Traduit de l’anglais par Élodie Leplat. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.


En juin 2018 , notre club de lecture après une discus­sion mémo­rable avait attri­bué au « Chagrin des vivants » son célèbre « coup de cœur des coups de cœur ». C’est donc avec grand plai­sir que je me suis plon­gée dans cette lecture. Envie et appré­hen­sion, à cause du sujet : je suis toujours boule­ver­sée par la façon dont on a toujours maltraité des êtres faibles, En parti­cu­lier, les malades mentaux. Ce roman se situe dans le Yokshire en 1911, dans un asile que l’auteure a appelé Shars­ton. Cette histoire lui a été inspi­rée par la vie d’un ancêtre qui, à cause de la grande misère qui a sévi en Irlande au début du ving­tième siècle, a vécu dans des insti­tu­tions ressem­blant très fort à cet asile.

Le roman met en scène plusieurs person­nages qui deviennent chacun à leur tour les narra­teurs de cette tragique histoire. Ella, la toute jeune et belle irlan­daise qui n’a rien fait pour se retrou­ver parmi les malades mentaux et qui hurle son déses­poir. Clèm une jeune fille culti­vée qui a des conduites suici­daires et qui tendra la main à Ella. John Mulli­gan qui réduit à la misère a accepté de vivre dans l’asile. Charles Fuller le méde­cin musi­cien qui sera un acteur impor­tant du drame.

Ella et John vont se rencon­trer dans la salle de bal. Car tous les vendre­dis, pour tous les patients que l’on veut « récom­pen­ser » l’hôpital, sous la houlette de Charles Fuller, peuvent danser au son d’un orchestre. Malheu­reu­se­ment pour tous, Charles est un être faible et de plus en plus influencé par les doctrines d’eugénisme.

C’est un des inté­rêts de ce roman, nous sommes au début de ce siècle si terrible pour l’humanité et les idées de races infé­rieures ou dégé­né­rées prennent beau­coup de place dans les esprits qui se croient savants : à la suite de Darwin et de la théo­rie de l’évolution pour­quoi ne pas sélec­tion­ner les gens qui pour­ront se repro­duire en amélio­rant la race humaine et stéri­li­ser les autres ? L’auteure a choisi de mettre toutes ces idées dans la person­na­lité ambi­guë et déséqui­li­brée de Charles Fuller, mais on se rend compte que ces idées là étaient large­ment parta­gées par une grande partie de la popu­la­tion britan­nique, elles avaient même les faveurs d’un certain Wins­ton Chur­chill. Il s’en est fallu de peu que la Grandes Bretagne, cinquante ans avant les Nazis n’organise la stéri­li­sa­tion forcée des patients des asiles. On apprend égale­ment que ces patients ne sont pas tous des malades mentaux, ils sont parfois simple­ment pauvres et trouvent dans cet endroit de quoi ne pas mourir de faim. On voit aussi comme pour la jeune Ella, que des femmes pouvaient y être enfer­mées pour des raisons tout à fait futiles. Ella, un jour où la chaleur était insup­por­table dans la fila­ture où elle travaillait a cassé un carreau. Ce geste de révolte a été consi­déré comme un geste dément et son calvaire a commencé. Au lieu de l’envoyer à la police on l’a envoyée chez les « fous ». On retrouve sous la plume de cette auteure, les scènes qui font si peur : comment prou­ver que l’on est sain d’esprit alors que chacune des paroles que l’on prononce est analy­sée sous l’angle de la folie. Et lorsque Ella se révolte sa cause est enten­due, elle est d’abord démente puis violente et enfin dange­reuse.

Le drame peut se nouer main­te­nant tous les ingré­dients sont là. Un amour dans un lieu inter­dit et un méde­cin pervers qui mani­pule des malades ou des êtres sans défense.

J’ai lu ce deuxième roman d’Anna Hope avec un peu moins d’intérêt que son premier. Elle a su, pour­tant, donner vie et une consis­tance à tous les prota­go­nistes de cette histoire, ses aïeux sont quelque part dans toutes les souf­frances de ces êtres bles­sés par la cruauté de la vie. Il faut espé­rer que nos socié­tés savent, aujourd’hui, être plus compa­tis­santes vis à vis des plus dému­nis. Cepen­dant, quand j’entends combien les béné­voles de « ADT quart monde » se battent pour faire comprendre que les pauvres ne sont pas respon­sables de leur misère, j’en doute fort.

Citations

Le mépris des gardiennes pour les femmes enfermées à l’asile

Toute­fois elle voyait bien comment les surveillantes regar­daient les patientes, en rica­nant parfois derrière leurs mains. L’autre jour elle avait entendu l’infirmière irlan­daise qui dégoi­sait avec une autre de sa voix criarde de pie : « Non mais c’est-y pas que des animaux ? Pire que des animaux. Sales, tu trouves pas ? Mais comment il faut les surveiller tout le temps ? Tu trouves pas ? Dis, tu trouves pas ?»

Les femmes et la maladie mentale

Contrai­re­ment à la musique, il a été démon­tré que la lecture prati­quée avec excès était dange­reuse pour l’esprit fémi­nin. Cela nous a été ensei­gné lors de notre tout premier cours magis­tral : les cellules mascu­lines sont essen­tiel­le­ment catho­liques – actives éner­giques- tandis que les cellules fémi­nines son anato­miques – desti­nées à conser­ver l’énergie et soute­nir la vie. Si un peu de lecture légère ne porte pas à consé­quence, en revanche une dépres­sion nerveuse s’ensuit quand la femme va à l’encontre de sa nature.

Théorie sur la pauvreté au début du 20e siècle

La société eugé­nique est d’avis que la disette, dans la mesure où elle est incar­née par le paupé­risme (et il n’existe pas d’autres étalon), se limite en grande partie à une classe spéci­fique et dégé­né­rée. Une classe défec­tueuse et dépen­dante connue sous le nom de classe indi­gente.
Le manque d’initiative, de contrôle, ainsi que l’absence totale d’une percep­tion juste sont des causes bien plus impor­tantes du paupé­risme que n’importe lesquelles des préten­dues causes écono­miques.

Traduit du coréen par Lim Yeon-hee et Méla­nie Basnel, lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard.

