Lu dans le cadre du Club de Lecture de la média­thèque de Dinard

Cita­tion de Sénèque qui illustre parfai­te­ment le sens de ce roman :

Tirons notre courage de notre déses­poir même 

Ce roman concourt à notre prix final du mois de Juin 2019, c’est dire si l’enthousiasme des lectrices a été convain­quant. J’avoue que je me suis amusée à cette lecture. J’ai retrouvé une partie de mon enfance quand je chipais des livres à mes frères et qu’en secret, je partais dans des romans plus aven­tu­reux que mes goûts habi­tuels en matière de lecture. Je pense aussi que cette auteure s’est bien amusée à rédi­ger des belles scènes de navi­ga­tion et de batailles entre les bateaux du roi et ceux des pirates. Virgi­nie Caillé-Bastide s’est appli­quée à être la plus exacte possible aussi bien en matière de navi­ga­tion que sur le plan histo­rique. Elle a choisi de garder des tour­nures de la langue du XVIIe siècle, mais cela n’empêche nulle­ment la compré­hen­sion. Pour étof­fer son roman elle a choisi de confron­ter un pirate à l’âme noire, Ombre, à un pasteur Jésuite à l’intelligence et à l’humanité remar­quables. C’est sans doute ce qu’on peut lui repro­cher, les personnes posi­tives le sont à la lumière du XXI° siècle et de valeurs huma­nistes qui ne sont venues que très tardi­ve­ment dans les conscience des humains. Mais ce reproche ne doit arrê­ter aucun lecteur ou lectrice. Si vous voulez connaître, l’histoire de Ombre, ancien­ne­ment petit noble breton, qui a vu toute sa famille et ses proches mourir de faim, qui reniera Dieu et ses œuvres pour partir dans les Caraïbes et deve­nir un des pirates les plus craints des mers loin­taines, embar­quez-vous sur le Sans-Dieu, l’aventure sera au rendez vous, et l’amour aussi, un peu, peut être trop, si vous êtes unique­ment atta­ché à la réalité histo­rique.

Citations

La famine sous Louis XIV, propos sarcastiques

Certes, notre pauvre dame a déjà perdu six enfants et le petit Jehan était le seul que le Seigneur notre Dieu avait omis de lui reprendre.

Combat de pirates

Après la déto­na­tion, chacun enten­dit le siffle­ment recon­nais­sable entre tous de cette arme redou­table. Tour­noyant dans les airs, les deux boulets reliés par une chaîne enta­mèrent d’importance un grée­ment déchi­rèrent une voile, et rencon­trèrent deux mate­lots qui avait eu l’infortune de se trou­ver sur leur course. Au même instant, le brick tira à bout portant belle salve dans les flancs du galion, l’atteignant au cœur de ses œuvres vives, où se situaient canon et réserve de poudre. Aussi­tôt, un début d’incendie se déclara ajou­tant à la confu­sion de l’assaut. Le bricks s’était encore appro­ché ne se trou­vait plus qu’à quelques brasses de l’espagnol. Perchés dans les enflé­chures des haubans, les gabiers du « Sang Dieu » lancèrent des dizaines de grenades sur le pont du galion, causant grand dommage à l’ennemi. Puis à l’aide de grap­pins et de crochets, ils agrip­pèrent les vergues et les drisses, de façon à permettre au restant de l’équipage de sauter à bord du vais­seau. Pendant l’abordage, bien des pirates tombèrent sous les balles des mous­quets espa­gnol, mais la majo­rité d’entre parvint à gagner le pont prin­ci­pal et se préci­pita avec force cris sur les soldats ébahis. Hache en main et sabre au clair, l’Ombre fut l’un des premiers à se jeter sur un offi­cier qui n’avait pas eu le temps de rechar­ger son mous­quet, et dont l’épée déli­ca­te­ment cise­lée , vola au premier coup de hache.….

Discussion de pirates

« Oh là Gant-de-fer, sauras-tu encore te servir de ton boute-joie afin d’en réga­ler les drôlesses et émou­voir leur tréfonds ?» L’intéressé répon­dait aussi­tôt 
« Et toi, Foutri­quet, si ton appen­dice est propor­tion­nel à ta taille, je gage que tu ne leur feras point grand effet et qu’elle s’en vien­dront me trou­ver afin que je les satis­fasse à ta place !»

Le style

À peine l’amour rencon­tré, la mort s’était-elle invi­tée ? Les misé­rables qui exploi­tait le corps de cette malheu­reuse avait-il occis le naïf jeune damoi­seau afin de lui faire payer le prix de son impu­dence ?

Traduit de l’hébreu par Valé­rie Zenatti

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard 

Avant les camps, nous ne savions pas discer­ner l’éphémère de l’immuable. À présent nous avons eu notre compré­hen­sion des choses.

J’ai déjà lu, et j’avais été très touchée par l’Histoire d’une Vie, le décès de Aharon Appen­feld en janvier 2018 a conduit notre biblio­thé­caire à mettre ce livre au programme de notre club. Cette lecture est un nouvel éclai­rage sur la Shoah. L’auteur y rassemble, en effet, ses souve­nirs sur les quelques mois après la libé­ra­tion des camps de concen­tra­tion. Nous suivons Théo Korn­feld qui veut retrou­ver sa maison fami­liale en Autriche. Dans des chapitres très courts, le jeune homme raconte son errance à travers une Europe rava­gée par la guerre, et sa volonté de retrou­ver son père et surtout sa mère, il est peu à peu envahi par ses souve­nirs d’enfance. Avant la guerre, sa mère, visi­ble­ment bipo­laire, entraîne son fils dans tous les lieux où l’on peut écou­ter des concerts de Bach en parti­cu­lier les monas­tère chré­tiens et petites chapelles isolées même si elle en est parfois reje­tée comme « salle juive ». Elle entraîne aussi son mari vers une faillite finan­cière, lui qui travaille comme un fou pour satis­faire tous les besoins de sa trop belle et fantasque épouse. L’errance de Théo à peine sorti de son camp, lui fait croi­ser les « resca­pés ». Chaque personne essaie de retrou­ver une once de dignité pour repar­tir vers d’autres hori­zons. C’est terrible et chaque vie révèle de nouvelles souf­frances, je pense à cette femme qui s’installe sur le bord de la route pour appor­ter des soupes chaudes et récon­for­tantes aux personnes qui viennent d’être libé­rées et qui sont sur les routes. Elle ne peut pas se remettre d’avoir empê­ché sa sœur et ses deux nièces de s’exiler en Amérique avant l’arrivée des nazis, elles sont mortes main­te­nant et en nour­ris­sant les pauvres ères échap­pés à la mort elle essaie d’oublier et de revivre.

Entre rêve et hallu­ci­na­tion, Théo livre un peu les horreurs dont il a été témoin, et surtout il redonne à chacune des personnes dont il se souvient une person­na­lité complexe qui ne se défi­nit pas par le numéro gravé sur son bras, ni par sa résis­tance ou non aux coups reçus à longueur de jour­née. Tout ce que raconte Théo se passe dans une atmo­sphère entre rêve et réalité, il est trop faible pour avoir les idées très précises et les souve­nirs de l’auteur viennent de si loin mais ils ne se sont jamais effa­cés c’est sans doute pour cela qu’il dit de ses jour­nées qu’ils sont « d’une stupé­fiante clarté ». Un livre qui vaut autant par la simpli­cité et la beauté du style de l’auteur que par l’émotion qu’il provoque sans avoir recours à un pathos inutile, ici les faits se suffisent à eux mêmes.

