Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Roman très vivant qui permet de retra­cer l’histoire d’un enga­ge­ment person­nel d’un homme Edmond Char­lot pour diffu­ser la culture en Algé­rie. Autour de lui et de sa librai­rie les éner­gies posi­tives de Camus, Jacques Temple, Robles, Amrouche, Jean Roy, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun.…et tant d’autres, se regroupent pour lui permettent de faire exis­ter son projet. Ce roman mêlent trois fils, le plus puis­sant et le plus posi­tif celui de la créa­tion litté­raire, Le plus fort celui de l » âme algé­rienne qui veut être recon­nue. Et enfin ce jeune Rhyad qui doit vider la vieille librai­rie biblio­thèque et qui n’aime pas les livres. Trois époques, trois points de vue qui se retrouvent dans ce tout petit lieu destiné dans l’Algérie moderne à la vente des beignets. Il faut ajou­ter à cela que Kaou­ther Adimi sait très bien rendre l’atmosphère de l’endroit chargé d’une histoire sanglante. Elle nous rappelle dans des passages courts mais très forts les deux épisodes qui ont tragi­que­ment scellé le sort de la France en Algé­rie. Les événe­ments de Sétif et la répres­sion par Papon de la mani­fes­ta­tion des Algé­riens à Paris.
Mais ce n’est pas du tout le thème prin­ci­pal de son livre. Elle a cher­ché à retrou­ver l’élan litté­raire qui dans les années 1930 – 1940 faisait de l’Algérie un lieu de l’effervescence litté­raire. Et évidem­ment faire de cet endroit un maga­sin de beignets doit la dépi­ter quelque peu. La fin de ce livre assez court, se défait la tension qui était à la créa­tion de cette petite librai­rie retombe dans les méandres de l’administration algé­rienne qui n’a pris de sa consœur fran­çaise que sa lour­deur et son inef­fi­ca­cité. La voix d’Edmond Char­lot est trans­mise via un carnet sur lequel il note tous ses succès et diffi­cul­tés. C’est quelque peu ennuyeux, le monde des lettres n’est guère glorieux et en parler sans le trai­ter à fond fait perdre l’intensité de ce roman.

Citations

C’est encore comme ça

17 décembre 1938
Aujourd’hui encore, des clients inté­res­sés unique­ment par les derniers prix litté­raires. J’ai essayé de leur faire décou­vrir de nouveaux auteurs, de les inci­ter à ache­ter « L’envers et l’endroit » de Camus, mais totale indif­fé­rence. Je parle litté­ra­ture, ils répondent auteur à succès !

Alger 1923

On nous exhibe parce que nous ressem­blons à des cartes postales orien­ta­listes et deve­nons exotiques dans notre propre pays. Jean Guille­min, le direc­teur de l’École Normale, écrit un rapport sur la réor­ga­ni­sa­tion de l’enseignement des indi­gènes. Le 20 mars 1923, il alerte l’inspection d’Académie d’Alger sur le danger qu’il y aurait à mélan­ger indi­gènes et fran­çais. C’est un homme éminent. Il a la mine grave. Sa mission est fort impor­tante, faire en sorte que les deux commu­nau­tés coha­bitent au sein de l’école sans se rencon­trer. Il recom­mande système à deux vitesses, deux niveaux, car il serait trop humi­liant d’avoir un indi­gène meilleur qu’un fran­çais dans la même classe. Jean Guille­min se préoc­cupe de la fierté de certains de ses élèves.