Un petit livre éton­nant et fort instruc­tif. Je salue d’abord la perfor­mance de l’auteur qui s’est mis dans la peau d’une femme pour écrire ce livre. Il y arrive très bien et il a eu bien raison de choi­sir ce point de vue pour nous faire comprendre pour­quoi son pays est si peu attrac­tif. Un homme peut se réali­ser dans un travail qui sera quand même une lutte de tous les instants pour sortir du lot, mais pour une femme les barrières sont encore plus hautes et peu d’entre elles arrivent à les fran­chir et à s’épanouir. Et pour­tant, les femmes n’ont pas le poids des inter­dits reli­gieux et au moins sur le plan de la sexua­lité, elles sont libres. Mais pour le reste que de contraintes ! En réalité, tout est déter­miné par l’origine sociale, si vous êtes née dans une bonne famille, vous habi­tez dans un beau quar­tier, votre loge­ment sera spacieux et confor­table, vous n’échapperez cepen­dant pas à la terrible sélec­tion mais aurez 99 % de chance d’aller dans une bon établis­se­ment secon­daire et donc 90 % de chance d’entrer dans une bonne univer­sité, Vos parents pouvant payer pour vous, dans le cas où vous n’êtes pas au niveau le nombre de cours parti­cu­liers qu’il vous faudra pour réus­sir votre concours d’entrée à l’université dans laquelle « il faut » aller. Ensuite le tapis rouge se déploie devant vous et vous aurez la carrière de cadre à laquelle vous aspi­rez et vous ferez le mariage qui convient. Aucune chance pour vous, si vous venez d’une univer­sité moyenne, vous serez un cadre moyen. Et si vous n’avez pas réussi vos études vous reste­rez au bas de l’échelle sociale.
Ce qui révolte notre héroïne Kyena, c’est que tout le monde accepte cet état de fait sans même ressen­tir la moindre révolte, à commen­cer par ses parents qui ont trimé toute leur vie pour vivre dans un loge­ment sans aucun confort. Tout le roman est écrit en alter­nance, sa vie en Corée qui est étri­quée, labo­rieuse et épui­sante, et sa vie en Austra­lie qui sans être idyl­lique lui semble para­di­siaque. Comme la photo sur la couver­ture Kyena sent qu’elle peut vivre dans ce pays où elle se sent libre, je lui laisse la parole pour que vous compre­niez son choix

Si je ne peux pas vivre dans mon pays…c’est parce qu’en Corée, je ne suis pas quelqu’un de compé­ti­tif. Je suis un peu comme un animal victime de la sélec­tion natu­relle. Je ne supporte pas le froid ; je suis inca­pable de me battre de toutes mes forces pour atteindre un but : ; et je n’ai hérité et n’hériterai jamais d’aucun patri­moine. Mais tout ça ne m’empêche pas d’avoir le culot d’être sale­ment exigeante : je veux travailler près de chez moi, qu’il y ait suffi­sam­ment d’infrastructures cultu­relles dans mon quar­tier, que mon boulot me permette de m’accomplir person­nel­le­ment, etc. Je chicane sur ce genre de choses.

Voilà pour­quoi elle crie très fort, et je pense qu’après avoir lu ce roman vous la compren­drez.

Pour­quoi je suis partie ? Parce que je déteste la Corée

Citations

Classe moyenne pauvre

Ma famille vivait et vit aujourd’hui encore dans un très vieil immeuble déla­bré dont les maté­riaux de construc­tion et les enca­dre­ments de fenêtres étaient de très mauvaise qualité dès le départ. Chaque année en octobre, mon père recou­vrait les fenêtres avec d’épaisses feuille de plas­tique, mais ça n’empêchait pas l’air glacial de péné­trer dans la chambre au plus fort de la saison froide. Quand le vent souf­flait, il faisait gonfler les feuilles de plas­tique vers l’intérieur. Ces jours-là, nous avions beau mettre le chauf­fage au sol au maxi­mum, seuls les endroits où passaient les tuyaux était chauds. Ailleurs dans la pièce on était transi de froid. Dans le lit, on avait le bout de nez gelé.

Les contraintes qui pèsent sur la jeunesse

Je n’ai pas d’avenir en Corée. Je ne suis pas sorti d’une grande univer­sité, je ne viens pas d’une famille riche, je ne suis pas aussi belle que Kim-Tae-hui. Si je reste en Corée, je fini­rai ramas­seuse de détri­tus dans le métro.

Le paradis australien

Quand on devient austra­lien, on peut toucher des indem­ni­tés chômage sans rien faire, et quand on attrape une mala­die grave, on est soigné gratui­te­ment. Quand on achète pour la première fois une maison, on touche vingt mille dollars d’aide de la part de l’État. On reçoit aussi plusieurs dizaines de milliers de dollars pour finan­cer les études univer­si­taires de ses enfants. En bref tout est merveilleux. En addi­tion­nant tout ça, on peut dire que la natio­na­lité austra­lienne vaut envi­ron un milliards de Wons coréen.

Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Denyse Beau­lieu. Lu dans le cadre du club de lecture de la média­thèque de Dinard thème : « en chan­tant ».

Ce roman mérite sa caté­go­rie « roman qui fait du bien » ! Après quelques lectures éprou­vantes où l’on imagine que les êtres humains se résument à des algo­rithmes et à des « datas», voici la descrip­tion d’une commu­nauté de Bridg­ford qui s’oppose avec intel­li­gence à des projets qui, de façon insi­dieuse suppri­me­raient leur art de vivre. Le centre commer­cial ne sera donc pas construit et le centre ville restera un lieu convi­vial. Mais si ce roman fait tant de bien, ce n’est pas que pour cette raison. En décri­vant les parti­ci­pants à la chorale de Bridg­ford, l’auteure anime devant nous un échan­tillon repré­sen­ta­tif de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, c’est à la fois drôle et telle­ment vrai humai­ne­ment.

Beau­coup de person­nages sont complexes et sympa­thiques et Gill Hornby sait nous les rendre très atta­chants. Tous ceux et toutes celles qui ont parti­cipé à une chorale se retrou­ve­ront dans ce roman, les petites vache­ries des sopranes, les blagues des basses .… Mais il y a aussi ce talent si parti­cu­lier à l’Angleterre où le chant fait davan­tage partie de leur quoti­dien qu’en France. Nous allons donc parta­ger la vie d’Annie qui ne se réalise qu’en offrant sa vie aux autres, elle va mettre beau­coup d’énergie pour que la chorale de Brig­ford ne dispa­raisse pas malgré le grave acci­dent dont a été victime la chef de chœur. Cela pour­rait être une cari­ca­ture de dame patron­nesse, car elle oublie quelque peu sa propre famille aux profits de ses bonnes actions. mais elle reste lucide et son enga­ge­ment auprès des autres n’est pas qu’une façade, et il est souvent couronné de succès. Il y a aussi Tracey qui visi­ble­ment cache un secret et passe son temps à proté­ger son fils Billy qui ne fait pas grand chose de sa vie, elle devien­dra grâce à Annie un pilier de la chorale et inves­tira son éner­gie au service de la petite commu­nauté. Il y a aussi, Bennett, mon préféré. Il part de loin celui-là ! Cadre dyna­mique au chômage, il doit faire face à la soli­tude puisque son épouse Sue a décidé de le quit­ter, et à une remise en cause de ses habi­tudes. Il va évoluer vers un Ben inven­tif et auda­cieux qui me plaît beau­coup. Evidem­ment la fin est heureuse et peut être trop idyl­lique, mais j’avais telle­ment besoin de croire en la soli­da­rité humaine que j’ai tout accepté. Si vous aimez chan­ter dans une chorale, si vous aimez les petites villes anglaises, si vous avez besoin de vous faire du bien lisez « All Toge­ther Now», et munis­sez vous d’un appa­reil pour écou­ter en même temps que votre lecture tous les chants dont il est ques­tion dans ce roman.

et voici la chan­son dont est tiré la cita­tion qui commence le roman

Citations

Les couples divorcés

Tous les couples en plein divorce se ressem­blaient : ils ne pouvaient pas vivre ensemble, mais chacun n’arrêtait pas de parler de l’autre. Alors que le nom de James, avec qui Annie vivait un bonheur tran­quille depuis trente ans, n’était prati­que­ment jamais mentionné dans ce café. Sue préten­dait qu’elle avait quitté Bennett parce qu’il était trop ennuyeux : main­te­nant, c’était elle qui deve­nait ennuyeuse à force de rado­ter sur Bennett.