Citations

L’enfance du narrateur avant la Shoah

Tandis que ses cama­rades de classes étaient rivés à leur banc dur, sa mère et lui voguaient sur des rails lisses, avalant de longues distances dans des trains luxueux. Le père était inquiet, mais il n’avait pas la force de stop­per un désir si puis­sant. Il enfouis­sait sa tris­tesse dans la librai­rie, jusque tard dans la nuit.
Il essayait parfois d’arrêter la mère. » Le petit n’est pas allé à l’école depuis une semaine. Ses notes sont catas­tro­phiques. »
- Ce n’est pas grave, ce qu’il perçoit durant le voyage est plus impor­tant et l’armera pour la vie. »
-Je baisse les bras, concluait Martin en recon­nais­sant sa défaite

Passion ou folie de sa mère

La vieille Matilda dispen­sait bon sens et quié­tude. Consi­dé­rant d’un œil répro­ba­teur la passion de la mère pour les églises les monas­tères, elle la sermon­nait :«Tu dois aller prier à la syna­gogue. Les prières atteignent leur desti­na­taire lorsqu’on suit le rite de ses ancêtres. »
Mais la mère rétor­quait que dans les syna­gogues il n’y avait ni séré­nité, ni musique, ni images boule­ver­santes, le plafond était nu et le cœur ne pouvait s’exalter.

L’après guerre

Le lende­main il s’engagea sur une route large et lisse, en direc­tion du nord. Un camion était couché après un virage, moteur pointé vers le ciel, donnant à l’habitacle une expres­sion de mort veines. Théo le contem­pla un instant avant de se dire qu’il trou­ve­rait sûre­ment de dans un briquet des ciga­rettes fines.
Des acces­soires mili­taires étaient épar­pillés au milieu de boîte en carton et de bouteilles de bière qui avait été projeté de toutes parts.

La langue des camps

Au camps, on parlait une autre langue, une langue réduite, on utili­sait que les mots essen­tiels, voire plus de mots du tout. Les silences entre les mots était le vrai langage. Un jour, un compa­gnon de son âge, pour qui il avait de l’estime, lui avait confié : « J’ai peur que nous soyons muets lorsque nous serons libé­rés. Nous n’avons presque plus de mots dans nos bouches. »

Traduit de l’anglais (Écosse) par Aline Azou­lay-Pacvõn.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard. 

Ces deux romans écos­sais se suivent et ont des points communs. Tous les deux retracent le parcours d’enfants martyrs. Ce roman-ci ne le dit pas immé­dia­te­ment, nous suivons d’abord la vie d’Eleanor et nous pouvons alors penser qu’il s’agit d’un roman que l’on dit « fell good », le genre est bien repré­senté chez nos amis britan­niques. Cette jeune femme, sans être autiste possède cette qualité ou ce défaut de dire la vérité telle qu’elle lui appa­raît et aussi­tôt qu’il lui semble impor­tant de la dire, c’est à dire tout de suite et surtout, elle n’a aucun des codes qui faci­litent la vie en société. Évidem­ment, cela ne lui apporte pas que des amis. elle vit seule et est enfer­mée dans des manies de vieilles filles. Voilà qu’elle tombe amou­reuse d’un jeune et beau chan­teur et pour ses beaux yeux (les yeux ont une impor­tance que l’on découvre plus tard) sa vie va bascu­ler elle se fait épiler, achète des vête­ments à la mode, va chez le coif­feur.… Sa mère avec qui elle s’entretient régu­liè­re­ment lui donne de bien curieux conseils et surtout rabaisse sa fille à la moindre occa­sion. Dis comme ça, je n’imagine pas que vous ayez envie de lire ce roman. Mais ce n’est que l’apparence de ce roman. Derrière cette façade qui va se lézar­der bien vite appa­raît une toute autre histoire, triste à sanglo­ter. C’est très bien raconté et hélas crédible. Les indices de l’autre histoire sont distil­lés peu à peu dans le roman et deviennent au trois quart le cœur même du récit. On comprend alors le drame d’Eleanor, on voudrait tant faire partie de ceux qui peuvent la conso­ler ces gens dans le récit existent, elle va peu à peu les rencon­trer. J’ai beau­coup appré­cié que ces personnes posi­tives ne soient pas trop idéa­li­sées, elles aussi ont leurs problèmes et leurs imper­fec­tions. On espère aussi qu’elle appren­dra à se proté­ger de la perver­sité et de la méchan­ceté et qu’enfin, elle saura aller vers des personnes qui ne la détrui­ront plus. Son regard naïf impi­toyable sur les compor­te­ments humains sont souvent très drôles et cela permet d’aller au bout des révé­la­tions qu’Eleanor avait enfouies au plus loin de son incons­cient. Cela fait si mal parfois de se confron­ter à la réalité. J’ai quelques réserves sur ce roman et pour­tant je l’ai lu très vite, à la relec­ture les indices qui four­millent m’ont un peu gênée. J’ai beau­coup hésité en 3 ou 4 coquillages. Fina­le­ment j’en suis restée à 3 car je préfère le précé­dent sur un thème assez semblable. Aifelle est beau­coup plus posi­tive que moi donc à vous de déci­der.

Citations

Méconnaissance des codes sociaux

Au final, mon projet Pizza s’est révé­lée extrê­me­ment déce­vant. L’homme s’est contenté de me coller une grande boîte en carton dans les mains, de prendre mon enve­loppe, et de l’ouvrir sans égard pour moi. Je l’ai entendu marmon­ner dans sa barbe « putain de merde » en comp­tant son contenu. J’avais amassé des pièces de 50 pence dans un petit plat en céra­mique, c’était l’occasion idéale de les utili­ser. J’en avais glissé une de plus pour lui mais n’ai reçu aucun merci. Gros­sier person­nage.

On connait ce genre de rire

Elle a l’art de se faire rire tout seul, mais personne ne s’amuse beau­coup en sa compa­gnie.

C’est bien vrai !

J’ai remar­qué que la plupart des personnes qui portent des tenues de sport dans la vie de tous les jours sont les moins suscep­tibles de prati­quer une acti­vité athlé­tique.

Toute vérité est-elle bonne à dire ?

-Je peux aller vous cher­cher un verre, a hurlé l’homme essayant de couvrir le morceau suivant… 
-Non merci, ai-je dit Je préfère refu­ser, parce que si j’acceptais, il faudrait que je vous offre un verre en retour, et je crains de ne pas avoir envie de passer en votre compa­gnie le temps néces­saire à vider deux verres.

Le travail de graphisme

J’ai cru comprendre que les clients étaient souvent inca­pables d’exprimer leurs besoins et que, au bout du compte, les desi­gners devaient élabo­rer leurs créa­tions à partir des vagues indices qu’ils parve­naient à arti­cu­ler. Après de nombreuses heures de travail effec­tuées par toute une équipe de créa­tifs, le résul­tat était soumis à l’approbation du client, qui décla­rer alors. « Non. C’est exac­te­ment ce que je ne veux pas. »

Le proces­sus tortueux devait se répé­ter plusieurs fois avant que le client ou la cliente finissent par se décla­rer satis­fait du résul­tat. À tous les coups, disait Bob, la créa­tion vali­dée était plus ou moins iden­tique à la première œuvre propo­sée, reje­tée d’emblée par le client.

