Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un petit livre très agréable à lire et que toutes celles et tous ceux qui appré­cient, ou, ont envie de décou­vrir Érik Satie, aime­ront. Stepha­nie Kalfon ne vous expli­quera pas pour­quoi Satie avait chez lui, le jour de sa mort quatorze para­pluies, tous noirs, mais vous racon­tera comment ce grand musi­cien a fini par mourir de faim et d’épuisement. Il marchait tous les jours d’Arcueil à Paris. Dans ce qui était une banlieue ouvrière pauvre, Érik Satie a trouvé une petite chambre où ses deux pianos ne lais­saient la place qu’à un lit. C’est là qu’il a vécu et qu’il est mort après avoir quitté Mont­martre.

Le style, et le rythme de la phrase épousent la musique de Satie et c’est très agréable à lire. Nous n’avons pas d’explication ni à sa misère ni à sa folie. Evidem­ment l’alcool y est pour beau­coup, l’absence de recon­nais­sance aussi. Pour­tant, ses amis recon­nais­saient son talent, mais rien ne pouvait visi­ble­ment effa­cer les paroles si dures et si terribles des profes­seurs du conser­va­toire. D’autres compo­si­teurs sont passés par là sans pour autant douter de leur capa­cité à compo­ser. Pour Satie tout était musique et impo­ser des règles pour en rendre compte, c’est frei­ner le génie musi­cal. Il était sans doute trop sensible, trop orgueilleux, trop .. trop tout et aucun sens des contraintes. Il a vécu dans le dénue­ment le plus total alors que sans doute le succès était à sa porte. Il nous laisse sa musique qui a son image est peu struc­tu­rée mais si belle par moments. Un génie certes mais insai­sis­sable et si peu conven­tion­nel.

Citations

Un mal de vivre

Où en sommes-nous chacun, de ce qui fait une vie ? Qu’a-t-on appris de tous les bruyants bavar­dages dont nous recou­vrons nos malaise d’être là, vide et visible, mon Dieu tout se vide… À qui la donner pour ne plus l’affronter, cette perplexité d’être soi, être soi d’accord mais qui ? Il est impos­sible de se ressem­bler. Un matin, quelque chose se stabi­lise et une rue plus loin, on a changé de carac­tère ou de colère. Il n’y a pas de mots pour dire ces varia­tions silen­cieuses. On s’éloigne, c’est tout. On ne se recon­naît plus, « simply like that ». Autour, tu es resté iden­tique pour­tant, sauf soi-même. On est perdu. Dépassé. Alors on attend, avec le visage inté­rieur de quelqu’un d’autre. Celui des mauvais jours et des incer­ti­tudes, souffle agres­sif, sans raison non sans raison, si ce n’est que vivre n’est plus tenable. Soudain, se tenir là dans le monde, c’est au-dessus de nos forces.

Le portrait de son ami qui lui ressemble en pire !

Conta­mine triste mine, ne parve­nait plus à aller au bout des choses. En amitié comme en litté­ra­ture, il collec­tion­nait les débuts de phrases et les débuts de rela­tions. Il n’osait jamais prendre le risque de travailler, se trom­per où se soumettre au juge­ment d’un autre. C’était un peureux. En fait, derrière une appa­rente paresse, il avait un ego grand comme les Buttes-Chau­mont. Il était fantai­siste, bourré d’idées, une vraie four­mi­lière son crâne. Mais rien ne se déve­lop­pait : une meilleure idée en chas­sait une bonne et puis voilà, end of the story. En paral­lèle de sa vie litté­raires, il faisait des traduc­tions exécrables d’auteurs qu’il execrait mais qui, eux, avaient publié. Conta­mine avait la naïveté de croire que le plus diffi­cile et le plus noble se situait au commen­ce­ment des choses : abor­der quelqu’un, rebon­dir avec une idée nouvelle, lancer un nouveau parti poli­tique, propo­ser un premier baiser. Il croyait réel­le­ment que le courage, c’était de se jeter à l’eau. Il décou­vrit qu’en vérité, le courage, c’est quand il faut tenir bon. Quand il faut conti­nuer de nager. Il n’était ni coriace ni patient. Il était comme Éric, il lui fallait les honneurs et l’admiration immé­diate, totale, l’effet quoi, le reste… C’était pour les dactylo.

Explication du titre : on a trouvé quatorze parapluie après la mort de Satie

Dès qu’il a un sou en poche, c’est pour ache­ter un para­pluie :
un de Secours ( de couleur noire)
un « Just in case » (de couleur noire)
un Malheu­reux (de couleur noire)
un plus Solide ( de couleur noire)
un qui s’Envole (de couleur noire)
un Jetable (de couleur noire)
un très Digne (de couleur noire)
un imper­méable (de couleur noire)
un que l’on peut Casser (de couleur noire)
un qui nous Attend (de couleur noire)
un très Inti­mi­dant (de couleur noire)
Un Alam­bi­qué (de couleur noire)
un très Spor­tif qui défend bien ( de couleur noire)
et le dernier, gentil juste pour les Dimanches (de couleur noire).
Tous peuvent se porter été comme hiver. Ils sont prati­qués, indé­mo­dables, discrets et très patients. Abso­lu­ment noir. Ils sont au nombre de quatorze, mais ils n’empêchent pas de se sentir seul. Ils permettent de se sentir abri­tés . Surtout quand il ne pleut pas.

Et ce qui est le plus impor­tant sa musique :

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Qui n’aimerait pas entendre la personne qu’on a tant aimé conclure le dialogue de la rupture par ces mots :

« Reviens quand tu veux »  ?