Tout change même la religion

Vingt-cinq ans aupa­ra­vant, avant que Bennett ne se mure dans sa vie de labeur, Dieu était pour lui une espèce d’ancien mili­taire, mi-seigneur, mi-père de famille. Il était au ciel, et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. De nos jours, appa­rem­ment, il s’était fait voler la vedette par Jésus, qui avait d’ailleurs énor­mé­ment changé entre-temps, lui aussi. Les choristes avaient passé la moitié de la messe à chan­ter qu’il était beau, qu’il était gentil, et qu’il était dans leurs cœurs.

L’horrible prof de piano local

Mme Coles était la prof de piano local : on lui attri­buait l’anéantissement de toute voca­tion musi­cale sur plusieurs géné­ra­tions à Brid­ge­ford.

Les ragots de choral.

C’était la plus jeune des altos, dans la tren­taine avan­cée – par rapport aux autres, elle était quasi­ment en mater­nelle – et pour autant qu’on sache, elle n’était pas parti­cu­liè­re­ment mélo­mane. Mais elle ne ratait jamais un mardi de chorale, ni d’ailleurs aucune des classes et réunions locales auxquelles elle assis­tait tous les soirs et presque tous les week-ends, dès massages indiens au brico­lage. Plutôt qu’une touche-à-tout, on accor­dait à penser qu’elle était esseu­lée cher­chant l’âme sœur. Ce qui était évidem­ment assez sexiste et passa­ble­ment médi­sant, mais ça c’était typique des soprano de Brid­ge­ford, assez sexiste et médi­santes.
– Dommage qu’elle n’ait pas de soirée libre pour les Weight Watchers.

Bennett le père de famille au chômage

« tu veux repar­tir de zéro . On comprend très bien , tous les trois » , alors que de toute sa vie il n’avait jamais rêvé de repar­tir de zéro . L’idée même de repar­tir de zéro lui faisait horreur . Chaque fois que ça chan­geait – même si s’agissait d’un chan­ge­ment mineur ou néces­saire-il en avait éprouvé Une profonde douleur psychique . À ce jour , il n’était pas tout à fait certains de cette remis du choc d’avoir quitté l’école primaire .
les toasts brûlaient . Il est fit il glis­ser sur une assiette , noirs d’un côté , blancs de l’autre lorsqu’on faisait la moyenne ça donnait un brun doré. Parfait.

Billy, il passe ses journées à ne rien faire, il décide de partir faire de l’humanitaire en Afrique.

Cela dit, bien­tôt, ça ne serait plus son problème, mais celui de l’Afrique. Pauvre Afrique… La séche­resse, la famille, et main­te­nant, son fils Billy Leck­ford. C’était, comme on le répé­tait si souvent, un conti­nent magni­fique mais maudit.

Définition d’un chœur

Un chan­teur, c’est un chan­teur ; plusieurs chan­teurs, ce sont plusieurs chan­teurs ; idem pour un groupe de chan­teurs. Mais un chœur -un chœur qui vit, qui respire, qui fonc­tionne, c’est tout à fait autre chose : le résul­tat singu­lier d’une réac­tion physique qui ne peut surve­nir que dans certaines condi­tions de labo­ra­toire, condi­tions qu’aucun scien­ti­fique sur terre ne serais capable d’énumérer. En géné­ral, pour qu’un chœur soit bon, il faut qu’il ait un bon chef de chœur -comme Tracey Leck­ford qui, devant eux s’abandonnait à la musique.

Quand une chorale réussit sa prestation

Cette inter­pré­ta­tion eut un effet extra­or­di­naire sur chacun des choristes. Au début, les spec­ta­teurs instal­lés dans leurs sièges en velours rouges n’avaient vu en eux que ce qu’ils étaient : un rassem­ble­ment hété­ro­clite de chan­teurs amateurs de toutes les géné­ra­tions et de tous les milieux sociaux qui n’avaient rien en commun, à part la musique, leur lieu de rési­dence et l’envie de passer un bon moment. Mais presque aussi­tôt, le pouvoir trans­for­ma­teur de la voix humaine accom­plit son miracle. À la fois pour eux-mêmes, et pour leur spec­ta­teurs émus, il devint quelque chose de toute autre. Pendant dix magni­fiques minutes, ils sortirent d’eux mêmes, leurs âmes se joignirent et s’envolèrent. Lorsqu’il revinrent enfin sur terre, les accla­ma­tions du public les remuèrent jusqu’au fond du cœur.

Traduit du russe par Sophie Benech.


Merci Domi­nique qui a la suite d’un article de Goran, m’a conseillé et prêté ce petit livre. Il est enri­chi par des dessins d’Alexeï Rémi­zov et de beaux poèmes de Marina Tsvé­taïeva. Cet essai témoigne d’une expé­rience vécue par l’auteur qui a d’abord fui la Russie tsariste pour reve­nir ensuite parti­ci­per à la révo­lu­tion. Sous le régime bolche­vique, s’installe une censure impi­toyable, un régime de terreur et une grande famine. Comment ces gens qui faisaient vivre une librai­rie indé­pen­dante ont-ils réussi à survivre et à ce qu’elle dure quelques années ? Sans doute, parce qu’au début « on » ne les a pas remar­qués puis, ensuite, parce que leurs compé­tences étaient utiles. On voit dans cet ouvrage l’énergie que des êtres humains sont capables de déployer pour faire vivre la culture. Les écri­vains créaient de petits livres manus­crits pour faire connaître leurs œuvres. J’avais appris dans mes cours d’histoire que la NEP avait été un moment de répit pour les popu­la­tions. en réalité c’est la NEP qui aura raison de la librai­rie car si la propriété privée est bien réta­blie tout ce qui peut rappor­ter un peu d’argent est très lour­de­ment taxé avant même d’avoir rapporté .

L’autre aspect très doulou­reux qui sous-tend cet essai, c’est l’extrême pauvreté dans laquelle doivent vivre les classes éduquées à Moscou. C’est terrible d’imaginer ces vieux lettrés venir vendre de superbes ouvrages pour un peu de nour­ri­ture. Et c’est terrible aussi, d’imaginer tout ce qui a été perdu de la mémoire de ce grand pays parce qu’il n’y avait plus personne pour s’y inté­res­ser.

Citations

Ambiance dans la librairie qui a fonctionné à Moscou jusqu’en 1924

Et le client de hasard qui entrait, attiré par l’enseigne, s’étonnait d’entendre un commis discu­ter avec un client de grands problèmes philo­so­phiques, de litté­ra­ture occi­den­tale ou de subtiles ques­tions d’art, tout en conti­nuant à travailler, à empa­que­ter des livres, à faire les addi­tions, à essuyer la pous­sière et à char­ger le poêle . La poli­tique était le seul domaine que nous n’abordions pas -non par peur, mais simple­ment parce que notre but, notre prin­ci­pal désir était juste­ment d’échapper à la poli­tique et de nous canton­ner dans les sphères cultu­relles.

