Voici donc le quatrième roman que je lis et que j’ap­pré­cie de Laurent Seksik. Cet auteur a un grand talent pour faire revivre les gens célèbres du début du XX°siècle. Après Einstein, Romain Gary voici donc l’évo­ca­tion des derniers mois de la vie de Stefan Zweig et de sa jeune compagne Lotte Altmann , madame Zweig. Venant de finir « les joueurs d’échec », j’ai eu envie de mieux comprendre cet auteur. Ce court récit est abso­lu­ment poignant, on connaît la fin et cette lente montée vers le geste inéluc­table : le suicide du couple, est terrible. Surtout celui de la jeune femme qui suit son amour dans la mort mais qui avait la vie devant elle. Le terrible déses­poir de cet immense écri­vain est très bien décrit ainsi que son inca­pa­cité à mener un dernier combat vers l’es­poir. Mais on sait aussi qu’il a raison, Hitler et les Nazis autri­chiens ont fait dispa­raître à tout jamais une immense culture dont les intel­lec­tuels vien­nois étaient les repré­sen­tants les plus éminents : l’Homo-austrico-judaï­cus . Mais j’en veux quand même à Stefan Zweil de ne pas avoir tenté de faire revivre cette culture car le nazisme a eu une fin et il n’était plus là pour empê­cher l’Au­triche d’ou­blier les apports de cet ancien monde .

Citations

Les raisons du désespoir de Stefan Zweig

Lui n’était porteur d’au­cune idéo­lo­gie. Il détes­tait les idéo­lo­gies. Il avait simple­ment cher­ché les mots pour dire. « Nous avons existé ». Il n’était pas certain qu’il demeu­rât quelque chose de la civi­li­sa­tion qu’il avait connu. Il fallait avoir grandi à Vienne pour mesu­rer l’am­pleur du meurtre en prépa­ra­tion. Il voulait cise­ler une pierre qui prou­ve­rait aux géné­ra­tions qu’un jour vécut sur cette terre une race désor­mais éteinte, « l’Homo-austrico-judaï­cus ».

Richesse de la tradition juive

Dans notre tradi­tion , un être humain se défi­nit d’abord par les liens qu’il entre­tient avec les autres . On ne mesure une vie qu’à l’aune d’une autre vie . Je ne vous demande pas de vous ouvrir à Dieu, sans doute le moment est-il mal choisi de s’en remettre à lui tandis qu’il semble avec tant d’achar­ne­ment se détour­ner de son peuple.

Le désespoir de Zweig et la question du poids des écrivains face à la barbarie.

Nul, en aucun coin du monde, n’avait besoin ni des paroles ni des écrits de Stefan Zweig. D’ailleurs, sa voix serait-elle seule­ment audible au milieu des fracas des armes ? Sa voix chevro­tante et plain­tive face aux voci­fé­ra­tions du Fuhrer, aux hurle­ments de Goeb­bels ? Sa voix venue des des abîmes, tirée de de sa souf­france ? Sa voix se perdait dans le souffle du vent.


J’ai relu « Les joueurs d’échec » grâce à cette édition et la réflexion de Pierre Deshusses à propos de la traduc­tion m’a beau­coup inté­res­sée. Depuis le l’es­sai de Volko­vitch et son blabla, je suis très sensible à la traduc­tion et je n’ou­blie jamais de noter le nom du traduc­teur à propos des œuvres étran­gères. Dans cette édition l’ordre chro­no­lo­gique est respecté donc « les joueurs d’échec » termine le recueil puisqu’il est paru si peu de temps avant le suicide de Stefan Sweig. Chacune des nouvelles est précé­dée d’un prologue rédigé par le traduc­teur ou la traduc­trice. C’est vrai­ment un plai­sir de relire Zweig de cette façon. Il a telle­ment raison Pierre Deshusses, il faut retra­duire les textes car chaque époque a sa sensi­bi­lité et quand on ne lit pas dans la langue mater­nelle, on a du mal avec les archaïsmes du fran­çais qui alour­dissent inuti­le­ment la prose de l’écrivain.

