rie : ces souf­frances sont desti­nées à nous éprou­ver, ce qu’Il donne d’une main, Il le reprend de l’autre, etc. Aucun verset de la Bible, aucune parole apai­sante du père Forres­ter ne pouvait répa­rer l’in­jus­tice de la perte de Molly. J’ai fran­chi le seuil de Sa maison unique­ment pour des funé­railles, celle de Noreen, et celle de Sadie, mais cela n’avait rien à voir avec Lui, c’est pour elle que je l’ai fait. On a un accord tacite, Lui et moi, Il me laisse mener ma vie à ma guise, et, en échange, je récite de temps en temps une petite prière dans ma tête. C’est un arran­ge­ment qui fonc­tionne.

La bière

Il obser­vait la « stout » repo­ser dans son verre, il la surveillait comme une génisse dont on craint les ruades.. Pour retar­der la première gorgée, il sortait sa pipe de sa poche et la bour­rait en tassant bien le tabac avec le pouce. Puis il goûtait sa bière et pous­sait un long soupir, on aurait dit qu’il se tenait devant une belle flam­bée après avoir bataillé tous les jours contre le vent d’hi­ver.
« Si un jour tu as de l’argent, n’abuse pas de cette drôle. Elle videra tes poches et fera de toi un ivrogne. »

Le couple et l’argent

Ta mère et moi, on était jamais d’ac­cord à propos de l’argent. On avait tous les deux un point de vue tran­ché , j’ai­mais en avoir, elle le mépri­sait. Alors, pour le bien de notre mariage, on abor­dait rare­ment le sujet. J’avais des scru­pules à l’empoisonner avec ça. Elle savait pas ce qu’on avait sur notre compte ni la super­fi­cie de nos terres. Si elle tombait sur un docu­ment détaillé, elle se conten­tait de me le tendre comme si c’était une chaus­sette sale que j’avais oublié sur la moquette.

Édition JC Lattès traduit de l’anglais(Royaume-Uni) par Domi­nique Edouard.

En période de confi­ne­ment, la lecture reste une bon déri­va­tif. Je ne sais pas trop l’ex­pli­quer mais j’ai eu besoin de trou­ver un roman plus « agréable » pour ne pas dire « facile », pour retrou­ver ce plai­sir qui, chez moi, est une seconde nature. C’est pour cela que je vous propose ce roman que vous pouvez clas­ser dans la rubrique « pour le sourire » et « so british » . J’ai déjà lu de cet auteur « Passé Impar­fait » qui était plus réussi sur le plan de l’in­trigue roma­nesque. Comme je n’ar­ri­vais abso­lu­ment plus à lire depuis que tous les soirs, j’en­tends le nombre de morts augmen­ter et l’épi­dé­mie frap­per à nos portes sans pouvoir me réfu­gier auprès de mes enfants et petits enfants ce qui est, pour moi, le viatique le plus sûr, j’ai pris ce roman sur ma pile, il m’a fait sourire et je l’ai lu jusqu’au bout avec atten­tion. Certes ce n’est pas le roman du siècle et en d’autre temps, j’au­rais été plus critique et sans doute je l’au­rais lu plus rapi­de­ment mais les circons­tances étaient telles, que cette vie d’An­glais de la haute société a été un très bon déri­va­tif. (Comme vous le savez sans doute Julian Felowes est le créa­teur de « Down­ton Abbey ») . Il a choisi pour ce roman deux univers qu’il connaît bien, celui de la noblesse anglaise et le monde des acteurs. Le snobisme est partout mais celui qui me ravit est celui des grandes familles anglaises. L’in­trigue est simplis­sime trop sans doute, une jeune femme très belle réus­sit à épou­ser un noble anglais fortuné, cela veut dire pour elle un enfer­me­ment dans la campagne anglaise avec un mari qu’elle va vite trou­ver ennuyeux. (une Emma Bovary en puis­sance ?) Un trop bel acteur vient trou­bler son mariage et lui apporte la satis­fac­tion sexuelle et une vie qu’elle croit plus trépi­dante, mais… Je ne divul­gâche pas plus surtout que ce n’est vrai­ment pas le plus inté­res­sant. Julian Fellowes est un excellent analyste de l’âme humaine et un obser­va­teur de ces deux mondes qu’il connaît bien. Il y a en lui une grande bien­veillance pour les faiblesses humaines ce qui enlève du mordant à son récit mais en fait un roman agréable à lire. Personne n’est à l’abri du snobisme sauf, peut-être, la reine d’An­gle­terre puis­qu’elle remplit toutes les cases ! Les autres, tous les autres ont toujours au dessus de leur caté­go­rie sociale quel­qu’un qu’ils aime­raient fréquen­ter pour « faire bien » et montrer qu’ils sont, grâce à cette fréquen­ta­tion, une personne impor­tante. Les amis du narra­teur, David et Iabelle Easton, obsé­dés par la maison Brough­ton (les riches châte­lain du coin) m’ont fait penser à ce passage de Proust qui décrit si bien lui aussi le snobisme :