J’ai ri !

Sans doute pour libé­rer des places de parking le créma­to­rium et à un endroit très fréquenté. Je n’étais pas sûre d’avoir envie d’être inci­né­rée. Je préfé­rais l’idée de servir de nour­ri­ture aux animaux du zoo, ce serait à la fois proen­vi­ron­ne­men­tale et une belle surprise pour les grands carni­vores. Je ne savais pas si on pouvait faire cette demande. Je me suis promis d’écrire au WWF pour me rensei­gner.

Traduit de l’anglais écosse par Céline Schwal­ler 

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard

Véri­table coup cœur pour moi que je n’explique pas complè­te­ment. Je vais énumé­rer ce qui m’a plu :

  • J’ai retrouvé l’ambiance des films britan­niques que j’apprécie tout parti­cu­liè­re­ment au festi­val de Dinard.
  • J’ai adoré les senti­ments qui lient les deux héroïnes, deux sœurs diffé­rentes mais qui s’épaulent pour sortir de la mouise.
  • Je suis certaine que, lorsqu’on va mal, la beauté de la nature est une source d’équilibre.
  • Les person­nages secon­daires ont une véri­table impor­tance et enri­chissent le récit.
  • La mère va vers une rédemp­tion à laquelle on peut croire.
  • La fin n’est pas un Happy-End total mais rend le récit crédible.
  • Le carac­tère de la petite est drôle et allège le récit qui sinon serait trop glauque.

Voilà entre autre, ce qui m’a plu, évidem­ment la survie dans la nature encore sauvage des High­lands est diffi­cile à imagi­ner, pour cela il faut deux ingré­dients qui sont dans le roman. D’abord un besoin absolu de fuir la ville et ses conforts. Sal l’aînée en fuyant l’horreur abso­lue de sa vie d’enfant a commis un geste qui ne lui permet plus de vivre chez elle. Il faut aussi que les personnes soit formées à la survie en forêt, et Sal depuis un an étudie toutes tes façons de survivre dans la nature. Malgré ces compé­tences, les deux fillettes auront besoin d’aide et c’est là qu’intervient Ingrid une femme méde­cin qui a fui l’humanité elle aussi, mais pour d’autres raisons. Sa vie est passion­nante et c’est une belle rencontre. C’est diffi­cile à croire, peut-être, mais j’ai accepté ce récit qui est autant un hymne à la nature qu’un espoir dans la vie même quand celle-ci a refusé de vous faire le moindre cadeau.

Les High­lands :

Citations

La maltraitance

J’avais envi­sagé de le racon­ter pour Robert et qu’il comp­tait bien­tôt aller dans la chambre de Peppa aussi qu’il battait m’man et qu’il était saoul et défoncé tout le temps. Mais je savais que la première chose qui se passe­rait serait qu’il se ferait arrê­ter et qu’on nous emmè­ne­rait et qu’on serait séparé parce que c’est ce qui se passait toujours. En plus personne ne croi­rait que m’man n’était pas au courant et on l’accuserait peut-être de maltrai­tance ou de négli­gence et elle irait en prison. J’avais lu des histoires là dessus sur des sites d’informations, où la mère était condam­née et allait en prison et où le beau-père y allait pour plus long­temps parce que c’était lui qui avait fait tous les trucs horribles comme tuer un bébé ou affa­mer une petite fille, mais il disait que la mère avait laissé faire et elle se faisait coffrer aussi. Ils accusent toujours la mère d’un gamin qui se fait maltrai­ter au frap­per, mais c’est toujours l’homme qui le fait.

L’étude de la survie

Tout en atten­dant à côté du feu éteint d’entendre quelque chose j’ai essayé de mettre un plan au point. Les chas­seurs essaient de prévoir la réac­tion de leur proie pour savoir où et quand il les trou­ve­ront, ils savent ce qu’elles cherchent comme de l’eau et de la nour­ri­ture et ils adaptent leur propre compor­te­ment en fonc­tion. Les préda­teurs exploitent les besoins des proies pour essayer de les attra­per quand elles sont les plus vulné­rables comme lorsqu’elles font caca ou se nour­rissent.

La nature

C’était la première fois que je voyais des blai­reaux ailleurs que sur un écran et même s’ils étalent plus gros qu’on aurait pu le croire ils se dépla­çaient en souplesse avec leur dos qui ondu­lait. Les deux plus petits ont commencé à foui­ner dans la neige et les feuilles et l’un d’eux n’arrêtait pas de partir et de reve­nir en courant vers les autres comme s’il voulait jouer. Le gros a humé l’air puis il est parti sur une des pistes qui venait presque droit sur nous. Les deux autres l’ont suivi et tous les trois se sont appro­chés de nous en ondu­lant et la m’man m’a saisi la main et me l’a serrée quand je l’ai regar­dée elle avait la bouche ouverte sur un immense sourire et ses yeux étaient tout écar­quillés et brillant comme si elle n’en reve­nait pas. Comme les trois blai­reaux s’approchaient de plus en plus de notre arbre on est resté parfai­te­ment immo­bile. Ils ont conti­nué d’avancer et on les enten­dait grat­ter dans la neige et on voyait les poils gris et noir de leur pelage bouger et ondoyer à mesure qu’ils marchaient. À envi­ron quatre mètres de nous le gros s’est arrêté puis il a levé la tête et nous a regardé bien en face. Il nous fixait dans les yeux tandis que les deux autres avaient le nez baissé et conti­nuaient de reni­fler et de grat­ter la terre derrière lui. Ils ont levé les yeux à ce moment là et nous ont fixé tous les trois. J’avais envie de rire parce qu’ils avaient l’air carré­ment surpris avec leurs petites oreilles dres­sées. M’man relâ­chait son souffle très douce­ment. On est restées comme ça pendant que les minutes passaient dans le bois silen­cieux, maman et moi sous un arbre en train de fixer trois blai­reaux.

J’avais repéré ce roman chez Keisha, Jérôme, Kathel, AifelleKrol (qui ne tient pas à jour son Index des auteurs).J’ai fait plusieurs tenta­tives pour le finir car ce livre est une vraie claque mais le genre de claque qui rend triste et plombe le moral. Il faut un certain courage pour affron­ter cette réalité : oui, les hommes se conduisent mal sur la seule planète qu’ils seront sans doute capables d’habiter. Ils dominent tout, saccagent tout, pour pouvoir vivre confor­ta­ble­ment leur vie de « Maîtres et posses­seurs » comme nous l’avait enjoint Descartes∗. Alors, à la manière d’un Montes­quieu avec ses Persans et d’un Swift avec Gulli­ver, Vincent Message veut nous faire réflé­chir sur ce que nous faisons sur notre planète, il imagine qu’à notre tour, à une époque diffé­rente, nous sommes « Domi­née et Possé­dés ». Son roman est très fort car il n’a pas cher­ché à fabri­quer des extra terrestres un peu ridi­cules, nous ne savons rien de ces « Domi­na­teurs » sauf que ces êtres nous ont étudiés et qu’ils ont parfai­te­ment compris comment nous avons fait pour êtres des « Maîtres » et à leur tour, il sont deve­nus « Nous » mais en nous rempla­çant. Les hommes sont main­te­nant trai­tés comme nous le faisons avec les animaux aujourd’hui.