La pauvreté après la révolution de 17

J’espère avoir un jour – moi ou un autre -, l’occasion de reve­nir sur les types humains rencon­trés parmi nos four­nis­seurs et nos ache­teurs. Nous parle­rons alors de ses vieux profes­seurs qui arri­vaient d’abord avec des ouvrages inutiles, puis avec les trésors de leur biblio­thèque, ainsi qu’avec ensuite avec des vieille­ries sans valeur, et pour finir… Avec des livres des autres qu’ils se char­geaient d’écouler.

Les nationalisations

À Moscou, pendant les dures années 1919 – 1921, les années de chaos et de famine, il était presque impos­sible aux écri­vains d’imprimer leurs livres. Le problème ne tenait pas à la censure (elle n’existait pas encore vrai­ment), mais à notre immense misère. Les impri­me­ries, le papier, l’encre, tout avait été « natio­na­lisé», c’est-à-dire que tout avait disparu, il n’y avait pas de commerce du livre, de même qu’il n’existait pas un seul éditeur qui ne fût au bord de la faillite. Mais la vie créa­trice n’avait pas cessé, les manus­crits s’entassaient chez les écri­vains, et tous avaient envie d’imprimer, sinon un livre, du moins quelques pages. Ce désir était bien sur une façon de protes­ter contre les nouvelles condi­tions de travail des écri­vains. Et puis il fallait bien vivre. Nous déci­dâmes donc d’éditer et de vendre des plaquettes manus­crites, chaque auteur devant écrire et illus­trer son ouvrage à la main.

Traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Mazek. Roman inscrit au « Coup de cœur des coups de cœur » année 2017/​2018 de la média­thèque de Dinard.

Si ce roman parti­cipe à notre « fameux » chal­lenge du mois de juin, c’est qu’il a déjà reçu un coup de cœur de notre club de lecture. Il m’avait échappé et je suis ravie de rattra­per mon retard. Si, pour ma photo, je l’ai asso­cié à la célèbre série « Down­ton Abbey», c’est que ce roman se situe exac­te­ment dans cette lignée. Nous sommes avec une jeune bonne de 20 ans, Jane, qui béné­fi­cie du seul jour de congé de l’année : dans ces années-là , les riches familles de l’aristocratie donnait un jour à leurs domes­tiques pour qu’ils aillent voir leur mère. Ce 30 mars 1924, il fait un temps superbe et avant de partir en pique-nique, la famille Niven, s’inquiète de ce que fera Jane de cette jour­née de liberté puisqu’elle est orphe­line. Comme le goût de le lecture est accepté, voire encou­ragé par ses employeurs, Jane sait déjà à quoi elle va passer son temps. Un coup de télé­phone va boule­ver­ser ses projets, son amant le jeune Paul Shering­man, un voisin d’une très bonne famille lui donne rendez-vous, chez lui. Ils pour­ront pour une fois béné­fi­cier de la maison seuls sans se cacher. Il doit dans une quin­zaine de jours se marier à une jeune fille de la même condi­tion que lui. Commence alors la descrip­tion de « la » jour­née excep­tion­nelle pour Jane. Elle profite déli­cieu­se­ment de ce rapport amou­reux et elle enfouit, à jamais, en elle le secret de cette rela­tion.

Graham Swift sait, avec un talent tout en déli­ca­tesse, nous faire revivre cette jour­née et comprendre les rela­tions des diffe­rentes classes sociales brtan­niques. Peut être aidés par la fameuse série télé­vi­sée, nous savons à quel point ces deux mondes : celui des servi­teurs et celui des aris­to­crates étaient tota­le­ment sépa­rés même si ces gens se côtoyaient tous les jours. Jane n’a aucu­ne­ment l’intention de possé­der le moindre pouvoir sur Paul. Et pour­tant, grâce à l’acte amou­reux, elle sait qu’un moment dans sa vie, elle a été l’égale de Paul. L’auteur sait rendre ce moment à la fois très érotique et chargé de la diffé­rence sociale, sans juger aucun des deux person­nages. C’est un très beau moment de litté­ra­ture. De plus, il projette Jane dans un futur plein de vie puisque, de ce jour si parti­cu­lier, il en fait le déclen­cheur de sa voca­tion d’écrivaine.

Citations

Angleterre 1924 : le dimanche des mères

Étrange coutume que ce dimanche des mères en pers­pec­tive, un rituel sur son déclin, mais les Niven et les Sherin­gham y tenaient encore, comme tout le monde d’ailleurs, du moins dans le buco­lique Berk­shire, et cela pour une même et triste raison : la nostal­gie du passé. Ainsi, les Niven et les Sherin­gham tenaient-il sans doute encore plus les uns aux autres qu’autrefois, comme s’ils s’étaient fondus en une seule et même famille déci­mée.

Les rapports maître domestique Grande Bretagne 1924

« Mais bien sûr que vous avez ma permis­sion. Jane. » avait dit Mr Niven en insé­rant sa serviette dans son rond en argent. Lui deman­de­rait-il où elle voulait aller.
« La Deuxième Bicy­clette est à votre dispo­si­tion et vous avez -hum- deux shil­lings et six pence en poche. Tout le comté s’offre à vous. Tant que vous reve­nez.
Puis, comme s’il enviait vague­ment la grande liberté qu’il venait de lui accor­der, il avait ajouté : « C’est votre jour de congé, Jane. À vous -hum- d’en user à votre conve­nance. »
Il savait, à présent, qu’une phrase comme celle-là ne lui passe­rait pas au-dessus de la tête -peut-être même fallait-il y voir un discret hommage pour la lecture.

L’Angleterre et les deuils de la guerre 14 18

Elle ne savait pas, fût-ce en ce dimanche des mères, ce que cela devait être pour une mère de perdre deux fils en l’espace de deux mois, semblait-il. Ni ce que cette mère pouvait ressen­tir en pareil dimanche. Ni l’un ni l’autre ne revien­drait à la maison nous offrir un petit bouquet ou des gâteaux aux raisins et aux amandes, n’est-ce pas ?

S’habiller chez les riches

De toute façon, dans leur milieu, s’habiller n’avait jamais été réduit à une simple pratique consis­tant à se nipper vite fait, on y voyait, au contraire, un assem­blage solen­nel 

Le charme est rompu son amant doit rejoindre sa fiancée

Il retira la ciga­rette de sa bouche et la tint, tout droite , sur son propre à ventre.
« Je dois la retrou­ver à une heure et demie. Au Swann Hôtel à Bolling­ford. »
Bien qu’il n’eût pas bougé, ce fut comme s’il avait rompu le charme. Et quoi qu’il en fût, elle n’avait pas pu manquer de le prévoir. Même si elle s’imaginait que par quelque magique exemp­tion elle échap­pe­rait à « ce passage obligé » . Et le reste de la jour­née ? Une partie de celle-ci ne pouvait -nest-ce pas ?- durer éter­nel­le­ment. Un frag­ment de vie ne saurait consti­tuer sa tota­lité.
Elle ne bougea pas mais, en son for inté­rieur, peut-être s’était-elle adap­tée à la situa­tion. Comme si elle portait à nouveau des vête­ments invi­sibles et rede­ve­nait même une bonne. 