Un traduc­teur n’est pas une personne qui vit hors de son temps. Par-delà ses quali­tés, il est le produit d’une ambiance, d’une idéo­lo­gie et parfois de mode. On ne traduit plus comme on tradui­sait il y a un demi-siècle. C’est l’un des grands para­doxes de la litté­ra­ture : une œuvre origi­nale ne peut être chan­gée ; sa traduc­tion doit être chan­gée, ce qui explique le phéno­mène que l’on appelle « retra­duc­tion » et qui touche tous les auteurs de tous les conti­nents.
Ce qui est certain c’est que j’ai relu avec grand plai­sir cette nouvelle, alors que très souvent j’étouffe à la lecture de Stefan Zweig , je trouve son style trop lourd . Alors un grand merci à Fran­çoise Wuil­mart , la traduc­trice, dont l’in­tro­duc­tion est brillante et pose si bien tout ce qu’on ressent pendant la lecture
Zweig a‑t-il fini par se sentir coupable de cet huma­nisme abstrait, de cet isole­ment qui pouvait passer pour une égoïste indif­fé­rence, et par se « dégoû­ter » de lui-même ?.… La confron­ta­tion entre le cham­pion « abruti » et le joueur abstrait a inspiré bien des analyses qui vont dans toutes dans ce sens : le person­nage du Dr B. symbo­li­se­rait une Europe tortu­rée qui s’au­to­dé­chire, Mirko Czen­to­vic qui utilise sa lenteur pour désta­bi­li­ser son adver­saire repré­sen­te­rait la stra­té­gie froide, déshu­ma­ni­sée et sadique du nazisme.
Vous souve­nez sans doute des parties d’échec qui ont lieu sur un paque­bot, menant le narra­teur vers l’exil. elles opposent d’abord l’homme qui ne savait faire que cela Mirko Czen­to­vic au Dr. B . Comme moi vous avez sans doute voulu que ce dernier écrase de toute sa brillante intel­li­gence cette stupide machine sans âme qui écrase tous ses concur­rents de son mépris. Mais aupa­ra­vant, Zweig décrit avec minu­tie une des horreurs du nazisme, une torture parti­cu­liè­re­ment raffi­née et sadique : le Dr. B a été pendant de longs mois tenu au plus grand secret sans pouvoir occu­per son esprit. Rien, il n’avait rien à regar­der ni à lire, il ne lui restait que son cerveau qui a bien failli deve­nir fou. Le plus grand des hasards lui offre la possi­bi­lité de lire un livre d’échec et dès lors, il devient à la fois le joueur le plus imagi­na­tif de son époque, mais hélas, cela le fit sombrer aussi dans la folie quand il essaye d’ima­gi­ner des parties où il jouait contre lui même. À travers les parties qui l’op­posent à Czen­to­vic, si bien décrites, c’est bien au combat de l’in­tel­li­gence raffi­née contre la force brutale à laquelle on assiste. Le cham­pion du monde, n’est pas si stupide qu’il y paraît car il comprend quand même très vite qu « il ne peut gagner qu’en ralen­tis­sant son jeu. Et hélas ! ce n’est pas celui que l’on souhai­te­rait voir triom­pher qui est le vain­queur. On ne peut pas oublier qu’a­lors que Stefan Zweig rédi­geait ces textes, tous ses livres étaient brûlés à Berlin et à Vienne, son intel­li­gence et son immense culture ne faisaient pas le poids face au Nazisme.

Citations

Les qualités pour jouer au échecs

Certes, je savais d’ex­pé­rience l’at­trait secret que pouvait exer­cer ce jeu Royal, le seul d’entre tous les jeux inven­tés par l’homme qui puisse se sous­traire souve­rai­ne­ment à la tyran­nie du hasard et le seul qui ne dispense ses lauriers qu’à l’in­tel­li­gence ou plutôt à une certaine forme d’in­tel­li­gence.

J’aime bien cette distinction

J’ai toujours pris le jeu d’échecs à la légère et joué pour mon seul plai­sir, quand je m’as­sieds devant un échi­quier pour une heure ce n’est pas dans le but de produire des efforts, mais contraire de me détendre l’es­prit. Je « joue« au plein sens du terme tandis que les autres, les vrais joueurs, ils « sérieusent », si je puis me permettre cet auda­cieux néolo­gisme. 