l’absence de rela­tions avec les Guer­mantes, — pour­rait bien avoir été non pas subie, mais voulue par lui, résul­ter de quelque tradi­tion de famille, prin­cipe de morale ou vœu mystique lui inter­di­sant nommé­ment la fréquen­ta­tion des Guer­mantes. « Non, reprit-il, expli­quant par ses paroles sa propre into­na­tion, non, je ne les connais pas, je n’ai jamais voulu, j’ai toujours tenu à sauve­gar­der ma pleine indé­pen­dance ; au fond je suis une tête jaco­bine, vous le savez. Beau­coup de gens sont venus à la rescousse, on me disait que j’avais tort de ne pas aller à Guer­mantes, que je me donnais l’air d’un malo­tru, d’un vieil ours. Mais voilà une répu­ta­tion qui n’est pas pour m’effrayer, elle est si vraie ! Au fond, je n’aime plus au monde que quelques églises, deux ou trois livres, à peine davan­tage de tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre jeunesse apporte jusqu’à moi l’odeur des parterres que mes vieilles prunelles ne distinguent plus. » Je ne compre­nais pas bien que pour ne pas aller chez des gens qu’on ne connaît pas, il fût néces­saire de tenir à son indé­pen­dance, et en quoi cela pouvait vous donner l’air d’un sauvage ou d’un ours. Mais ce que je compre­nais c’est que Legran­din n’était pas tout à fait véri­dique quand il disait n’aimer que les églises, le clair de lune et la jeunesse ; il aimait beau­coup les gens des châteaux et se trou­vait pris devant eux d’une si grande peur de leur déplaire qu’il n’osait pas leur lais­ser voir qu’il avait pour amis des bour­geois, des fils de notaires ou d’agents de change, préfé­rant, si la vérité devait se décou­vrir, que ce fût en son absence, loin de lui et « par défaut » ; il était snob.

Oui des snobs, il y en a partout et dans tous les pays mais ils sont rare­ment aussi drôle que les Britan­niques qui en plus le font souvent avec humour. et c’est peut être le bon moment de réécou­ter la chan­son de Boris Vian

Citations

Le couple

Vu de l’ex­té­rieur, il semble essen­tiel à la survie de nombreux mariages que chaque conjoint devienne le fidèle complice des triche­ries de l’autre. 

Portrait d Édith

Édith avait une de ces bouches cise­lées, aux lèvres admi­ra­ble­ment dessi­nées, rappe­lant celle des actrices de cinéma des années 40. Et puis, il y avait sa peau. Pour les Anglais , vanter le teint d’une femme est l’ul­time ressource lors­qu’on est en panne de compli­ments. L’on évoque géné­ra­le­ment un joli teint quand on parle des membres les moins flam­boyants de la famille royale.

Particularisme anglais (mais je connais bien des français qui adorent cela aussi)

Les Anglais, quelle que soit la classe à laquelle ils appar­tiennent, adorent l’ex­clu­si­vité. Mettez trois anglais dans une pièce et il inven­te­ront une règle pour empê­cher un quatrième de se joindre à eux. Ce qui rendait Édith diffé­rentes, c’est que la plupart des gens, en tout cas les membres de la noblesse, feignent de n’at­ta­cher aucune impor­tance à leurs privi­lèges. Recon­naître le plai­sir que l’on éprouve d’être invité alors que le public doit payer son billet, de fran­chir une barrière, ou péné­trer dans une pièce dont les autres sont exclus, ne vous atti­rera que des regards d’in­com­pré­hen­sion des aris­to­crates (vrais ou faux. Les douai­rières chevron­nées se conten­te­ront sans doute d’un haus­se­ment de sour­cil désap­pro­ba­teur pour indi­quer que l’idée même dénote d’un manque de savoir-vivre navrant. Si stupé­fiante que soit la malhon­nê­teté de tout cela, la disci­pline avec laquelle ces gens-là respectent leurs inébran­lables règles force le respect.