Les dernières phrases du roman

Mais assez de bara­tin, de ces ques­tions pièges des inter­views. Et en quoi cela consis­tait-il, de dire la vérité ? Il fallait toujours leur expli­quer jusqu’à l’explication ! Et toute femme écri­vain digne de ce nom les dupe­rait, les taqui­ne­rait , les mène­rait en bateau. N’était-ce pas évident, non d’une pipe ? Cela reve­nait à être fidèle à l’essence même de la vie. Cela reve­nait à capter, c’est impos­sible que ce fût, la sensa­tion d’être en vie. Cela repre­nait à trou­ver un langage. Il en découle est-ce que dans la vie beau­coup de choses dirai oh ! Bien davan­tage que nous ne l’imagine non ! Ne saurait, en aucune façon, s’expliquer point.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie-Claude Peugeot.

J’ai lu ce roman grâce à la blogo­sphère, je mettrai les liens si, sur un commen­taire, je recon­nais celui où celle qui aime cet auteur. ( J’ai perdu la réfé­rence du blog où j’ai noté ce nom, c’était au début de l’été 2017.)

Le titre améri­cain est « I know this much is true ». Ces deux titres révèlent une vérité du roman mais pas exac­te­ment la même, le titre améri­cain insiste sur la tension qui sous tend tout le roman. On sent que Domi­nick, le narra­teur qui essaie de sauver son frère Thomas, schi­zo­phrène, des griffes d’une insti­tu­tion psychia­trique répres­sive après qu’il s’est tran­ché la main dans les locaux de la biblio­thèque, va dévoi­ler peu à peu une enfance terrible qui cache des drames qui l’empêchent aujourd’hui de reprendre pied dans sa vie. Le titre fran­çais repré­sente le point final du roman, on ne peut construire sa vie qu’en accep­tant les diffé­rents aspects de sa propre person­na­lité. Thomas le fragile, le malade, le protégé de la mère des deux jumeaux est fina­le­ment plus fort que le bouillant et toujours en colère Domi­nick, enfin c’est une façon de parler car Thomas est du côté du malheur et la répres­sion s’abat sans pitié sur lui, la soit-disant force des vain­cus est de savoir recon­naître en chacun de nous cette part de faiblesse, c’est alors que « les vain­cus sont puis­sants » .

Wally Lamb nous plonge dans l’histoire d’une famille « dysfonc­tion­nelle » (j’emprunte ce mot à Pat Conroy élevé à la dure lui aussi par un ancien Marine). La diffé­rence est que Ray n’est pas le géni­teur des enfants, il a épousé la mère et reconnu les jumeaux. Durant toute leur enfance, il n’aura pour but que d’en faire de braves petits soldats et les endur­cir pour affron­ter un monde qu’il sait ne faire aucune place aux faibles. Domi­nick s’en sort à sa façon, il affronte avec bravache cette éduca­tion, mais Thomas réagit par les pleurs. Plus sa mère le protège, plus Ray s’énerve jusqu’à une scène terrible qui arrive après 900 pages. C’est le reproche que je fais à ce roman pour­quoi faut-il à cet auteur 976 pages pour accou­cher de cette souf­france qui dévore toute une vie ? Bien sûr ce roman nous permet de visi­ter les bas-fonds des hôpi­taux psychia­triques améri­cains, de parta­ger les tensions de l’arrivée des immi­grants italiens, de revivre le racisme ordi­naire contre les indiens et les noirs, et de comprendre que la peur d’avoir du sang noir dans les veines a provo­qué bien des secrets, que rien n’est pire que statut de fille mère … Bref nous sommes avec les vain­cus souvent et il est vrai que nous mesu­rons qu’eux aussi on fait la force de ce grand pays. Mais j’aurais aimé un peu plus de conci­sion, même si je comprends que le rythme de cette écri­ture vient du dévoi­le­ment progres­sif que Domi­nick réalise grâce à une théra­pie très doulou­reuse. Au bout de tant d’horreurs, la fin heureuse a mis un peu de baume sur mon cœur telle­ment meur­tri surtout quand je lis pendant des pages et des pages les souf­frances que l’on peut faire subir à des gens sans défense dans les hôpi­taux psychia­triques.

Citations

La dernière phrase

L’amour gran­dit dans le riche terreau du pardon ; les bâtards font de bons chiens ; La preuve de l’existence de Dieu réside dans la pléni­tude des choses.

Le sens du roman avec le titre français

Je suis profes­seur d’histoire américaine(.….)mes élèves tirent, je l’espère, la leçon que j’ai moi même tirée : l’abus de pouvoir nuit à l’oppresseur autant qu’à l’opprimé.

L’amitié entre garçons

« Comment peux-tu fréquen­ter le trou du c… le plus notoires de tout le lycée ?» me deman­dait constam­ment Thomas l’été ou Léo et moi étions ensemble au rattra­page d’algèbre. Certes, Léo était un vrai trou du cul, je le savais. Mais, je le répète, il était aussi tout ce que mon frère et moi n’étions pas : sans complexe, insou­ciant, et hyper drôle. Son toupet phéno­mé­nal nous avait fait accé­der à toutes sortes de plai­sirs inter­dits que mon béni-oui-oui de fran­gin aurait désap­prouvé, et qui m’aurait valu des rossées de mon beau-père : les films clas­sés X du drive-in de la route 165, le champ de courses de Narra­gan­sett, un maga­sin de vins, spiri­tueux sur la route de Pachaug Pond qui accor­dait aux mineurs le béné­fice du doute. Ma première cuite magis­trale, je l’ai prise dans la voiture de la mère de Léo, à la Cascade en fumant des ciga­rettes et en faisant circu­ler une bouteille de Bali Hai. J’avais 15 ans.

Les expérimentations sur les malades mentaux

Les années 70 et 78 avaient été fastes. À cette époque-là, consi­dé­rant qu’en fin de compte Thomas n’était pas maniaco-depres­sif, on avait arrêté le lithium pour le rempla­cer par de la stela­zine. Puis le Dr Brad­bury avait pris sa retraite, et ce connais de Dr Shoo­ner, ce nabot qui suivait désor­mais mon frère, avait décrété que, si ça marchait avec six milli­grammes de stela­zine par jour, ça marche­rait d’autant mieux avec dix-huit. Il me semble encore tenir ce petit char­la­tan par les revers de son veston de tweed comme le jour où j’ai trouvé Thomas assis, para­lysé, l’oeil vitreux, la langue pendante, bavant sur sa chemise.

Les bibliothèques

Autre­fois, le métier de biblio­thé­caire était un métier agréable -après tout elle aimait bien les gens. Mais à présent, les biblio­thèques étaient à la merci des lais­sés-pour-compte et des sans-abris du quar­tier. Des gens qui se fichaient éper­du­ment des livres et de l’information. Qui venaient s’asseoir là comme des légumes ou se préci­pi­taient aux WC toutes les cinq minutes. 