Le jeu des échecs

Aussi vieux que le monde et éter­nel­le­ment nouveau, méca­nique dans sa dispo­si­tion mais activé par la seule imagi­na­tion, limité dans son espace géomé­trique rigide et pour­tant illi­mité dans ses combi­nai­son, impli­qué dans un constant déve­lop­pe­ment et pour­tant stérile, une pensée qui ne mène à rien, une mathé­ma­tique qui n’éta­blit rien, un art qui ne laisse pas d’oeuvre, une archi­tec­ture sans matière et nonobs­tant d’une péren­nité plus avéré dans son être et dans son exis­tence que tous les livres ou tous les chef-d’œuvre, le seul et unique jeu qui a appar­tenu à tous les peuples et à tous les temps et dont personne ne sait quel Dieu en a fait don à la terre, pour tuer l’en­nui, pour aigui­ser les sens, pour stimu­ler l’âme.

Traduit de l’al­le­mand et annoté par Élisa­beth Guillot.


Les cinq coquillages veulent dire, tout simple­ment, qu’il faut lire ce livre car il nous en apprend tant sur une période qu’on voudrait à jamais voir bannie et fait réflé­chir sur la langue du monde poli­tique qui veut mani­pu­ler plus que convaincre. Rosa Montero dans « la folle du logis« en parlait et elle m’a rappelé que je voulais le lire depuis long­temps. À mon tour de venir conseiller cette lecture à toutes celles et tous ceux qui se posent des ques­tions sur le nazisme en parti­cu­lier sur l’an­ti­sé­mi­tisme des Alle­mands. Ce pays haute­ment civi­lisé qui en 1933 permit que l’on inscrive à l’en­trée de l’uni­ver­sité de Dresde où Victor Klem­pe­rer ensei­gnait la philo­lo­gie :

« Quand le Juif écrit en alle­mand, il ment. »

Comment cet homme qui se sent telle­ment plus alle­mand que juif peut-il comprendre alors, qu’au­cun de ses chers confrères n’en­lèvent immé­dia­te­ment cette pancarte ? Cet homme qui a failli lais­ser sa vie pour sa patrie durant la guerre 14 – 18 ne peut accep­ter le terrible malheur qui s’abat sur lui. Pour ne pas deve­nir fou, il essaie d’ana­ly­ser en bon philo­logue la langue de ses bour­reaux. Il cachera le mieux qu’il peut ses écrits et leur donnera une forme défi­ni­tive en 1947. Comment a‑t-il survécu ? contrai­re­ment à son cousin Otto le chef d’orchestre, il est resté en Alle­magne, marié à une non-juive ; il a survécu tout en subis­sant les lois concer­nant les Juifs alors qu’il était baptisé depuis de longues années. La veille des bombar­de­ments de Dresde, il devait être déporté avec sa femme, les consé­quences tragiques du déluge de feu qui s’est abattu sur sa ville lui ont permis de fuir en dissi­mu­lant son iden­tité.