Je ne connais­sais pas cet auteur qui m’avait tentée à travers la lecture de vos blogs, c’est chose faite, et le moins que je puisse dire c’est que je ne regrette pas les heures passées en sa compa­gnie. Son style est très parti­cu­lier, il évoque avec des expres­sions un peu vieillottes la nature où ce curieux bouqui­niste a décidé de vendre (ou pas !) des livres aux rares personnes qui s’égarent jusqu’à sa boutique. Chaque chapitre démarre par une descrip­tion du temps ou par des éléments de la nature, souvent j’y suis peu sensible, mais Éric Holder a su domp­ter mon impa­tience, car il peuple son récit de person­nages qui sont loin d’être des cari­ca­tures. Ils sont humains c’est tout, donc avec de gros défauts mais aussi quand on s’y attend le moins des quali­tés qui m’émeuvent. Ainsi, ce garde-cham­pêtre ne sera pas seule­ment la victime du « terrible » libé­ra­lisme contem­po­rain – et trop souvent cari­ca­tu­ral dans les films ou dans les romans- mais devien­dra gardien du camping, heureu­se­ment pour Antoine, notre bouqui­niste qui pourra donc après son histoire d’amour se récon­for­ter en regar­dant les soleils couchants dans l’Algeco mis à la dispo­si­tion du gardien. Antoine n’est ni meilleur ni pire qu’un autre, il fera, lui aussi, souf­frir Marie la boulan­gère qui était celle – avant Lorraine- avec qui il allait au cinéma et avec qui il finis­sait ses soirées. Le mari de la boulan­gère qui a joué et perdu tout l’argent du ménage vien­dra rappe­ler à Antoine que Marie est fragile et qu’il n’a pas le droit de la faire souf­frir. Ce roman est riche d’une gale­rie de portraits et on a envie de se souve­nirs de tous sauf, peut-être, de madame Wong qui exploi­tait notre Antoine mais cela se termine bien. Nous appre­nons au passage que le commerce chinois recherche nos vieux livres : est-ce vrai ?

J’avais beau­coup aimé il y a quelques années le film fait à partir du roman d’Éric Holder « made­moi­selle Cham­bon »

On pour­rait faci­le­ment mettre en film « la femme qui n’a jamais sommeil » et pour­quoi pas Vincent Lindon dans le rôle d’Antoine et pour Lorraine, la conteuse, Sandrine Kimber­lain ce serait parfait aussi.

Citations

Quand j’ai cru que je n’accrocherai pas à ce roman à cause des descriptions trop classiques

Quand l’avant-garde des nuages est appa­rue dans le ciel, on a tout de suite vu qu’il s’agissait de méchants, de revan­chards. Pas une goutte depuis 2 mois, il allait corri­ger la situa­tion vite fait, ce n’était pas pour plai­san­ter. Derrière eux, l’urgence crépi­tait en arc bleuâtres sous le ventre du trou­peau, au loin le canon. La lumière s’est éteinte subi­te­ment, la nature rete­nait son souffle, en apnée. Quand le vent est revenu, fou furieux, il hurlait en se frayant un chemin à coups de gifles. Des milliers de feuilles d’acacia, jaunies ou dorées, périrent à l’instant, jonchant le sol. Les premières gouttes de pluie lais­sèrent entendre des hési­ta­tions de moineau sur un balcon. Quelques secondes plus tard, l’eau tombait par baquets, rejaillis­sant des gout­tières sous pres­sion, noyant le paysage.

Toujours le style, mais déjà je savais que j’aimais ce roman

Octobre est resté suspendu aux lèvres du soleil abon­dant, avec la bien­veillance d’un ciel ou de rares nuages patrouillent avant de repar­tir dépi­tés.

Le prénom de la femme aimée et perdue

Elle s’appelait Anne, un prénom entouré d’un hiatus, qu’on ne sait où accro­cher, et qui demeure suspendu comme une exté­nua­tion, un début de mots, une adresse qui n’aurait pas été ache­vée. Anne, on sent déjà qu’une part manquera.

Je ne savais pas ça

La Veuve Clic­quot, née Nicole-Barbe Ponsar­din, tient lieu de phare. J’apprends à Lorraine qu’elle vécu quatre-vingt-neuf ans, son mari, qu’elle adorait, était issu de la plus illustre famille de facteurs d’orgues fran­çais.

Deux hommes ont aimé la même femme

Lui me parle souvent de toi. Tu as même inté­gré nos quelques sujets de conver­sa­tion favo­ris, ceux qui permettent de nous entre­mettre, bon gré mal gré, sur la lande où nous ne sommes que deux. Je ne réponds pas à toutes ses ques­tions. J’adore voir, quand il les pose, le rêve passer dans ses yeux.

Un portrait

Parmi les habi­tués, un ancien mate­lot. Outre la marine, son domaine de prédi­lec­tion, qu’il cultive histo­ri­que­ment, il maîtrise des sciences qui, si on l’écoute, s’y rapportent, la géolo­gie, l’astrophysique, la bota­nique, l’anthropologie. À l’aide d’une mémoire étin­ce­lante, il jette des passe­relles inédites de l’une à l’autre. Il n’a pas navi­gué sans savoir sous quels ciels, ni sur quel flots il se trou­vait, leur compo­si­tion, leurs impé­ra­tifs, leur pouvoir. Ce passionné restait modeste, les cime­tières, disait-il, étaient remplis de gens comme lui.

Traduit du gali­cien par Ramon Chao et Serge Mestre. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Pour commen­cer une réflexion à médi­ter :

Les vraies fron­tière, ce sont celles qui parquent les pauvres loin du gâteau.

Un roman des années 2000 dont je ne connais­sais pas du tout l’auteur. Manuel Rivas écrit en gali­cien, est traduit parfois en breton, soli­da­rité des langues celtiques, se traduit lui-même en castillan et, est, plus rare­ment, traduit en fran­çais. Origi­nal, non ?

Ce roman raconte la guerre civile espa­gnole, cette guerre qui a laissé tant de traces et qui s’estompe dans les mémoires car les combat­tants des deux côtés dispa­raissent. Mes premières lectures « enga­gés » parlaient de cette guerre et un de mes chan­teurs préfé­rés étaient Paco Ibanez, cette chan­son résume bien l’esprit de ce roman.