Le destin et l’amour d’un fils pour sa mère

J’étais celui qui en voulait le plus au destin de l’avoir grati­fiée d’abord d’un mari incons­tant, puis d’un fils schi­zo­phrène, avant de reve­nir lui taper sur l’épaule pour lui filer le cancer. Or je prou­vais seule­ment que j’étais celui qui refu­sait le plus obsti­né­ment de se rendre à l’évidence. Si je me donnais tant de mal et si je faisais les frais de lui offrir une cuisine neuve, elle avait inté­rêt à vivre assez long­temps pour en profi­ter.

Cet auteur fait partie de ceux que je lis avec grand plai­sir. Brize était enthou­siaste, mais Aifelle avait un peu refroidi mon envie, pas assez tout de même pour que je ne le réserve pas à ma média­thèque. Tous les lecteurs de ce roman constatent que le récit de la catas­trophe de Liévin en 1974 rend parfai­te­ment compte de l’horreur de cette acci­dent qui aurait pu être évité, et raconte très bien la vie des mineurs et les terribles consé­quences de la sili­cose. J’ai relu quelques archives de l’époque, qui permettent de se rendre compte que Sorj Chalan­don n’a pas exagéré. Oui, cette catas­trophe était évitable et oui, ces hommes sont morts au nom du rende­ment du char­bon, alors que les mines avaient déjà perdu leur renta­bi­lité, elles allaient bien­tôt fermer les unes après les autres. Sorj Chalen­don, en ancien jour­na­liste, a sûre­ment véri­fié la véra­cité des détails révol­tants comme le fait que les houillères retiennent sur le salaire du mineur mort au fond de la mine, les deux jours qu’il n’a pas pu faire pour finir son mois, et encore plus sordide le prix de la tenue qu’il n’a pas pu rendre.…

L’autre centre d’intérêt c’est le destin person­nel de Michel, le petit frère survi­vant et tota­le­ment hanté par cette catas­trophe. On ne peut sans divul­gâ­cher l’intrigue, en dire trop sur ce person­nage. Pour Aifelle il n’est pas crédible et cela enlève du poids au roman. Je dois être une véri­table incon­di­tion­nelle de cet auteur, car si comme elle j’ai des doutes sur la vrai­sem­blance du person­nage, j’ai trouvé que grâce à lui, Sorj Chalen­don avait réussi à nous rendre présent l’horreur des acci­dents dans les mines. Et puis cela permet de tenir en haleine le lecteur jusqu’à la dernière page. Lors du procès final, j’ai beau­coup appré­cié le réqui­si­toire et la plai­doi­rie de la défense. Tout est dit dans ces quelques pages. À la fois un pays qui, en 2014, ne comprend plus la vie des mineurs, l’absurdité des destins qui finissent dans des râles de respi­ra­tions étouf­fées par les pous­sières de char­bon, ou dans des acci­dents d’une violence inima­gi­nable, et les gens qui eux sont restés à Lens ou à Liévin et qui se sentent marqués à jamais par les tragé­dies du char­bon.

C’est donc une quatrième fois que Luocine accueille un roman de cet auteur et même si j’ai un peu plus de réserves que pour « Retour à Killy­berg » , « le quatrième mur » prix Goncourt lycéen 2013,et « Profes­sion du père » il m’a quand même beau­coup plu.

Citations

Tous les bricoleurs de mobylettes se reconnaîtront

À vingt sept ans, mon frère avait aussi aban­donné son vieux vélo pour le cyclo­mo­teur.

- La Rolls des gens honnête, disait-il aussi.

Une tragédie évitable

La presse l’avais compris, le juge Pascal l’avait décou­vert. Rien n’avait été dégazé. Le système pour mesu­rer le grisou n’était pas achevé. La machine qui servait à dissi­per les poches de méthane fonc­tion­nait dans un autre quar­tier. Les gaziers n’avaient pas mal travaillé. Pas leur faute, les pauvres gars. Ils n’étaient que deux mineurs à effec­tuer des mesures manuelles .Un seul, pour inspec­ter des kilo­mètres de gale­ries. Par mesure d’économie, les Houillères avaient pris le risque de l’accident.

Je suis mort. C’est pas le pire qui pouvait m’arriver.


J’ai besoin de cet auteur, j’ai besoin de son humour, il me fait telle­ment de bien depuis sa « Gram­maire imper­ti­nente » jusqu’à « Mon autop­sie ». Il me fait écla­ter de rire même si je suis seule, et dans mon blog, peu de livres ont eu ce pouvoir. Evidem­ment, après, je partage les extraits de son livre avec tous ceux et toutes celles qui ont ri avec Pierre Desproges, un exemple des grands amis de cet auteur.

Dans « Mon autop­sie», Jean-Louis Four­nier répond à la critique qu’on lui a sans doute faite de s’être moqué de toute sa famille sauf de lui. Dans ce livre, il se passe donc lui-même sur le grill de son esprit caus­tique, il ne s’épargne guère, après son père alcoo­lique, sa mère du Nord , ses deux enfants handi­ca­pés, sa fille reli­gieuse, sa femme qu’il a tant aimé, le voilà, lui l’écrivain. Lisez ce roman vous saurez tout sur Jean-Louis Four­nier, dissé­qué par une jeune étudiante en méde­cine. Évidem­ment, l’auteur a besoin que cette jeune femme soit belle et émou­vante. Au fur et à mesure qu’elle s’arrête sur telle ou telle partie de son corps, des souve­nirs lui reviennent. Il cherche aussi à comprendre cette jeune femme et sa vie amou­reuse. Les dialogues sont savou­reux. Le livre ne se raconte pas vrai­ment, j’ai reco­pié quelques passages pour vous donner envie de l’ouvrir. Il réus­sit même à nous faire accep­ter que lui aussi va mourir et que ce n’est peut-être pas si triste (person­nel­le­ment son humour me manquera).

Citations

Un chapitre entier pour vous

Lais­sez moi rire
Égoïne a décou­vert sur mon torse un tatouage au niveau du cœur, » S’il vous plaît ne me rani­mer pas do not disturb ».
Il était destiné à mon dernier méde­cin, il a compris le message. Elle a ri. Toute ma vie j’ai voulu faire rire. Le faire encore, après ma mort, m’est déli­cieux.
Petit, je me dégui­sais, j’improvisais des sketchs. À l’école, mon goût de faire rire m’a coûté cher. En rete­nue tous les dimanches, j’étais le mauvais exemple de la classe. Pour me faire remar­quer je n’étais jamais à cours d’idées, jusqu’à mettre une statue de la Sainte Vierge plus grande que moi dans les chiottes. Là, je fus mis à la porte. Mais j’avais fait rire ma mère.
Pour un bon mot, j’étais prêt à tout. Pour éviter des pour­suites judi­ciaires, j’ai même utili­ser l’humour. Pour­suivi pour avoir stationné dans la cour des départs de la gare du Nord, j’ai reçu un cour­rier m’enjoignant de payer pour arrê­ter les pour­suites. J’ai écrit à Madame la SNCF que je refu­sais l’arrêt des pour­suites, je tenais à être châtier pour expier. Je lui deman­dais une dernière faveur, être déchi­queté par le Paris Lille en gare d’Arras.
Les pour­suites se sont arrê­tées.
Pour moi l’humour était un déra­page contrôlé, un antal­gique, une parade à l’insupportable, une écri­ture au second degré, une arme à double tran­chant, un déter­gent. Il nettoie, comme la pyro­lyse, brûle les sale­tés, efface les tâches, les préju­gés, les rancœurs et les rancunes.
Plus tard, dans mes livres, j’ai essayé de rire de tout.
De la gram­maire, de l’alcoolisme de mon père, de l’hypocondrie de ma mère, de mes enfants handi­ca­pés, de ma vieillesse et j’ai voulu rire de ma mort…

J’en connais d’autres, tous élevés chez les curés

Quand j’étais petit, un curé, à la confes­sion, avant de me donner l’absolution, m’avait dit que la nuit il fallait prier avec ses mains, ça évitait de tripo­ter ses « parties honteuses ».
Ça ne m’a pas empê­ché de conti­nuer.
Je me sorti­rais. Les pensées impures étaient-elles des péchés mortels ? Évidem­ment, je n’osais le deman­der à personne.
Ma jeunesse a été empoi­son­née par le péché mortel, et la peur d’aller en enfer.