Son essai montre de façon très précise comment on peut défor­mer l’es­prit d’un peuple en jouant avec la langue et en créant une pseudo-science . Il semble parfois ergo­ter sur certains mots qui ne nous parlent plus guère, mais ce ne sont que des détails par rapport à la portée de ce livre. Il est évident que Victor Klem­pe­rer réus­sit à survivre grâce à l’amour de sa femme et le dévoue­ment d’amis dont ils parlent peu. Il est telle­ment choqué par la trahi­son des intel­lec­tuels de son pays qu’il a tendance à ne rien leur pardon­ner et être plus atten­tif aux gens simples, qu’ils jugent plus victimes du régime que bour­reaux . Pour ceux qui avaient la possi­bi­lité de réflé­chir, il démontre avec exac­ti­tude qu’ils ont failli à leur mission d’in­tel­lec­tuels. Malheu­reu­se­ment dans un passage dont je cite un court extrait, on voit que sa clair­voyance s’est arrê­tée au nazisme et qu’il est lui-même aveu­glé par l’idéo­lo­gie commu­niste. Le livre se fait poignant lorsque Victor Klem­pe­rer se laisse aller à quelques plaintes des trai­te­ments qu’il subit quoti­dien­ne­ment. Que ce soit » le bon » qu’il reçoit pour aller cher­cher un panta­lon usagé réservé aux juifs, puis­qu’il ne peut plus ache­ter ni porter des vête­ments neufs, ou le geste de violence qui le fait tomber de la plate-forme du bus, seul endroit que des juifs peuvent utili­ser dans les trans­ports en commun. Avec, au quoti­dien, la peur d’en­freindre une des multiples règles concer­nant les juifs et l’as­su­rance, alors, d’être déporté : avoir un animal domes­tique, avoir des livres non réser­vés aux juifs, dire Mendels­sohn au lieu du « juif Mendels­sohn », sortir à des heures où les juifs n’ont pas le droit d’être dehors, ne pas lais­ser la place assez rapi­de­ment à des aryens, ne pas clai­ron­ner assez fort « Le juif Klem­pe­rer » en arri­vant à la Gestapo où de toutes façon il sera battu plus ou moins forte­ment … un véri­table casse-tête qui fait de vous un sous-homme que vous le vouliez ou non.

Lors de la réflexion sur le poids des mots et des slogans en poli­tique, j’ai pensé que nous avions fait confiance à un parti qui s’ap­pelle « En marche », et que ces mots creux ne dévoi­laient pas assez, à travers cette appel­la­tion, les inten­tions de ceux qui allaient nous gouver­ner. En période trou­blée, les mots comme « Répu­blique » ou « Démo­cra­tie » sont sans doute plus clairs mais engagent-ils davan­tage ceux qui s’y réfèrent ?

Citations

Pour situer ce livre, on peut lire ceci dans la préface de Sonia Combe

À la fin de la guerre, Victor Klem­pe­rer et à double titre un survi­vant. Tout d’abord, bien entendu, parce qu’il a fait partie de ces quelques milliers de Juifs, restés en Alle­magne, qui ont échappé à la dépor­ta­tion. Mais, en second lieu, parce qu’il demeure ce qu’il a toujours été, un Juif irré­mé­dia­ble­ment alle­mand, un rescapé de la « symbiose judéo-alle­mande », de ce bref moment de l’his­toire alle­mande qui permit la sécu­la­ri­sa­tion de l’es­prit juif, l’ac­cul­tu­ra­tion des juifs et leur appro­pria­tion de l’uni­vers cultu­rel alle­mand. Quoi qu’il en soit de la réalité de cette symbiose, aujourd’­hui le plus souvent perçu comme un mythe ou l’illu­sion rétros­pec­tive d’une rela­tion d’amour entre Juifs et Alle­mands qui ne fut jamais réci­proque, Klem­pe­rer est l’hé­ri­tier spiri­tuel de cette Alle­magne fantasmé et désiré – au point qu’elle restera, quoi qu’il arrive et pour toujours, sa seule patrie possible.

La mauvaise foi des scientifiques allemands de l’époque nazie

Le congrès de méde­cine de Wies­ba­den était lamen­table ! Ils rendent grâce à Hitler, solen­nel­le­ment et à plusieurs reprises, comme « Au Sauveur de l’Al­le­magne »-bien que la ques­tion raciale ne soit pas tout à fait éluci­dée, bien que les « étran­gers » , August von Wasser­mann méde­cin alle­mand 1866 1925, Paul Ehrlich,médecin alle­mand 1854 1915 prix Nobel de méde­cine en 1908 et Neis­ser aient accom­pli de grandes choses. Parmi « mes cama­rades de race » et dans mon entou­rage le plus proche, il se trouve des gens pour dire que ce double « bien que » est déjà un acte de bravoure et c’est ce qu’il y a de plus lamen­table dans tout cela. Non, la chose la plus lamen­table entre toutes, c’est que je sois obligé de m’oc­cu­per constam­ment de cette folie qu’est la diffé­rence de race entre Aryens et Sémite, que je sois toujours obligé de consi­dé­rer tout cet épou­van­table obscur­cis­se­ment et asser­vis­se­ment de l’Al­le­magne du seul point de vue de ce qui est juif. Cela m’ap­pa­raît comme une victoire que l’hit­lé­risme aurait rempor­tée sur moi person­nel­le­ment. Je ne veux pas la lui concé­der.