Très bonne analyse

Dans l’en­semble, les gens privi­lé­gié ne sont pas du genre à geindre. On ne parle pas de ces ennuis, ça ne se fait pas. Une prome­nade d’un pas vif ou un bon cordial sont leur façon de réagir lors­qu’ils ont des peines de cœur ou d’argent. La presse popu­laire décrit souvent leurs froi­deur or ce n’est pas le manque de senti­ments qui les rend diffé­rents, plutôt leur habi­tude de ne pas les expri­mer. Élevés dans cette disci­pline de pudeur, ils n’ap­pré­cient évidem­ment pas les débor­de­ments d’émo­tion chez les autres, et sont sincè­re­ment déso­rien­tés par le chagrin des classes labo­rieuses, ces mère en sanglots que l’on traîne et soutient jusqu’à l’église pour l’en­ter­re­ment de leur enfant, ces veuves de soldat photo­gra­phiées en larmes, lisant sa dernière lettre. Le mot même de « conseiller » les révulse. Sans doute ne comprennent-ils pas que toute tragé­die natio­nale ou person­nelle ‑guerre meur­trière, atten­tat, acci­dent de la route, offre aux gens plus simples l’oc­ca­sion de connaître une célé­brité éphé­mère. Pour une fois dans leur vie, ils peuvent apai­ser le désir obsé­dant, et telle­ment humain, de vedet­ta­riat , de recon­nais­sance publique de leur condi­tion. Un besoin que les privi­lé­giés ne s’ex­pliquent pas parce qu’ils ne le ressentent pas. Eux sont nés sur le devant de la scène.

Discussion politique

L’is­sue de la discus­sion n’avait aucune impor­tance pour aucun d’entre nous, il n’empêche que l’appuie que m’ap­por­tait Tommy agaçait Henri. Comme tous les repré­sen­tants les moins intel­li­gents de sa classe, il s’ima­gi­nait que sur chaque sujet, du choix d’un porto à l’eu­tha­na­sie, il existe une façon correcte de penser et qu’il suffit de la formu­ler pour empor­ter la posi­tion. Vu qu’il ne s’adresse géné­ra­le­ment qu’à des gens de leur bord, la partie est souvent facile à gagner.

La lady la plus aboutie

Lady Uckfield parlait de lui comme on parle d’un vieil ami mais comme elle cachait toujours ses senti­ments, y compris à elle-même, j’étais inca­pable d’éva­luer leur degré d’in­ti­mité.

Le personnage principal tombe amoureux

Elle s’ap­pe­lait Adela Fitz­ge­rald, son père était un baron­net Irlan­dais, un des plus anciens, précisa-t-elle parfois d’un ton tran­chant. Elle était grande, jolie, sérieuse et je perçus aussi­tôt que j’avais toutes les chances d’être heureux auprès d’elle pour le restant de mes jours. Aussi fus-je très occupé dans les mois qui suivirent à la convaincre de cette évidence qui, je dois l’ad­mettre, lui parais­sait moins criante qu’à moi.

Comparaison : femme d’aristocrate et femme de star

La femme d’un comte est une authen­tique comtesse. Les gens ne voient pas simple­ment en elle le moyen d’ac­cé­der à son mari. De plus, si la famille qu’elle a épou­sée à conser­ver ses biens, ce qui était le cas des Brough­ton, elle peut régner en souve­raine sur le micro-royaume de son mari. En revanche, la femme d’une star n’est… que sa femme. Rien de plus. Les gens ne la cour­tisent que pour s’in­si­nuer dans les bonnes grâces de la vedette. Il n’y a aucun domaine sur lequel régner. Le royaume de son mari, ce sont les studios et la scène où elle n’a pas sa place. Lors­qu’elle y fait de rares appa­ri­tions, elle dérange même plutôt, inac­tive parmi des gens en train de travailler.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Édition STOCK