  • Les animaux de compa­gnie qui ont le droit de vivre confor­ta­ble­ment auprès de leur maître.
  • Des esclaves qui triment jusqu’aux limites de leur forces puis sont abat­tus.
  • Et enfin la pire des condi­tions, des hommes d’élevages qui seront abat­tus et consom­més sous forme de viande.

Comme ces êtres ont d’abord cher­ché à nous comprendre, cela permet à l’auteur d’écrire quelques pages terribles sur nos absurdes compor­te­ments destruc­teurs, par exemple dans la mer. Les pages sur la pêche indus­trielle sont insup­por­tables mais telle­ment vraies. Le roman alterne des périodes d’actions intenses car le héros Malo est un être supé­rieur et un haut cadre de la nouvelle société, il est l’instigateur d’un projet de loi qui demande que l’on auto­rise les hommes à vivre dix ans de plus : jusqu’à 70 ans, car dans cette fiction, il sont systé­ma­ti­que­ment abat­tus à 60 ans pour éviter les problèmes liés à la vieillesse des humains. Malo s’est épris d’une jeune femme humaine, Iris qui était une femme d’élevage. Il veut la sauver à tout prix, alors qu’elle a été victime d’un acci­dent de voiture. Le système impla­cable que les maîtres ont mis en place se referme peu à peu sur lui. En dehors de cette action intense, l’auteur nous offre des périodes de réflexions sur le trai­te­ment de la nature. Ces êtres supé­rieurs ont, en effet, seule­ment cher­ché à domi­ner et à faire mieux que nous, en consé­quence de quoi la planète est aussi malme­née que lors de la domi­na­tion humaine. Une petite lueur d’espoir dans ce roman si sombre, les hommes ont une carac­té­ris­tique que ceux qui nous ont dominé n’ont pas, ces « maîtres » ne sont pas des créa­teurs. Alors l’art saurait-il nous sauver ? Et puis, à la fin du roman on parle d’un lieu sur terre où les choses se passent diffé­rem­ment et fina­le­ment pouvons nous réjouir de cette certi­tude les domi­na­teurs connaî­tront un jour, eux-aussi leur fin ?

Citations

∗Extrait du discours de la méthode de Descartes

« Car [ces connais­sances] m’ont fait voir qu’il est possible de parve­nir à des connais­sances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philo­so­phie spécu­la­tive, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trou­ver une pratique, par laquelle connais­sant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous envi­ronnent, aussi distinc­te­ment que nous connais­sons les divers métiers de nos arti­sans, nous les pour­rions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et posses­seurs de la nature. Ce qui n’est pas seule­ment à dési­rer pour l’invention d’une infi­nité d’artifices, qui feraient qu’on joui­rait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commo­di­tés qui s’y trouvent, mais prin­ci­pa­le­ment aussi pour la conser­va­tion de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fonde­ment de tous les autres biens de cette vie.”

La vision des nouveaux maîtres de la planète sur les hommes

L’ironie c’est qu’ils avaient cru être supé­rieurs, eux aussi, en leur temps, mais c’était dans leur cas au prix d’un aveu­gle­ment qui prenait avec la distance un aspect un peu pathé­tique. Ce qui les mettait à part, c’était, disaient-ils, leur intel­li­gence redou­table, leur manie­ment fin du langage, leur créa­ti­vité. Ne pas être capable de régu­ler pour de bon sa démo­gra­phie, déter­rer et brûler le carbone jusqu’à rendre l’air irres­pi­rable, c’était pour eux le signe d’une intel­li­gence redou­table. Réduire de force plusieurs milliards de leurs propres congé­nères à une vie de quasi esclave pour qu’une mino­rité concentre les richesses, c’était l’indice certains de leur inven­ti­vité excep­tion­nelle. Ils ne se deman­daient presque jamais si le fonde­ment de l’intelligence ne consiste pas à se donner des moyens de survivre sur le long terme, si la capa­cité à une auto-conser­va­tion durable n’est pas le premier signe de la raison. Ils mépri­saient comme des aber­ra­tions de la nature des rebuts de la créa­tion toute une série d’espèces qui les avaient précé­dés sur terre et qui leur auraient survécu de quelques millions d’années s’ils n’avaient pas eu la chance que nous repre­nions les choses en main. Nous les avons trou­vés pullu­lant à certains endroits et ne se repro­dui­sant pas assez à d’autres. Tout aussi inca­pables de répar­tir le travail que la popu­la­tion. Et cette incon­sé­quence, d’une constance tout à fait remar­quable, elle tenait pour beau­coup à leur empri­son­ne­ment dans le chaos des inté­rêts parti­cu­liers. Pour rien au monde ils n’auraient accepté quelque chose qui favo­rise plus le pays voisins que le leur, ou consenti à des efforts substan­tiels pour des gens qui n’étaient même pas encore nés. C’était là des traits qui, si on en faisait la somme justi­fiait assez la rapi­dité de leur effon­dre­ment et la légi­ti­mité de notre domi­na­tion.

Les Hommes comme nourriture

Natu­rel­le­ment, des esprits critiques, des polé­mi­queurs -j’ai dit déjà que nos rangs en comptent plus que de raison- affirment qu’il y a une sorte de schi­zo­phré­nie à élever certains hommes pour les aimer et parta­ger notre quoti­dien avec eux, et d’autres hommes pour les tuer les manger. On peut juger cela étrange, mais tout comme le réel nous ne sommes pas à une étran­geté prêt. C’est la moindre des schi­zo­phré­nies dont nous nous avérons capables. Jamais, il faut l’avouer, il ne nous vien­drait à l’idée de manger ceux qui nous servent d’animaux de compa­gnie, nous aurions le senti­ment, en mordant dans leur chair, de recon­naître impli­ci­te­ment que nous sommes nous-mêmes comes­tible, et que tout être vivant, entre les murs que nous habi­tons, pour­rait parfai­te­ment, à son tour, se retrou­ver équarri , mis au four, découpé sur une planche, réparti par tranches fines dans des assiettes que l’on tend à la ronde en disant commen­cez, commen­cez, n’attendez pas que ça refroi­disse.

Traduit de l’allemand (Autriche) par Elisa­beth Landes

Encore un coup de cœur de notre club, qui avait déjà couronné Le Tabac Tres­niek que j’ai préféré à celui-ci. On est vrai­ment pris par cette lecture et pour­tant, il ne se passe pas grand chose dans ce roman, si ce n’est qu’une vie entière y est racon­tée. Egger a d’abord été un enfant marty­risé par un oncle paysan qui n’avait aucune envie d’élever cet orphe­lin « batard », puis il devien­dra un paysan dur à la tâche dans une Bavière des années 30. Enfin, il connaî­tra l’amour et quelques années il sera heureux avec une jeune femme malheu­reu­se­ment dispa­rue dans une avalanche qui détruira son chalet et sa vie. Il sera alors employé dans une compa­gnie qui construira des télé­phé­riques et verra peu à peu sa montagne se trans­for­mer en lieu de loisirs . La grande histoire lui passe au dessus de la tête, lui qui n’a connu l’amour et l’affection que si peu de temps. Les risques qu’il prend dans les construc­tions en montagne, la guerre et surtout sa capti­vité en Russie sovié­tique aurait dû le voir mourir lui qui a perdu sa raison de vivre, il en revient, en 1952, encore plus soli­taire. Oui, c’est toute une vie d’un homme simple et mal aimé qui se déroule devant nos yeux et l’auteur sait nous la rendre présente sans pour autant qu’aucun pathos ne se mêle à cette desti­née soli­taire.