L’influence Nazie dans les couches populaires.

Frieda savait que ma femme était malade et alitée. Un matin, je trou­vais une grosse pomme au beau milieu de ma machine. Je levais les yeux vers le poste de Frieda et elle me fit un signe de tête. Un instant plus tard, elle se tenait à côté de moi : « pour ma petite mère, avec toutes mes amitiés ». Puis d’un air curieux et étonné, elle ajouta : » Albert dit que votre femme est alle­mande. Est-elle vrai­ment alle­mande ? »
La joie que m’avait causée la pomme s’en­vola aussi­tôt. Dans cette âme candide qui ressen­tait les choses de manière abso­lu­ment pas nazie mais, au contraire, très humaine, s’était insi­nué l’élé­ment fonda­men­tal du poison nazi ; elle iden­ti­fiait » Alle­mand » avec le concept magique d » » Aryen » ; il lui semblait à peine croyable qu’une Alle­mande fut mariée avec moi, l’étran­ger, la créa­ture appar­te­nant à une autre branche du règne animal ; elle avait trop souvent entendu et répété des expres­sions comme « étran­gers à l’es­pèce », » de sang alle­mand », « racia­le­ment infé­rieur », « nordique » et « souillure raciale » : sans doute n’as­so­ciait-elle à tout cela aucun concept précis, mais son senti­ment ne pouvait appré­hen­der que ma femme pût être alle­mande.

L’auteur se pose cette question :

Mais voilà que le reproche que je m’étais fait pendant des années me reve­nait à l’es­prit, ne sures­ti­mais-je pas, parce que cela me touchait person­nel­le­ment de manière si terrible, le rôle de l’an­ti­sé­mi­tisme dans le système nazi ?
Non, car il est à présent tout à fait mani­feste qu’il consti­tue le centre et, à tout point de vue, le moment déci­sif du nazisme dans son ensemble. L’an­ti­sé­mi­tisme, c’est le senti­ment profond de rancune éprou­vés par le petit-bour­geois autri­chien déchu qu’é­tait Hitler ; l’an­ti­sé­mi­tisme, sur le plan poli­tique, c’est la pensée fonda­men­tale de son esprit étroit. L’an­ti­sé­mi­tisme, du début jusqu’à la fin, le moyen de propa­gande le plus effi­cace du Parti, c’est la concré­ti­sa­tion la plus puis­sante et la plus popu­laire de la doctrine raciale, oui, pour la masse alle­mande c’est iden­tique au racisme. effet, que sait la masse alle­mande des dangers de l » negri­fi­ca­tion » (Vernig­ge­run) et jusqu’où s’étend sa connais­sance person­nelle de la préten­due infé­rio­rité des peuples de l’Est et du Sud-Est ? Mais un Juif, tout le monde connaît ! Anti­sé­mi­tisme et doctrine raciale sont, pour la masse alle­mande, syno­nyme. Et grâce au racisme scien­ti­fique ou plutôt pseudo-scien­ti­fique, on peut fonder justi­fier tous les débor­de­ments et toutes les préten­tions de l’or­gueil natio­na­liste, chaque conquête, chaque tyran­nie, chaque exter­mi­na­tion de masse.