Après « le roi disait que j’étais le diable » voici donc la suite de la vie mouve­men­tée d’Alié­nor d’Aqui­taine. Elle n’est plus la Reine de France , ni l’épouse du trop sage et trop pieux Louis VII, mais elle est Reine d’An­gle­terre et l’épouse du fougueux et cruel Henri Plan­ta­ge­nêt. « La révolte » dont il est ques­tion ici, est celle qu’elle a fomen­tée avec ses trois fils pour reprendre à Henri le trône de l’An­gle­terre. Cela lui vaudra d’être empri­son­née pendant quinze ans dans des donjons britan­niques très « inhos­pi­ta­liers » (En période de confi­ne­ment, elle aurait peut-être eu des conseils à nous donner !). Mais elle en sortira et soutien­dra ses fils qui ne cesse­ront, eux, de se faire la guerre. C’est une période incroya­ble­ment violente, trop pour moi c’est sûr et je n’ar­rive pas à voir dans Alié­nor d’Aqui­taine une fémi­niste lettrée que l’au­teure veut nous présen­ter. C’est une femme de pouvoir cruelle et calcu­la­trice et rien ne l’ar­rête quand elle veut étendre son influence. En revanche, je suis prête à croire au portrait de Henri Plan­ta­ge­nêt, un homme d’ac­tion violent et déter­miné. Le roman se présente comme un long mono­logue de leur fils Richard (Cœur de Lion) qu’il adresse à sa mère. Si cette période m’in­té­res­sait, je crois que je préfé­re­rais lire l’oeuvre d’un histo­rien, je sens trop dans ce récit l’en­vie de l’au­teure de présen­ter Alié­nor comme une femme moderne « fémi­niste ». Cela n’en­lève rien au style très alerte de cette auteure mon peu de goût pour ce roman en dit beau­coup sur mon dégoût des scènes de batailles succes­sive où on embroche, on viole, on assas­sine allè­gre­ment.

Citations

Tout oppose le roi de France, Louis VII à Aliénor

Blois s’ap­prê­tait à fêter les Rameaux. Ma mère se réjouit. Durant ces années de mariage, au côté d’un Louis si pieux, son sang d’Aqui­taine a failli s’as­sé­cher. Il récla­mait la foule, la musique, les façades déco­rées. Il était malade de calme. Mais demain, ma mère se glis­sera au milieu des rondes et boira du vin.

Une belle tempête

Les marins implorent le ciel, les yeux mouillés de pluie. La mer joue avec le vais­seau comme une balle. Les vagues se dressent, s’abattent et balaient le pont telle une langue blanche surgit des tréfonds . On tombe, s’agrippe, on dispa­raît. Un marin hurle. Il se balance le long de la coque, son pied coincé dans un cordage la tête en bas. Des lames d’eau frappe sa silhouette, il agite les bras puis devient pantin mou, renversé, qui fait de grands allers-retours au bout de sa corde, et ce mouve­ment répond à la danse des tonneaux sur le pont qui roulent d’avant en arrière. Autour, dans la vapeur grise, on ne voit rien, mais tout est bruit. On jure­rait que le vent ricane, le ciel rugit de joie. Le bois grince tant qu’il semble crier, la coque résonne des hennis­se­ments affo­lés des chevaux. La cale du bateau inon­dée, recrache les outils des char­pen­tiers. Il faut éviter l’avan­cée fulgu­rante des scies, invi­sible dans les remous, ainsi que celles des clous. À la proue, les bannières tordues de vent rappellent la trace déri­soire d’un pres­tige. Soudain les nuages s’écartent et découvrent une lune pareille à un œil blanc et fixe. Chacun se tait, figé dans cette clarté sinistre. Puis les brumes se referment comme une bouche, l’obs­cu­rité tombe et la tempête reprend.

Genre de scènes « sympathique »

Nous contour­ne­ront l’ab­baye de Fonte­vraud que certains voudraient piller, j’en­tends les merce­naires compa­rer cette abbaye à une orgie car elle est mixte, hommes et femmes y vivent ensemble, « de quoi se réga­ler l’heure des messes », ricanent les hommes. Merca­dier essaie discrè­te­ment de les faire taire. Trop tard. Je remonte les rangs. Le plai­san­tin est facile à repé­rer. Il trans­pire. Je prends le temps de l’ob­ser­ver, puis de sortir mon épée. Elle glisse lente­ment le long de sa tante ruis­se­lants. D’un seul coup, elle coupe son oreille. Le merce­naire hurle et se plie sur son cheval. Je tourne bride en veillant à ce que les sabots marchent sur l’or­gane sanglant. Je reprends ma place devant les troupes. Piller Fonte­vraud ! Ces guer­riers ignorent donc que ma mère veut y être enter­rée ? Il est hors de ques­tion d’y toucher.
Je lance le départ. Ille chevaux s’ébranlent derrière moi. Ce gron­de­ment est une sève, rage et joie mêlées. Merca­dier exulte. Un chant monte en puis­sance.
J’aime quand les coureurs
Font fuir gens et trou­peaux
Et j’aime quand je vois après eux
Venir les venir les gens d’armes…
Mon épée cogne ma cuisse à chaque foulée, batte­ments d’acier qui rythme ma vie, Au son d’un air gaillard repris par des ogres.