Changement de propriétaire fermeture d’une bibliothèque

Il a pensé naïve­ment pouvoir convaincre les repré­sen­tants de l’État de l’importance de main­te­nir ce lieu ouvert. Il a télé­phoné au minis­tère de la Culture mais personne ne lui a répondu. Le numéro de télé­phone était occupé en perma­nence et il n’y avait pas moyen de lais­ser un message car le répon­deur était saturé. Il s’est déplacé pour entendre le gardien lui rire au nez. À la Biblio­thèque natio­nale, on l’écoute longue­ment avant de le raccom­pa­gner à la porte sans un mot, sans une promesse. Lorsque le nouveau proprié­taire est venu visi­ter « les vraies richesses », Abdal­lah lui a demandé ce qu’il comp­tait faire de la librai­rie. « La vider entiè­re­ment, virer ses vieilles étagères, repeindre les murs pour permettre à l’un de mes neveux d’y vendre des beignets. Il y aura tout type de beignet possibles : au sucre, à la pomme, au choco­lat. Nous sommes proche de l’Université, il y a un gros poten­tiel. J’espère que vous serez l’un de nos premiers clients. »

Humour

Que fait quelqu’un qui préfère les mala­dies aux livres dans une librai­rie ?
-Je dois la vider et la repeindre.
- Pour­quoi ?
- Cest mon travail.
-Détruire une librai­rie c’est un travail ça ?
-C’est un stage.
- Un stage ? Tu veux deve­nir destruc­teur de librai­rie ? C’est un métier ?
-Non, ingé­nieur.
- Les ingé­nieurs construisent, ils ne détruisent pas.
- Je dois faire un stage ouvrier.
- tu es ingé­nieur ou ouvrier ?
- Je dois faire un stage manuel pour vali­der mon année d’ingénierie. Je vide le lieu, je répond, je pars. Sans réflé­chir.
- Tu vas dans une librai­rie pour ne pas réflé­chir, Toi ?
- Je dois juste la vider, pas lire les livres qui s’y trouvent.
- Dans quelle univer­sité on t’a prend une chose pareille ?
-À Paris.
- Pff…Maintenant on nous envoie des démo­lis­seurs de France. Des ouvriers-ingé­nieurs, oui monsieur ! Ceux d’ici ne sont pas assez bien ! Vous les jeunes, vous ne savez que casser.
-Nous les jeunes, nous les jeunes…
- Quoi ?
-Rien, « nous les jeunes »,rien du tout. On fait ce qu’on peut avec ce que vous nous avez laissé.
- Qui t’envoie ?
-Personne. J’ai juste accep­ter ce travail j’ai froid nous devrions rentrer.
-Il ne fait pas froid, c’est dans ta tête. Qui t’envoie qui t’a donné ce travail ? Il s’appelle comment ?
-Je ne connais pas c’est quelqu’un qui connaît quelqu’un qui en a parlé à mon père.
-Même pour détruire il faut du piston.….. Partout la même chose piston et corrup­tion partout depuis le gardien de cime­tière jusqu’au sommet de l’État.

Épigraphe du roman

» La reli­gion fait peut-être aimer Dieu mais rien n’est plus fort qu’elle pour faire détes­ter l’homme et haïr l’humanité »