En effet « Le crayon du char­pen­tier », choi­sit une façon déli­cate et poétique de racon­ter l’horreur et la bruta­lité et ça fonc­tionne très bien. Un garde civil, Herbal, assas­sine un peintre dans sa cellule, celui-ci lui donne son crayon de char­pen­tier, à partir de là cet homme va vivre avec une voix inté­rieure qui lui intime l’ordre de sauver le docteur Da Barca et de lui permettre de vivre une superbe histoire d’amour avec la belle Marisa Mallo. Grâce à cette histoire, nous allons rencon­trer des hommes éton­nants qui auraient pu dessi­ner une toute autre histoire à l’Espagne si seule­ment ils ne s’étaient pas détes­tés entre eux, et puis au milieu des plus grandes ordures au service du régime fran­quiste, cette superbe figure de la mère Izarne qui diri­geait le sana­to­rium réservé aux prison­niers tuber­cu­leux. Tout le roman se situe entre réalité et le rêve, un peu à l’image de toute vie surtout quand la réalité se fracasse sur une dicta­ture impla­cable et qui refuse à tout rêve de se réali­ser. En suivant le chemi­ne­ment d’Herbal, l’auteur veut donner une chance au pire des tueurs à la solde de Franco de prendre conscience de ce qu’il a fait et de se rache­ter.

L’art , la pein­ture, la poésie pren­dront une grande part aux déchi­re­ments intimes de ce garde civil qui réus­sira à sauver ce merveilleux docteur Da Barca qui a passé sa vie à faire le bien autour de lui, même si ce garde civil fran­quiste convaincu n’a pas pu sauver le peintre qui vient lui rendre visite si régu­liè­re­ment depuis qu’il l’a certes assas­siné mais pour lui éviter une mort sous la torture par ses amis plus fran­quistes ou tout simple­ment plus cruels que lui. Aujourd’hui, il termine sa vie dans un bordel, mais n’a pas perdu sa conscience (le crayon du char­pen­tier), son message d’espoir, il le trans­met à une jeune pros­ti­tuée qui trou­vera, peut-être, elle aussi sa voix inté­rieure qui la conduira vers un avenir où la beauté permet de combattre la laideur.

Citations

L’humour d’un mourant

Comment vous sentez-vous ? demanda Souza.. Il fallait bien trou­ver quelque chose pour commen­cer.

Comme vous le voyez, dit le docteur en écar­tant les bras, l’air jovial, je suis en train de mourir. Vous êtes sûr que c’est bien inté­res­sant de m’interviewer ?

Un passage assez long qui fait comprendre ce que voit un peintre et le dur métier de lavandière

Regarde, les lavan­dières sont en train de peindre la montagne, lança soudain le défunt. En effet, les lavan­dière éten­daient leur linge au soleil, entre les rochers, sur les buis­sons qui entou­raient Le phare. Leur balu­chon ressem­blaient au ventre de chif­fon d’un magi­cien. Elles en tiraient d’innombrables pièce de couleur qui repei­gnaient diffé­rem­ment la montagne. Les mains roses et boudi­nées suivaient les injonc­tions que lançaient les yeux du garde civile guidés à leur tour par le peintre : les lavan­dières ont les mains roses parce qu’à force de frot­ter et de frot­ter sur la pierre du lavoir, le temps qui passe se détache de leur peau. Leurs mains rede­viennent leurs mains d’enfants, juste avant qu’elle ne soit lavan­dières. Leurs bras, ajouta le peintre, sont le manche du pinceau. Ils ont la couleur du bois des aulnes car eux aussi ont grandi au bord de la rivière. Lorsqu’ils sortent le linge mouillé, les bras des lavan­dières deviennent aussi dur que les racines plan­tées dans la berge. La montagne ressemble à une toile. Regarde bien. Elles peignent sur les ronces et les genêts. Les épines sont les plus effi­caces pinces à linge des lavan­dières. Et vas-y. La longue touche de pinceau d’un draps tout blanc. Et encore deux touches de chaus­settes rouges. La trace légère et trem­blante d’une pièce de linge­rie. Chaque bout de tissu étendu au soleil raconte une histoire.
Les mains des lavan­dières n’ont presque pas d’ongle. Cela aussi raconte une histoire, une histoire comme pour­rait en racon­ter égale­ment, s’il nous dispo­sions d’une radio­gra­phie, les cervi­cales de leur colonne verté­brale, défor­mées par le poids des balu­chon de linge qu’elles trans­portent sur la tête depuis de nombreuses années. Les lavan­dières n’ont presque pas d’ongles . Elles racontent que leurs ongles ont été empor­tés par le souffle des sala­mandres. Mais, bien entendu, venant d’elles, ce n’est qu’une expli­ca­tion magique. Les ongles ont été tout simple­ment rongé par la soude.

J’aime bien ces images et ce portrait

Il faut dire que la vieillesse guet­tait tout parti­cu­liè­re­ment ce pate­lin. Tout à coup, elle montrait ses dents au détour du chemin et endeuillait les femmes au beau milieu d’un champ de brouillard, elle trans­for­mait les voix après une seule gorgée d’eau de vie et ne mettait pas plus d’un hiver à rider complè­te­ment la peau de quelqu’un. Cepen­dant la vieillesse n’avait pas réussi à péné­trer à l’intérieur de Nan. Elle s’était conten­tée de lui tomber dessus, de le recou­vrir de cheveux blancs et d’une toison blanche et frisée sur sa poitrine. Ses bras étaient enve­lop­pés d’une mousse blanche semblable à celle des branches du pommier, mais sa peau était restée comme le cœur des sapins qui poussent dans cette région. Sa bonne humeur souli­gnait ses dents brillantes, et puis il avait toujours cette fameuse crête rouge sur l’oreille. Son crayon de char­pen­tier.