Citations

Un enfant martyre

Comme toujours, le fermier avait trempé la tige dans l’eau pour l’assouplir. Elles fendait l’air d’un trait en sifflant, avant d’atterrir sur le derrière d’Egger dans un bruit de soupir. Egger ne criait jamais, cela exci­tait le fermier qui frap­pait encore plus dur. Dieu endur­cit l’homme fait à son image, pour qu’il règne sur la terre et tous ce qui s’affaire dessus. L’homme accom­plit la volonté de Dieu et dit la Parole de Dieu. L’homme donne la vie à la force de ses reins et prend la vie à la force de ses bras. L’homme est la chair, il est la terre, il est paysan, et il se nomme Hubert Kranz­sto­cker.

L’enfant mal aimé

Pendant toutes ces années passées à la ferme, il demeura l’étranger, celui qu’on tolé­rait, le bâtard d’une belle-sœur châtiée par -Dieu, qui devait la clémence du fermier au seul contenu d’un porte­feuille de cuir pendu à son cou. En réalité, on ne le consi­dé­rait pas comme un enfant. Il était une créa­ture vouée à trimer, à prier et à présen­ter son posté­rieur à la baguette de coudrier.

Camp de prisonniers en Russie

Au bout de quelques semaines, Egger cessa de comp­ter les morts qu’on enter­rait dans un petit bois de bouleaux, derrière le camp. La mort faisait partie de la vie comme les moisis­sures faisaient partie du pain. La mort, c’était la fièvre. La mort, c’était la fin. C’était une fissure dans le mur de la baraque, qui lais­sait passer le siffle­ment du vent.

La fin des camps de prisonniers en Russie

Il s’écoula encore près de six années avant que ne s’achève le temps d’Egger en Russie. Rien n’avait annoncé leur libé­ra­tion, mais, un beau jour de l’été dix-neuf cent cinquante et un, les prison­niers furent rassem­blés tôt le matin devant les bara­que­ments et reçurent l’ordre de se désha­biller et d’entasser leurs vête­ments les uns sur les autres. Ce gros tas puant fut arrosé d’essence, puis allumé, et, tandis que les hommes fixaient les flammes, leurs visages trahis­saient leur terreur d’être fusillés sur-le-champ ou d’un sort plus terrible encore. Mais les Russes riaient et parlaient fort à tort et à travers, et quand l’un d’eux saisit un prison­nier aux épaules, l’enlaça et se mit à effec­tuer avec ce fanto­ma­tique sque­lette nu un grotesque pas de deux autour du feu, la plupart sentirent que ce jour-là serait un jour faste. Pour­vus chacun de vête­ments propres et d’un quignon de pain, les hommes quit­tèrent le camp dans l’heure même, pour s’acheminer vers la gare de chemin de fer la plus proche.

De cet auteur j’ai beau­coup aimé Villa des femmes . On retrouve dans ce roman le regard impi­toyable et rempli de nostal­gie de Charif Majda­lani sur son pays : le Liban qui « fut » un si beau pays. Il analyse aussi avec une préci­sion qui n’enlève rien à la poésie, les légendes qui ont consti­tué un clan fami­lial dont le narra­teur est un descen­dant du clan des Jbeili. Cette « dynas­tie » a été fondée par celui qui a donné son titre à ce roman « L’empereur ». Cet homme plus mythique que réel, a bâti sa richesse en débrous­saillant des montagnes et en deve­nant collec­teur d’impôts. Mais une terrible loi empoi­sonne ce clan, l’ancêtre avait décidé, pour que cet empire reste intact, que seul le fils aîné aurait le droit de se marier et avoir des enfants. Les cadets connaî­tront des sorts tragiques ou seront atti­rés par des aven­tures dans le vaste monde. L’auteur sait parfai­te­ment rendre compte des ambiances et des tour­ments dans lesquels vivent les diffé­rents membres du clan. Il fait toujours l’effort de distin­guer la part de la légende fami­liale de ce que peut être la réalité, nous offrant par la même une analyse très vivante de la société liba­naise et des diffé­rents destins de ceux qui choi­sissent l’exil.
Je dois avouer que ce roman m’a moins enthou­siasmé que le précé­dent mais j’ai été abso­lu­ment saisie par la fin : le Liban d’aujourd’hui, à l’image de notre planète, détruit tout son envi­ron­ne­ment de façon sans doute irré­mé­diable. Les rapports entre les hommes sont régis par l’argent et rien ne saurait arrê­ter le béton même quand les rivages d’un pays sont para­di­siaques. Ils deviennent hideux à la vue de tous pour­tant rien ne semble arrê­ter les projets les plus mons­trueux les uns que les autres. Rien que pour ces dernières pages, il faut lire ce roman qui fait réflé­chir au rôle de l’homme sur la planète.

Citations

Se rendre compte d’un ailleurs dès les premières pages

C’est très beau, pour­tant, au-dessus de Ayn Safié c’est sauvage à souhait, ce sont plusieurs brefs plateaux, semés de chênes verts et d’arbousiers, avec des rochers aux formes animales, qui ensuite laissent la place à des déni­ve­lés impres­sion­nants, des rocs et des arbres sauvages qui s’accrochent à la montagne jusqu’au fond de la gorge où coule le ruis­seau de Ayn Safié. On est si haut que les Éper­viers qui passent semblent à portée de main, et l’on voit de là tout le pays, les maisons cachées sous leurs treilles, les plan­ta­tions de mûriers, les chemins, les chapelles, les églises, les moulins, et c’est cette vue pano­ra­mique qui déclenche ce rictus satis­fait sur le visage de l’empereur, quand il se dit qu’il a sous les yeux tout le pays et que, d’une certaine manière il le domine déjà.

Description dune région aux confins de l’Asie

Tout en progres­sant, Shebab mesu­rait l’espace du regard, comme depuis qu’il était parti il n’avait cessé de le faire. Ses yeux, dirait- il, étaient comme élimés et épui­sés à détailler les confins immenses et sans borne. Il obser­vait main­te­nant l’horizon plat du côté du lac et de ses marais alors que de l’autre côté, comme toujours, les montagnes gigan­tesque semblaient leur faire des signes, assises depuis l’aube des temps dans une indif­fé­rence hautaine et mysté­rieuse.