Les souvenirs d’une reine enfermée pendant quinze ans

Mais je ne dois pas me lais­ser distraire. La mémoire est un soldat aux jambes maigres et infa­ti­gable. Elle attaque la nuit. Inutile de la fuir. Elle grimpe vos murs et rampe sous vos portes. Elle agit sans haine, avec la lenteur sereine de celle qui connaît ses droits. Qu’im­porte que son scin­tille­ment ressemble au robe des fées. Le dormeur, lui, ne peut plus bouger, et se sent gagné par le froid.

Édition Héloïse d’Or­mes­son , Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Petit livre rapi­de­ment lu mais telle­ment édifiant à propos de l’in­to­lé­rance reli­gieuse ! Nous sommes en Hollande et nous suivons un peintre surnommé Torren­tius de son vrai nom Johannes Symonsz Jan Van der Beeck, il n’est connu que pour une seule oeuvre :

On sait aussi qu’il faisait partie des « Roses Croix » et qu’il a été jugé pour héré­sie à Amster­dam et que toute son oeuvre a été brûlée sauf ce tableau. Le roi d’An­gle­terre qui admi­rait son oeuvre le fait venir dans son pays après son procès. Mais ce peintre brisé par la torture n’a plus rien produit. Il n’en suffi­sait pas plus à Colin Thibert pour nous faire revivre, dans un livre très court, ce qu’a pu être la desti­née d’un peintre qui aimait trop la vie sous toute ses formes face à l’in­to­lé­rance protes­tante qui n’ai­mait rien tant que la rigueur et la séche­resse de cœur. Vrai­ment les into­lé­rances reli­gieuses sont détes­tables et me révoltent au plus profond de moi. Ce petit roman le raconte très bien et fait donc revivre en quelques pages un grand artiste dont aujourd’hui la Hollande serait si fière si elle avait su muse­ler au XVII° siècle les crétins qui ne voulaient pas recon­naître le génie si celui-ci ne respec­tait pas leurs codes complè­te­ment dépas­sés main­te­nant.

Citations

La Hollande

Dans ce curieux pays qui parvient à se gouver­ner sans le secours des Princes, il suffit de se rendre au marché, on peut s’y procu­rer de la pein­ture aussi aisé­ment un quar­tier de bœuf ou un turbo pêché du jour, souvent moins cher. Brigby, en revanche, a dû débour­ser une somme plus consé­quente pour une huile sur panneau dudit Rembrandt qui, en dépit de son jeune âge, s’en­tend à faire grim­per sa cote ; mais son inter­pré­ta­tion du sacri­fice d’Isaac, par sa vigueur et son foudroie­ment de lumière dorée, éclipse le travail de tous ses concur­rents. Si se Rembrandt survit aux excès de table, de bois­sons et de luxure qui sont le lot des Flamands, on peut gager qu’il lais­sera derrière lui une œuvre consi­dé­rable.

Un bon repas chez les Flamands

Repus et satis­faits, il s’en faut de peu qu’ils ne lui tapent sur le ventre ou sur les cuisses. Les trognes luisent, les dents brillent entre les lèvres grasses, on allume les pipes, on claque les fesses de la servante venue débar­ras­ser.

Torrentius et son persécuteur

Torren­tius n’a jamais rencon­tré Velsaert et Velsaert ne le connaît que de répu­ta­tion. L’an­ti­pa­thie entre les deux hommes est immé­diate et rédhi­bi­toire. C’est la rencontre du sanguin et du bilieux, de l’ex­pan­sif et du constipé, du lion et du rat d’égout…

Déclaration après son procès

J’écris , monsieur sur l’art et la manière dont ces mêmes hommes s’acharnent à détruire, à étouf­fer ou à muse­ler ce qui dépasse les étroites limites de leur compré­hen­sion. Ceux qui m’ont condamné, messieurs, ne craignent rien tant que la vie, ses débor­de­ments, ses jaillis­se­ments et ses couleurs. Aussi vont-ils la tête basse et le teint bilieux, tris­te­ment habillé de noir, rongé par l’en­vie et la frus­tra­tion. Savez-vous pour­quoi ils me détestent ? Parce que j’ai tout ce qu’ils n’au­ront jamais, du panache, du talent et toutes les femmes que je puis dési­rer !