Ma photo dit où j’ai trouvé ce roman et pour qu’il conti­nue à trou­ver des lecteurs, j’irai le remettre dans cette petite cabine de plage qui sert de boîte à livres à Dinard. Lors de sa paru­tion je n’avais entendu que des louanges à propos de ce roman. J’avoue être moins enthou­siaste. J’aurais vrai­ment préféré que les « âmes soient grises » mais non, le méchant est d’un noir absolu ce qui a rendu ma lecture pénible. Le juge Mierck est un horrible person­nage qui se fait servir des œufs mollets alors qu’il ausculte le corps d’une petite fille de dix ans assas­si­née sans éprou­ver la moindre compas­sion. Ce juge est peu crédible, même si on peut mettre sous le compte de la guerre toute proche les actions qu’il est capable de faire pour parve­nir à ses fins. Je comprends d’autant moins ce person­nage que les autres prota­go­nistes de l’affaire sont juste­ment plus en nuances. Je croyais que ce roman était aussi un roman sur la guerre 1418 , ce n’est pas tout à fait exact. Bien sûr la guerre sert de toile de fond, d’autant que l’auteur a situé son intrigue dans une ville où résonne le bruit des canons. Alors évidem­ment la guerre, on ne parle que d’elle, l’élan patrio­tique mis à rude épreuve devant la multi­tude des corps bles­sés. D’ailleurs, s’il n’avait pas fallu réqui­si­tion­ner la route qui relie le village à la demeure du gendarme l’histoire aurait pu être très diffé­rente. L’affaire même n’aurait pas eu lieu. Philippe Clau­del n’a pas raconté la guerre et pour­tant elle est la cause de toute cette tragé­die.

La construc­tion de ce roman est vrai­ment origi­nale et c’est pour cela que j’ai mis quatre coquillages. Quelqu’un nous parle, au début, on ne sait pas qui il est. Et puis peu à peu on comprend qu’il s’agit d’un gendarme qui a payé de la mort de sa femme le fait de s’être occupé d’un témoi­gnage à propos du meurtre de la petite fille, le jour où sa femme a accou­ché toute seule. Depuis l’alcool lui sert de support et c’est donc à travers son cerveau embrumé que peu à peu une vérité va se faire jour, une vérité car la vérité c’est vrai­ment trop compli­qué à saisir. Tout le village est présent dans cette histoire et aussi la guerre puisque sans être sous le feu, ce petit village de l’arrière vit au rythme des batailles de 14 – 18. Il restera au gendarme un dernier aveu à faire qui rajoute à la noir­ceur de cette histoire.

Je ne peux pas dire que j’ai adoré cette lecture, peut être à cause du dernier aveu, mais je suis très contente de l’avoir faite. Je regrette un peu de ne plus pouvoir en discu­ter car ce n’est plus d’actualité autour de moi mais peut-être grâce aux commen­taires vais-je ravi­ver vos souve­nirs. Comme par hasard un blog, « le bouqui­neur » que j’apprécie vient d’en parler et son avis est beau­coup plus enthou­siaste que le mien.

Citations

Explication du titre

Les salauds, les saints, je n’en ai jamais vu. Rien n’est ni tout noir, ni tout blanc, c’est le gris qui gagne. Les hommes et leurs âmes, c’est pareil… Tu es une âme grise, joli­ment grise, comme nous tous…

Un beau passage

Un procu­reur au début du siècle, c’était encore un grand monsieur. Et par un temps de guerre, quand un seul coup de mitraille fauche une compa­gnie solide de gaillards prêts à tout, deman­der la mort d’un homme seul et enchaîné rele­vait de l’artisanat.

Un portrait : humour et délicatesse

C’était frap­pant cette pâleur de future morte, et cette rési­gna­tion dans les traits. Elle se prénom­mait Clélis . Ce n’était pas banal, et c’est très joli­ment gravé dans le marbre rose de sa tombe.

J’aime bien ce genre de remarques

La jeune fille était une de Vincey. Ses ancêtres s’étaient battu à Crécy. Ceux de tout le monde aussi sans doute, mais personne ne le sait et chacun s’en fiche.


J’avais lu, sur les commen­taires à propos d’un de ses livres, que celui-ci plai­sait à beau­coup de blogueurs et blogueuses. Comme je le comprends ! Il a tout pour plaire ce roman. D’abord l’art de racon­ter, à propos d’objets anodins tout ce qui les rattache à un pan de vie. Comme ces boucles d’oreilles qu’il a retrou­vées et qui lui rappelle une partie de sa jeunesse. Une virée à Paris, ville où il se promène jeune adulte avec trois autres amis, un premier amour qui n’a pas duré très long­temps, et ce cadeau qui devait scel­ler une grande amitié. Les années 80 époque où

Les Free Time viennent d’être supplanté par les MCDonald’s. Tout le monde porte les United Colors de Benne­ton

Peu à peu, au fil des objets, sa vie se déroule à travers les pages de ce roman, construit sur la douleur d’un divorce mal vécu. Sa femme partant avec un dentiste, certaines phrases sur cette hono­rable profes­sion sont très drôles même si elles sont caus­tiques. Mais le charme de la construc­tion du roman ne s’arrête pas là, chaque personne qui s’arrête devant un objet le fait pour des raisons bien précises, et redonne une nouvelle vie à l’objet en ques­tion. Le livre est construit en boucle et ce qui devait n’être un débar­ras, est porteur de vie : les objets perdus, prennent un nouveau départ vers des objets trou­vés. Et, grâce à l’acheteuse des boucles d’oreille, s’esquisse un départ possible vers une rencontre : l’auteur pourra-t-il ainsi sortir de la tris­tesse de son divorce ?

La multi­pli­cité des points de vue sur les objets permet de rendre compte des diffé­rentes percep­tion du même événe­ment. L’histoire du cadre rouge est vrai­ment atta­chante, l’homme a détesté ce cadre dans lequel sa mère affi­chait des photos de lui enfant qui ne lui rappe­laient que des mauvais souve­nirs, mais son épouse avait été touchée par le geste de sa belle -mère lui confiant un moment de l’enfance de celui qu’elle aimait.