Je suis triste d’être déçue par ce roman dont j’attendais tant. Et pour­tant ! Que de phrases et d’idées inou­bliables sous la plume de ce grand écri­vain ! J’ai suivi avec tris­tesse cette vision d’un monde dominé par des forces reli­gieuses qui ne cherchent qu’à tortu­rer et à assas­si­ner tous ceux qui ne baissent pas assez vite les yeux devant les acolytes des forces au service de la reli­gion au pouvoir. Les scènes de meurtres en public rappellent les Tali­bans et Daesh, d’ailleurs alors que je lisais ce livre, j’entendais qu’en Syrie, dans un village mal défendu par des Kurdes, Daesh avait tué 29 personnes dont des enfants. Cela n’a fait que peu de bruit en France, beau­coup plus occu­pée par le nouveau gouver­ne­ment et les vacances scolaires. Cet auteur Algé­rien qui a connu la guerre contre un parti venu léga­le­ment au pouvoir, qui a tenté de fonder un état reli­gieux archaïque qui n’hésitait pas à assas­si­ner tous ceux qui ne pensaient pas comme eux, sait de quoi il parle et cela donne un poids immense à ce livre. Il a été lui-même plongé dans l’horreur, il a certai­ne­ment vu des amis dispa­raître ou se trans­for­mer en bour­reaux, il lui a fallu une force morale éton­nante pour faire mûrir en lui ce roman. Je pense que la noir­ceur du récit est à l’image des senti­ments qu’il a éprou­vés pendant cette période atroce pour le pays qu’il aime tant. Et revoir ses fous de Dieu repar­tir à l’assaut d’autres régions du globe à dû le conduire à mettre sous cette forme ce qu’il a alors ressenti. Comment alors puis-je être déçue par ce livre abso­lu­ment essen­tiel ? Le début m’a saisie et je me suis retrou­vée dans une lignée d’essais d’anticipation qui ont forgé mes réflexions : Candide, Le meilleur des Mondes et bien sûr 1984 auquel ce livre fait expli­ci­te­ment allu­sion. Tout l’aspect prise en main par des forces reli­gieuses d’un peuple soumis est remar­quable et nous amène à réflé­chir mais l’histoire est de plus en plus embrouillée, se perd dans des cercles concen­triques qui mènent vers l’enfer absolu. C’est telle­ment embrouillé que je me suis égarée au milieu de tous les person­nages qui luttent tous les uns contre les autres. Et le dernier tiers du livre, j’ai quelque peu aban­donné Ati à son triste sort au milieu de ces fous dange­reux et stupides.

Citations

Métaphore

Dans la montagne, la descente n’est pas facile, elle est plus dange­reuse que l’ascension, la gravité aidant on succombe faci­le­ment à la tenta­tion de la préci­pi­ta­tion. Les vieux routiers, sibyl­lins en diable, ne cessent de le dire aux novices courir dans le sens de la chute est un penchant très humain.

Des points communs entre la religion de 2084 et une autre…

Et toujours la formule qui ponc­tue chaque chaque phrase, chaque geste de la vie du croyant :«Yolah est grand et Abi est son Délé­gué !»
..les prêches restés célèbres et les magni­fiques formules chocs (comme ce remar­quable cri de guerre :«Allons mourir pour vivre heureux », adopté depuis par l’armée abis­ta­naise comme devise sur son blason) avaient levé d’innombrables contin­gents de bons et héroïques mili­ciens , tous bel et bien morts en martyrs lors de la précé­dente Grande Guerre Sainte.

Tartufe n’est pas si loin

Le peuple décou­vrait que l’habit faisait le moine et que la foi faisait le croyant.

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Cela fait un moment que je n’ai pas mis de film sur Luocine. Cela ne veut pas dire que je ne vais plus au cinéma, mais il faut réagir vite pour écrire sur un film sinon, il ne passe plus en salle près de chez vous. Comme j’ai vu celui-ci en avant première à Dinard, je peux, peut-être, vous donner envie d’y aller à votre tour.

Farid Bentou­mia signe là un excellent premier film (il animait le débat après la projec­tion et il est très sympa­thique). Il a trouvé pour jouer le rôle du père un acteur non profes­sion­nel abso­lu­ment magique et Sami Boua­jila tient très bien le rôle prin­ci­pal. Pour reprendre les propos de quelqu’un que je connais bien, voilà enfin une comé­die fran­çaise où il se passe quelque chose, et je rajou­te­rai où l’on rit sans pour autant être dans les plati­tudes ni la vulga­rité. On suit avec passion plusieurs histoires qui s’entremêlent : celle réelle du propre frère du réali­sa­teur qui a voulu repré­sen­ter l’Algérie aux jeux olym­piques de 2006 en ski de fond, qui pour les besoins du film est aussi le jeune entre­pre­neur fabri­quant de skis au bord de la faillite, et celle de son père amou­reux des arbres et de son Algé­rie natale. Si vous avez envie d’aller voir ce film, un conseil évitez la bande annonce qui divul­gâche bien inuti­le­ment ce bon moment de cinéma.