Un passage qui décrit bien le Liban comme on le connaît aujourd’hui

Lorsque, en ce temps-là, on suivait la situa­tion du Liban depuis l’étranger, comme je le faisais, on pouvait avoir l’impression que le pays était en ruine. Le monde entier – je le voyais lors de mes voyages – assis­tait à la dévas­ta­tion du centre de Beyrouth et des quar­tiers limi­trophes des lignes de front, et pensait que c’étaient la ville dans son ensemble et le pays qui étaient ravagé. Or l’activité écono­mique était fréné­tique et le commerce floris­sant, ce que les récits de ma mère ne cessait de me confir­mer. Il y avait un autre secteur qui explo­sait litté­ra­le­ment, c’était celui de l’immobilier. Je ne pense pas qu’il existe au monde un pays où la guerre a entraîné autant non de destruc­tions mais de construc­tions. Les dépla­ce­ments de popu­la­tion, les migra­tions internes et aussi l’accroissement démo­gra­phique explique cette fièvre dans le bâti­ment, la flam­bée des prix des terrains, notam­ment dans les envi­rons de Beyrouth non touchés par la guerre. La déli­ques­cence de l’État et de ses moyens de contrôle, la désor­ga­ni­sa­tion géné­rale des services urbains, la corrup­tion et la main­mise des partis sur les rouages admi­nis­tra­tifs permirent ensuite le déve­lop­pe­ment anar­chique de l’urbanisme qui sacca­gea le paysage, détrui­sit les montagnes et les alen­tours des villes. Assez tôt, dès le début des années quatre vingt, ma mère dans ses lettres s’est mise à me décrire les premiers dommages qui aujourd’hui, étant donné tout ce qui a suivi, peuvent nous paraître bénins. Mais c’était le début d’un cycle cala­mi­teux dont les béné­fi­ciaires étaient aussi bien les proprié­taires de modestes parcelles et les petits entre­pre­neurs qui bâtis­saient n’importe comment que les consor­tiums qui naquirent à cette époque, regrou­pant des hommes d’affaires, des entre­pre­neurs et des inté­rêts parti­sans et mili­ciens. Ces derniers groupes lancèrent des chan­tiers qui contri­buèrent comme le reste, mais de manière plus systé­ma­tique, à détruire les paysages et à ruiner l’environnement. Vous vous souve­nez, bien sûr, même si vous êtes plus jeune que moi, qu’en quelques années les oran­ge­raies du litté­ral nord avaient disparu, et avec eux les bourgs et les villages submer­gés par le béton, un béton qui grimpa à l’assaut des premiers contre­forts autour de Beyrouth, détrui­sant les pinèdes et brouillant les échelles par l’érection d’immeubles dont la hauteur contre­ve­nait a des lois dont plus personne ne se souciait. Je n’étais pas là pour voir ses trans­for­ma­tions, je les ai décou­vertes avec horreur à mon retour, bien plus tard. Et j’ai égale­ment décou­vert alors comment des groupes finan­ciers et les entre­pre­neurs avaient mis la main sur les plages publiques et défi­guré la côte, débor­dant de tous côtés sur les terres agri­coles non construc­tibles, ce qui nous vaut ce conti­nuum urbain hideux à la place des kilo­mètres de litto­ral et de versants monta­gneux arbo­rés.

L’après guerre au Liban

Un modèle domi­nait à ce moment, vous vous en souve­nez, celui qui avait imposé les milliar­daires au pouvoir. Mais il était si diffi­ci­le­ment acces­sible que nombreux étaient ceux qui, voulant jouer les richis­simes nababs, dépen­saient sans comp­ter pour chaque repas, chaque célé­bra­tion, chaque mariage, après quoi les dettes les mettaient sur la paille. Des personnes très en vue dispa­rais­saient soudain, d’autres appa­rais­saient puis dispa­rais­saient à leur tour, tels des papillons impru­dents s’approchant trop près tantôt du pouvoir, tantôt des oligar­chie finan­cière, et y brûlant aussi­tôt leurs ailes trop fragiles. Tout cela se jouait tous les jours sous les yeux des gens modestes, comme mes employés par exemple, et tant d’autres, qui assis­taient à cet opéra un peu obscène avec envie et parfois des airs dubi­ta­tifs.

Une fin bien triste

Quoi qu’il en soit, j’ai refusé jusqu’à l’idée de ce projet de parc natu­rel. Je ne peux imagi­ner ces montagnes et ces gorges bali­sées par des sentiers, asep­ti­sées et proté­gées par des mira­dors de mili­tants écolo­gistes. C’est comme mettre des animaux fabu­leux en cage pour en proté­ger l’espèce. C’est ce que j’ai dit aux jeunes gens venus ici me propo­ser de préser­ver les lieux. Cette région vivra le destin qu’il attend, leur ai-je dit l’entropie est partout, le monde se défait, la laideur gagne à toute allure. Je leur ai dit que, dès l’instant où l’homme avait coupé le premier arbre, le phéno­mène s’était enclen­ché. Ici, il va plus vite qu’ailleurs, parce que nos conci­toyens sont plus avides et les paysages plus vulné­rables. Ils fini­ront par dispa­raître, comme tout, comme la terre entière qui un jour ne sera plus qu’un souve­nir, et je me demande d’ailleurs dans la mémoire de qui. C’est peut-être cela la pire angoisse humaine, le fait que, un jour, plus rien dans l’immensité du cosmos ne se souvien­dra de quoi que ce soit de ce que les humains auront fait, de leur rêve, de leur aven­ture, de leur folie poétique, ne me de ce qu’ils ont recons­truit, bâti, il, ni de ce qu’ils auront pour cela même simul­ta­né­ment détruit, dévasté, ravagé.

Traduit du néer­lan­dais (Belgique) par Daniel Cunin

Ce roman prêté par ma sœur, lui avait beau­coup plu car il se foca­lise sur un aspect peu connu de la guerre 14 – 18 vu du côté britan­nique, à savoir la mino­rité qui n’a pas parti­cipé à l’élan patrio­tique qui a conduit une géné­ra­tion à faire la guerre. J’ai partagé son plai­sir de lecture et j’ai aimé les rapports entre les deux person­nages prin­ci­paux : John le paci­fiste et Martin le va-t-en-guerre. Ils ont grandi auprès de la même femme. La mère de Martin,madame Bombley, d’un milieu très pauvre et secoué par l’alcoolisme brutal d’un père marin, heureu­se­ment souvent absent, a été la nour­rice de John dont la mère n’a pas survécu à son accou­che­ment. Son père se réfu­gie dans la douleur et la passion pour les livres anciens qu’il ne lit pas mais qu’il collec­tionne. John Patter­son est destiné aux études, malheu­reu­se­ment la guerre 14 – 18 vien­dra inter­rompre cette desti­née.

Le choix de ces deux person­nages permet à l’auteur de cerner au plus près le patrio­tisme en Grande Bretagne. C’est ma réserve par rapport à ce roman, les patriotes sont tous abru­tis et seuls les paci­fistes ont le courage de réflé­chir. C’est inté­res­sant de voir tous les procé­dés qui ont amené les Britan­niques à s’engager dans une guerre qui, somme toute, n’était pas la leur. Par exemple des groupes de femmes qui décorent de plumes blanches les hommes qui ne s’engagent pas alors qu’ils pour­raient le faire. Les agents recru­teurs postés dans tous les endroits stra­té­giques de Londres qui entraînent tous les jeunes à vouloir au plus vite servir leur pays, les effets de la propa­gande qui repré­sentent les Alle­mands comme des sauvages et qui annoncent victoire sur victoire des troupes anglaises. Face à cela, deux person­nages qui s’opposent à la guerre et dont les person­na­li­tés sont très bien analy­sées et ont, cela se sent, toute la compré­hen­sion de l’écrivain.