Édition Albin Michel. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Ce roman permet de revivre les,expériences de Char­cot à la Salpê­trière. Comme le célèbre tableau d’An­dré Brouillet nous en laisse la trace.
Ce tableau m’a, de tout temps, mise mal à l’aise : je lui ai toujours trouvé une dimen­sion d’un érotisme déran­geant. La femme est très belle, trop dénu­dée, entou­rée de regards d’hommes qui se veulent scien­ti­fiques. La science n’est très certai­ne­ment qu’un alibi pour de nombreux spec­ta­teurs
Et cette pauvre femme comment peut-elle guérir de quoi que ce soit quand on sait à quel point l’hys­té­rie tout en ayant des mani­fes­ta­tions publiques relève de l’in­time.
Bref ce livre avait tout pour me plaire sauf que.… Il est écrit par une jeune auteure qui n’a qu’un but prou­ver que les hommes de cette époque sont tous des tortion­naires pervers en puis­sance.
On ne peut nier les méfaits de la société patriar­cale et que des hommes aient abusé de leur pouvoir pour inter­ner leur femme ou leur fille a existé, j’en suis certaine. Mais dans ce roman à part le bien pâle Theo­phile le frère d’Eu­gè­nie Cléry l’in­ter­née qui parle avec les défunts et dont nous allons suivre l’in­ter­ne­ment aucun homme n’est posi­tif. Le rôle de Char­cot n’est analysé qu’à travers ces séances publiques sur l’hys­té­rie. Aucune allu­sion aux décou­vertes sur les mala­dies dégé­né­ra­tives qui sont pour­tant à mettre à son crédit.
En revanche, le regard de l’écri­vain sur ces femmes qu’on inter­nait si faci­le­ment est très compa­tis­sant et sûre­ment proche de la réalité. Le person­nage de l’in­fir­mière respon­sable du pavillon est aussi très riche et on croit à ce person­nage. L’hé­roïne qui voit et entend les défunts lui parler est touchante, mon problème est que j’ai beau­coup de mal avec le spiri­tisme. Je ne comprends pas le choix de l’au­teure, s’il y avait tant d’in­ter­ne­ments abusifs dans des familles bour­geoises pour­quoi ne pas prendre un exemple qui aurait convaincu tout le monde même ceux qui ne croient pas que les morts viennent parler aux vivants… je cite deux exemples qui hantent ma mémoire l’in­ter­ne­ment de Camille Clau­del et la lobo­to­mie en 1941 de Rose Marie Kennedy qui aimait trop les garçons… ceci dit ce roman se lit faci­le­ment et on suit avec inten­sité le suspens qui monte autour de la possi­bi­lité d’éva­sion d’Eu­gè­nie Cléry lors du bal de la Salpê­trière. Le titre vient de cet événe­ment festif qui avait lieu tous les ans à la mi-carême, auquel le Tout-Paris se préci­pi­tait pour voir de plus près ces folles que la société avait enfer­mées.

Citations

Une assistante complètement sous le charme du grand patron

Gene­viève esquisse un sourire. Chaque fois qu’elle le regarde s’adres­ser à ses spec­ta­teurs avides de la démons­tra­tion à venir, elle songe au début de l’homme dans le service. Elle l’a vu étudier, noter, soigner, cher­cher, décou­vrir ce qu’au­cun n’avait décou­vert avant lui, penser comme aucun n’avait pensé jusqu’ici. À lui seul, Char­cot incarne la méde­cine dans toute son inté­gra­lité, toute sa vérité, toute son utilité.