Si drôle

Plus de mille fois j’ai récité » Ne nous lais­sez pas succom­ber à la tenta­tion ».

Heureu­se­ment, Dieu ne m’a jamais exaucé

On pleure quand on arrive sur terre, pour­quoi on râle quand on doit partir ?

Jamais content.

J’appelais pour donner des nouvelles, rare­ment pour en deman­der, et il ne fallait pas que ça dure long­temps.

» Ce qui m’intéresse le plus chez les autres c’est moi » a écrit Fran­cis Pica­bia.
Cette phrase me va comme un gant.

Et pour vous faire « mourir » de rire son ami si drôle

Traduit de l’anglais (améri­cain) par Jean Esch.

Deux livres qui se suivent traduits par le même traduc­teur, j’aimerais tant confron­ter mon opinion à la sienne. Autant je me suis sentie enfer­mée dans le bon roman « les filles au lion » autant je me suis sentie libre dans celui-ci. Libre d’aimer , libre de croire à l’histoire , libre d’imaginer les person­nages. La cuisine et la recherche (parfois très compli­quée) des bons aliments sont à le mode visi­ble­ment dans tous les pays. L’avantage de prendre comme fil conduc­teur la cuisine , c’est de traver­ser toutes les couches de la société améri­caine. Entre le grand bour­geois raffiné qui peut payer un repas d’exception et le petit mitron qui épluche les légumes l’éventail des person­na­li­tés et des situa­tions est assez large. L’avantage aussi, c’est que comme pour toute forme d’art, seul le travail paye. Et deve­nir une chef mondia­le­ment connue comme le person­nage Eva Thor­vald est une tension de tous les instants entre les exigences de la vie et celle du créa­teur.

Dans ce roman, la très bonne cuisine n’est pas tant une sophis­ti­ca­tion de la cuis­son que l’exigence de la qualité des produits. Toute créa­tion cache une souf­france et celle d’Eva vient de sa nais­sance , aban­don­née par sa mère , orphe­line trop tôt d’un père qui a juste eu le temps de lui donner le goût de la bonne nour­ri­ture, elle rame pour survivre d’abord au lycée. Ah ! les lycées améri­cains la violence qui y règne est d’autant plus surpre­nante que ce n’est pas l’image que j’en avais. Souvent quand j’interrogeais les étudiants améri­cains sur leurs années lycée, ils me disaient que cela repré­sen­tait pour eux un grand moment de bonheur, alors que les jeunes Fran­çais détestent presque toujours leur lycée. Le roman s’intéresse ensuite à diffé­rents person­nages, l’on croit quit­ter Eva mais on suit son parcours et sa progres­sion comme chef d’exception à travers les rencontres qu’elle est amenée à faire, elle n’est plus alors le person­nage prin­ci­pal, et cela nous permet de comprendre un autre milieu à travers une autre histoire.

On passe du concours de cuisine consa­cré aux barres de céréales où toutes les mesqui­ne­ries habi­tuelles dans ce genre de compé­ti­tion sont bien décrites, à l’ouverture de la chasse aux cerfs d’une violence que je ne suis pas prête d’oublier. La scène finale rassemble les éléments du puzzle de la vie d’Éva dans un moment d’anthologie roma­nesque et culi­naire. Fina­le­ment c’est au lecteur de réunir tous les person­nages, j’ai relu deux fois ce roman pour être bien sûre d’avoir bien tout compris. Un grand moment de plai­sir dans mon été qui était plutôt sous le signe de romans plus tristes et je le dois à Aifelle qui avait été tentée par Cuné et Cathulu.

Citations

Légèreté et d’humour explication du lutefisk

Peu importe que ni Gustaf ni sa femme Elin, ni ses enfants n’aient jamais vu, et encore moins attrapé, assommé, fait sécher, trempé dans la soude, retrempé dans l’eau froide, un seul pois­son à chair blanche, ni accom­pli la déli­cate opéra­tion de cuis­son néces­saire pour obte­nir un aliment qui, quand il était préparé à la perfec­tion, ressem­blait à du smog en gelée et sentait l’eau d’aquarium bouillie.

Toujours le lutefisk

Lars, quant à lui, fut stupé­fait par ces vieilles scan­di­naves qui vinrent le trou­ver à l’église pour lui dire : » Un jeune homme qui prépare le lute­fisk comme toi aura beau­coup de succès auprès des femmes ». Or, d’après son expé­rience, la maîtrise du lute­fisk provo­quait géné­ra­le­ment du dégoût, au mieux de l’indifférence, chez ses rencards poten­tiels. Même les filles qui préten­daient aimer le lute­fisk ne voulaient pas le sentir quand elles n’en mangeaient pas, mais Lars ne leur lais­sait pas le choix.

Rupture amoureuse

«- Mais en atten­dant, conten­tons-nous d’être amis. »
Will avait déjà entendu cette phrase et il avait appris à ne plus écou­ter ce que disait la fille ensuite parce que c’était du bara­tin.

Le maïs

Anna Hlavek culti­vait un produit rare, presque inouï : une variété de maïs à polli­ni­sa­tion libre qui n’avait pas changé depuis plus de cent ans. D’après ce qu’elle savait, Anna avait hérité d’un stock de semences ayant appar­tenu à son grand-père, qui les avait ache­tés par corres­pon­dance .…en 1902. C’était exac­te­ment le même maïs que mangeait les arrières-grands-parents d’Octavia dans leur ferme près de Hunter dans le Dakota du Nord : des grains char­nus, fermes et juteux qui explo­saient dans la bouche, si sucrés qu’on aurait pu les manger en dessert.

Classe aisée américaine

Octa­via qui avait grandi à Minne­tonka, entouré de gens fortu­nés au goût sûr, qui avait obtenu des diplômes d’anglais et de socio­lo­gie à Notre-Dame, dont le père était avocat d’affaires et la belle-mère un ancien manne­quin deve­nue repré­sen­tante dans l’industrie phar­ma­ceu­tique, était desti­née à épou­ser un homme comme Robbe Kramer. Elle n’aspirait pas à une vie meilleure que celle qu’elle avait connue dans son enfance ; elle n’avait pas besoin d’être plus riche, juste aisée, auprès d’un ami comme Robbe, atta­ché au même style de vie. Elle serait heureuse, elle le savait, de l’accompagner dans ses dîner de bien­fai­sance poli­tique, et de char­mer les épouses moins intel­li­gentes de ces futurs asso­ciés. Elle avait même appris à jouer au golf, elle savait confec­tion­ner vingt sept cock­tails diffé­rents, elle pouvait regar­der un match des Minne­sota Vikings et comprendre ce qui se passait sans poser de ques­tions.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Bisse­riex. Livre lu grâce à Babe­lio et offert par les éditions « le nouveau pont ».