Fina­le­ment, John s’engagera, lorsque son père sera tué, victime annexe d’un bombar­de­ment alle­mand avec un zeppe­lin. Il recher­chera Martin et voudra savoir ce qui lui est arrivé. Ce sera encore l’occasion de détruire un peu plus l’image de l’héroïsme et dénon­cer la cruauté des armées au combat.Tout ce qui est dit est vrai, sans doute mais explique mal l’élan de tout un peuple pour faire cette guerre. L’intérêt du roman, réside dans l’analyse de l’amitié conflic­tuelle qui lie Martin et John et aussi le portrait du père de John, le facteur qui ne supporte plus d’apporter les lettres annon­çant la mort des soldats dans les foyers anglais. Le titre du roman est très impor­tant car si tout se joue sur le terrains au milieu des bombes et des balles qui fauchent les vies, l’auteur accorde une grande impor­tance au cour­rier qui peut à lui seul chan­ger le sort de ceux qui reçoivent ces lettres.

Le point de vue de cet auteur belge sur l’engagement britan­nique est origi­nal et très fouillé, mais j’ai vrai­ment du mal à croire que seuls les abru­tis voulaient faire la guerre cela a dû jouer sur un ressort plus profond de la nation anglaise.

Citations

Comment influencer ceux qui ne sont pas assez patriotes

Quatre filles de mon année, qui m’avaient à quelques reprises accosté, lambi­naient dans le couloir ; sans tarder, je partis dans la direc­tion oppo­sée alors que le garçon aux boucles, qui ne se doutait de rien, tomba dans leur piège. Je ralen­tis le pas pour écou­ter ce qui allait suivre. Comme je m’y atten­dais, les filles s’empressèrent de lui adres­ser la parole sur un ton mépri­sant.
« Qu’est-ce que tu fabriques au cours de Ker ?» lança l’une d’entre elles coif­fée à la garçonne.
« On ne t’a jamais vu avant, fit l’autre. Tu t’es perdu ?»
« Tu as peut-être perdu ta maman ? gloussa la troi­sième.
Le géant resta bouche bée. Bien souvent, la meilleure réponse réside dans le silence. Mais les étudiantes n’étaient pas déci­dés à lâcher leur proie.
« Tu veux qu’on t’aide à trou­ver ton chemin ? suggéra la fille à la physio­no­mie garçon­nière. Il y a un bureau de recru­te­ment à deux pas d’ici. C’est là qu’est ta place. A moins que tu ne sois trop poltron pour te battre  ?»
Le ton deve­nait plus agres­sif.

Pourquoi les jeunes se sont-ils engagés ?

Les gens sont des lemmings, reprit-il. Ils s’acharnent à marcher avec la multi­tude. Au sein de laquelle il se croit en sécu­rité. Qui les dissuade de réflé­chir. De choi­sir. Suivant aveu­gle­ment le courant quel que soit l’endroit où il les même. Animés, et chauf­fés par l’haleine de la masse. Toujours plus loin. Entraî­nant tout et tout le monde. Jusqu’au jour où…

Andreï Makine est un auteur que j’apprécie et depuis long­temps. Je retrouve ici les thèmes qui l’obsèdent : les souf­frances causées par le tota­li­ta­risme sovié­tique. Mais au-delà de cette folle idéo­lo­gie meur­trière, il cerne ici plus préci­sé­ment ce qui dans le compor­te­ment de chaque être humain , conduit à accep­ter l’inacceptable. Mais, juste­ment, c’est un peu cela qui m’a fait moins adhé­rer à ce roman, je le trouve trop didac­tique, à force de vouloir nous prou­ver quelque chose, les effets deviennent atten­dus et le récit perd en inten­sité.

La traque d’un évadé d’un camp de personnes dépla­cées permet de cerner cinq person­na­li­tés qui ont toutes, de façons diffé­rentes sauvé leur peau face aux purges stali­niennes en étant à des degrés divers de véri­tables ordures. L’un était commis­saire poli­tique pendant la deuxième guerre mondiale, il a fusillé un grand nombre d’officiers qui n’avaient rien fait, l’autre a parti­cipé à des liqui­da­tions de villages en Letto­nie, tuant femmes et enfants, le moins « coupable » a vu sa femme et son enfant mourir de façon atroce durant le siège de Lenin­grad. Tous les cinq se tiennent par la peur d’être cata­lo­gué suspect par le commis­saire poli­tique. Une expé­rience tragique qui résume à elle seule la vie en 1952 en URSS. Lâcheté, bravoure, dénon­cia­tion, survie sont les balises qui tracent un chemin pour survivre et personne n’en sort indemne. La traque elle même nous fait décou­vrir la taïga et se termine dans une région aussi magique qu’effrayante le golfe de Tougour. Mais ce récit qui voit dispa­raître un à un les chas­seurs au profit du fugi­tif perd d’intensité au fur et à mesure que les mêmes effets se répètent. La fin qui suppose une vie heureuse de deux êtres dans l’île de Bélit­chy est peu crédible .

Citations

Une constante du comportement humain

J’étais fier de ne pas m’être abaissé à le dénon­cer. Pour­tant, je savais qu’il ne me pardon­ne­rait pas ce geste d’humanité. Une constante psycho­lo­gique dont j’étais curieux de véri­fier la fata­lité.

La femme aimée

L’infirmière, je l’ai épou­sée… Après la guerre, elle a pris sa revanche sur la faim, a grossi, est deve­nue même une belle femme, une femme d’officier, quoi, auto­ri­taire, grin­cheuse, un peu capo­ral en jupon. Et l’autre, celle que je voyais en mourant n’existait plus… Les popes racontent comme quoi l’homme est puni pour ses péchés, bref, l’enfer et le feu éter­nel. Mais le vrai châti­ment, ce n’est pas ça… C’est quand une femme qu’on a aimé dispa­raît… Comment dire ? Oui, elle dispa­raît dans celle qui conti­nue à vivre avec vous…

Difficile d’être du bon côté en URSS sous Staline

En 1937, le jour du 20e anni­ver­saire de la Révo­lu­tion, le chan­tier du barrage fut relancé. Peu après, le nouveau chef de travaux allait être arrêté pour fait de sabo­tage anti­so­vié­tique. J’étais déjà capable de tirer ce bilan, si un mari jaloux n’avait pas tué mes parents, on les aurait empri­son­nés parmi ces milliers de respon­sable accu­sés de gaspillage, de sabo­tage, d’espionnage… Alors, reje­ton e ces traître à la Patrie j’aurais croupi dans une colo­nie de réédu­ca­tion.