Deux personnages

Thérèse l’internée Geneviève l’infirmière cheffe

Thérèse est la seule que l’an­cienne ne peut contre­dire. Les deux femmes se côtoient entre les murs de l’hô­pi­tal depuis vingt ans. Les années ne les ont pas rendues fami­lières pour autant ‑concept incon­ce­vable pour Gene­viève. Mais la proxi­mité à laquelle oblige ces lieux, et les épreuves morales auxquelles ils soumettent ont déve­loppé entre l’in­fir­mière et st l » ancienne putain un respect mutuel, une entente aimable, donc elle ne parle pas mais qu’elle n’ignore pas. Chacune a trouvé sa place et conçoit son rôle avec dignité, Thérèse, mère de cœur pour les alié­nées , Gene­viève, mère ensei­gnante pour les infir­mières. Entre elles a souvent lieu un échange de bons procé­dés, la Trico­teuse rassure ou alerte Gene­viève sur une inter­née en parti­cu­lier ; l’An­cienne renseigne Thérèse sur les avan­cées de Char­cot et les événe­ments à Paris. Thérèse est d’ailleurs la seule avec qui Gene­viève se soit surprise à parler de sujet autre que la Salpê­trière. À l’ombre d’un arbre une jour­née d’été, dans un coin du dortoir un après-midi d’averse , l’alié­née et l’in­ten­dante ont parlé avec pudeur, des hommes qu’elles ne côtoient pas, des enfants qu’elles n’ont pas, de Dieu en qui elles ne croient pas, de la mort qu’elle ne redoute pas.

Le rôle des hommes

Mais la majo­rité des alié­nées le furent par des hommes, ceux dont elles portaient le nom. C’est bien le sort le plus malheu­reux : sans mari, sans père, plus aucun soutien, plus aucune consi­dé­ra­tion n’est accor­dée à son exis­tence.

La peur de quitter l’hôpital après 30 ans d’internement

Son état géné­ral s’était à ce point stabi­lisé que lorsque le docteur Babinski l’avait exami­née hier, il avait décidé aucun signe ne s’op­po­sait plus à une sortie. Ces propos avaient ébranlé l’in­ter­née qui avait main­te­nant un certain âge. La pers­pec­tive de sortir et de retrou­ver Paris, ses rues, ses parfums, de traver­ser la scène dans laquelle elle avait poussé son amant, de marcher à côté d’autres hommes dont elle igno­rait les inten­tions, de fouler ses trot­toirs qu’elle connais­sait trop l’avait enva­hie d’une épou­vante incon­trô­lable.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Édition Nouvelle Édition Ouest & Compa­gnie

Encore un roman poli­cier, et sans pouvoir dire que j’aime beau­coup ce genre de lecture, j’ai trouvé celui-ci assez inté­res­sant. En le lisant, je pensais sans cesse que cela ferait un bon film. Et pour une fois, l’écri­vain présente assez bien la ville où j’ha­bite. La réalité sociale de notre époque est bien décrite, le roman débute dans un quar­tier popu­laire de Rennes, Cleu­nay, où s’entraînent deux jeunes espoirs du basket local. Fatou, une jeune noire et Rim une jeune arabe. Le sport de haut niveau les a aidées à se forger un mental d’acier et un corps superbe. Leur quar­tier connaît l’is­la­mi­sa­tion et elles espèrent grâce au sport pouvoir échap­per aux carcans de leur classe sociale. En atten­dant, elles se retrouvent à Dinard pour un défilé de haute couture car Rim a été recru­tée pour une première expé­rience de manne­quin. Dinard où se croisent des gens très fortu­nés, ce jour là des gens de la mode et des employés très sympa­thiques des travaux publics et des jeunes qui veulent s’en sortir. C’est dans ce creu­set qu’un meurtre va écla­bous­ser tout le monde. J’ai bien aimé le croi­se­ment des classes sociales et aussi l’écri­ture de cet écri­vain. Mais j’es­père que notre club va ralen­tir le rythme des romans poli­ciers parce que, pour moi, c’est un peu un pensum à chaque fois que je dois en lire un.
Je n’ai trouvé que peu d’er­reurs dans celui-ci une quand même : Rim et Fatou s’en­traînent à Rennes rue Papu et non « Paput » ; je rappelle que Fran­çois Papu est honoré à Rennes car origi­naire de cette ville, il est mort pendant les jour­nées révo­lu­tion­naire de 1830 ainsi que Louis Vanneau , (ayant été scola­ri­sée à l’école Papu et mes frères à l’école Vanneau, je sais de quoi je parle !)