Originalité de l’antisémitisme nazie

Dans les temps anciens, sans excep­tion, l’hos­ti­lité envers les Juifs visait unique­ment celui qui était en dehors de la foi et de la société chré­tienne ; l’adop­tion de la confes­sion et des mœurs locales avait un effet compen­sa­teur, et (au moins pour la géné­ra­tion suivante) obli­té­rant. En trans­po­sant la diffé­rence entre Juif et non-Juifs dans le sang, l’idée de race rend tout compen­sa­tion impos­sible, elle rend la sépa­ra­tion éter­nelle et la légi­time comme œuvre de la volonté divine

Aveuglement sur le communisme

Car il est urgent que nous appre­nions à connaître le véri­table esprit des peuples dont nous avons été isolés pendant si long­temps, au sujet desquels on nous a menti pendant si long­temps. Et l’on ne nous a jamais menti autant que sur le peuple russe… Et rien ne nous conduit au plus près de l’âme d’un peuple que la langue… Et pour­tant, il y a » mettre au pas » et « ingé­nieur de l’âme » ‑tour­nures tech­niques l’une et l’autre. La méta­phore alle­mande désigne l’es­cla­vage et la méta­phore russes, la liberté.

Le cogneur et le cracheur les deux hommes de la Gestapo qui ont tourmenté Klemperer pendant de longues années, ils les opposent aux intellectuels

Le cogneur et le cracheur, c’étaient des brutes primi­tives (bien qu’ils eussent le grade d’of­fi­cier), tant qu’on ne peut pas les assom­mer, il faut suppor­ter ce genre d’homme. Mais ce n’est pas la peine de se casser la tête dessus. Alors qu’un homme qui a fait des études comme cet histo­rien de la litté­ra­ture ! Et, derrière lui, je vois surgir la foule des hommes de lettres, des poètes, des jour­na­listes, la foule des univer­si­taires. Trahi­son, où que se porte le regard.
Il y a Ulitz, qui écrit l’his­toire d’un bache­lier juif tour­menté et la dédie à son ami Stefan Zweig, et puis au moment de la plus grande détresse juive, voilà qu’il dresse le portrait cari­ca­tu­ral d’un usurier juif, afin de prou­ver son zèle pour la tendance domi­nante.

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La vie doit être elle-même à soi, sa visée, son destin

Traduit de l’an­glais par Pierre-Emma­nuel Dauzat.

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Une fois encore, j’ai suivi l’avis de Domi­nique, et pendant une quin­zaine de jours, je me suis laissé guider, grâce à ce livre, dans la vie, dans l’œuvre de Montaigne et sa posté­rité en France et à l’étran­ger (surtout en Angle­terre). Auteur merveilleux, mais dont la lecture n’est pas si simple, d’abord, il faut trou­ver une version traduite en fran­çais moderne car, hélas pour moi, le fran­çais du XVIe siècle est trop diffi­cile à comprendre. Je perds, je le sais bien, un des charmes de la langue de Montaigne, qui mêle souvent au fran­çais des expres­sions péri­gour­dines quand il les trouve plus savou­reuses . Ce livre permet une approche simple mais aussi variée et riche des « Essais » en répon­dant de vingt façons diffé­rentes à la ques­tion : « Comment vivre ? » la première réponse : « Ne pas s’in­quié­ter de la mort » permet à Sarah Bake­well de rappe­ler comment Montaigne se mit à rédi­ger « Les Essais » après un acci­dent de cheval , il crut, alors, mourir sans vrai­ment en souf­frir , avec la dernière réponse « Lais­ser la vie parler d’elle même » , nous quit­te­ront un Montaigne que nous avons l’im­pres­sion de beau­coup mieux connaître, mais aussi un XVIe siècle plein de fureurs reli­gieuses.

Comme tous les admi­ra­teurs de Montaigne, je me suis fait mon jardin person­nel à partir des « Essais ». J’ai toujours aimé ce qu’il a écrit à propos de l’édu­ca­tion des enfants : il faut savoir séduire et tenter plutôt que de les « dres­ser » et les acca­bler par un savoir qui ne les tente pas ou qui les ennuie, leur donner envie de décou­vrir par eux-mêmes les joies de la science et de la litté­ra­ture. J’ai toujours aimé, égale­ment ses propos sur le voyage qui forme la jeunesse.… Sarah Bake­well nous en dit beau­coup plus sur ce sujet : comment Montaigne fuyait les lieux touris­tiques pour essayer de connaître la popu­la­tion du lieu visité, combien il savait s’éton­ner de tout sans jamais juger supé­rieures ou non ses propres habi­tudes, combien il s’aga­çait des Fran­çais heureux de rencon­trer d’autres fran­çais dans des contrées loin­taines. On a l’im­pres­sion de lire une charge contre le tourisme contem­po­rain. Je me souve­nais aussi de son inté­rêt pour les popu­la­tions d’Amé­rique mais j’ai ‚encore une fois, été éton­née par l’as­pect très moderne de sa pensée à propos des autres civi­li­sa­tions , il a toujours su dépla­cer son regard pour appli­quer sa philo­so­phie qui lui permet­tait de douter de tout, et surtout de lui-même.