Jean-Philippe Blon­del a ce talent parti­cu­lier de garder en lui, et de nous faire revivre des moments de notre passé par une chan­son, une marque de vête­ments, un événe­ment. Son minus­cule inven­taire, c’est certai­ne­ment ce que beau­coup d’entre nous pour­rions faire à propos d’objets que nous gardons et dont nous seuls connais­sons l’histoire, mais évidem­ment nous n’avons pas tous ni toutes son talent pour les racon­ter.

Citations

La lecture adolescente

Je cherche des romans qui parle­raient de moi -de nous, mais dans les librai­ries, je ne vois que des récits de quadra­gé­naires qui s’épanchent sur leur divorce et sur leurs maîtresses.

On pense à une chanson de Bénabar

Marianne est insti­tu­trice, elle s’est dénu­dée pour un autre insti­tu­teur et ensemble ils forment un couple CAMIF parfait, ils ont un mono­space acheté d’occasion et trois enfants cein­tu­rés à l’arrière, ils vont en vacances en Vendée et ont fait poser derniè­re­ment des pavés auto­blo­quants dans la descente de leur garage.

Vision de la Bretagne

Chri­sian Lapierre venait de Bretagne -de l’autre côté de la France, pas loin de cet océan que je n’avais vu qu’en carte postale,nous, on allait plutôt à la montagne, c’était moins cher, et même si on avait choisi la mer, on aurait viré plus au sud, en Bretagne, il pleut tout le temps et c’est une région triste à mourir.

Les petites anglaises

Je suis sorti pendant quelques temps avec une fille qui s’appelait Kath­leen, assis­tante anglaise de son état, qui trou­vait la France for-mi-da-ble, la culture for-mi-da-ble, la cuisine extra-for-mi-da-ble et les Fran­çais hyper-for-mi-da-ble. J’ai été content de l’accompagner sur le quai de la gare du Nord pour son retour dans son pays natal. Elle était en pleurs, mais moi, je trou­vais ça formi­dable. 

Au moins, j’ai prati­qué l’anglais oral.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Moi je tourne des films. Ça gagne bien et ça ne fait du mal à personne.

Cette phrase peut donner le ton à tout le livre, chaque remarque est empreinte du style Audiard, celui qui a donné des dialogues inou­bliables au cinéma fran­çais. Son roman se déguste par petites touches, ne me deman­dez pas de vous racon­ter l’intrigue j’en serai bien inca­pable. Mais on est bien avec cet auteur et les Pari­siens et Pari­siennes qui ont sans doute disparu et qui traî­naient dans des cafés qui sont rempla­cés par des restau­rants chics ou des fast-food moins chics et moins chers. Le plai­sir vient de ces phrases qu’on aime­rait tant ne pas oublier comme les répliques des « Tontons Flin­gueurs » que certains connaissent par cœur. Alors, lisez les cita­tions et vous aurez un tout petit avant-goût du plai­sir que procure ce roman.

Citations

Alban de Méro­vie est un person­nage très seul. Il l’a cher­ché. Oh, oui, bien cher­ché .

À force de coucher avec les meilleurs amies de sa femme et avec les femmes de ses meilleurs amis, il n’a plus de femme et n’aura bien­tôt plus d’amis.
Quelle noir­ceur !

Autodérision

– Aux champs . Je t’offre une petite croque et tu me paies une toile !
- Il y a rien à voir.
- Il y a pas un film de toi qui passe ?
- Il y en a forcé­ment toujours un qui passe, c’est pas pour ça qu’il est à voir.

La campagne

Pour­tant, nous ne dormons plus ensemble depuis quinze ans déjà… Ou alors dans son prieuré de Valmon­dois, à côté de L’Isle-Adam… À la campagne, ça ne compte pas, on fait n’importe quoi parce qu’on s’emmerde.

L’argent

« Un taxi pour Tobrouk » et « Le cave se rebiffe » occu­paient des Champs-Élysées, « Les Cahiers du cinéma » , et « Harper’s Bazaar » nous brûlaient vif, on s’en foutait, on gagnait plein de sous. Qu’en faisais-je, mon Dieu quand j’y pense… Les bagnoles… Les fringues… Les éditions de luxe… Aujourd’hui je roule Renault, j’écris Bic et je lis Poche… J’ai dépas­sionné tout ça.

La mort de Mesrine

Le déploie­ment d’artillerie, (soixante douze points d’impact !), puis les poulets s’embrassant, façon foot­bal­leur, autour du cercueil BMW. Mais on n’était pas au bout, c’est après que ça deve­nait vrai­ment dingue : La belle Sylvia giclant de l’auto, décon­nec­tée à zéro, un cocker sous les bras hurlant : « Les salauds ! Ils ont tué mon chien » . C’est quand même pas banal, comme réac­tion, non ? Pour­quoi pas plutôt. Ils ont tué mon homme ? À croire concer­nant l’homme, qu’elle prévoyait l’issue de longue date.

Description du « Train bleu » gare de Lyon

J’aime ce musée très ennuyeux où tout peut arri­ver… Même l’idée vague de prendre le train. C’est une rela­tion de métiers, Alexis Moncorgé, ( rela­ti­ve­ment plus connu sous le pseu­do­nyme de Jean Gabin) , qui m’a fait décou­vrir l’endroit.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Roman histo­rique qui permet de décou­vrir le monde des béguines, je ne savais pas qu’elles avaient existé en France. Pour moi le bégui­nage était lié aux pays du nord et au protes­tan­tisme. C’est complè­te­ment faux, il a perduré plus long­temps dans le nord de l’Europe mais en France grâce à la protec­tion de Saint Louis (Louis IX) les béguines avaient pu créer des commu­nau­tés vivantes et nombreuses. Cela permet­tait aux femmes de vivre en dehors du mariage en se consa­crant à la reli­gion et à des acti­vi­tés lucra­tives pour pouvoir subsis­ter. Le statut des béguines étaient très varié, dans ce roman on voit des femmes soignantes, commer­çantes, arti­sanes … toutes sont céli­ba­taires ou veuves.