Les bourreaux après leurs crimes

Pendant la guerre, Lous­kass luttait contre les éléments « défai­tistes » et les « éléments idéo­lo­gi­que­ment hostiles », comme on disait à l’époque. De bons offi­ciers souvent. Il en a fusillé des centaines !.Il dési­gnait vite fait un ennemi et, hop, le pelo­ton d’exécution !Sans autre forme de procès. J’en ai croisé des types qui faisait le même sale boulot que lui. Certains, Et ce devait être le cas de Lous­kass, préfé­raient tuer avec leur pisto­let de service. Ques­tion de goût. Une balle dans la nuque et le dossier est clos. Sauf que, tu vois,même s’il tirait dans la nuque, il ne pouvait pas ne pas voir, avant l’exécution, les yeux de tous ses soldats… Et main­te­nant dans son sommeil ses regards reviennent. Il tire, les nuque éclatent mais les yeux le vrillent . Et il hurle. Jusqu’à sa mort, ces yeux le pour­sui­vront.

Sans doute le sens du livre

Durant cette veille, mes pensées luttaient contre l’insoluble simpli­cité de nos vies. Il y avait cette femme dans la nuit soli­taire et, à si peu de distance d’elle, nous – ces hommes qui, quelques heures aupa­ra­vant, était prêt à la tortu­rer dans une saillie de bête… Les philo­sophes préten­daient que l’homme était corrom­pue par la société et les mauvais gouver­nants. Sauf que le régime le plus noir pouvait, au pire, nous ordon­ner de tuer cette fugi­tive mais non pas de lui infli­ger ce supplice de viols. Non, ce violeur logeait en nous, tel un virus, et aucune société idéale n’aurait pu nous guérir.

De cette auteure j’ai lu et beau­coup appré­cié « la femme de l’Allemand », je retrouve ici son sens de la nuance et la volonté de ne pas juger avec des prin­cipes moraux si répan­dus une situa­tion somme toute très banale. J’ai donc suivie l’avis d’Aifelle qui voit dans ce roman une façon pour Marie Sizun de combler les manques d’une généa­lo­gie incom­plète.

Un homme, Léonard, aime sa jeune femme Hulda à qui il fait cinq enfants. Il embauche une gouver­nante, Livia qui devien­dra sa maîtresse et qui aura aussi un enfant de lui. Cet amour à trois, sous le même toit à quelque chose de destruc­teur et effec­ti­ve­ment la santé d’Hulda ne résis­tera pas à cette situa­tion. L’amour ancil­laire (oui la langue fran­çaise à un même un mot pour décrire cela ! faut-il que cette situa­tion soit banale !) n’est pas le seul respon­sable de la destruc­tion d » Hulda. Cette très jeune fille suédoise de la très bonne société s’est enti­chée d’un séduc­teur fran­çais qui devra divor­cer de sa femme anglaise pour pouvoir l’épouser.

Ce Léonard est bien étrange, amou­reux de la litté­ra­ture fran­çaise il devient repré­sen­tant en vin et « ses affaires » le retiennent très souvent loin de sa famille. Hulda exilée à Meudon ne trouve que dans Livia la gouver­nante suédoise et aussi la maîtresse de son mari, une amitié qui la réconforte.C’est un triangle infer­nal et Marie Sizun a beau vouloir redon­ner une dignité à chacun de ses person­nages, j’ai vrai­ment eu du mal à accep­ter le rôle de Léonard. C’est d’ailleurs le person­nage le plus faible. On ne comprend pas, l’auteure ne le dit pas, pour­quoi il fait de mauvaises affaires, et quelles sont les raisons qui le poussent à être toujours aussi loin de chez lui. Ce qu’on sait de lui le rend peu sympa­thique à quarante ans marié à une femme anglaise dépres­sive, il séduit une jeune fille de dix sept ans. Puis Leonard et Hulda forment un couple presque heureux tant qu’ils sont en Suède. Ils partent en France et ce repré­sen­tant en vin laisse sa jeune femme se débrouiller à Meudon sans beau­coup d’argent et gérer la grande maison de Meudon et leurs quatre enfants. De son amour avec la gouver­nante, on ne sait pas non plus grand chose, le talent de Marie Sizun arrive à donner un peu de consis­tance au portrait de Livia.

Marie Sizun explique qu’il s’agit d’un roman d’amour, je trouve que c’est un roman de l’enfermement, j’ai étouffé dans ce triangle et j’ai regretté que personne ne renvoie à Léonard Sèze­neau son rôle de préda­teur que j’ai ressenti pendant tout le roman. Hélas ! seul le frère d’Hulda , Anders, a une vision assez juste de la person­na­lité de Léonard, il sent le piège qui se referme sur sa sœur, mais c’est aussi un person­nage falot para­site inca­pable d’aider quelqu’un d’autre. Je comprends bien la volonté de Marie Sizun de retrou­ver un sens à cette histoire qui est en partie la sienne, mais il y a trop d’éléments qui lui manquent . Elle n’a pas voulu inven­ter et elle s’est en tenue au plus probable et au plus digne de chaque person­nages. Je suis souvent restée sur ma faim trou­vant en quelque sorte qu’il y avait bien des « blancs » dans cette histoire.

Citations

Le professeur français séduit sa jeune élève suédoise

Comme histoire, ici, se préci­pite !
Hulda a-t-elle osé, elle, la jeune fille sage, se glis­ser parfois dans l’appartement aban­donné par la malheu­reuse anglaise ? De quelle façon les amants se sont-ils retrou­vés , en quel lieu ? Personne n’a rien vu. Toujours est-il qu’au prin­temps 1868 le scan­dale éclate, soit qu’ils aient été surpris, soit que la petite ait parlé à sa mère : elle est enceinte. Un coup de tonnerre pour la famille du banquier. Sigrid Chris­tians­son pleure beau­coup, son mari tonne, fulmine, se désole. Comment aurait-on pu prévoir une telle incon­duite de la part d’une enfant si sérieuse, si pure ? Sa fille chérie, le trahir pareille­ment.

Noël en Suède

On prépare Noël. La maison n’a jamais été aussi lumi­neuse, aussi joyeuse, car on allume à plai­sir lampes et bougies, on en met partout, jusque sur l’appui des fenêtres, et c’est beau dans la nuit toutes ces fenêtres éclai­rées. Les enfants, les bonnes sont tout exci­tés à l’idée de la fête. Hulda elle-même se laisse gagner par cette gaieté. Avec Livia, elle parle de déco­ra­tion de table, de sapin de Noël, de cadeaux. Comme tout semble harmo­nieux dans la musique des airs de Noël qu’elles jouent au piano à quatre mains, la gouver­nante et elle, pour la grande joie des enfants !

Le drame

- Maman n’était pas malade, inter­vient Isidore. Elle était juste triste. D’être ici, dans cet affreux pays, comme nous, d’ailleurs, mais plus que nous. »

Surprise par la dureté de son regard, Livia regarde le petit garçon : « Je ne sais pas, Isidore. Et c’est vrai que la tris­tesse peut deve­nir une mala­die… En tout cas, de bébé Alice n’y est pour rien, et elle a comme vous perdu sa mère. Elle a besoin de vous. »
Et à travers les mots qu’elle s’entend pronon­cer, dont elle voit le reflet sur le visage des quatre petits, elle éprouve elle-même singu­liè­re­ment la cohé­sion de ces enfants là, de cette fratrie, elle sent de façon presque doulou­reuse la force qu’ils repré­sentent autour du bébé tous les cinq, dans la profon­deur de leur unité. Alors qu’elle, la gouver­nante, n’est et ne sera jamais qu’une étran­gère.