Ce qui, cette fois, a retenu toute mon atten­tion , c’est sa façon de rester humain , alors que son siècle se déchire en factions reli­gieuses et fana­tiques. Dans la France d’au­jourd’­hui, où se moquer de Maho­met équi­vaut à une condam­na­tion à mort, il est urgent de lire et relire Montaigne. Stefan Zweig qui, dans sa jeunesse avait trouvé Montaigne vieillot et un peu mou, trou­vant ses idées sur la tolé­rance dépas­sées car, dans l’Eu­rope de 1930, personne ne pouvait imagi­ner les fureurs du nazisme, retrouve « Les Essais » lors d’un exil doulou­reux au Brésil, il comprend, alors, la pensée et la moder­nité de cet huma­niste du XVIe siècle, il en fait son livre de chevet. Comme lui, face à Daesh et aux crimes perpé­tués au nom de l’Is­lam, nous pour­rons dire à la lecture des « Essais » :

Citations

la peur de la mort

Les lectures de son enfance

Les Méta­mor­phoses d’Ovide fut de ces textes inap­pro­priés que Montaigne décou­vrit par lui – même à l’âge de sept ou huit ans. Cette ébou­rif­fante corne d’abon­dance d’his­toires de trans­for­ma­tion mira­cu­leuses parmi les dieux antiques et les hommes était, pour la Renais­sance, ce qui ressem­blait le plus à un recueil de contes de fées. C’était le genre de choses qu’un écolier imagi­na­tif du XVIe siècle pouvait lire en ouvrant de grands yeux, les arti­cu­la­tions des doigts blan­chies à force de serrer les couver­tures

Phrase qui pourrait être mise en exergue de nombreux blogs

Sa façon de parler de lui-même

Les gens qui ont une bonne mémoire ont l’es­prit encom­bré, or son cerveau était si heureu­se­ment vide que rien ne pouvait se mettre en travers du sens commun

La sexualité

Montaigne aimait le sexe, et s’y livra d’abon­dance tout au long de sa vie…« En vérité ‚le plai­sir que je fais chatouille plus douce­ment mon imagi­na­tion, que celui qu’on me fait »

La philosophie de Montaigne

Explication de la saint Barthélémy et de bien d’autres fureurs religieuses

Si les guerres s’alimentèrent la ferveur reli­gieuse, les souf­frances qu’elles produi­sirent nour­rirent à leur tour l’ima­gi­naire apoca­lyp­tique. Catho­liques et protes­tants se dirent que les événe­ments appro­chaient d’un point de vue duquel il ne pouvait plus y avoir d’his­toire normale, car il ne restait en tout et pour tout que l’af­fron­te­ment final de Dieu et du Diable. C’est bien pour­quoi les catho­liques célé­brèrent si joyeu­se­ment les massacres de la Saint – Barthé­lémy, y voyant une authen­tique victoire sur le mal et une façon de rame­ner une multi­tude d’éga­rés à la vraie Église avant qu’il ne fût trop tard pour sauver leur âme.

Lutte contre le terrorisme

L’his­toire l’a maintes fois suggéré : rien ne détruit plus effi­ca­ce­ment les protec­tions juri­diques tradi­tion­nelles que l’al­lé­ga­tion qu’un crime est singu­liè­re­ment dange­reux et que les hommes qui se cachent derrière ont des pouvoirs excep­tion­nels.

On en parle

Un peu briè­ve­ment chez Keisha qui a aussi beau­coup aimé.