Nous sommes sous Philippe Le Bel, ce roi fana­tique qui ‚toujours à court d’argent, fera brûler les templiers sur la place publique et pas mal de juifs en ayant aupa­ra­vant confis­qué à son profit tous leurs biens. Sous son règne, les femmes seront vite appe­lées sorcières avant d’être aussi brûlées. C’est lui aussi qui fera tuer de façon atroce les amants présu­més de ses filles avant de les faire tondre et de les incar­cé­rer Alors, on imagine la fragi­lité du statut des béguines qui permet­tait à des femmes d’échapper au mariage et de de se mêler de reli­gion ! De plus celles qui exer­çaient de l’artisanat n’étaient pas soumises aux diffé­rentes contraintes des autres arti­sans . Alors bien sûr, quand elles ont perdu la protec­tion royale que Louis IX, le grand père de Philippe Le Bel leur avait accordé, elles ont tota­le­ment disparu.

La lecture de ce roman permet de vivre un moment avec des femmes sensibles et humaines et dans ce monde de violence, cela fait du bien. On mesure aussi, comment toutes les diffé­rents essais pour les femmes de sortir de leur condi­tion : être des épouses fidèles et igno­rantes , mariées trop jeunes pour des raisons finan­cières ou pour satis­faire les besoins sexuels d’un homme, mourant très vite en couche, ont été durant des siècles systé­ma­ti­que­ment combat­tus.

Citation

Être femme et avoir des idées en 1310 (et donc, être brûlée vive)

Je n’ai pas entendu que du bien sur elle chez les Corde­liers. À force de mépri­ser l’enseignement des clercs, elle a fini par en offen­ser beau­coup. Et ce rejet des péni­tences, du jeune ou même des préceptes moraux, elle n’est pas loin des errances des adeptes du libre-esprit.


Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Je suis ravie que le club de lecture ait renoué avec la tradi­tion de propo­ser une BD à chaque séance et à propos du thème de l’aventure, celles-ci étaient parti­cu­liè­re­ment bien choi­sies. Quelle femme cette Alexan­dra ! Je suis certaine que toutes les parti­ci­pantes du club vont l’adorer, vont-elles accep­ter de surmon­ter leurs réti­cences à propos des B.D ? Celles-ci le méri­te­raient, les auteurs se sont inspi­rés du livre de souve­nirs de sa dernière dame de compa­gnie Marie-Made­leine Peyron­net, pendant les dix dernières années de sa vie, Alexan­dra David-Neel a vécu en recluse dans sa villa nommée « Samten Dzong », à Digne.

Marie-Made­leine lui a servi de femme de chambre, de secré­taire, de dame de compa­gnie et de souffre douleur. Mais peu à peu des liens d’amitié se sont tissés entre les deux femmes, car Alexan­dra avait une person­na­lité hors du commun et géné­reuse à sa façon. Marie-Made­leine compren­dra assez vite que, lorsque sa « patronne » est désa­gréable c’est qu’elle souffre le martyre, son corps la trahit et elle qui aimait tant marcher restera clouée dans son fauteuil pendant dix ans. Seules les visites d’amis souvent de pres­ti­gieux intel­lec­tuels arri­ve­ront à lui redon­ner du tonus. Cette femme qui s’est dégui­sée en Tibé­taine pour aller à Lhassa capi­tale du Tibet inter­dite à tout étran­ger en passant par les montagnes de l’Himalaya , qui parle, lit et écrit un nombre de langues incroyables dont le tibé­tain, qui est consi­dé­rée comme une spécia­liste émérite de la reli­gion boud­histe, est enfer­mée entre quatre murs . Mais elle a accu­mulé tant et tant de souve­nirs que sa vie est encore très riche.

La B.D alterne sa vie au présent en mono­chrome avec Marie-Made­leine et ses souve­nirs très colo­rés lorsque rien ne l’arrêtait pour comprendre cette civi­li­sa­tion qui l’attirait tant : le boud­dhisme tibé­tain. Cette B.D m’a donné envie de relire cette auteure que j’ai lu il y a bien long­temps. Alexan­dra David.Neel donne du courage à toutes celles qui acceptent diffi­ci­le­ment les limites impo­sées par les conve­nances, pour les femmes de son époque le chemin était tout tracé et ne passait pas toujours par l’Himalaya !

Toutes et tous nous pouvons faire de cette phrase notre devise

Marche comme ton cœur te mène et selon le regard de tes yeux

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


Quel plai­sir de lire qu’un tout petit pays à l’échelle du monde a sauver l’honneur de la conscience humaine ! Seul le gouver­ne­ment Haïtien a décidé de recueillir tous les juifs qui se présen­te­raient dans son pays pour échap­per au nazisme. Les Haïtiens s’enorgueillissaient déjà d’avoir défait les troupes de Napo­léon, d’avoir aboli l’esclavage et d’être sorti de la domi­na­tion améri­caine. En 1940, Haïti a déclaré la guerre aux Nazis alle­mands et aux Fascistes italiens. Bien sûr leurs moyens mili­taires ne suivaient pas vrai­ment mais on aurait tant aimé que d’autres pays aient eu le même courage. Louis-Philippe Dalem­bert raconte le destin d’un méde­cin Ruben Schwarz­berg descen­dant d’une famille de four­reurs polo­nais, ayant vécu une ving­taine d’année à Berlin. Ces destins de Juifs de la diaspora polo­naise, nous sont connus. La famille a fui l’intolérance catho­lique polo­naise, s’est fort bien adapté au déve­lop­pe­ment écono­mique en Alle­magne, a souf­fert de la crise de 1929 et puis a vécu l’horreur de la montée du nazisme. Mais l’originalité et le charme de ce livre vient du rappel des posi­tions histo­riques d’Haïti.