Le film est très agréable à regar­der et les regards croi­sés sur l’Algérie et la France ne sont ni super­fi­ciels ni trop pleins de lieux communs sur les pauvres immi­grés et l’idéalisation de ce beau pays : l’Algérie. Farid Bentoumi nous a expli­qué combien il se sentait bien dans sa peau avec sa double natio­na­lité et combien il se retrou­vait peu dans l’image qu’on donne habi­tuel­le­ment de la commu­nauté algé­rienne en France au cinéma.

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Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

3
Quelle autre place pour ce livre que dans ma biblio­thèque au milieu des livres de Camus ? Je me souviens très bien avoir demandé en classe de première, pour­quoi « l’Arabe » de « L’étranger » n’avait pas de nom, je crois me rappe­ler que le profes­seur avait expli­qué le carac­tère déta­ché de Meur­sault et que donner une iden­tité à sa victime aurait affadi le propos de l’auteur. Peut-être, mais voilà qu’avec un talent complè­te­ment diffé­rent Kamel Daoud pose autre­ment la ques­tion et il nous entraîne dans le destin de l’Algérie. Cela le fait souf­frir qu’un des livres les plus lus au monde soit un chef d’œuvre mais dont l’événement central soit le meurtre d’un homme dont on ne sait rien de plus sinon qu’il est « Arabe ».

Toute la première partie du roman, il voit dans cette absence d’identité un des malheurs de la colo­ni­sa­tion, puis il nous entraîne dans les autres tragé­dies de l’Algérie dues le plus souvent à la reli­gion. Mais tout cela ne dit rien du talent de cet auteur qui reprend à son compte le roman d’Albert Camus au point d’en faire un véri­table pastiche. On retrouve tous les moments de « l’étranger » et on sent l’homme révolté poindre à travers tout ce long mono­logue. La colère de Meur­sault contre le prêtre qui veut le rame­ner vers Dieu avant sa mort , rejoint celle de cet Algé­rien qui veut vivre libre chez lui en s’affichant non croyant. On pense égale­ment à « La chute » à cause du mono­logue dans un café, et la mauvaise conscience du narra­teur qu’il veut faire parta­ger à son lecteur.

C’est un superbe hommage à Camus et à la litté­ra­ture fran­çaise. Pour­quoi ne suis-je pas aussi enthou­siaste que d’autres lecteurs de ce livre ? parce qu’il m’a rendu profon­dé­ment triste. L’auteur réussi par la colère à trans­cen­der ses contra­dic­tions. Mais pour moi, sa colère a un une odeur de meurtre ; même si je comprends qu’elle lui a été néces­saire pour renaître.

Citations

L’argument essentiel du livre

Songes-y, c’est l’un des livres les plus lus au monde, mon frère aurait pu être célèbre si ton auteur avait seule­ment daigné lui attri­bué un prénom, H’med ou Kaddour, juste un prénom, bon sang.

Contradiction de l’Islam

L « autre jour un produc­teur de vin me racon­tait ses misères . Impos­sible de trou­ver des ouvriers, l’activité est consi­déré comme « haram », illi­cite. Même les banques du pays s’y mettent et refusent de lui accor­der des crédits ! Ha, ha ! Je me suis toujours demandé : pour­quoi ce rapport compli­qué au vin ? Pour­quoi diabo­lise-t-on ce breu­vage quand il est censé couler à profu­sion au para­dis ? Pour­quoi est-il inter­dit ici-bas, et promis là-haut ?

Un verset du coran, (malheureusement il y en a tant d’autres !)

Si vous tuez une seule âme, c’est comme si vous aviez tué l’humanité entière.

Les femmes

Elle appar­tient à un genre de femmes qui, aujourd’hui , a disparu dans ce pays : libre, conqué­rante, insou­mise et vivant son corps comme un don, non comme un péché ou une honte.

On en parle

Quelques belles critiques sur Babe­lio.