Citations

Les quartiers qui changent

Dans la cité où, depuis deux ans, les barbus et les voiles fleu­rissent à vue d’œil. À croire que la beauté glabre d’un visage frise l’ana­thème ou qu’il fallait à tout prix se voiler la face. Masque obli­ga­toire au quoti­dien, poils pour les hommes, voiles pour les filles, le peuple des tours subit la férule d’un imam réac­tion­naire.

Description sympa et exacte

Je me retourne pour lancer un dernier regard vers Saint-Malo. Plus nous nous éloi­gnons, plus la ville m’ap­pa­raît dans sa compa­cité. Construite sur la mer, elle se blot­tit derrière ces forti­fi­ca­tions, mono­li­thique, inex­pug­nable, élégante. La beauté austère de Saint-Malo éclate davan­tage depuis le large, contrai­re­ment aux rivages de Dinard dont les mystères se révèlent à mesure qu’on les approche.Vallonnés, boisés, fleu­ris, décou­pés, truf­fés de luxueuses maisons au parfum d’An­nées folles, ils offrent mille surprise à l’ombre d’une végé­ta­tion exotique. Tout en festons et coquet­te­ries, la station balnéaire s’op­pose à la recti­tude miné­rale de la cité corsaire. De part et d’autre de l’es­tuaire , chacun reven­dique sa place. Les guer­riers d’un côté, leur repos de l’autre.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Édition La librai­rie du XXI°siècle Seuil

Il existe parfois des petits bijoux litté­raires que l’on a envie de parta­ger avec le monde entier. C’est le cas pour ce conte auquel on ne saurait ni ajou­ter ni enle­ver un seul mot. La tragé­die du XX° siècle nous appa­raît dans toute son horreur sous une forme de conte que l’on ne pourra pas racon­ter à nos enfants. Du premier mot au dernier, j’ai tout aimé de cette lecture et je pense qu’elle renou­velle complè­te­ment notre regard sur la Shoa. Il s’agit d’un bébé jeté, en 1942, d’un des trains de marchan­dises dont on connaît la desti­na­tion aujourd’­hui et recueilli par une pauvre femme qui va le sauver. Je ne peux pas en dire beau­coup plus, lisez-le, j’ai­me­rais tant savoir ce que vous en pensez et surtout, surtout .… ne vous dites pas : « Ah, encore un livre sur ce sujet ! » .

Citations

Le début

Il était une fois, dans un bois, une pauvre bûche­ronne et un pauvre bûche­ron.

Non non non non, rassu­rez-vous, ce n’est pas « le Petit Poucet ». Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridi­cule. Où et quand a‑t-on vu des parents aban­don­ner leurs enfants faute de pouvoir les nour­rir ? Allons…

L’apparition du bébé

Alors appa­raît, oh merveille, l’ob­jet, l’ob­jet qu’elle appe­lait depuis tant de jours de ses vœux, l’ob­jet de ses rêves. Et voilà que le petit paquet, l’ob­jet à peine défait, au lieu de lui sourire et de lui tendre les bras, comme le font les bébés dans les images pieuses, s’agite, urgent, serre les poings les bran­dis­sant bien haut dans son désir de vivre, torturé par la fin. Le paquet proteste et proteste encore.

Retour du père des camps

Il avait vaincu la mort, sauvé sa fille par ce geste insensé, il avait eu raison de la mons­trueuse indus­trie de la mort. Il eu le courage de jeter un dernier regard sur la fillette retrou­vée et reper­due à jamais. Elle faisait déjà l’ar­ticle à un nouveau chaland montrant de ces petites mains la prove­nance du fromage en dési­gnant du doigt la chèvre chérie et sa maman adorée.

L’épilogue

Voilà, vous savez tout. Pardon ? Encore une ques­tion ? Vous voulez savoir si c’est une histoire vraie ? Une histoire vraie ? Bien sûr que non, pas du tout. Il n’y eut pas de trains de marchan­dises traver­sant les conti­nents en guerre afin de livrer d’ur­gence leurs marchan­dises, oh combien péris­sables. Ni de camp de regrou­pe­ment, d’in­ter­ne­ment, de concen­tra­tion, ou même d’ex­ter­mi­na­tion. Ni de familles disper­sées en fumée au terme de leur dernier voyage. Ni de cheveux tondus récu­pé­rés, embal­lés puis expé­diés. Ni le feu, ni la cendre, ni les larmes. Rien de tout cela n’est arrivé, rien de tout cela n’est vrai.