Grâce au style de Louis-Philippe Dalem­bert, qui sait nous faire comprendre pour­quoi et comment les Haïtiens nous réchauffent le cœur, le roman n’a pas, pour une fois, le ton tragique alors que le risque de mort est présent pendant toute la fuite du Docteur Ruben vers son île de liberté. Le style de l’auteur donne un souffle des Caraïbes et épouse telle­ment bien ce que l’on peut savoir de ce pays. Je recom­mande pour tous ceux et toutes celles qui seraient en manque d’érotisme la scène durant laquelle notre tout jeune méde­cin alle­mand (un peu coincé) rencontre pour la première fois la pléni­tude d’une expé­rience sexuelle réus­sie avec Marie-Carmel épouse trop délais­sée d’un diplo­mate Haïtien, les deux pages qui lui sont consa­crées commencent ainsi :

« Marie-Carmel savait jouer de son corps comme d’un instru­ment de musique, en tirer les notes les plus vibrantes, des accords dont Ruben lui-même igno­rait que ses sens étaient porteurs. »
Malgré les tragé­dies que nous connais­sons bien et qui vont traver­ser la vie de cette famille la force de vie venant de ce petit pays fait de ce roman un livre joyeux. Mais c’est lors d’une autre tragé­die, le terrible trem­ble­ment de terre de 2010 que le vieux docteur Ruben Schwarz­berg racon­tera toute sa vie à sa petite nièce Debo­rah, la petite fille de Ruth celle qui grâce à sa clair­voyance et à son éner­gie aura donné conscience en 1938 à toute la famille qu’il fallait quit­ter au plus vite Berlin.
Comme beau­coup de familles juives exilées les uns ont pris souche en Israël. D’autres aux États-Unis et donc, deux des leurs, sont en Haïti. Leur histoire n’est pas sans rappe­ler celles des chré­tiens d’Orient si bien raconté dans « les Disper­sés » de Inaam Kacha­chi… d’ailleurs c’est le renou­veau des milliers d’exilés fuyant les conflits violents qui ont poussé l’auteur à racon­ter celle-ci qui main­te­nant est prête comme les ombres à s’effacer de nos mémoires.
PS
Keisha et Aifelle ont beau­coup aimé

Citations

Déclaration de guerre de Haïti le 12 décembre 1941 à l’Allemagne nazie

Pour les plus aver­tis, c’était juste une ques­tion de logis­tique. On aurait été un chouïa mieux armé, il aurait vu ce qu’il aurait vu, ce pingre -«nazi » en créole haïtien signi­fiant aussi « grippe-sous ». On lui aurait fait bouf­fer sa mous­tache ridi­cule à Char­lie Chaplin, dit un homme qui avait vu « le Dicta­teur » la veille. On lui aurait telle­ment latté le cul que même sa mère n’aurait pu le distin­guer d’un babouin. (…) Depuis que leurs ancêtres avaient mis une bran­lée aux vété­rans de l’indicible armada de Napo­léon, les Haïtiens s’imaginaient terras­ser les plus puis­sants de la planète, comme on écra­se­rait un chétif insecte, d’un talon indif­fé­rent. Dans leur esprit, un Autri­chien à la gestuelle de bouf­fon ou un nabot corse dressé sur ses ergots, c’était blanc bicorne, bicorne blanc.

Rencontre à Paris d’un juif allemand et d’une poétesse d’Haïti

Ces deux derniers années, Haïti avait accueilli quelques dizaines de Juifs, venus de Pologne et d’Allemagne pour la plupart. Les infor­ma­tions récentes avaient amené le nouveau gouver­ne­ment à prendre des déci­sions radi­cales, en désa­veu offi­ciel de la poli­tique de ce monsieur Adolf. Tous semaines plus tôt, il avait publié un décret-loi permet­tant à tout Juif qui le souhai­tait de béné­fi­cier de la natu­ra­li­sa­tion « in absen­tia ».

Générosité haïtienne

S’il avait accepté de reve­nir sur cette histoire, c’était pour les centaines de millions de réfu­giés qui, aujourd’hui encore arpente déserts, forêts et océans à la recherche d’une terre d’asile. Sa petite histoire person­nelle n’était pas, par moment, sans rappe­ler la l’heure. Et puis, pour les Haïtiens aussi. Pour qu’ils sachent , en dépit du manque maté­riel donc il avait de tout temps subit les préju­dices, du mépris trop souvent rencon­tré dans leur propre errance, qu’ils restent un grand peuple. Pas seule­ment pour avoir réalisé la plus impor­tante révo­lu­tion du XIX° siècle, mais aussi pour avoir contri­bué au cours de leur histoire, à amélio­rer la condi­tion humaine. Ils n’ont jamais été pauvre en géné­ro­sité à l’égard des autres peuples, le sien en parti­cu­lier. Et cela, personne ne peut le leur enle­ver.

Les mœurs haïtiennes

Il n’était pas rare en tout cas de voir, un dimanche midi, déjeu­ner à la table fami­liale un enfant du dehors -comme on appelle ici les fils natu­rel- à côté d’un frère ou d’une sœur « du dedans » du même âge ; tout comme de voir un gosse porter, réunis en prénom composé, les nom et prénom de son père natu­rel mariée par ailleurs, et qui avait refusé de le recon­naître léga­le­ment. La maîtresse bafouée jurait ses grands dieux que ce n’était pas pour elle, mais pour le petit inno­cent venu au monde sans rien avoir demandé à personne, et prenait ainsi sa revanche, mettant, sinon le père réel ou supposé devant ses respon­sa­bi­li­tés, du moins toute la ville au courant, surtout si le coupable était quelqu’un de connu.

Philosophie

L’avantage avec le grand âge, c’est qu’on sait qu’on va mourir de quelque chose, autant que ce soit par le rhum.