Pat Conroy fait partie des auteurs qui savent me trans­por­ter dans un autre monde et dans un autre genre de vie. J’ai lu tous ses romans et sa mort m’a touchée. Le monde dans lequel il me trans­porte, c’est la Loui­siane ou l’Alabama. Il sait me faire aimer les états du Sud, pour­tant souvent peu sympa­thiques. Il faut dire qu’il vient d’une famille pour le moins non-conven­tion­nelle : sa mère qui se veut être une « parfaite dame du Sud», n’est abso­lu­ment pas raciste, car si elle est en vie, c’est grâce à une pauvre famille de fermiers noirs qui l’a nour­rie alors qu’elle et ses frères et sœurs mouraient de faim pendant la grande dépres­sion. Le racisme, l’auteur le rencon­trera autant à Chicago dans la famille irlan­daise qu’à Atlanta mais sous des formes diffé­rentes. L’autre genre de vie, c’est sa souf­france et sans doute la source de son talent d’écrivain : une famille « dysfonc­tion­nelle», un père violent et des enfants témoins d’une guerre perfide entre parents dont ils sont toujours les premières victimes.

Ce livre est donc paru (en France ?) après la mort de son auteur et explique à ses lecteurs pour­quoi malgré cette enfance abso­lu­ment abomi­nable il s’est récon­ci­lié avec ses deux parents. Il montre son père « le grand Santini » sous un jour diffé­rent grâce au recul que l’âge leur a donné à tous les deux. Cet homme aimait donc ses enfants autant qu’il les frap­pait. Il était inca­pable du moindre mot de gentillesse car il avait peur de les ramol­lir. Plus que quiconque le « grand Santini » savait que la vie est une lutte terrible, lui qui du haut de son avion a tué des milliers de combat­tants qui mena­çaient les troupes de son pays. Un grand héros pour l’Amérique qui a eu comme descen­dance des enfants qui sont tous paci­fistes.

Pat Conroy a fait lui même une univer­sité mili­taire, et il en ressort écœuré par les compor­te­ments de certains supé­rieurs mais aussi avec une certaine fierté de ce qu’il est un … « Améri­cain » . Il décrit bien ces deux aspects de sa person­na­lité, lui qui pendant deux ans est allé ensei­gner dans une école où il n’y avait que des enfants noirs très pauvres. Il dit plusieurs fois que l’Amérique déteste ses pauvres et encore plus quand ils sont noirs. Mais il aime son pays et ne renie pas ses origines.

On retrouve dans cette biogra­phie l’écriture directe et souvent pleine d’humour et déri­sion de cet écri­vain. Il en fallait pour vivre chez les Conroy et s’en sortir. On recon­naît aussi toutes les souf­frances qu’il a si bien mises en scène dans ses romans. On peut aussi faire la part du roma­nesque et de la vérité, enfin de la vérité telle qu’il a bien voulu nous la racon­ter. Ce livre je pense sera indis­pen­sable pour toutes celles et tous ceux qui ont lu et appré­cie Pat Conroy

Citations

Un des aspect de Pat Conroy son estime pour certains militaires

À la dernière minute de ma vie surmi­li­ta­ri­sée, j’avais rencon­tré un colo­nel que j’aurais suivi n’importe où, dans n’importe quel nid de mitrailleuse et avec lequel j’aurais combattu dans n’importe quelle guerre. Ce colo­nel, dont je n’ai jamais su le nom, me permit d’avoir un dernier aperçu du genre de soldat aux charmes desquels je succombe toujours, dévoués, impar­tiaux et justes. C’est lui qui me flan­qua à la porte et qui me renvoya dans le cours de ma vie.

Genre de portrait que j’aime

Sa rela­tion avec la vérité était limi­tée et fuyante -mais son talent pour le subter­fuge était inven­tif et insai­sis­sable par nature.

Toute famille a son barjot

Autant que je sache, chaque famille produit un être margi­nal et soli­taire, reflet psycho­tique de tous les fantômes issus des enfers plus ou moins grands de l’enfance, celui qui renverse le chariot de pommes, l’as de pique, le cheva­lier au cœur noir, le fouteur de merde, le frère à la langue incon­trô­lable, le père brutal par habi­tude, donc qui essaie de tripo­ter ses nièces, la tante trop névro­sée pour jamais quit­ter la maison. Parler moi autant que vous voulez des familles heureuses mais lâchez-moi dans un mariage ou dans un enter­re­ment et je vous retrou­ve­rai le barjot de la famille. Ils sont faciles à repé­rer.

Son père

Les années les plus heureuse de mon enfance étaient celles où Papa partait à la guerre pour tuer les enne­mis de l’Amérique. À chaque fois que mon père décol­lait avec un avion, je priais pour que l’avion s’écrase et que son corps se consume par le feu. Pendant trente et un ans, c’est ce que j’ai ressenti pour lui. Puis j’ai moi-même déchiré ma propre famille avec mon roman sur lui, « Le grand Santini ».

Humour que l’on retrouve dans les romans de Pat Conroy

-Ton oncle Joe veut te voir. Il habite dans un bus scolaire avec vingt-six chiens.
-Pour­quoi ?
- Il aime les chiens, je crois. Ou alors les bus scolaires

La sœur poète et psychotique

Ma sœur Carole Ann a vécu une enfance vaillante et sans louange mais surtout une enfance d’une soli­tude presque insup­por­table. Elle aurait été un cadeau pour n’importe quelle famille mais passa inaper­çue la plupart du temps. À tout point de vue, c’était une jolie fille qui n’arrivait pas à la hauteur des attentes des mesures et de sa mère. Malgré elle, Peg Conroy avait le don insensé de faire croire à ses filles qu’elles étaient moches.

Son rapport à l’Irlande

Dans mon enfance, tout ceux qui me frap­paient était irlan­dais, depuis mon père, ses frères et ses sœur, jusqu’aux nonnes et aux prêtres qui avaient été mes ensei­gnants. Je perce­vais donc l’Irlande comme une nation qui haïs­sait les enfants et qui était cruelle envers les épouses.

L’éloge funèbre de Pat Conroy à son père

Il ne savait pas ce qu’était la mesure, ni même comment l’acquérir. Donald Conroy est la seule personne de ma connais­sance dont l’estime de soi était abso­lu­ment inébran­lable. Il n’y avait rien chez lui qu’il n’aimait pas . Il n’y avait rien non plus qu’il aurait changé. Il adorait tout simple­ment l’homme qu’il était et allait au devant de tous avec une parfaite assu­rance. Papa aurait d’ailleurs aimé que tout le monde soit exac­te­ment comme lui.

Son obsti­na­tion été un art en soi. Le grand Santini faisait ce qu’il avait à faire, quand il le voulait et malheur à celui qui se mettait en travers de son chemin.