La religion à Haïti

Ce qui préoc­cu­paient le plus les Haïtiens, c’était de savoir si on pouvait être juif et vaudoui­sant à la fois, servir Yahweh et le Grand Maître, Abra­ham et Atibon Lebga, un compro­mis trouvé de longue date avec la reli­gion catho­lique.

Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Après « Ce sont des choses qui arrivent », j’ai eu un grand plai­sir à retrou­ver cette auteure. Elle a un ton bien à elle pour évoquer les petits travers des « grandes » heures de gloire de la France, et même le tragique prend un air quelque peu ridi­cule. Nous sommes en Mais 1968, le 22 pour être précis. Tout Paris reten­tit de la révolte étudiante et subit les contraintes de la grève géné­rale qui para­lyse l’approvisionnement et les trans­ports. Tout Paris, soit mais qu’en est-il des hôtels de luxe et du person­nel peu formé pour expri­mer des opinions person­nelles et encore moins liber­taires. Que pense donc, le person­nel et les habi­tués du Meurice ? Son décor n’inspire pas la contes­ta­tion :

Il n’empêche ! le Chef de Rang, Roland, a orga­nisé une assem­blée géné­rale du person­nel qui a voté l’autogestion. Seule­ment voilà, ce jour le 22mai 1968, c’est aussi, le jour ou la richis­sime Florence Gould doit remettre « le prix Nimier » à un jeune écri­vain. Le person­nel décide de montrer qu’il est fort capable de se passer du direc­teur et orga­nise une soiré en tout point remar­quable. Pendant ce temps le direc­teur réunit ces confrères du Ritz, du Plazza, du Lute­tia et du Crillon pour savoir que faire devant cette situa­tion quelque peu inédite. Cela permet à l’auteur de donner vie à un autre endroit stra­té­gique de l’hôtel, le bar :

Peu de problèmes résistent à l’alcool et à l’argent. C’est la morale de ce roman. Sans doute vous serez vite curieux de connaître le roman­cier récom­pensé, comme l’ex ministre de la culture Fleur Pelle­rin, les vieux compa­gnons de table de Florence ne l’ont pas lu et seraient bien en peine de parler de son livre. En mai 1968 le prix Roger Nimier a été attri­bué à Patrick Modiano, et ce prix lui a été remis par des écri­vains proches de la colla­bo­ra­tion. Pauline Drey­fus a un vrai talent pour faire revivre ces gens si riches et si oisifs, elle ne les charge pas mais rend bien leurs aspects super­fi­ciels. Et son talent ne s’arrête pas à « croquer » caprices des gens trop riches avec humour,(la scène du repas de l’ocelot de Salva­dor Dali est aussi cruelle que drôle !)

L’auteure sait aussi nous rendre plus proche les obses­sions litté­raires de Patrick Modiano, qui dit de lui même qu’il a hérité du passé de la guerre qui n’était pas le sien. Or, ces mêmes salons furent le siège de la Komman­dan­tur et ce sont les mêmes suites qui furent les loge­ments de fonc­tion des occu­pants et du géné­ral von Chol­titz. Tous les person­nages du fameux dîner ont existé et certains person­nages ont dû s’amuser à se retrou­ver sujet de roman. Un person­nage fictif existe, un homme qui a mis toutes ses écono­mies dans une semaine au Meurice avant que le cancer ne l’emporte. Il est le seul à avoir lu et avoir compris le roman, et c’est lui aura le mot de la fin avec une chute qui m’a peu convain­cue. Le roman n’avait pas besoin de ce hasard là.

Citations

Grève au Meurice

Depuis hier, même les Folies Bergères sont occu­pées par le person­nel. Ce que les filles à plumes peuvent faire, je ne vois pas pour­quoi nous n’en serions pas capable. Sinon nous allons passer pour le dernier des Mohi­cans. Votons une motion !

La grande Histoire et la petite

En appre­nant que le Meurice avait, lui aussi, été conta­miné par la révo­lu­tion qui gangre­nait le pays, le ministre s’était senti person­nel­le­ment insul­ter. Il tenait en grande estime le direc­teur de l’hôtel, qui lui consen­tait des prix infé­rieurs à ceux du marché, au motif que l’Histoire n’est qu’une éter­nelle répé­ti­tion et qu’autrefois, Louis Napo­léon Bona­parte avait élu Le Meurice pour abri­ter ses amours avec Miss Howard. Une actrice, déjà. Un homme poli­tique, encore. L’adultère, toujours.

Florence Gould et son passé pendant et après la guerre ou le pouvoir de l’argent.

Au bout d’une jour­née entière de labo­rieux palabres ponc­tués de protes­ta­tions indi­gnées, Florence avait dû son salut à son carnet de chèques. Le montant qu’elle avait inscrit était si élevé qu’elle avait pu rega­gner son domi­cile le soir même.
Pour tout le monde et surtout pour l’avenir, cet épisode serait à clas­ser dans la caté­go­rie des calom­nies. Même si elle avait été brève, l’expérience lui avait paru humi­liante. Ces déjeu­ners où se presse le Tout-Paris de la litté­ra­ture, c’est sa revanche. Plus personne ne lui repro­chera ses fréquentations.(Hormis , post mortem, ses biographes, mais avec une telle mansué­tude que le péché devient erreur de jeunesse : « Forence, après c’est sévère enquête du gouver­ne­ment fran­çais, améri­cain et moné­gasque, est vite lavée de tout soup­çon même si elle a manqué de discer­ne­ment dans le choix de certains amants » litote déli­cieuse !)

L’homme des renseignements généraux au bar du Meurice

Il est des missions plus agréables que d’autres. Au perrier rondelle a succédé le whisky, puis le Dry Martini. Aussi, à cette minute, son esprit est-il si brumeux qu’il serait inca­pable de faire la diffé­rence entre un situa­tion­niste et un maoïste.